‹ La céramique chinoiseChapitre 23 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

Mon vase Kouei, est une grande boîte ovale, sur piédouche saillant , en porcelaine jaune avec décor gravé et ornements en relief; le couvercle bombé est surmonté de quatre anses simulant des ailerons droits (Kien-longj.

Ma Imîte rectangulaire Fou est ornée de dessins hiératiques en relief sur fond jaune; sa forme rappelle le vaisseau de bois , l’auge du maçon sur piédouche en saillie. Le couvercle est une seconde auge renversée, bordée dune crête ou galerie festonnée.

Le vase Koueï de la collection Beurdeley à Paris est ovoïde , fond jaune, avec décor en relief; trois ailerons se dressent sur le couvercle et trois autres servent de pieds.

Le vase rituel Teou, coiffé de son couvercle, ressemble à une sphère qui, portée par un tube cylindrique, pose sur un piédouehe bombé; cTautres fois la panse est cylindroïde et le couvercle en dôme.

Les bronzes anciens étaient ornés d’animaux fantastiques qui ont été reproduits sur la céramique sous toutes les dynasties; ces animaux sont au nombre de quatre : Le dragon, long; le phénix, fong-hoang ; la licorne, ki-lin ; la tortue, koueï. Le chien de Fô est une figuration bouddhique; il en est question plus loin.

Le Dragon symbolise le printemps et l’Orient; son corps, démesurément allongé comme celui du serpent, est revêtu d’écailles; sa tête, surmontée de deux cornes fourchues, est pourvue de tentacules nasaux et sa large gueule armée d’énormes crocs aigus; chacune de ses quatre pattes est munie de cinq griffes. Il peut, à son gré, devenir invisible ou occuper toute l’étendue du ciel. Habitant pendant L automne et l’hiver les profondeurs de l’Océan, il se dirige, au printemps, vers le sommet des montagnes, et de là s’élance vers les régions les plus élevées du ciel; il préside à la distribution de la pluie et soutient la voûte céleste. PL IV, 12 et PL XIII, 36.

Le dragon est un monstre mythologique dont l’idée première a été probablement suggérée par le crocodile qui existait jadis dans les fleuves du Nord de la Chine et qui n’a pas encore disparu du sud de l’Empire. Cet animal causait de nombreuses déprédations; mais, détruit dans le Nord, il cessa d’inspirer la terreur aux populations et fut bientôt considéré comme un être aquatique de bon augure qui présageait et faisait tomber la pluie , source de fertilité chez une nation agricole. Le crocodile, ainsi transformé en dragon, est devenu le symbole de la pluie et de l’abondance. Cette influence bienfaisante attribuée au dragon a déterminé les Fils du ciel, sous la dynastie des Han, à le choisir pour personnifier leur puissance terrestre; cet animal fantastique porte alors cinq grilfes, il n’en a que quatre lorsqu’il est l’insigne des princes du sang.

Un cl e mes vases, fond jaune soufre, est orné d’un dragon bleu avec deux ades ; ce cas est exceptionnel.

J interrogeais , un jour, un brave et honnête Chinois sur l’existence de

ce monstre fabuleux, et, de l’air le plus grave, il m’affirmait qu’il avait vu, une fois, sa tête émerger du fleuve et son œil jeter des éclairs; une fois n’est pas coutume et comment juger sur une fois? Aussi, comme j’insistais en badinant , convaincu qu’il se moquait de moi , que la tête de son dragon ne lui était apparue que dans ses rêves, provoqués même peut-être par l’abus de l’opium, si goûté de ses compatriotes : Eh bien! Monsieur, s’écrie-t-il un peu fâché de mon incrédulité, vous avez tort de plaisanter sur un tel sujet; Je suis de bonne foi, je n’ai pas aperçu le dragon moi-même, il est vrai, mais je vous jure que mon frère l’a vu et très bien vu. Est-ce son frère, son père, son aïeul ou l’aïeul de son aïeul? On l’a vu, tant mieux, j’en suis bien aise, mais n’en déplaise à mon Chinois, malgré sa sincérité, je conserverai tous mes doutes tant qu’il ne m’aura pas montré, au grand jour, cet animal invisible en dépit de sa taille gigantesque.

