PORCELAINES MONOCHROME ET POLYCHROME
tour; je 11e sais si je m’abuse, mais j’ose croire que mes efforts 11e seront pas inutiles ; cette espérance m’engage à la lutte et soutient mon courage.
Fort bien, direz-vous, mais que signifient ces chevaux roses, bleus ou jaunes qui traînent des chariots ou qui s’élancent à travers la plaine montés par de sveltes amazones? Il 11’est pas rare de voir ces chevaux au pelage si peu naturel sur des potiches ventrues ou sur des vases cylindriques. Eh bien! ne vous hâtez pas de tourner en dérision ce qui vous semble ridicule et ne vous laissez pas entraîner au blâme par votre premier mouvement. Réfléchissez un instant et vous serez amené à penser que ces couleurs invraisemblables n’ont pas été adoptées au hasard et sans raison. L’explication que vous sollicitez vous sera fournie par un passage de Pi-pa-ki, histoire du luth, roman populaire d’un auteur du quatorzième siècle, Kia-tong-kia. Le céramiste reproduit avec l’émail de sa palette des chevaux dépeints dans un roman. Voici, à titre d’exemple, le cheval du tchong-youen, le docteur de P° classe, tel qu’il est décrit dans le Pi-pa-ki. « Ce cheval était paré de toutes les couleurs, depuis les plus vives jusqu’aux plus sombres, depuis le gris de la cannelle, le brun rougeâtre de la châtaigne jusqu’au rouge de la jujube. Dans quelques endroits son poil ressemblait au plumage de l’hirondelle. » Et plus loin : « Je n on finirais pas si j’énumérais tous les noms qu’on lui a donnés. Les uns l’appellent le dragon volant, le cerf rouge, l’hirondelle verte, etc. »
Le poète 11e connaît plus de limite lorsqu’il se livre aux excès d’une verve qui tient du délire et qu’il s’abandonne aux emportements d’une imagination poussée à l’extravagance. Le peintre n’est que l’interprète fidèle du poète dans ses œuvres les plus risquées et les plus fantastiques; il 11’invente pas toujours, il s’efforce d illustrer avec précision les romans renommés de l’antiquité ou ceux de l’époque moderne.
Ainsi la réflexion et l’étude nous donnent la clé de bizarreries, de caprices baroques qui paraissaient n’avoir aucune apparence de raison et excitaient une hilarité déplacée. L’homme grave médite et raisonne avant de rire inconsidérément de sujets ignorés ou incompris; c’est la voie que je vous recommande, c’est celle de la sagesse.
VASES RITUELS, FIGURATIONS RELIGIEUSES, SYMBOLES ET EM- BLÈMES, PIÈCES DE CADEAU, SUJETS CIVILS; SCÈNES DE ROMAN, DE THÉÂTRE, D’HISTOIRE, ETC.
Mon désir le pi us ardent est de rendre l’étude de la céramique attrayante; je ferai tous mes efforts pour réaliser ce rêve, pour atteindre ce but. A cet effet, je relaterai l’usage des divers objets originaires de la Chine; je tenterai, à propos, des incursions dans l liistoire ou dans les mœurs de ce peuple si éloigné de nous par sa manière d’entendre la vie et de la pratiquer ; j’expliquerai, dans la mesure de mes connaissances, les figurations qui ornent les pièces céramiques; j’indiquerai la secte religieuse à laquelle appartiennent les personnages sacrés qui se détachent en émail sur la panse des vases de nos musées publics ou privés.
Il y a là toute une confusion à éviter, car les figurations et les emblèmes diffèrent souvent selon que les vases sont destinés aux Taoïstes ou aux Bouddhistes. Toutefois si les personnages déifiés par les Tao-sse sont autres que ceux sanctifiés par les disciples du Bouddha, de nombreux emprunts ont été faits à la religion de Çakya-mouni par les sectateurs du Tao. Nous savons déjà que le Chinois est, en général, fort indifférent en matière religieuse, et qu’il pratique successivement, ou plutôt collatéralement et à la fois, les trois religions principales de sa patrie, demandant à chacune d’elles ce qu elle peut bu accorder de plus propice à ses intérêts; ses convictions restent toujours au second plan, subordonnées à ses besoins et à ses aspirations du moment.
Les pièces fabriquées pour les mahométans sont décorées d’inscriptions arabes, versets ou extraits du Coran; en Chine, les musulmans excèdent le nombre de 25 millions sur une population de 450 millions d habitants.
Rien, en Chine, n’est abandonné au hasard ; tout a une signification précise; c’est pour cela que l’attrait augmentera pour les initiés à mesure que le crépuscule remplacera l’obscurité et fera place, à son tour, à la lumière qui, pâle et diffuse d’abord, paraîtra ensuite dans tout le rayonnement de son éclat.
