CE R A M I QU E C 1 1 1 N O I SE
gréer avec satisfaction ; je tiens pourtant à protester contre un engouement immodéré, irréfléchi, qui se traduit fatalement pour l’acheteur par une valeur exagérée ; là se borne mon observation.
Un vase de cette espèce, acheté en Chine environ 600 francs, il y a 7 ans, a été vendu à New-York 75,000 francs, et, la propriétaire étant décédée, ce même vase a été payé dernièrement 90,000 francs aux enchères publiques. Un tel prix dénote un grain de folie chez l’acquéreur, mais les millionnaires ne commettent que des folies relatives; d’ailleurs, les collectionneurs avouent volontiers qu’ils sont tous un peu malades; leur maladie est si douce qu’ils y tiennent autant qu’à la vie. Que ne peut-on en dire autant de toutes celles qui affligent la pauvre humanité!
Le rouge de fer diffère essentiellement des rouges tirés du cuivre, il n’est plus purpurin, il rappelle surtout le corail. En cette nuance spéciale, la robe monochrome a déjà son charme; la robe d’apparat est somptueuse, empruntant à l’or ou à la palette polychrome un supplément de luxe et de richesse.
Le rouge corail uni ou fouetté est particulièrement estimé ; ce fond convient parfaitement à tous les décors , à ceux de l’époque Khang-hi aussi bien qu’à ceux de la période Kien-long. Je renverrai pour les détails au paragraphe du bleu fouetté, parce que ces deux fonds, inventés également sous Khang-hi, présentent de nombreuses affinités et des analogies frappantes; j’éviterai ainsi des redites fastidieuses.
Je mériterais un blâme si j’omettais les pièces à fond rouge de fer sur lequel s’enlèvent, réservées en blanc, des arabesques du meilleur effet ainsi que des médaillons de toute forme ornés d’émaux polychromes; voici deux exemples :
Vase cylindrique à col droit, décor polychrome; sur le col, jeux d’enfants; sur l’épaulement , fond vert ou violet à rosaces avec quatre médaillons d’attributs; sur la panse, fond rouge chargé d’arabesques blanches, deux grandes réserves rectangulaires lobées à bouquets alternant avec une réserve carrée, surmontée d’un médaillon circulaire, occupés par des personnages; à la base, faux godrons.
Grand bol hémisphérique, décor polychrome; bordure jaune avec guirlande de fleurs; fond rouge chargé d’arabesques blanches et coupé de réserves fleuries en forme de feuilles ou de fruits ; à 1 intérieur, bordure rouge avec arabesques blanches et fleurs ornementales en couleur sur fond blanc.
NUANCES DIVERSES DES PORCELAINES CHINOISES
Beaucoup de plats et d’assiettes portent, sur le marli, ce même fond rouge à arabesques blanches. Peut-on rêver un cadre qui mette mieux en valeur le sujet peint au centre? Quels artistes d’élite que les céramistes chinois! Chez eux l’invention ne le cède nullement à la perfection du travail, rien n’est, laissé au hasard; chaque partie concourt à rehausser l’harmonie de l’ensemble et tend à en dégager la beauté.
Le carmin ou rouge d'or et le rose ont une origine commune, ils sont extraits du chlorure d’or. Le rose est un carmin dont la pâleur résulte de l’addition d’une dose d’émail blanc. Cette découverte importante remonte aux premières années de Yunsr-tchinff.
Jaune : cette couleur est tirée de minerais de plomb ou d’antimoine. .J’ai donné plus haut une liste abrégée des nuances correspondant au jaune; j’ajouterai qu’il y a encore d’autres teintes que l’on est parvenu à reproduire plus ou moins exactement par des tons dégradés assez difficiles à définir.
•Je ne parlerai en ce moment que du jaune moutarde qui est parfois un peu verdâtre et qui est craquelé. Cette couverte n’est guère antérieure à l’époque Kien-long. De nombreuses contrefaçons modernes ont été expédiées de Chine pour satisfaire l’engouement des Américains. La vogue momentanée, éphémère du mustard yellow n’est plus qu’un souvenir; rien ne la justifiait, et ce feu de paille s’est éteint rapidement après avoir jeté un brillant éclat.
