‹ La céramique chinoiseChapitre 21 sur 38 · PORCELAINES MONOCHROME ET POLYCHROME · texte numérisé non relu

PORCELAINES MONOCHROME ET POLYCHROME

proportions, la fécondité de l’invention, l’ingéniosité des procédés, le sentiment inné des couleurs, la pondération des nuances, la perfection de l’ensemble. Les tons les plus disparates en apparence s’unissent et se juxtaposent sans choquer l’œil, produisant le plus harmonieux concert; le céramiste chinois côtoie les plus dangereux récifs sans craindre lps avaries, sans redouter le naufrage.

L’art chinois diffère essentiellement de l’art japonais; une barrière plus élevée que la muraille de Chine les sépare, un abîme plus profond que l’Océan les divise. Le Japonais brille par une originalité étonnante et affiche un réalisme charmant; scrupuleux observateur des types les plus vulgaires et des actes journaliers de la vie, il les traduit dans un langage populaire avec une fidélité et un bonheur incroyables; la nature vivante absorbe son attention et subjugue son esprit ; il s’efforce de saisir au passage les faits les plus fugitifs et de les couler dans un moule durable avec une adresse et une sagacité inimitables.

Le Chinois, lui, s’attache moins à la vie ambiante; il se livre, de préférence, aux écarts d’imagination les plus imprévus; il vogue à pleines voiles vers les conceptions les plus originales, tournant sa boussole vers l’idéal qui est son port. L’idéal, ici, n’est pas la beauté absolue telle que nous la comprenons en Europe et qui hante nos cerveaux dans nos songes les plus poétiques; ce n’est pas cette évocation divine d’êtres humains ou célestes enfantés par l’élite de nos grands artistes, c’est l’inspiration revêtue d’un corps tangible, d’une forme visible. Le Chinois n’est pas prisonnier de la nature telle qu’elle s’agite autour de lui, il répudie tout esclavage ; il vise plus haut, il s’envole vers les cîmes élevées; il parcourt dans ses extases le pays des rêves en le peuplant de ses idoles ; il nous montre, dans ses œuvres, le résultat palpable de ses caprices féeriques et de ses élucubrations les plus extravagantes. La figure humaine n’offre pas, sans doute, sur les porcelaines (l’Orient, le type de beauté admis dans nos contrées d Occident ; mais le type chinois diffère essentiellement du type européen, et il est certain que les habitants de Pékin ou de Canton ne partagent pas notre manière d’envisager et de comprendre l’esthétique. Avouons, d’ailleurs, que, sur leurs porcelaines d’art, leurs personnages ont toujours un air de grandeur et de dignité qui frappe et surprend; leurs artistes ont su éviter la banalité et fuir ce qui est vulgaire. Les assiettes et les soucoupes coquille d'œuf représentent des femmes et des jeunes filles cl’une beauté accomplie et d’une grâce irréprochable; 1 homme et l’enfant s’y présentent eux-mêmes sous des traits agréables; 1 ensemble du tableau plaît et attache. Les animaux qui se prélassent, à

l’envi, sur les vases d’Orient sont des animaux fabuleux, fantastiques, c’est du moins le cas le plus fréquent. Ne cherchez pas dans la nature, en Chine ni ailleurs, les oiseaux, insectes ou papillons de ces porcelaines ; le plus souvent ils ne sont qu’une édition illustrée, revue et corrigée pour le plaisir de nos yeux. Si la nature est mise à contribution par le peintre céramiste, c’est pour la doter généreusement des dons de son imagination féconde et pour nous éblouir par les trésors d’une palette si riche malgré une pauvreté apparente; les ressources semblent bornées et l’étincelle jaillit sans interruption.

Les dieux ou les héros, qui figurent sur les pièces céramiques, ne sont pas des portraits, et, néanmoins, ils paraissent ressemblants, tant leur attitude et leur physionomie sont appropriées au rôle qui leur est assigné dans une scène de roman, de théâtre ou d’histoire ou dans les cérémonies religieuses.

N’oublions pas que nous sommes en Orient et que l’artiste chinois travaille d’abord pour les Orientaux. Nous aurions tort de juger, à la légère et sans discernement, les décors des porcelaines; nous devons entrer et nous incorporer, pour ainsi dire, dans la peau du peuple auquel elles soûl destinées principalement; nous devons nous imprégner du milieu pour lequel ont été exécutées ces œuvres magistrales. Les travaux faits pour l’exportation 11e donnent pas toute la mesure du talent de l’artiste, ils sont moins sincères, moins ingénieux ; ils n’exhalent pas, au même degré, le parfum enivrant du terroir ni la senteur capiteuse du génie national.

L’admiration ne se commande pas, c’est incontestable; il n’est pas moins vrai qu’011 est blâmable de rejeter avec mépris et de bannir témérairement ce qu’on ne comprend pas de suite ou qu’on 11’a regardé et étudié qu 'imparfaitement avec parti pris. La civilisation chinoise étonne les Européens au premier abord, je l’accorde volontiers; mais on se sent attiré par un aimant invincible dès qu’011 est acclimaté au milieu de ces œuvres étranges parfois, bizarres souvent, toujours séduisantes qui frappent par une conception grandiose ou originale et par une merveilleuse exécution.

Vous sentez si bien vous-même que vous avez perdu votre procès, s’écrie 11 a de mes adversaires les plus opiniâtres, que vous plaidez les circonstances atténuantes; vous prononcez ainsi votre propre condamnation. Je m’empresse de répondre à cette accusation fallacieuse que je 11e désespère nullement de gagner ma cause devant 1111 public impartial ; je m’efforce de mettre en lumière les plus puissants arguments alin de faire pénétrer ma conviction dans l’esprit du lec-

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