CERAMIQUES SELON LEUR FORME
Nous avons étudié les figurations religieuses et les sujets sacrés ou civils qui décorent la porcelaine, il n’est pas moins important d’apprendre quel est l’usage, en Chine, des pièces que nous manions chaque jour sans connaître leur utilité pratique. Ces renseignements auront l’avantage de nous initier, en partie, à la vie d’un peuple dont les mœurs sont si différentes de nos coutumes européennes; ils éclaireront, d’un jour nouveau, une civilisation étrangère très antérieure à la nôtre.
Que de gens s’imaginent, de bonne foi, que leur patrie a le monopole des arts et le privilège des mœurs policées! Pour eux, en dehors de l’Europe, il n’y a que barbarie et peuplades sauvages ; cette présomptueuse ignorance est ridicule aujourd’hui, il est temps de la combattre par des arguments irréfutables et de dissiper des erreurs aussi grossières que surannées. Je voudrais être doué de l’éloquence suffisante pour persuader au lecteur que l’Orient a été le berceau de la civilisation et qu’il n’a pas usurpé son antique renommée.
J’ai groupé, le mieux possible, les renseignements recueillis sur l’usage des vases chinois après de scrupuleuses informations.
Les potiches à couvercle, mesurant 7b centimètres et plus, sont des pièces d’ameublement; elles sont placées sur des tabourets ou des socles de chaque côté de la porte d’entrée dans les salles d’audience ou de réception.
Celles dont la taille n’excède pas 30 à 45 centimètres sont destinées à être remplies de sucreries et de gâteaux; des vases de ce genre décorent la cliam-
bre nuptiale et sont offerts par le mari à sa nouvelle épouse en cadeau de noce.
D’autres plus petites, hautes de 10 à 15 centimètres seulement, de forme ovoïde, turbinée ou sphéroïdale sont des boîtes à thé ainsi que les pots ovoïdes plus grands fermés par un couvercle en dôme ou en capsule. PL XXIV,
Des récipients de cette dernière espèce sont exportés pour recevoir du gingembre, condiment très en faveur dans l’Inde; ils sont, en général, de qualité inférieure.
Le Chinois ne voyage jamais dans son pays par plaisir à cause delà difficulté des communications; il ne se déplace que pour scs affaires ou pour les besoins de ses fonctions, aussi cherche-t-il à entourer sa vie sédentaire de tous les luxes qu’il entrevoit dans les songes les plus extravagants de ses nuits ou en fumant sa chère pipe d’opium. Il se livre avec passion à la culture des Heurs et ne recule devant aucun sacrifice pour se procurer des végétaux rares ou nouveaux. Certaines plantes surtout provoquent ses désirs et captivent ses regards; le nélumbo, le chrysanthème et la pivoine sont ses fleurs de prédilection. Il est donc naturel que les habitations chinoises soient meublées de vases de toutes formes, de toutes dimensions et de tontes nuances, qui, à certains jours, se couronnent de gracieux bouquets multicolores et odorants.
Les vases cylindriques et ovoïdes, ceux cylindro-ovoïdes appelés rouleaux, ceux turbinés à base élargie ou subconiques, les vases carrés à parois droites ou inclinées, ceux à pans coupés égaux ou inégaux, les bouteilles à panse sphéroïdale ou piriforme surmontée d’un long col; les cornets droits ou renflés vers le centre, qu’ils soient cylindriques ou quadrangulaires ; les vases dits lancelle, formés d’une potiche et d’un cornet superposés; la gourde à corps sphérique et col renflé et la gourde orbiculaire aplatie à large col évasé; les vases formulés en grenade ou en tonnelet, tous sont des pièces d’ameublement, tous occupent une place favorite dans le palais du mandarin, dans la demeure du riche ou dans le logis du pauvre; ils diffèrent seulement de qualité selon la fortune du propriétaire; ils reçoivent la récolte des fleurs préférées. La composition des bouquets varie selon les circonstances, selon les jours; elle change même avec les divers visiteurs qui sont invités. Le cérémonial et les lois de la courtoisie exigent que le décor d’un vase se rapporte à la position sociale de l’hôte que Eon veut honorer.
USAGE, EN CHINE, DES VASES CERAMIQUES
Les vases ovoïcles avec piédouche saillant et large col évasé, dont la panse est ornée de scènes intimes, sont des vases à fleurs pour chambres à coucher.
Les corbeilles réticulées, garnies de nébmibos épanouis, sont suspendues devant la statue de Bouddha. PL XXXVII, 112.
Les grands tonneaux en porcelaine, à parois pleines ou ajourées, sont des sièges pour s’asseoir ou des piédestaux pour poser des potiches. Les tables basses, simulant des tabourets, supportent des vases de petite dimension ou d’autres menus objets; elles sont rondes, demi-circulaires, octogones, hexagones, ovales, rectangulaires, en forme de feuilles. Les vasques sont des caisses pour les arbustes ou sont remplies d’eau et de plantes aquatiques au milieu desquelles nagent, en se jouant, de jolis cyprins rouges à queue trilobée. Les petites vasques ovales, lobées , à pans ou sphéroïdales sont des jardinières; quelques-unes sont accouplées et engagées.