Le Fong-hoang, le phénix chinois, rappelle le paon par son brillant plumage et sa queue d’argus ; il en diffère par sa tête qui ressemble à celle du dindon ou du faisan. Cet oiseau, symbole do perfection et de beauté, est immortel ; il demeure au plus haut des ci eux ; il 11e quitte son séjour aérien et 11e descend sur la terre que pour annoncer un événement heureux ou la naissance d’un grand citoyen; il est consacré à l’Impératrice. PL IV, 12; PL V, 15; PL XVI, 44, 45.

Le Ki-lin est un animal de bon augure malgré son aspect rébarbatif et son physique ingrat; il a plutôt un air de candeur que de méchanceté. Sa douceur est extrême ; il parcourt le monde avec une rapidité prodigieuse et se détourne de sa route pour éviter de fouler aux pieds le moindre être vivant ou de causer le plus faible dommage; sa tête, qui ressemble à celle du dragon, porte une seule corne; son corps couvert d’écailles, comme d’une armure, se rapproche, par la forme, de celui du cerf; sa queue est touffue; ses jambes effilées se terminent par un sabot fendu; son existence se prolonge jusqu’à mille ans. Le Ki-lin personnifie la félicité et la perfection. PL V, 16.

J’ai vu, une fois, sur un vase trois Ki-lins avec des ailes.

La Tortue sacrée a la queue velue ; elle représente la force et est l’incarnation de l’astre Yao-Kouang, une des étoiles de la Grande Ourse.

De nombreuses pièces céramiques nous montrent l’effigie du Tao-tié le glouton) qui, devenu un motif d’ornement, ne conserve que les yeux et la mâchoire de sa tète primitive dont les traits effrayants sont bien faits pour inspirer

la répulsion et Thorreur. PL III, 8 et 9; PL XIII, 38; PI. XXXII, 91.

Le renard est également un animal surnaturel; il est le héros des vieux contes populaires du Japon. On le considère, en Chine, comme un être mystérieux et on redoute ses déprédations; il vit mille ans et, à cet âge, il estadmis, de droit, à habiter le ciel.

Consulté sur les légendes relatives au renard, un Chinois me répondit en ces termes pittoresques : Vous pouvez me croire; ce que je vais vous raconter est arrivé cent fois bien que cela soit incroyable. Le dîner est prêt dans une habitation, la famille est réunie autour d’une table chargée de mets; les portes, les fenêtres sont fermées, tout est hermétiquement clos; le renard s’introduit à l’improviste ; on n’a rien vu, rien entendu, et cependant, sans le moindre bruit, le repas a disparu, escamoté par enchantement avec une rapidité vertigineuse ; le renard invisible a tout emporté.

Je ne puis passer sous silence la Grecque , le Taïdd et les Koiia, si fréquents sur les vases antiques et sur la céramique de tous les temps. Je ne pense pas que la grecque, malgré son nom, soit originaire de la Grèce. Certains auteurs, peu familiers avec les produits de l’Extrême-Orient, ont cru donner une explication naturelle en écrivant que cet ornement en forme de méandre fut inventé par les Grecs en souvenir des sinuosités d’un fleuve si célèbre dans leurs poésies. Je crois plutôt que la grecque a été importée anciennement en Europe et qu’elle est de source chinoise. En effet, la grecque, Zei-ouen, « festons en forme du tonnerre » figure déjà sur les vases de la dynastie des Chang qui sont antérieurs à la guerre de Troie ; elle est la décoration principale , parfois même la décoration unique, tandis que, chez les Grecs et les Etrusques, elle n’apparaît qu’à titre d’ornement accessoire ; en tout cas, son antiquité en Chine est un argument, sinon irréfutable, au moins de grande valeur.

Le Taï-ld, le grand suprême, symbolise les deux forces f d o la nature, le y an g et le yin. Le yang, principe mâle, no-

/ ble, actif, identifie le soleil, la chaleur, la lumière. Le yin,

\ principe féminin, passif, plastique, représente la lune, le

froid, les ténèbres. Par sa forme circulaire, le diagramme Taï-ld ressemble à deux larmes ou à deux virgules juxtaposées, divisées par une inflexion curviligne. PL XI, 31.

Les huit trigrammes ou Pa-koua sont dérivés des quatre formes :

qui sont sans doute les quatre saisons, les quatre formes de la nature, produites par la chaleur et le froid, la lumière et l’obscurité. PL XI, 31.

Les Pa-koua sont huit symboles tracés par l’empereur Fou hi qui régnait 3467 ans avant le Christ. Ils sont formés d’une liime continue et d’une Imne

brisée, représentant le principe mâle y an g et le principe féminin yin, qui, par des combinaisons variées, se développent en huit trigramm.es symbolisant le ciel, la terre, la foudre, les montagnes, le feu, les nuages, les eaux et le vent.