Nous pouvons entreprendre, sans plus tarder, cette étude qui nous réserve de curieuses révélations; elle ne sera pas superflue pour rectifier des erreurs invétérées, éclairer plusieurs points obscurs ou douteux et dévoiler des faits ignorés ou insuffisamment compris. Les notions déjà transcrites par mes prédécesseurs et indispensables à mon travail seront intercalées et résumées avec précision ; j’y ajouterai les renseignements que j’ai puisés aux meilleures sources et soumis au contrôle le plus sévère. Les annales du musée Ouimet ont été pour moi une source féconde d’informations précieuses.
Parmi les pièces céramiques qui forment nos collections ou qui sont disséminées çà et là dans nos intérieurs modernes, je mentionnerai d’abord celles qui servent dans les différents cultes professés par les habitants du Céleste Empire. D’autres ont été fabriquées pour les besoins journaliers ou pour le confort et le plaisir des yeux dans un but de luxe, en vue de l’ameublement. Il en est qui sont destinées aux présents que les Chinois s’envoient dans les diverses circonstances de la vie, au renouvellement de l’année ou aux anniversaires. Enfin certaines pièces honorifiques sont offertes par l’Empereur aux mandarins qui ont bien mérité de la patrie et qui se sont rendus dignes des munificences souveraines par d’éminents services. Ces dernières portent souvent des inscriptions qui rappellent les faits et les circonstances ayant déterminé la libéralité du fils du Ciel, parfois le décor lui-même se rapporte à ces actes glorieux.
Les porcelaines fabriquées pour T exportation prennent les formes et revêtent les décors particuliers à chacune des nations étrangères qui les a commandées conformément à son goût et à ses besoins.
Je suis donc forcément amené à m’occuper des religions qui ont cours en Chine; je serai, sur ce sujet, aussi réservé et aussi bref que possible; un certain développement, néanmoins, est indispensable.
Les religions principales se réduisent à trois en y comprenant le culte de
Yu, le Confucéisme qui, véritablement, est moins une religion qu’un code de morale et qu’un hommage perpétuel rendu à F antiquité. Je négligerai le Christianisme qui a un nombre d’adhérents fort restreint comparativement au chiffre de la population et qui n’a aucune importance au point de vue céramique.
Avant d’aborder le culte Confucéen, je consignerai certains détails qui se rapportent directement à la décoration des porcelaines dont j’esquisse l’histoire.
Les chroniques chinoises, qui ont un caractère d’authenticité indéniable, ne traitent malheureusement que des faits historiques ou administratifs et sont muettes sur la question religieuse. 11 semble avéré, cependant, que, dans l’antiquité, la Chine adorait un Dieu souverain, Chang-Ti et sacrifiait aux Esprits des airs, des eaux et de la terre.
L’empereur Hoang-ti (2(398 avant J.-C.) prit, le premier, un nom impérial réservé jusque-là pour le souverain du ciel, Chang-Ti qui, dès lors, eut, sur la terre, un délégué de ses attributions et de sa puissance. Ce délégué, cet empereur jaune Iloang-Ti , cumula, en les réunissant dans les mêmes mains, les pouvoirs civil et religieux; en conséquence, il éleva des autels à l’Etre Suprême et lui offrit des sacrifices publics. Au solstice d’été, au solstice d’hiver et dans certaines occasions solennelles , l’Empereur adresse des prières au Ch an g- Li et préside aux cérémonies officielles; cette prérogative impériale est encore en vigueur de nos jours.
La forme des vases rituels nous a été conservée par un document des plus précieux. La bibliothèque nationale de Paris possède un exemplaire des 42 volumes in-folio, publiés par ordre de Rien-long, contenant la gravure et la description détaillée des vases antiques réunis au musée impérial de Pékin. Ces vases, au nombre de 1444, sont tous différents; plusieurs datent dé la dynastie des Chang qui a commencé à régner 1783 ans avant 1ère chrétienne. Ces gravures nous permettent de juger l 'avancement extraordinaire des arts en Chine à une époque aussi lointaine. On trouve également cet ouvrage au musée Guimet.
La plupart de ces vases sont en bronze ; la solidité de la matière les a sauvés de la destruction. Malheureusement, l’entrée du palais de Pékin est interdite aux étrangers, et aucun Européen n’est admis à visiter cette collection qui nous intéresse tout particulièrement puisqu’elle contient en partie les modèles des produits céramiques que nous allons énumérer. Cette digression n’est donc
pas un hors cl’œuvre, mais se rattache à notre sujet par les liens les plus intimes.
