SECTION TROISIÈME
C oup d'œil rar la commune des États-Unis.
Tout ce qui est d'intérêt collectif se gouverne chez les Anglais de la même manière que chez nous, c'est-àdire au centre, quand gouvernement il y a : mais souvent il n'y en a pas, et les individus traitent et décident de leur propre puissance certains intérêts collectifs, ceux qui se rapportent, ainsi que nous l'avons dit, aux églises, aux écoles, aux routes, aux établissements de bienfaisance. Où les deux sociétés se ressemblent les deux régimes se touchent.
Au surplus, les mêmes données produisent partout des solutions identiques. Un titre qu'il ne faut pas oublier de la tutelle subie par les communes françaises, c'est le concours pécuniaire qu'elles reçoivent de l'État ou du département dans les actes principaux de leur administration ou plutôt de leur existence. Ainsi, la dépense des chemins vicinaux est couverte jusqu'à concurrence du quart par les subventions de l'État et des départements [\). Les écoles primaires sont encore
(1) Voir le rapport à l'Empereur sur le service des chemins vici-
plus assistées que les chemins vicinaux : La subvention qu'elles reçoivent est de dix millions, somme égale au fonds volé et affecté par les communes à ce service. Que l'État intervienne en pareil cas pour veiller à l'emploi de ses dons, c'est chose toute naturelle ; et l'on peut en juger par ce qui se passe, même aux États- Unis. Il existe là un cas, un seul cas où la commune reçoit de l'État un concours financier, c'est celui de l'instruction primaire. L'État ne fait pas une vente de terre, qu'il ne réserve une portion du prix et quelquefois de la terre elle-même au profit des écoles. Aussi l'État (en Pensylvanie du moins) exige-t-il, sous peine d'une grosse amende, que toute commune ait son école. Tant il est dans la nature des choses que le gouvernement central se mêle de toute gestion qui est son obligée! pur accident aux États-Unis, mais qui nous montre toute la force du principe.
Peut-être serait-il impertinent de traiter nos communes de mineures; mais c'est justice de voir en
naux pendant la période quinquennale de 1852 à 1856, page 21 . — Quant a l'instruction primaire, voici l'état détaillé de se* ressources eu 1857 :
Rétribution scolaire. . . . • 9,500,069 fr.
Centimes communaux et ressources ordinaires. . . *. . 10,779,096 fr.
Dons et legs. ..... 197,433 fr.
Centimes départementaux. . . 5,506,051 fr.
Subvention de l'État 5,270,000 fr.
Total 31,252,624 fr.
elles des personnes assistées. Nous avons une loi des pauvres, qui est notre loi municipale. Nos communes sont faites de telle façon, que l'État leur prête nonseulement ses finances, mais ses agents, pour leurs recettes, pour leurs octrois, pour la garde de leurs bois, pour l'entretien de leurs routes. Que celle assistance générale des communes par l'État donne lieu à une surveillance non moins générale de l'État sur les communes, cela semble légitime : l'État ne faisant autre chose par là que mettre une condition à ses bienfaits et s'assurer de leur emploi.
Il ne faut pas parler autrement de la commune américaine. Il n'y a au monde que la société des États-Unis pour produire une pareille commune. Là, tout est nouveau, et tout a été arrangé pour que les communes puissent se suffire à elles-mêmes : il n'en existe guère qui n'ait au moins deux mille habitants. En France, nous portons le poids du passé : et l'effort de C3 passé a été de fragmenter le territoire en quarante mille groupes environ, qui étaient, sous le nom de fiefs, autant de souverainetés. Nos communes, dans leur exiguité, sont un produit de cet éparpillement qui plaisait aux hommes du Moyen-Age, à toute une humeur âpre, farouche, hérissée, qui était le fond du barbare. Des hommes de ce caractère prennent du champ pour vivre, tout comme les Peaux-Rouges s'isolent et s'espacent pour chasser. La France fut d'abord au régime parfaitement odieux de la souveraineté absolue et parcellaire : aussi toute notre histoire n'est-elle que réaction contre le morcel-
lement des pouvoirs. Ces petits gouvernements ont disparu : l'état social qui les portait a péri. Ce n'est pas une raison pour que la France soit capable, dans chacune des miettes qu'il a laissée, de se gouverner ellemême, et que ce qui était arrangé pour obéir, se trouve prêt pour la liberté.