La tradition veut que ces figures aient été découvertes par Fou-hi sur le dos d’un cheval sacré qui sortit du fleuve .Jaune en sa présence. Ce cheval est peint sur la porcelaine ou modelé en blanc de Chine; il n’est pas toujours isolé, et parfois on compte huit de ces animaux sur une pièce. Les légendes mystérieuses abondent partout aux premiers temps des religions et des empires; ainsi l’Aurore quitte sa couche au milieu de la brume et se dégage peu à peu des vapeurs ambiantes avant d’éclairer l’univers de ses rayons lumineux.

Les Pa-koua sont pour les savants du Céleste Empire une énigme qui contient tous les mystères de la Création; mais, en dépit des recherches les plus laborieuses, l’énigme reste indéchiffrable, vainement les sages consultent le sphinx et travaillent depuis plusieurs siècles à la solution du problème.

’AOISME.

Le Taoïsme et le Bouddhisme sont les deux autres principales religions de la Chine. Les vases et autres ustensiles employés par les sectateurs du Tao ou ceux du Bouddha sont, en général, ornés de signes particuliers distincts. Je décrirai ces ornements aArec soin et précision, parce qu’ils font partie in-

lime et intégrante du sujet et que cette description est utile pour reconnaître le culte auquel la pièce est destinée.

Avant de poursuivre notre route, formulons des réserves et disons que toujours, en Chine, il y a lieu à réticences. En effet, dans le principe, les objets rituels variaient de forme ou du moins de décor suivant les cultes; mais ce caractère si distinct s’est effacé peu à peu; le Taoïsme s’est paré des splendeurs du Bouddhisme, et ses emprunts ont été nombreux. La conviction religieuse n’a jamais poussé de profondes racines dans la conscience du Chinois qui est très accommodante et fort élastique. L’habitant de l’Empire du Milieu adresse ses prières à un Dieu quelconque, et, si ses vœux ne sont pas promptement exaucés, il porte sans aucun scrupule ses hommages au temple voisin, selon les besoins du moment, quand même le Dieu qui y est adoré est d’une religion rivale. Cette promiscuité religieuse est générale; elle a une couleur locale bien digne de remarque.

La naissance de Lao-tseu remonte à Tan 604 avant le Christ, précédant de 54 ans celle de Koung-tseu. Ce philosophe célèbre exposa sa doctrine dans un livre qui a survécu à toutes les révolutions et qui a traversé les âges en y laissant une trace lumineuse. Le Tao-te-king (Livre de la Raison suprême et de la Vertu) est l’évangile des disciples du maître. Les sectateurs de Lao-tseu l’ont divinisé, après avoir fondé une religion basée sur ses préceptes plus ou moins détournés de leur conception primitive. Il n’entre pas dans mon cadre d’analyser la doctrine du grand philosophe; il m’importe seulement de constater que la religion du Tao a bientôt dégénéré pour devenir un foyer d’idolâtrie, accordant droit d’asile à toutes les superstitions. Ainsi , elle adresse ses hommages et son adoration non seulement à Lao-tseu, élevé au rang des dieux et représenté sous les traits de l’Etre Suprême, mais encore aux Esprits du ciel, des étoiles, des airs, des vents, de la terre, des eaux, des montagnes. Les grands hommes, sanctifiés après leur mort, sont admis dans ce panthéon parmi les immortels.

Ce culte reconnaît deux Trinités qui dirigent le monde. La Trinité supérieure, Saii-thsing, joue un rôle purement spirituel et confie le gouvernement de 1 univers à une Trinité inférieure, San-kouan. Cette dernière nous intéresse particulièrement, parce qu’elle se montre souvent sur les vases cylindriques, subconiques ou ovoïdes; elle se compose de Chang-Ti , chef du ciel; de Ncui-Kieu-Laô- /) zin ou Cheou-Laô, dieu de l’Etoile du Sud et de la

céiuMiQi'ii chinoise.

longévité, et de Lim-Paô , dieu de la génération et de la providence. PI. VI, 17, 18.