Choisi par la dynastie Tartare, actuellement régnante, pour la couleur impériale, le jaune apporte dans le décor une note claire et harmonieuse; employé comme fond ou dans l’ornementation, il se marie convenablement avec les autres nuances. Il est uni, fouetté, gravé, réticulé, à reliefs.
Brun et nuances intermédiaires ou dérivées: les couvertes bronze, capucin, marron, feuille morte, café au lait, etc., d’une tonalité brune plus ou moins sombre, auront un compte spécial ouvert au chapitre des périodes île fabrication.
Bleu : la plupart des bleus sont extraits d’un minerai cobaltifère; il faut excepter le bleu turquoise et le bleu des porcelaines flambées qui sont tirés du cuivre. Le cobalt supporte l’ardeur du grand feu et est employé généralement sous couverte. II ne donne pas toujours des résultats satisfaisants sur la couverte en ce sens que souvent il demeure terne sans être glacé; il se produit même alors fréquemment dans le four des cloques qui cèdent sous la pression du doigt et tombent en poussière laissant, par place, le décor dépouillé île
vernis. Cet inconvénient est grave sans doute, mais, quand la réussite est complète, la difficulté vaincue double la jouissance de l’amateur.
Les porcelaines blanches à décor bleu sont très renommées. Les pièces de la période Siouen-te sont célèbres dans les annales de la céramique et ont toujours été regardées en Chine comme les plus belles.
Le bleu est souvent associé au rouge de cuivre sur fond blanc, et cette réunion offre un ensemble harmonieux.
Le cobalt n’est pas appliqué directement sur le cru au moyen du pinceau; des recherches spéciales ont démontré (pie l’ouvrier chinois avait recours à un procédé fort ingénieux pour éviter les dangers de cette méthode. La pâte étant très absorbante avant d’être soumise à l’action du feu, il est difficile de dessiner des traits corrects et délicats dans ces conditions; une grande habitude, une incroyable légèreté de main triomphent à peine de cet écueil ; les traits restent le plus souvent baveux, manquent de netteté et de précision. Le mode très simple, employé en Chine pour remédier à cette faculté d’absorption du cru, consiste à enduire préalablement d’une mince couche de gomme adragante , de gélatine ou de colle de poisson les parties destinées à recevoir une décoration quelconque. Je tiens à signaler ce procédé à cause des services qu’il rendra à nos céramistes; il est décrit dans un ouvrage chinois non encore traduit.
Le bleu fouetté et le bleu turquoise demandent quelques explications en raison de la vogue dont ils jouissent à juste titre.
Le bleu fouetté exerce toujours sur les amateurs une attraction irrésistible. Sa réputation est ancienne et universelle; fort apprécié en Orient, il n’est pas moins recherché en Europe, principalement quand il est décoré d’émaux polychromes ou quand , dans des réserves blanches, surgissent des sujets en couleur ou en camaïeu bleu. Les ornements en camaïeu bleu cuisent au grand feu avec la pièce elle-même; au contraire, les motifs polychromes appliqués sur la couverte nécessitent une seconde cuisson au petit feu et seraient volai ilisés ou altérés par une température intense. Le bleu fouetté est plus ou moins foncé ; il est posé à l’éponge ton sur ton ou sur un fond blanc légèrement teinté d’azur; dans ce dernier cas, il séduit par une fraîcheur juvénile et réjouit le regard comme le printemps naissant. Exposé à un feu trop ardent, il est brûlé, llétri , tourne au noir et prend un aspect sombre et maussade. Le céramiste demande à l’or un supplément de richesse pour ses vases; ce genre de parure convient parfaitement au bleu qui nous occupe.
NUANCES DIVERSES DES PORCELAINES CHINOISES
Le bleu fouetté et le rouge corail, que nous accouplons ici à dessein, cuisent à deux feux différents puisque le premier affronte le grand feu et que l’autre ne supporte qu’un feu modéré; mais ils ont beaucoup de points de ressemblance sous le rapport du décor complémentaire; ce sont deux innovations de la période Khang-hi.
Ces nuances admirables déjà, l’une et l’autre, à l’état de monochromes, excitent notre admiration à un degré supérieur quand elles se montrent avec une parure d’or ou bien lorsqu’elles ne forment que le fond et que, sur ce fond exquis, s’enlèvent, en couleur, soit directement, soit dans des réserves blanches ménagées à propos, des personnages, des animaux, des insectes, des plantes, des bouquets, des paysages ou d’autres motifs variés à l’infini . PL VI, 17, 18 et PL XXV, 70.
