‹ La céramique chinoiseChapitre 27 sur 38 · SCÈNES DE ROMAN, DE THEATRE, D’HISTOIRE, ETC · texte numérisé non relu

SCÈNES DE ROMAN, DE THEATRE, D’HISTOIRE, ETC

Il est impossible de signaler en détail tons les sujets qui décorent les porcelaines destinées aux présents et à l’ornement des intérieurs modestes ou des palais somptueux; ils sont variés à l'infini; l’imagination orientale ne connaît aucune limite.

Ici, c’est une scène de roman qui se déroule sous le pinceau de l’artiste; là, c’est le théâtre qui, mis à contribution, fournit au céramiste un motif palpitant tiré d’un drame populaire ou d’une comédie à la mode; ailleurs, c’est un personnage éminent ou un héros de l’antiquité qui est représenté, sur la panse d’une potiche, dans un combat célèbre ou dans un épisode glorieux de son existence. Ce dernier genre de figuration est presque toujours religieux, parce que la plupart des grands hommes et des guerriers illustres ont été divinisés par les Taoïstes. Il n’est, pas hors de propos d’ajouter que l’on rencontre quelquefois, côte à côte, sur la même pièce, des divinités Taoïques et Bouddhiques, ce qui implique une large tolérance ou une conviction religieuse bien superficielle. Ainsi je vois sur un de mes vases cylindriques Tchong-kouë , le dieu destructeur des démons, et deux Lolians qui semblent vivre en paix et en lion accord. Gela bouleverse un peu nos idées et nos sentiments d’Europe, puisque Tchong-kouë appartient à la secte des Tao-sse et que les Lolians sont Bouddhistes, mais, en Chine, il ne faut s’étonner de rien.

Parmi les sujets tirés des romans en renom, je mentionnerai le décor de l’assiette dite aux bottes sur laquelle un jeune homme escalade la clôture d’un jardin après avoir jeté par dessus le mur ses bottes qui tombent aux pieds d’une charmante Chinoise, surprise de tant d’audace. Le céramiste a

CERAMIQUE CHINOISE.

illustré ici une scène du Si-siang-ld, histoire du pavillon d’occident, ouvrage de Wang-chi-fou , regardé comme le chef-d’œuvre de la poésie lyrique des Chinois.

Voici sur un de mes plats et sur le couvercle d’une boîte, un philosophe naviguant sur un tronc d’arbre qui prend la forme d’un dragon et assistant ainsi à la réalisation de son rêve; j’ai encore le même sujet en porte-pinceau (Palais d’Été).

Ailleurs, sur un plateau, deux chasseurs demeurent ébahis en s’apercevant que le monstre, percé de leurs flèches, n’est qu’un bloc de rocher en forme d’animal colossal.

On voit sur des assiettes et des vases le même sujet souvent reproduit : un jeune homme courtise une jeune femme tandis que, dissimulé à l’écart, le jaloux, mari ou amant, épie et surveille le rendez-vous. L’amour a traversé les siècles en conservant son air de jeunesse; de tout temps et partout il a été chanté par les poètes ; malgré les amères déceptions qu’il réserve souvent aux pauvres mortels, il sera éternel en raison des moments d’ivresse qu’il procure et qui font oublier les misères de 1 existence; fleur suave que l’on 11e cueille jamais sans émotion et qui s’épanouit sous tous les climats.

Deux rouleaux nous montrent de gentes dames, richement parées, se pressant sur des terrasses et des balcons pour voir passer l’homme, réputé le plus beau, traîné sur un char à mains et lui envoyant à profusion des cadeaux recueillis par des serviteurs.

Plusieurs de mes bols nous initient à des représentations théâtrales; chacun sait que dans les drames chinois les rôles de femmes sont remplis par des hommes.

Les scènes historiques se confondent souvent avec des sujets civils ordinaires et un lettré chinois seul, connaissant à fond la vie des hommes illustres, les exploits des héros et les mœurs de son pays, serait capable de débrouiller cet écheveau et de porter la lumière dans ces ténèbres.

Un grand plat de la collection nous offre le spectacle d’une fête donnée par l’empereur Ming-hoang-ti des Thang (713); des femmes élégantes, habitant la cour du souverain, se montrent en foule sur des balcons et aux fenêtres des pavillons pour jouir des divertissements ordonnés en leur honneur.

Trois compotiers sont ornés, chacun, de trois guerriers différents qui ont leur nom inscrit en or sur une plaque rectangulaire. Ces neuf guerriers font

SUJETS DE DECOR

partie des trente-six chefs de bandes armées qui, sous la dynastie des Souï, ont aidé le premier empereur des Thang (618) à s’emparer du trône; en récompense de ce service, ils avaient été autorisés à prélever un droit de passage sur les voyageurs. Leurs noms sont exacts, mais la ressemblance n’est pas garantie. 11 serait presque impossible aujourd’hui de réunir les douze compotiers qui forment la série complète.