Cheou-laô n’est autre que notre philosophe Lao-tseu transformé en divinité par les Tao-sse. C’est un petit vieillard trapu avec une couronne de cheveux blancs, une longue barbe et d’épais sourcils d’une blancheur immaculée; son crâne porte une protubérance très développée* qui dénote l’intensité de la méditation. Tantôt il est assis, tantôt il est monté sur un axis, un cerf blanc, une grue ou un buflle, ou bien il est suivi de l’un des trois premiers animaux; parfois debout, il s’appuie sur un long bâton noueux en bambou. Il tient dans sa main le ling-tchi , champignon, gage d’immortalité, le fruit du fameux pêcher fan-tao, qui ne mûrit que tous les 3,000 ans, le rouleau du lettré ou le sceptre, insigne de la puissance. PL VI, 18, voir le personnage de droite et PL NX VII, 7G.

Souvent il est accompagné d’un serviteur chargé d’une gourde, du chrypto^ame sacré ou de tout autre emblème de longue vie.

Les disciples fanatiques de Lao-tseu ne pouvaient pas élever leur maître au ciel sans entourer son berceau d’une légende mystérieuse. Fils d’une mère arrivée au déclin de la vie, notre philosophe demeura quatre-vingts ans dans son sein et naquit avec des cheveux blancs; de là le nom de Lao-tseu, vieillard-enfant . Il a été canonisé en 66G de notre ère par l’empereur Kaotsoung des Tliang.

Autour de Cheou-laô, élevé au rano- de Dieu Souverain et assis sur les nuages, sont groupés huit personnages connus sous le nom de P a-Sien ou Pci-Chen, les huit Saints, les huit Génies. PL VII, 19 et PL XXXVIII,

Les Pa-Sien sont des demi-dieux, des esprits, dotés de pouvoirs surnaturels, ayant acquis par leurs vertus l’immortalité ainsi que la faculté de se rendre invisibles. Ces philosophes, vénérés pendant leur existence terrestre pour leur science et leur conduite irréprochable, ont été immortalisés après leur sortie de ce monde. Ils résident sur le mont Kouen-lun, séjour des Immortels, ou dans les « dix lies inconnues de l’océan Pacifique ». Ces îles produisent une mousse divine et une plante d’immortalité ressemblant à une herbe aquatique; une seule feuille de ce végétal rappelle à la vie un homme mort depuis trois jours. Dans une de ces îles s’élève un rocher de jade duquel jaillit une source de vin doux procurant aux buveurs une vie prolongée.

L’empereur Tsin-chi-hoang-ti envoya une flotte à la découverte de ces îles magiques, mais aucun vaisseau de l’expédition ne reparut jamais.

Il est rare de rencontrer ces Génies isolés autrement qu’en statuettes; on les trouve, au contraire, réunis sur des plats, des Lois ou des vases fabriqués pour la secte Taoïque. Voici leurs noms et attributs :

1° Tchong-li-Jwuan vécut sous les Tcheou et réussit à composer l’élixir de vie; vieillard barbu, à ventre proéminent, il tient un ling-tchi ou une pêche d’une main et, de l’autre, l’écran de plumes qui lui sert à ranimer l’âme des morts. PL XXXVIII, 115, au centre.

2° Liu-tong-pin, né en 755, étudia avec zèle les principes du Taoïsme et obtint, au concours, le 3e grade littéraire. Devenu disciple de Tchong-likouan qui lui était apparu dans la solitude du Lou-ehan, il surmonta victorieusement dix tentations successives et fut initié par son maître aux secrets de l’alchimie et de l’élixir d’immortalité. Un chasse-mouches à la main, il porte sur son dos un glaive miraculeux, en signe du pouvoir surnaturel, qui lui a été conféré, de purger le monde des fléaux et des monstres qui le dévastent. Il figure également parmi les dieux des Lettres à cause de ses succès littéraires et de son excellent commentaire du Tao-teddng. PL XXXVIII , à droite.

3" Li-te-kouaé se présente sous les traits et les haillons d’un mendiant bossu et boiteux. Je ne puis résister au plaisir de vous conter son histoire qui mérite d’être méditée : Lao-tseu, son maître, lui avait ordonné de venir le retrouver dans la région des nuages, mais son esprit seul ayant le droit de quitter la terre il était obligé de confier son corps à la garde d’un disciple pendant ses absences. Mal lui en prit, car un jour en redescendant du ciel il ne trouva ni corps ni disciple; ce dernier cependant n’était ni infidèle ni coupable, ayant été appelé en toute hâte auprès de sa mère mourante. Etant dans l’impossibilité de réintégrer son véritable corps, Li-te-kouaé, par un excès de désintéressement surhumain, se contenta du corps d’un pauvre boiteux. En mémoire de tant d’abnégation, il porte une béquille et une gourde de pèlerin; de cette gourde s’échappent parfois des chauves-souris, signe de bonheur. PL XXXVIII, à gauche.