Le bleu fouetté se prête à recevoir une ornementation en rouge de cuivre dans les parties restées blanches qui forment quelquefois relief. Ce fond comporte également des sujets en peau de pèche peints directement.
Les pièces, fond rouge corail, sont décorées en bleu de cobalt avec avantage; il en est d’autres, non moins gracieuses, sur lesquelles des plantes, des animaux, des oiseaux, réservés en blanc, sont simplement dessinés au trait rouge de fer) ou gravés sous couverte avec une délicatesse extrême.
Bleu turquoise et violet : si nous associons ces deux nuances, c’est qu’elles sont souvent réunies sur les mêmes pièces; ces couvertes sont appliquées sur biscuit et réclament un dee*ré de chaleur intermédiaire entre le irrand et le
petit feu. Le bleu turquoise se rencontre déjà sur des vases exécutés sous les premiers empereurs des Ming; la découverte doit même être inscrite sous les Youen ou à la lin des Song; on connaît des spécimens de l’époque Mongole. De superbes échantillons de ce bleu ont été fabriqués sous Khang-hi et ses deux successeurs. Le bleu turquoise Khang-hi, en général, est plus verdâtre et plus vitreux que celui Rien-long ; il rappelle le galuchat par sa couleur et ses craquelures.
Le dessous du vase est-il émaillé, les Chinois disent que la pièce est impériale, faite pour le palais du souverain.
Le bleu turquoise et le violet sont unis, gravés, gaufrés, ajourés, à relief; la première de ces couvertes est toujours truitée.
Les pêches de longévité servant de réservoirs à eau et les perroquets, fond bleu turquoise, ont un décor violet ou réciproquement; ainsi, un perroquet
Lien est posé sur un rocher violet. Une pêche violette porte sur ses flancs des feuillages bleus et vice-versa.
Il y a des pièces bleu turquoise décorées en bleu de cobalt; d’autres sont ornées de dessins noirs, ces dernières sont rares et très estimées. Le noir est un bleu très foncé tiré d’un minerai cobaltifère impur.
Les essais, tentés en Europe pour obtenir cette espèce de décor, n’ont pas donné de bons résultats; on n’a pas réussi à éviter les coulures.
Le bleu turquoise est à base de cuivre; son nom est bien choisi puisque la turquoise, celle de nouvelle roche du moins, est un ivoire fossile coloré par l’oxyde de cuivre. Les anciens catalogues qualifiaient cette nuance bleu céleste, expression qu’il faut réserver pour certains bleus de cobalt. Le violet a pour base l’oxyde de manganèse et le violet bleuâtre, le cobalt; dans le second cas, on ajoute une certaine dose de rouge d’or.
Vert: je ne reviendrai pas sur le vert d’eau dont il a été question sous la rubrique céladons, -le commencerai cette série par le vert d’huile , yeou-luyeou pjj fyéf fyjj , qui formait le fond de certains vases de l’époque Tcliinghoa; il a été reproduit avec succès sous Khang-hi et se recommande par ses reflets métalliques qui ne sont pas inférieurs à ceux des fameuses faïences italiennes de Gubbio. Ce fond est orné avec des émaux polychromes (PL XIN, 52) ou simplement avec du bleu de cobalt.
Le vert feuille de eamellia, sous un aspect modeste, a conquis la faveur du public. Il est truité; ce réseau de fines mailles accroît le bon goût de cette nuance qui emprunte une nouvelle parure au lustre métallique de la surface. Le plus souvent il est uni, mais il se présente quelquefois avec des gravures sous couverte; les sujets gravés sont des dragons ou des tiges fleuries. De rares spécimens, trop rares malheureusement, sont rehaussés par des dessins bleus d’un ton noirâtre; ils datent de la première moitié du dix- huitième siècle.
On voit dans mes vitrines un cornet droit, peut-être unique, fond vert de eamellia, orné de personnages en gros bleu sous couverte, fabriqué sous les Ming.
Je possède également, deux vases ovoïdes avec décor analogue sortis des ateliers chinois au dix-huitième siècle. Je citerai enfin, comme une rareté, un vase vert feuille de eamellia portant trois chiens de Fo en vert foncé qui forment relief.