Je ne multiplierai pas trop ces exemples, cependant je dois vous dire quelles sont ces Chinoises, au somptueux costume, qui décorent deux vases cylindroovoïdes de notre musée. Le céramiste a peint ici les dix femmes savantes, il les a rassemblées à dessein et groupées avec art; elles sont occupées au jeu du gô, espèce de jeu de dames, font de la musique ou regardent un kakémono déployé. PL XXV, 69.

Une des plus célèbres fut la lettrée Pan-hoeï-pan , sœur de 1 historien Pankou, qui vivait sous l’empereur Ho-ti des Han (89-126). Ses sentiments élevés, sa modestie, et surtout sa doctrine sur la conduite soumise et réservée de l’épouse dans la famille étonneront plus d’un lecteur s’il réfléchit à la haute intelligence et à la vaste instruction de cette femme remarquable. Le rôle effacé qu elle assigne à ses semblables dans le ménage et les préceptes rigoureux qu’elle dicte dans ses écrits à l’épouse pour ses rapports avec le mari, elle s’y est conformée strictement malgré son esprit éminent (Voir le Père Amyot et Pauthier).

A côté des dix femmes savantes, nous placerons les dix beautés; on les voit également figurer sur la céramique, bien qu’elles aient joué sur cette terre un rôle bien différent. L’influence de la science, en général, est bienfaisante, et la plupart des savants ont tracé un sillon lumineux dans le champ des expériences humaines, ils ont ouvert largement la voie du progrès. Que ne peut-on adresser les mêmes éloges aux femmes célèbres par leur beauté! L’histoire a flétri le plus grand nombre d’entre elles après avoir enregistré leurs intrigues et leur puissance néfaste; en Chine, elles n’ont pas fait un meilleur usage de leurs charmes et de leur pouvoir; chacune de celles, dont le nom est inscrit ci-après, a causé la perte du royaume pour l’empereur qui l’aimait. Tchenyuen-yuen, Lou-tchou, Tiao-tchan, Nan-tjé-ouée, Ou-tchao, Sia-ki, Si-clie, Méishi, Ta-ki , Pao-sse , telles sont les dix femmes les plus connues en Chine pour leur beauté et qui ont conservé une notoriété à travers les siècles. Elles sont représentées sur des plats deux par deux ou sont toutes réunies sur un

même vase. Je dirai, à titre de renseignement utile, que sur les pièces où sont peintes les Beautés , on ne voit jamais ni homme, ni enfant.

J’ai une gourde aplatie qui nous montre quatre de ces femmes, un couple de deux sur chaque face (PI. XXXII, 89); sur Eun de mes plats, on peut admirer deux autres de ces beautés en costume d’une grande richesse.

Les huit chevaux qui ornent des boîtes, des flacons à tabac et un écran de la collection sont les chevaux sacrés; nous en avons parlé au sujet des Pa-koua. Je rappellerai ici que l’empereur Mu-wang des Tcheou, qui vivait mille ans avant J.-C., avait une passion effrénée pour les chevaux, rares en Chine à cette époque reculée. Ce souverain magnifique voyageait sur un char attelé de huit de ces quadrupèdes dont les noms nous ont été transmis par la tradition. Ces noms extravagants sont indiqués à la page 99 de La Chine par Pautliier dans ['Univers pittoresque, publié par Firmin Didot frères.

Un grand plat de mon musée est occupé par une douzaine de monstres fabuleux qui se désaltèrent dans un ileuve ou sont capricieusement enlacés autour des branches d’un pin séculaire. Il me semble que ce tableau découvre le monde dans son aspect primitif avant le déluge et nous fait assister à une scène préhistorique.

La récolte des nélumbos est un thème favori pour le peintre céramiste ; sur un vase, une jeune lille, agenouillée devant les souverains de l’empire chinois, leur fait hommage de la première fleur cueillie par des compagnes qui récoltent sur des embarcations la moisson parfumée.

Un autre vase ovoïde nous offre un spectacle identique. Des femmes , placées dans quatre barques, cueillent les nélumbos, tandis que, montés sur une nef en forme de dragon et abrités sous une tente aux brillantes draperies, l’empereur et l’impératrice président à la récolte au son de nombreux instruments.

Un de mes bols représente plusieurs groupes de personnages réunis sur une terrasse dans la campagne. C’est un lieu de plaisance où dix-liuit lettrés se sont donné rendez-vous pour se délasser en jouant au jeu du gô, en faisant de la musique ou en cultivant la poésie ; au fond du bol sont peints Cheoulao et son accolyte : c’est donc un bol taoïque.