4° Tsao-/\Ouo-/ieoi/ , fils d’un général, est coiffé d’un bonnet de cour et il tient des castagnettes à la main.

5° Tchang-lxouo-laô fut un nécromancien célèbre qui vivait au huitième

siècle; il voyageait sur une mule blanche qui le transportait rapidement à de grandes distances et qui possédait la propriété assez singulière, mais fort commode, de pouvoir être pliée et placée sous le bras dès qu’elle avait atteint le terme du voyage. Cet immortel se reconnaît à un long tube de bambou et à deux baguettes servant à frapper ce tambour spécial.

G0 Han-siang-tse a pour emblème une flûte . Liu-tong-pin lui enseignait la philosophie au sommet du pêcher fabuleux des Génies, lorsqu’il tomba accidentellement d’une branche; il conquit ainsi l’immortalité grâce à la protection de son maître. La moralité de cette fable nous démontre que, si les accidents servent quelquefois, les protections servent toujours.

7° Lan-tsae-ho de sexe douteux, tantôt mâle, tantôt femelle, se distingue par une sarclette ou un panier fleuri.

8° Ho-sien-kou habitait les environs de Canton et avait un goût prononcé pour la solitude. Elle se nourrissait exclusivement de poudre de nacre, ce qui lui assura l’immortalité. Etant partie pour la Cour, vers l’an 700, sur les sollicitations réitérées et pressantes de l’Impératrice régnante Wou-heou des Thang, elle disparut en route et on ne la revit jamais. Son signe distinctif est une fleur de lotus.

La bouteille suivante, provenant du Palais d’Eté, nous montre les Pa-Sien avec leurs attributs respectifs.

Bouteille à panse cylindro-ovoïde surbaissée, col évasé et piédouche élevé, décor polychrome; jouys dorés en anses : sur le col, fond jaune, salamandres hiératiques et pendeloques entre une bordure rouge à motifs d’or accostée de fleurons et une bande avec cachets ronds de longévité; sur l’épaulement et sous la panse, bande carmin chargée de rinceaux gravés et d’arabesques fleuries; sur la panse, fond blanc, les Pa-Sien, en riches costumes, au milieu de nuages disposés en compartiments symétriques; sur le piédouche, triple bordure : blanche avec bâtons rompus bleus, jaune avec feuilles dressées, rouge avec ornements dorés (marque de Kien-long). PL NXXYIII, 115.

Les Pa-Sien ne sont pas les seuls Dieux ou Immortels qui apparaissent sur les pièces céramiques. Pou-taï est une idole bouddhique; il a sa place marquée parmi les figurations relatives au culte de Bouddha.

Tchoiig-kouë, le Shio-ki du Japon, offre une certaine ressemblance avec Pou-taï à cause de sa tenue débraillée, mais la différence qui existe dans l’expression de la physionomie rend la confusion impossible; sa face, au lieu d’ac-

cuser la sensualité, respire l’astuce et la malice. Mandarin à l’époque des Thang, il a été proclamé, après son décès, le chef des diables et est honoré le cinquième jour de la cinquième lune. Destructeur des mauvais Génies, il jouit de la faculté de se métamorphoser à volonté pour tromper les dénions et mieux les exterminer. PL VII, 20.

Pi-c/m-moun , dieu des honneurs, est revêtu d’une cuirasse ou d’un habit d’arlequin, formé de carrés et de losanges de nuances variées.

Lou ou Fou-taï, dieu du bonheur, est accompagné de Tchao-ouin-tein , dieu de la fortune et protecteur des joueurs, monté sur un tigre, et de Li-tché, invoqué par les Lettrés pour réussir dans les examens.

P ien-ts aï-tien -niu , déesse de l’amour, est élégamment vêtue et étendue dans une pose nonchalante; tantôt elle se complaît à célébrer la poésie du printemps en s’accompagnant d’un instrument de musique ; tantôt elle regarde tendrement évoluer deux cyprins dorés dans l’onde limpide d’une vasque on bien deux canards mandarins s’ébattre sur un lac paisible au milieu de nélumbos en ileurs.

Je citerai pour mémoire une déesse que j’aurais aimé à voir sur la porcelaine; sa figure poétique mérite une évocation spéciale.