Les États-Unis se sont partagés avec préméditation et géométrie en une foule de petites sociétés qui peuvent vivre de leur propre fonds et se régir elles-mêmes : telles sont leurs communes. La Grande-Bretagne a conservé dans les juges de paix un débris féodal, amélioré et transformé, qui règne encore sur ses campagnes : voilà son principe de vie et de liberté locale. Nous qui n'avons rien conservé d'ancien, qui n'avons rien imaginé de nouveau pour le gouvernement des localités par elles-mêmes, nous avons la tutelle administrative.
On peut admirer le régime communal aux Étals-Unis; mais c'est le fruit d'un arbre qui en a bien d'autres, et que, pour ma part, je laisserais volontiers où il est. Vous apercevez là, dans toute son indigence, l'esprit d'individualisme et de localité. Cef esprit crée, j'en conviens, des communes souveraines : mais il reste à savoir si ces communes vont former une nation, avec la richesse d'attributs, avec la contagion et la propagande morale qui appartient à un tel groupement des forces naturelles et humaines.
L'individualisme n'est pas identique à l'égoïsme. Des individus, daus la plénitude d'eux-mêmes, peuvent chercher leur bien par les voies les plus hautes. L'é-
goïsme lui-môme peut prendre des formes raffinées, transcendantes : Mais il ne faut pas compter sur ces divagations de Tinstinct. L'égoïsme bien entendu serait que chacun vécût de façon à revivre pour d'éternelles récompenses. Il n'y a presque personne, môme parmi les moins chargés de croyances, qui ne croie ce qu'il faut pour admettre cette incontestable théorie. Mais le christianisme lui-même n'obtient pas cela de l'humanité : et cet échec nous montre bien le véritable fond de l'égoïsme, qui est d'aller par le plus court chemin aux satisfactions actuelles et matérielles.
Quand la race est individualiste, la société n'a de grandeur et de vertu qu'à certaines conditions tout exceptionnelles : des existences tellement grandes qu'elles ne puissent grandir qu'au service de la patrie et de l'humanité : un pouvoir assez riche d'attributs et d'initiative pour allumer, pour évoquer des hommes d'État : une aristocratie tellement avantagée de toutes parts qu'elle ignore les passions cupides, vivant pour la chose publique ou pour les choses d'esprit, livrée à des travaux féconds ou à des loisirs fécondants, curieux, rémunérateurs de tout ce qui élève les âmes, développe et décore les intelligences. A ce prix l'individualisme qui est dans le tempérament des hommes sera vaincu par la grâce des institutions, et cette société ne vivra pas seulement de pain.
Hors delà (c'est-à-dire hors de l'Angleterre), c'est une pauvre chose que l'individualisme. Dire à un homme
qu'il est souverain, c'est l'isoler, le borner, le proposer à lui-même pour fin et pour idole. Si vous n'avez pas d'autre souffle à mettre dansune société, bien des choses vont y manquer; et même on ne voit pas clairement comment elle pourrait exister. Où prendrait-elle les sentiments qui nous (irent de nous-mêmes et nous répandent sur nos semblables, sentiments humains, patriotiques, publics, ou même simplement le goût de l'ordre? Il n'est pas clair que l'individu tranchant du souverain s'accommode de cette condition. Pourquoi cette société s'élèverait-elle, marcherait-elle? Elle aura des idées étroites, comme le royaume des individus, comme le moi où ils s'abiment : nulle curiosité de la nature qui n'est pas eux, de l'idéal qui est au-dessus d'eux, de la postérité qui n'est plus eux. Si le génie est une longue patience, si l'héroïsme est l'abnégation, l'individualisme n'y verra que duperie et inconséquence : Le principe des grands efforts, le secret des grandes oeuvres lui est inaccessible.
Et ici la société ne vaut pas mieux que l'homme.
Où placez-vous l'organe du droit parmi ces peuples mal conformés ? Cherchez bien : ils ne l'ont pas, ils ne peuvent pas l'avoir, faute d'une opinion et d'un pouvoir (notez ces deux points-ci) constitués au centre. Comme ils n'ont pas l'organe du droit, ils n'en ont pas l'idée. Aux États-Unis, des esclaves ; en Suisse, des cantons sujets ; en Hollande, des classes exclues ; voilà le spectacle, l'édification que nous offre toute so-
ciété individualiste (1). Dans ces deux derniers pays, c'est nous qui avons changé cela, le jour où nous y parûmes en armes et en esprit.