J’aperçois sur un flacon tabatière deux tigres dans un paysage; le tigre est regardé par les Chinois comme le roi des animaux et passe pour inspirer la terreur aux Esprits malfaisants, aussi des tigres en carton ou peints sur papier ligurent-ils à l’entrée des temples et en tête des processions.

SUJETS DE DÉCOR

Plusieurs vases nous montrent des enfants s’amusant à allumer des pétards. Cette pièce d’artifice est le complément obligé de toutes les fêtes chinoises; elle paraît indispensable pour avertir les dieux ou les ancêtres des cérémonies et des offrandes faites en leur honneur, ainsi que pour éloigner les démons avides qui voudraient s’emparer dos mets préparés par de pieux donateurs.

Nous apprendrons au lecteur qui l’ignorerait que la fête des lanternes, sujet fréquent sur la céramique, est la fête du printemps qui a lieu, à la pleine lune, le 15 du premier mois chinois; elle est destinée à célébrer le retour de la chaleur, du soleil vivifiant. De Groot raconte que, le soir de la fête des lanternes, on promène dans la ville un long dragon en bambou recouvert de toile; il est soutenu sur des perches et éclairé par des bougies; les porteurs lui impriment par leur marche les mouvements du serpent, inclinant sa tête à droite on à gauche comme pour saisir une boule de feu, image du soleil, qui, sous forme de lanterne ronde, est portée, en avant, à l’extrémité d’un long bâton. Cette scène, reproduite sur un vase en notre possession, représente, sans doute, un épisode des temps préhistoriques, le dragon azuré de la sphère céleste chinoise poursuivant le soleil printanier et finissant par l’engloutir.

Je n’aurais jamais terminé cette nomenclature si je décrivais tous les sujets empruntés à la vie publique ou privée qui se multiplient et se déroulent à l’infini sous le pinceau de l’artiste.

Rien n’a été omis, et nous voyons successivement défiler sous nos yeux la fête des cerfs-volants, des scènes de chasse ou de pêche, des paysages accidentés, des promenades sur terre et sur l’eau, des guerriers se poursuivant un arc à la main ou s’exerçant aux manœuvres militaires, des tournois, des luttes d’athlètes, des spectacles de saltimbanques, des jeux cl’enfants, des audiences particulières ou des réceptions officielles, des festins de cérémonie ou des repas sans étiquette, des femmes placées sur la rive et traînant au moyen de cordages des barques en forme de dragon, des personnages des deux sexes jouant au jeu du gô ou charmant leurs loisirs par la musique, des parties de plaisir et des rendez-vous champêtres, des scènes variées concernant les travaux de la campagne ou se rapportant aux diverses phases de la culture du riz ou de la soie et mille autres tableaux que j’omets à regret malgré leur intérêt indiscutable. Quelquefois le décor ne comprend que du mobilier, désigné comme modèles par les catalogues du siècle dernier. Ces sujets sont tous traités sur les pièces de la collection.

La nature n’a pas été négligée par les potiers, elle est venue, à son tour, apporter son concours harmonieux et pittoresque à la décoration de la porcelaine; c’est en exploitant cette mine féconde que les artistes de l’Extrême- Orient ont obtenu leurs triomphes les plus sincères et les plus complets. Les animaux, les oiseaux, les papillons, les insectes, les plantes, plus ou moins transformés par la fantaisie , animent les bordures et la surface des porcelaines et leur assurent le succès. Les motifs géométriques et les gracieuses arabesques n’ont pas moins contribué, dans une largemesure, à fonder la réputation de l’art oriental et à captiver nos suffrages en charmant nos yeux européens; en ce genre, l’Orient défie toute concurrence et ne redoute aucun rival sérieux.

Je n’ignore pas que je rencontrerai des contradicteurs, mais leur nombre n’ébranle pas ma confiance dans le triomphe final de mon opinion qui sera partagée par tous ceux qui auront étudié l’art décoratif avec la maturité nécessaire. Certains amateurs, plaçant inconsidérément le patriotisme en dehors de sa sphère normale, pensent agir en lions citoyens en accordant leur admiration aux seules productions de leur patrie, je me permettrai de leur faire observer que l’amour du pays doit être relégué à l’écart dans l’espèce et qu’il faut applaudir une œuvre d’art ou la blâmer sans se préoccuper de son origine. Il y a une certaine grandeur à reconnaître loyalement la supériorité réelle des nations voisines ; c’est même là une condition indispensable de progrès pour un peuple. L’impartialité doit diriger invariablement tous nos jugements ; cette loi n’admet aucune exception si l’on veut arriver à connaître la vérité.

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