Ki-stang-tien-n iu , la déesse des talents, est implorée parles pauvres mortels qui la supplient de laisser échapper de ses mains avares et tomber sur eux une de ses perles bienfaisantes; la perle, en effet, procure à celui qui la reçoit la science ou le talent, objectif éternel de nos prières. La perle isolée ou entourée de lemnisques est un attribut qui complète le décor d’un marli avec la tablette honorifique, la pierre sonore et le rouleau du savant.

On compte cinq dieux principaux de la littérature : Leur chef est Wcn-chnngti-lxiun , dieu de l’étoile Wen-chang; ses deux collègues les plus renommés sont Liu-tong-pin , un des Pa-Sien, et le dieu stellaire, A oi/cï-sing, canonisé sons les Youen en 1314. Le dernier est le plus populaire, bien que son rang soit subalterne puisqu’il n’est que le quatrième parmi les protecteurs des Lettres; il a été convié à cette haute dignité à cause de la place qu’il occupe, au firmament, près de Wen-chang dont il est le satellite. On raconte qu’ayant obtenu le grade de Han-lin aux examens officiels, il se vit, à raison de sa laideur, refuser par le souverain la ilcur d’or qu’il avait méritée; désespéré de cet affront inique et résolu à se noyer, il se précipita à l’eau, mais il fut sauvé par la tortue fabuleuse Ngao (pii l’enleva an ciel.

Koueï-sing est représenté, en peinture on en statuette, sous les traits cl’un démon à l’aspect rébarbatif, enveloppé de draperies flottantes, un pied appuyé sur un dragon et l’autre levé en l’air; dans une de ses mains il tient le pinceau du lettré; au dessus de sa tête vole la chauve-souris qui personnifie l’inspiration poétique. D’autres fois, il est campé sur un boisseau, constellation qu’il habite dans les astres; son nom signilie fantôme du boisseau. On le voit peint sur plusieurs pitongs de la collection, qui contient, en plus, une superbe statuette de ce dieu exécutée sons Kliang-hi en émaux polychromes. PI. VIII , 24.

Koucui-ti, dieu de la guerre, s’illustra par son attachement à la dynastie des Han et par une bravoure incomparable. Il est mort à cinquante-huit ans en 219 de l’ère chrétienne ; canonisé au douzième siècle, il fut déifié en 1594 en récompense de son héroïsme et de ses vertus militaires. Sa loyauté l’a désigné au choix des marchands comme patron et protecteur. Souvent il est accompagné de deux écuyers : Kouan-ping, son lils et Tcheou-tsang, son frère d’armes.

Kouan-ti est figuré assis, l’air intrépide et bienveillant, tenant parfois sa longue barbe, un dragon brodé sur ses vêtements et un crapaud à trois pattes à ses pieds. Je possède une magnifique statuette du dieu de la guerre sur un piédestal à dossier; elle est émaillée sur biscuit et décorée en bleu turquoise et violet d’aubergine (Siouen-te). PI. VIII, 23.

La vie de Kouan-ti est racontée dans le « San-koue-tc/ii, Histoire des trois royaumes », roman historique écrit sous les Youen par Lo-kouan-tchong, un des auteurs les plus populaires de l’Empire chinois. Ce vaillant guerrier, au caractère chevaleresque, après avoir mis son épée au service de l’empereur légitime, combattit avec ses frères d’armes Liou-pi et Tchong-feï les bandes insurgées des Bonnets Jaunes qui dévastaient le pays. L’armée des rebelles sous les ordres de Tchang-kio était formidable. A la première rencontre avec l’ennemi, Kouan-ti coupa en deux sur son cheval le chef suprême; cet exploit, digne des héros d’Homère, jeta la consternation dans les rangs des révoltés qui prirent la fuite dans le plus grand désordre. 11 serait trop long de relater en détail tous les combats singuliers et tous les faits d’armes glorieux auxquels Kouan-ti prit part durant cette longue guerre, il faut les lire dans l’ouvrage traduit par Théodore Pavie, et je suis sûr qu’on ne regrettera pas les heures employées à suivre ce récit si palpitant, si dramatique qui peut presque être considéré comme une page d’histoire.

La tradition rapporte qu’un enfant, jadis, aurait pêché un crapaud à trois pattes qui était chargé de sapèques d’or. Ce crapaud personnifie la légende du bonheur et de la richesse; c’est un sujet fréquent en céramique.