Il est certain que les vases rituels en bronze des antiques dynasties des Chang et des Tcheou, qui étaient fondus sur des types invariables, déterminés avec la plus rigoureuse précision, ont été imités en poterie d’abord et plus tard en porcelaine. Ces formes immuables se sont perpétuées et transmises d’âge en âge par la tradition grâce à la description minutieuse des livres canoniques. Il était formellement interdit aux ouvriers d’opérer le moindre changement dans le galbe ou dans la dimension des objets du culte ; ainsi s’explique cette immobilité si contraire au progrès! Ces prescriptions impératives ont élevé autour de l’art une espèce de muraille de Chine; elles ont opposé un obstacle invincible aux artistes en leur enlevant toute initiative individuelle, en les retenant captifs dans l’enceinte d’une étroite prison, en mesurant l’envergure de leurs ailes et en chargeant le -génie national de lourdes chaînes qui ont entravé son essor et pesé constamment sur lui pendant des siècles.
Il serait donc injuste de reprocher aux ouvriers des époques antiques certaine routine et certaine gaucherie, indépendantes de leur volonté; il serait injuste de faire remonter jusqu’à eux la responsabilité de cette immobilité hiératique qui leur était imposée comme un héritage nécessaire. Une loi inflexible empêchait toute émancipation et courbait toute personnalité sous l’exigence des Rites; tout écart était prohibé sans recours. Aussi l’introduction du Bouddhisme en Chine a-t-elle été un événement capital au point de vue de l’épanouissement de l’art; elle fut un signal de progrès, je le constate plus loin.
A l’appui de ces énonciations, je transcris, comme témoignage , une page de l’art chinois, publié par M. Paléologue. « Les Rites, dit-il, qui ont réglé tous les détails du culte primitif, ont déterminé, en même temps, les formes des vases réservés à ( accomplissement de ces cérémonies et ils y ont pourvu avec une précision si minutieuse et si impérative que les bronzes fabriqués aujourd’hui pour les sacrifices officiels sont encore composés du même alliage, ont le même galbe, les mêmes dimensions en tous sens et le même poids que ceux qui furent fondus dans le même but, il y a plus de 2500 ans ».
Je m’occuperai d’abord de la religion de Confucius qui est encore la religion d’État.
Le philosophe éminent Koung-fou-tseu , Confucius , naquit 551 ans avant J.-C. dans le Chan-tong; il parut à une époque de corruption sociale, et sa longue
CERAMIQUE CHINOISE.
carrière fut employée à prêcher la morale non moins qu’à inculquer à ses compatriotes le respect des ancêtres et de l’antiquité. Après sa mort, on lui éleva partout des temples pour honorer la mémoire du plus grand instituteur du o'enrc humain; sa doctrine, propagée par de nombreux disciples, est devenue la base de la religion de l’Empereur et des Lettrés. Confucius peut être considéré comme le fondateur du culte des ancêtres, et tout son enseignement est fondé sur les traditions religieuses des premiers siècles.
Le culte ancestral, qui ne doit pas être confondu avec une adoration idolâtrique, consiste à conserver, dans chaque famille, des tablettes portant, en lettres d’or, les noms, titres et professions des membres défunts. Ces tablettes ont été primitivement des images, transformées depuis en planchettes n’ayant aucune apparence humaine. Chaque jour, le chef de famille apporte une offrande devant les tablettes des aïeux et brûle, pieusement, en leur honneur, un bâtonnet d’encens. Les offrandes plus copieuses, plus solennelles ont lieu le jour de l’an, à la fête des morts et à certains anniversaires. Le chef de maison est le prêtre de la famille et préside aux offrandes faites aux dieux qui ne sont, pour la plupart, que des ancêtres divinisés.
Le culte des ancêtres a pour origine la croyance enracinée chez les Chinois que l’âme est errante après la mort et qu’elle reviendra habiter le corps du défunt à un moment quelconque. Les cérémonies sur les tombeaux et les offrandes aux trépassés ont pour but de bien disposer le parent décédé à l’égard du survivant, désireux de se soustraire aux maladies et autres malheurs que la colère du mort peut causer à celui qui se montre négligent pour lui et ne satisfait pas ses besoins.
Il n’est pas sans intérêt de connaître l’économie intérieure de la pièce consacrée au culte ancestral. Sur un autel privé s’élèvent, côte à côte, deux petites châsses ou tabernacles qui renferment : l’une, les dieux domestiques; l’autre, les tablettes des aïeux. Les dieux domestiques sont au nombre de trois : Koimn-inn ayant, à sa droite, Tsao-koun-kong, dieu du feu et de la cuisine, et, à gauche, To-ti-kong ou Kou-long, dieu du sol et de la richesse. Devant chaque châsse sont placés un ting, deux flambeaux et deux jeux de blocs divinatoires. Ces blocs servent à consulter les dieux avant toute entreprise.