L'individualisme pas plus que la casle ne peut concevoir le droit dans toute son étendue, dans toute sa pureté. Il ne dépassera jamais l'idée d'un droit particulier, fondé sur un contrat, sur un état de possession, sur un traité, sur une supériorité de race, c'est-à-dire fondé sur une base qui est une borne. On serait désolé de faire des phrases ; mais on a dit de Montesquieu qu'il retrouva les titres du genre humain. Or, il n'est pas donné à une société individualiste de porter un publiciste ni un droit public capable de ces découvertes. Elle ne comprend qu'elle-même. Tirant ses idées de sa condition, elle n'y trouve rien d'universel, rien pour l'homme en général. Telles sont les bornes de l'individu, qu'il les rencontre non-seulement dans la sphère du droit, mais dans celle de l'utile. L'intérêt public, c'est-à-dire l'utile avec complications de temps, de nombre, d'espace, se dérobe à son jugement et à son étreinte. L'individu , à aucun point de vue, ne peut envisager l'ensemble et l'avenir : C'est ce qui fait partout la grandeur et la nécessité des gouvernements.
Je compare l'individualisme à la sensation. Tout
(1) Les misères et les iniquités du régime municipal en Hollande sont vivement représentées par un publiciste hollandais, M. Meyer, dans quelques pages citées par M. Cuizot. (Voir Y Histoire de la Civilisation en France, tome IV, 19' leçon.)
comme la sensation, si Ton en fait Tunique principe de nos connaissances, nous laisse à court de vérité, de beauté, de justice, enfin de toutes notions générales, lesquelles ne se voient pas et ne s'entendent pas ; de même l'individualisme, s'il est l'âme d'une société, n'y met que du privé et du superficiel, des institutions à fleur de terre, des forces dénuées de grandeur, pauvres d'esprit (1). On disait tout à l'heure que cette société n'a pas l'idée du droit : il serait plus exact de dire qu'elle n'a pas d'idéal ; cela s'entend, je suppose.
Pour achever de peindre l'individualisme, je prends une antithèse qui est notre dix-huitième siècle, examen et profession des droits humains dans sa première manière, puis déclaration officielle de ces droits, puis propagande armée de cette déclaration. Voilà un peuple ! Voilà les profits de la Centralisation ! Cela est grand, si je ne me trompe, et mérite bien qu'on pardonne quelques lacunes, quelques somnolences à la race et au tour d'esprit où est la source de pareilles grandeurs.
En faisant l'apologie de la Centralisation, on ne croit pas faire celle de la monarchie, et surtout de la monarchie absolue. Ai-je dit, ai-je insinué qu'il n'y a qu'un mo-
(1) Tel lecteur plus métaphysicien que l'auteur trouvera peut-être là, non pas une simple analogie, mais une identité. Supposez un être essentiellement égoïste, c est-à-dire essentiellement gouverné par la peine et le plaisir : des sensations, je suppose. Pour peu qu'il soit souverain, vous avez le règne de la sensation, avec toutes ses misères et ses impuissances.
narque pour mettre le droit dans une société? Non vraiment. Ce n'est pas que certains souverains n'en soient capables, témoin ce qui se passe de nos jours en Russie, en Turquie et même en Egypte où la traite des noirs a été abolie, dit-on, dans le Soudan : on peut même invoquer jusqu'à un certain point le témoignage de notre histoire. Toutefois un souverain a ses préjugés : et son idée générale (il est admirablement posé pour les idées générales) sera peut-être que tout doit obéir. Il peut faire là quelque méprise et entendre par droit commun l'égalité dans la soumission. Cette inadvertance n'est pas nécessaire, mais elle est naturelle. Aussi, on a hâte de le dire, on entend par Centralisation non-seulement tous les pouvoirs, mais encore toutes les forces d'esprit et d'opinion réunies sur un seul point, une capitale de la pensée non moins que du gouvernement. Ceci soit dit pour indiquer seulement qu'il y a, sous le régime de la Centralisation, d'autres sources de droit et de progrès que la source officielle. On verra plus tard quelques explications sur ce point : en attendant, il faut revenir aux société^individuelles.