Je m’occupe plus loin des H0-I10 qui se présentent quelquefois avec le crapaud à trois pattes sur leurs épaules; cette assertion est prouvée par un flacon tabatière qui m’appartient et qui représente un des Ho-ho. PL VII, 21.

Notre revue serait incomplète si nous omettions la reine des Génies, la déesse de longévité, Si-wang-mou qui est souvent confondue avec Kouan-inn. Cette aimable divinité est, sur les vases, les bols et les plats, une jeune femme pleine de charmes, dans une élégante toilette; elle s’avance, debout sur les nuages, une gourde sous le bras, appuyant sur son épaule un long bambou auquel est suspendue une corbeille de fleurs, ou bien elle est arrêtée sous un pin ou sous un pêcher fleuri, accompagnée d’une suivante ou d’un axis chargés de la pêche de longévité, alors elle tient un ling-tchi ou un bouquet. D’autres fois, elle navigue assise sur un pétale de nélumbo comme dans un frêle esquif, tandis que sa servante sur un autre pétale porte la fameuse pêche Fan-tao. Je possède un plat, une gourde et un vase qui montrent Si-wang-mou telle que je viens de la dépeindre. PL VIII, 25, et PL NL1, 118.

Rappelons que la plupart des dieux du panthéon chinois 11e sont que des mortels divinisés après leur mort en raison de leur science, de leurs vertus ou de services éminents rendus au pays. Consultez sur ce sujet les écrits du savant Hollandais de Groot.

Cette nomenclature, quelque peu fastidieuse, était indispensable pour éclairer notre itinéraire; je terminerai par une observation concernant les garnitures d’autels dans les temples taoïques. Un ting entre deux chandeliers et un vase à fleurs à chaque extrémité composent la décoration principale; si la même disposition est répétée sur les autels bouddhiques, cette analogie s’explique par ce fait que les Tao-sse l’ont empruntée au culte de Bouddha. Une différence essentielle, qui sépare les deux religions, consiste dans les statuettes et les figurations peintes des dieux et des saints qui sont exposées dans les temples à la vénération des fidèles. Décrivons maintenant les emblèmes dont le sens est important à connaître en raison de leur fréquence sur la céramique.

En Chine, la vieillesse étant particulièrement honorée, le plus ardent désir de tout Chinois est d’atteindre un âge avancé afin de jouir plus longtemps des biens terrestres. En conséquence, les pièces céramiques ou autres que les ha-

bitants du Céleste Empire s’envoient en cadeaux au renouvellement de l’année, aux divers anniversaires ou dans toute autre circonstance importante de la vie sont décorées de symboles de longévité ou de bonheur, qui sont un souhait à l’adresse du destinataire.

Les signes de longévité sont nombreux : le pin, le pêcher, le prunier, le saule, le cyprès, le cèdre, le bambou, la pêche fan-tcio, le chryptogame {ling-tchi), la gourde, le jouy, le cerf blanc, l’axis, la grue, le lièvre.

Une existence prolongée jusqu’aux plus extrêmes limites ne satisfait pas les Tao-sse; ils travaillent à se soustraire à la mort et se livrent, avec ardeur, à la pratique des sciences occultes et de l’alchimie dans l’espoir de découvrir le précieux breuvage d’immortalité. L’agaric brancha, le ling-tchi est un champignon qui entre dans la composition de cet élixir magique; il pousse, de préférence, sur les rochers, dans les pays accidentés. PL XIII, n° 37.

La légende nous apprend que, dans l’antiquité, les démons étaient jugés et dévorés sous un pêcher, regardé comme symbole du soleil parce qu’il se couvre de fleurs à l’équinoxe du printemps au moment où l’astre du jour triomphe des ténèbres. Le soleil, source de la vie universelle, en se levant à l’horizon, chasse les Esprits Malfaisants , il est donc naturel que le pêcher, qui lui est consacré, soit considéré en Chine comme un épouvantail des fantômes et un emblème de la force vitale et de l’immortalité (Voir de Groot).

Le pêcher Fan-tcio ne fleurit qu’au bout de trois mille ans, et une nouvelle période égale est nécessaire pour la maturité des fruits; cet arbre fabuleux croit près du palais de Si-wang-mou, la reine des Génies. La pêche de longévité se rapproche par la forme plutôt de la mangue que de la pêche ordinaire. PL XXVIII, 79.

Le prunier est un signe de longévité parce que Lao-tseu est né sous ses rameaux.