NUANCES DIVERSES DES PORCELAINES CHINOISES
Vert pomme : couverte claire, tantôt unie, tantôt maculée de taches d’un vert jaunâtre ; elle plaît par sa fraîcheur. Certaines pièces craquelées, à glaçure vitreuse, ont été exécutées sous Khang-hi; elles se formulent en bouteilles, vases ovoïdes, gobelets d’un vert plus ou moins tendre ; l’intérieur et le dessous de ces porcelaines estimées sont en céladon gris ou verdâtre craquelé.
Des imitations ont été tentées pendant la période Tao-kouang (1820-1850), mais le ton est moins soutenu, plus fade, la qualité est inférieure, cependant j’ai acquis une bouteille de celte époque qui u’est. pas indigne de ses aînées.
L’émail vert pâle et l’émail gros vert se rencontrent sous les Ming et sous tous les souverains de la dynastie Tartare. L’émail gros vert figure, comme fond, sur les belles pièces du temps de Tching-hoa, qui ont servi de modèles aux artistes du règne de Khang-hi; ce fait est confirmé par un vase carré et une gourde décrits plus loin. Le même décor a été reproduit sous Kien-long avec une délicatesse extrême, mais cette délicatesse exclut la sève plantureuse et robuste des vieilles qualités; ce que le décor gagne en finesse, il le perd en vigueur. Ces comparaisons entre des produits similaires de trois époques différentes sont un enseignement précieux et contribuent largement à parfaire notre éducation; chaque époque donne une note particulière.
L’émail gros vert est très tendre, il se raie et s’oblitère aisément; la conséquence est fatale, il y a disette de beaux échantillons en bon état. Cet émail moucheté de vert clair ou réciproquement est assez rare; je déplore sincèrement la parcimonie avec laquelle les céramistes chinois ont employé ce décor. La superposition de ces deux teintes produit un excellent effet même lorsque la pièce ne porte aucun ornement étranger ainsi que l’une de mes bouteilles. Quand le fond est coupé par des réserves blanches avec sujets en couleur, l’accent est encore plus éloquent, l’attraction doublée, le chant plus joyeux; j’ai, en ce genre, un bol égayé parles motifs polychromes des médaillons; il y a là une heureuse association.
Le vert bouteille est un émail transparent d’une tonalité agréable en dépit de son costume sombre.
Les spécimens de cette nuance sont rehaussés de motifs variés en vert de plusieurs tons, en bleu de coïtait, en bleu fouetté, en or, et, par exception, en jaune d ocre brune. Sur ce fond sont quelquefois réservés des médaillons blancs à sujets polychromes ou des cartouches en bleu fouetté* avec motifs ou inscriptions dorés. PL XX, 53.
Le vert bouteille est encore utilisé pour former des bordures ou des faux a’odrons en relief sur des fonds en bleu fouetté.
Cette fabrication est spéciale au règne de Khang-hi.
Une pièce défectueuse, dont la couverte s’était écaillée partiellement, m’a renseigné sur le procédé chinois et m’a appris que l’émail vert est appliqué sur une première couche de bleu violacé.
Le vert oseille est un vert foncé peu commun dans les collections; ce genre est représenté par un vase Khang-hi et une bouteille Yung-tching. La bouteille, mouchetée de taches claires, reproduit la nuance de l’oseille cuite.
Le vert olive est moins intense que le précédent.
Le vert purée de pois est une nuance bien connue. Si Limage est vulgaire, du moins elle est juste et pratique.
Je ne tenterai pas de cataloguer toutes les tonalités de vert; la liste trop longue serait fastidieuse; d’ailleurs il est des verts dégradés qu’il est difficile de qualifier avec précision et clarté.
Le gris est un mélange de blanc et de noir. En céramique, on obtient ce ton avec un minerai de manganèse impur ou un minerai de fer employés à faible dose.
Le gris se rapproche souvent d’un bleu d’empois très clair ou d’un vert d’eau très pâle. Certains vases gris se recommandent par leur forme exquise et ne portent aucun ornement étranger; la pureté de la couverte et la perfection de la forme constituent toute leur beauté, néanmoins battrait est si puissant que toute résistence est inutile; la passion, qui obsède l’amateur, est plus forte que la voix de la raison.