Après tout, ces sociétés sont libres, ce qui ne court pas le monde : et liberté signiûera toujours parmi les hommes espace, puissance. Mais ce n'est pas tout que l'espace; il faut l'essor, on n'avance pas à moins. Ce n'est tout que la puissance : a-t-elle un but élevé ? Les grandes choses ne sont qu'à ce prix. L'étendue d'action laissée aux hommes n'en garantit pas la qua-
LA CENTRALISATION û9
lité : qu'est-ce que des organes sans âme ? Il est certain qu'aux États-Unis toute opinion peut s'exprimer sur tous les tons et par tous les modes imaginables ; mais à quoi bon la liberté, de tout dire quand on ne ne pense rien qui vaille la peine d'être dit ? Qu'importe que la volonté publique passe infailliblement dans les lois, si cette volonté est pitoyable?
Les biens môme, biens subalternes et matériels que crée la liberté aux États-Unis , n'y portent pas les mêmes profits qu'ailleurs. L'individualisme borne et abaisse tout à sa taille. Voilà un pays riche ; mais ce n'est pas lui qui a racheté, moyennant cinq cent millions, les nègres de la Jamaïque. Voilà une population abondante, mais qui ne peut extraire d'elle-même ni une armée contre les Mormons, ni une police contre le scandale des voies de fait. Au fait, à quoi servirait la force où manquent les idées? Un pays individualiste n'eût jamais pris et gardé l'Algérie au prix qu'elle nous coûte, où s'est formée néanmoins l'armée qui a tant fait au-dehors pour l'équilibre et le droit des nations. Quant à l'Amérique du Nord, elle n'ose exécuter, elle n'ose même vouloir l'émancipation des nègres.
C'est quelque chose que des esprits s'adonnant aux connaissances utiles et courant les écoles primaires : il faut en féliciter les Étals-Unis. Mais cette partie supérieure du progrès, qui est d'initier le monde à des sciences nouvelles, à des devoirs plus élevés, à un art plus exquis, n'est pas précisément leur fait; ils excel-
lent à niveler les hommes : mais c'est autre chose d'élever le niveau de la nature humaine.
Ces conséquences de l'individualisme ne font que de paraître aux États-Unis. Encore quelque temps, et vous verrez, sous le poids de ce principe, un pays aussi étranger au progrès universel, aussi incapable de se réformer lui-même, aussi infesté de violences que l'Espagne ou que les États du Pape. La pensée qui est comprimée et annulée chez les uns, est nulle chez les autres : le résultat est le môme. Ne penser à rien ou ne penser qu'à soi, c'est tout un. L'idéal périt dans les deux cas, les grands horizons se voilent, et c'en est fait des hautes sources de l'amélioration. Je vois bien qu'on pioche, qu'on défriche, qu'on bâtit de l'autre côté de l'Atlantique : une œuvre de cyclope, un déploiement de vie animale, et rien de plus. La terre nourrit plus de corps, voilà tout. Qu'importe des générations plus nombreuses, qui descendent tout entières au tombeau? Où est l'avantage de remplacer des bois par des champs, des troupeaux de buffles par des agrégations humaines, si elles ne laissent pas plus de trace de leur passage que ce qui végétait ou ruminait avant elles?
Il est rare qu'un principe soit livré à toute sa logique : les États-Unis ont cette fortune de parler la même langue qu'un des pays les plus civilisés du monde, d'où le progrès, à bien des égards, leur arrive tout fait et d'une assimilation facile. C'est ce qui les retient sur la pente où ils glissent : par là ils touchent à l'Europe et ils en profitent, mais sans lui envoyer plus d'impul-
sions, plus de découvertes qu'elle n'en a reçues depuis deux cents ans de l'autre côté des Pyrénées. Quelle figure ont-ils faite aux expositions universelles, à ces concours de nations qui se sont ouverts de nos jours!
Telle est la destinée des peuples qui vivent purement d'individualisme. Leur rôle est borné comme leur base est étroite. Voyez la Hollande, la Suisse, les États-Unis: ces sociétés n'ont qu'une heure dans l'histoire , celle où elles naissent. D'une révolte héroïque, toute leur grandeur est à leur berceau : c'est de là qu'elles éclairent et qu'elles illustrent le genre humain. On dirait ce singulier tableau de Gérard Dow, je crois, qui est à Florence : une Nativité, où toute la lumière vient de la crèche. Ces sociétés une fois maîtresses d'elles-mêmes, s'éteignent dans le repos qui les divise et les abaisse : elles meurent au progrès, elles sont perdues pour le monde.