Le saule figure ici au même titre que le prunier en raison de la puissance exceptionnelle de sa végétation ; aussi les saints personnages du Taoïsme sontils souvent représentés sous un saule à la recherche du fameux élixir qui préserve du trépas.

Le pin, le cyprès et le cèdre symbolisent l’éternité; ils restent verts toute l’année et résistent à l’esprit de mort qui règne pendant l’hiver. Le pin seul est commun sur la porcelaine.

Dans un grand nombre d écrits chinois, il est question du lièvre de la lune ;

aussi, quand il figure comme marque sous une pièce céramique, voit-on émerger plus haut le disque lunaire. Cet animal légendaire vit mille ans et son poil ne blanchit qu’ après cinq cents ans d’existence. Les Tao-sse croient que le lièvre habite l’astre des nuits et broie les drogues qui composent le breuvage d’immortalité, objectif de leurs ardents désirs. On le confond à tort avec le lapin, qui est un des signes du zodiaque chinois.

La grue, la cigogne atteint une vieillesse fabuleuse, et, après une existence de deux mille aus, elle recouvre la teinte noire de son plumage ; je ne garantis pas l’authenticité de ce fait, je ne l’admets que sous bénéfice d’inventaire et vous engage à faire comme moi.

Je signalerai encore sur la céramique l’usage fréquent des caractères cheou

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heur; je ne séparerai pas ces caractères qui sont souvent réunis sur la même pièce et inscrits, cote à côte, de plusieurs manières différentes. Sur une même panse ou un même col, cheou est peint sous chacune des formes variées usitées dans les écritures qui ont eii cours successivement depuis l’antiquité jusqu’à nos jours ; il se formule aussi en cachet rond (PL XXIX, 83), ou bien il est disséminé

sur toute la surface d’une pièce dont il est Tunique décor, comme sur le revers de plats de mariage. J’ai un pitong cylindrique blanc portant cheou écrit de cent deux manières différentes ; un bol et un plat sont ornés d’un arbre dont le tronc noueux nous présente le même caractère avec des rameaux chargés de pêches de longévité polychromes. Je citerai encore un vase cylindrique blanc avec décor en couleur : sur le col, quatre médaillons formés d’arbres de longévité dont les branches sont courbées en caractères de longévité ou de bonheur; sur l’épaulement , fond vert à filigranes noirs coupé par quatre réserves avec chiens de Eô ; sur la panse, fond gros vert à bâtons rompus vert pâle, se détachent des. cachets ronds de longévité et deux grandes réserves blanches rectangulaires qui alternent avec deux petites réserves superposées, contenant des animaux fabuleux, des paysages et du mobilier; à la base, faux godrons (Khang-hi). PL V, 15.

Le caractère cheou , sous ses formes variées, est accepté par toutes les sectes religieuses, il est l’ornement obligé des présents offerts aux anniversaires; c est un vœu libéralement exprimé.

CERAMIQUE CHINOISE.

Les emblèmes de bonheur sont : la chauve-souris , la grenade, le cédrat odorant main de Fô, l’orange, la pie, la couleur rouge.

Le jouy , sceptre de bonheur et de longévité , est offert aux époux et aux amis en signe de bonne chance.

La chauve-souris a été adoptée comme symbole du bonheur parce que les mots fü/i et foü , qui désignent chauve-souris et bonheur dans la langue chinoise, ont la même consonance et s’emploient l’un pour l’autre. Peintes sur un vase, cinq chauves-souris présagent les cinq félicités : longévité, richesse, amour de la vertu , contentement, mort heureuse.

La grenade est réputée un signe d’abondance et de bon augure en raison du nombre de ses graines comestibles.

Neuf ou douze pies, rassemblées sur une pièce céramique, sont un souhait de prospérité jusqu’à la neuvième ou la douzième génération.

L’orange, grâce à sa couleur rouge, symbolise le bonheur et la douceur de la vie.

Les deux canards mandarins personnifient la félicité conjugale et les deux poissons rouges, l’harmonie domestique. Dans le commerce, on appelle assiette de mariage, une assiette ornée des Pa-sien sur le marli et, au centre, de deux canards mandarins nageant au milieu de nélumbos fleuris.

La fleur du pêcher, qui écarte les Esprits malins, est rouge ; telle est la cause déterminante qui a fait classer la couleur rouge au nombre des emblèmes favorables.

La figure, indiquée par Jacquemart comme étant une hache sacrée, est encore un indice de bonne chance.

Nous parlerons maintenant de la religion bouddhique.

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