Les offrandes sont disposées sur une table, en avant de l’autel, dans l’or dre suivant : au centre, trois ou cinq plats pour les viandes cuites. Les trois offrandes de chair principales sont : un canard grillé, une poule rôtie et un porc ou une
tête de porc. Ces mets peuvent être remplacés par d’autres viandes, par des œufs ou du macaroni ; des tripes et un foie de porc complètent les cinq offrandes de chair. Autour des plats dressés sur des socles plus ou moins riches sont rangés quatre compotiers à piédouche pour les fruits , une Luire à vin, trois coupes Tsio pour libations, sept tasses ou bols [tour boire, une boîte parallélipipédique pour gâteaux à trois ou six compartiments , un offertoire pour sucreries en forme de table rectangulaire, enfin deux ou quatre chandeliers pour cierges ou bâtonnets odorants. On substitue quelquefois aux chandeliers des chiens de Fô ou d’autres animaux auxquels est accolé un tube servant à fixer la baguette d’encens.
Les offrandes de fruits comprennent des cédrats, des oranges, des dattes, des kakis, des grenades et des cannes à sucre.
Le vin pour libations est le saki ou saké, liqueur de grain fermenté ou toute autre boisson analogue.
Les offrandes de nourriture ou de boisson sont consommées vers le soir par les personnes de la famille et les invités. Si les Chinois continuent à offrir des mets et du viu à leurs parents décédés bien que rien ne prouve que les destinataires en tirent le moindre profit, ils l’expliquent en disant que les âmes des défunts se nourrissent du double des offrandes, de leurs parties immatérielles et abandonnent aux vivants les portions visibles.
Les objets employés pour le culte ancestral n’ont aucun caractère distinctif bien tranché, ils se confondent avec ceux des autres religions.
Les vases rituels des dynasties Chang et Tcheou fixeront notre attention pendant quelques instants. Ce sont des tings (brûle-parfums), des coupes sacrificatoires Tsio, des bols, des tasses pour le vin, de grands plats à bords arrondis pour les viandes, des compotiers pour les fruits; ce sont des vases pour le vin, l’eau, le grain bouilli du sacrifice ou le sang de la victime.
Les tings élevés sur trois ou quatre pieds, de forme variée, ont une panse parallélipipédique, sphéroïdale, lobée accostée de deux anses ou de deux oreilles. Le premier ting aurait été fait par l’Empereur Fou-hi pour sacrifier aux Esprits du Ciel et de la Terre. PL I, 1, 2, 4 et PL II, 5, G.
Les cendriers, à panse surbaissée et à large ouverture circulaire, portent aux flancs deux têtes de monstres ; on plante dans les cendres qu’ils contiennent les bâtonnets odorants. PL i, ;j.
Les coupes Tsio affectent la forme d’un casque renversé porté par trois longs
pieds effilés ou par des défenses d’éléphant sortant de têtes de monstres. Reproduction de bronzes antiques , elles sont en blanc de Chine unies ou gravées ; d’autres, jaunes, sont ornées de gravures sous couverte; quelques-unes sont blanches avec motifs en bleu de cobalt ou en couleur. PL 111, 8.
11 est des coupes libatoires, ressemblant à de petites saucières, remarquables par l’extrême finesse de l’ornementation. De chaque côté d’une anse rectangulaire plate se détache, en relief, une salamandre à queue fourchue qui se montre également accouplée sous le déversoir; sur les faces latérales du pourtour se dessine la tête hiératique du Tcio-tié réduite à l’état d’ornement; les rebords intérieur et extérieur, fond vert piqué de noir ou quadrillé, portent soit des fleurettes soit tout autre motif de décor avec rosaces ou réserves d’attributs. Dix de ces jolies coupes, toutes différentes, allignées sur la planche d’une de mes vitrines, sont un témoignage irrécusable de I esprit inventif des éminents céramistes de la Chine. PL III, 9.
Il existe des tasses libatoires monochromes de cette espèce en brun, en violet et en bleu turquoise. Parmi mes coupes sacrificatoires en forme de saucière , 1 une imite le bronze vert-de-grisé, une autre est fond blanc avec fleurs bleues ; il y en a également à couverte brune ou rouge de fer portant des arabesques d’or. Je n’ai pas la prétention de n’omettre aucun décor; la nomenclature serait trop longue et la tâche trop laborieuse. Ces tasses à vin servent pour les sacrifices accomplis par le Fils du ciel dans les circonstances déterminées par le livre des Rites.
Les coupes libatoires en blanc de Chine avec gravures ou avec fleurs ciselées sont une réminiscence des coupes antiques taillées dans les cornes de rhinocéros.
Les vases Fou et Kouei sont destinés à recevoir le grain bouilli du sacrifice; les premiers sont carrés ou rectangulaires; les autres, ovales ou ovoïdes. PL