‹ La céramique chinoiseChapitre 20 sur 38 · SUPERIORITE ARTISTIQUE DE LA PORCELAINE POLYCHROME · texte numérisé non relu

SUPERIORITE ARTISTIQUE DE LA PORCELAINE POLYCHROME

J’ai dit que l’Amérique du Nord accordait une préférence marquée aux monochromes, mais que l’Europe, mieux inspirée, se conformant au goût chinois, regardait les monochromes avec une affection raisonnée et réservait son admiration la plus sincère pour lus porcelaines à décor polychrome. Je reviendrai sur ce sujet afin d’expliquer les motifs de cette prédilection judicieuse.

La série «les monochromes comprend les nuances les plus diverses et les tons les plus imprévus ; il s’en dégage, néanmoins, une impression de monotonie et de tristesse quand la gamme est trop prolongée. Le monochrome apporte, il est vrai, un réel contingent de jouissance pour le regard, mais l'isolement lui est plutôt favorable. Son triomphe est surtout complet lorsqu’il vient jeter une note aimable et harmonieuse parmi les porcelaines polychromes ; alors, mais alors seulement il procure une sensation dont la saveur intense saisit et transporte. Au contraire, si, au lieu d’être semés discrètement au milieu de porcelaines multicolores, les monochromes se présentent en masses compactes et comme en bataillons serrés, on n’éprouve plus le même entraînement, quelqu’ingénieux que soit le rangement, quelque savante que soit la disposition des nuances; l’enchantement décroît, le rêve s’évapore bientôt et se dissipe.

A mon avis, que j’exprime avec la plus intime et la plus ferme conviction, la porcelaine la plus curieuse, la plus gaie, la plus divertissante, la plus instruc-

CEIIAMIQUE CHINOISE.

tive, la plus charmante en un mot, c’est la porcelaine à décor polychrome, celle qui mérite le nom de porcelaine d’art, celle qui s’impose par son rayonnement et sa beauté, qui supporte avec majesté et glorieusement les plus dangereux voisinages. Le dix-huitième siècle, si raffiné dans ses goûts, la jugeait ainsi et n’eût pas désavoué notre verdict, nous l’affirmons sans réticence. Aussi figuraitelle avec noblesse dans les cabinets célèbres de cette époque luxueuse, chez les grands seigneurs les plus distingués, chez tous les amateurs de haute marque, à côté des œuvres d’art les plus estimées, au milieu des tableaux de maîtres choisis avec le plus scrupuleux discernement et la science la plus profonde ; et n’allez pas croire, au moins, que la porcelaine orientale était dédaigneusement reléguée dans les coins obscurs, aux endroits sacrifiés; loin de là, elle occupait sans conteste les places les plus enviées et brillait dans toute sa gloire parmi les marbres les plus précieux et les plus beaux bronzes. Elle captivait les connaisseurs les plus délicats et se maintenait fièrement sur les premiers rangs, sans craindre aucun rival, à l’exclusion de ces faïences italiennes du seizième siècle que nos collectionneurs modernes recherchent avidement et paient des prix si élevés, peut-être même exagérés.

Si j’octroie la palme à la porcelaine polychrome, c’est qu’elle éblouit le regard par la variété et l’éclat de ses tons chatoyants non moins que par le feu de ses reflets magiques ; elle, seule, porte sur elle son enseignement; seule, elle nous révèle les coutumes du peuple chinois, le secret de ses mœurs intimes, les mystères de sa religion; elle évoque des scènes de la vie privée, glorifie les faits et les personnages historiques, reproduit des épisodes célèbres de roman ou de théâtre. Quelle source d’instruction! L’intérêt ajoute encore son attraction à la beauté et devient une nouvelle séduction.

Je le répète avec intention, la porcelaine de Chine prime les œuvres céramiques des autres nations par la variété infinie de ses formes et de ses décors. Les potiers du Céleste Empire, guidés par leur goût raffiné, ont réussi à mettre au point et ont tracé d’une main sûre les lois véritables de l’art décoratif qui, grâce à une direction savante et judicieuse, s’est élevé à des altitudes presque inaccessibles. La mesure exacte a été, dès le principe, l’objectif de leurs constants efforts et la raison décisive de leurs victoires.

Quand on analyse, de bonne foi, la science qui a présidé, pendant des siècles, à la fabrication de ces productions si diverses et si merveilleuses, on ne sait ce qu’on doit le plus admirer dans ces décors incomparables, la justesse des

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