Chacun sait que le Chinois trace avec un pinceau les caractères qui expriment sa pensée; nos écritoires et nos plumes sont remplacées en Chine parun attirail différent qui demande une explication détaillée.
Les larges cylindres droits on évasés, qui sont utilisés comme cache-pots dans nos salons d’Europe, sont des piton g' s fabriqués pour mettre les pinceaux; d autres plus petits ont la même destination ainsi que ceux qui sont parallélipipédiques , ovales, à pans , lobés. Beaucoup de ces pitongs imitent un tronc d’arbre, un segment de tige de bambou, un rouleau de papier. PL XXXIV, 101, 102.
Près des pitongs nous rangerons les réservoirs à eau indispensables à l’écrivain pour délayer l’encre de Chine et les petits récipients faisant office de compte-gouttes. Ces réservoirs affectent la forme d’une bouteille à col de cygne (PL XXXVII, 111), d’une pêche de longévité (PL XXV III, 79), d’un lapin tenant un hng-tc/ti entre ses dents (PL XIV, 40), d’un enfant agenouillé portant un vase en forme d’auge de maçon, de graines ou de fruits, etc. PL XXIII , Cl). Les belles coupes flambées de Ixiun, les vaisseaux à bords relevés en biseaux comme l’auge du maçon, les vases bursaires surbaissés à large ouverture circulaire sont également des récipients pour l’eau PL XXXIV, 100 . Je classerai dans la même catégorie les souliers, les chauves-souris accouplées, les coquillages (PI. XXXVI, 107), les fruits coupés évidés, les feuilles à bords relevés, les coupes basses lenticulaires, sphériques, ovoïdes ou à pans.
Ces réservoirs sont toujours à portée de la main pour verser l’eau , pour tremper le pinceau, rimmecter ou le nettoyer.
Cette série comprend encore des vasques ovales, lobées, fond blanc, décorées sur biscuit en jaune, vert et violet. A l’arrière-plan de ces nefs s’élèvent, sur une plate-forme, des rochers auxquels sont adossés des pagodes, des tours, des pavillons ombragés d’arbres et entourés par une muraille; au premier plan s’étend un bassin traversé par un pont et rempli de liquide pour satisfaire les besoins du lettré.
A quoi sert cette petite baignoire, frottée d’or, si exiguë qu’une poupée lilliputienne y entrerait à peine? Elle simule un saici, lingot de métal, qui est creusé à l’intérieur pour contenir du liquide; c’est un vase à eau d’une forme particulière.
Les compte-gouttes se formulent en personnages accroupis, en animaux, en fruits, etc. ; ainsi que les godets ou bassins pour délayer l’encre de Chine, ils ont emprunté toutes les formes naturelles, toutes les combinaisons géométriques, toute la gamme des couleurs.
Parmi les écritoires chinoises, il en est une que je dois signaler à cause de son originalité; elle représente un personnage étendu, appuyé contre une urne, la jambe droite ramenée sur la gauche. Nous sommes sans doute en présence d’un lettré plongé dans une rêverie studieuse (PL XXIII, 62). Les vêtements sont verts, jaunes ou bruns, ainsi que le prouvent mes deux spécimens. J’ai un autre échantillon plus rare; le savant ici est remplacé par une gente femme, vêtue d’une robe violette à fleurettes , dormant adossée à un tronc d’arbre. PL XXIII, 63.
La plupart de ces encriers sont en biscuit émaillé et ont été fabriqués sous Khang-hi.
Il n’y a pas de limite à la variété des porte-pinceaux : tantôt c’est une montagne avec habitation et personnages microscopiques, tantôt c’est une vague qui se gonlle sur la plage, c’est une salamandre mouchetée se reposant sur une feuille verte, c’est une branche de corail.
A cette même série appartiennent une chauve-souris couleur thé, un cryptogame en céladon craquelé, un poisson jaune émergeant des Ilots, un philosophe étendu sur un tronc d’arbre qui se transforme en dragon; enfin un kin , instrument de musique imité en porcelaine, avec enveloppe de soie factice.
USAGE, EN CHINE, DES VASES CERAMIQUES
Tous ces spécimens existent dans mes vitrines, il en est d’autres encore, mais je ne puis les mentionner tous.
Ces petits cubes eu blanc de Chine, en bleu turquoise, ou en couleur, surmontés d’un lion de Fô, sont des cachets portant des caractères chinois en creux ou en relief à la partie inférieure. Veut-on marquer sur un feuillet l’empreinte de ces sceaux, on les plonge préalablement dans une boîte remplie de couleur rouge spécialement préparée à cet effet.
Ces boîtes, qui figurent dans mon musée au nombre de cinquante et plus, diffèrent toutes de forme ou de décor. Les unes imitent le jade, le marbre, le poudingue ou portent des paysages soit en couleur, soit au trait noir, soit en relief ; les autres quadrillées en rouge ou en vert sont ornées d’attributs polychromes; quelques-unes sont blanches avec motifs ou paysages en bleu de cobalt; celle-ci simule une fine étoffe de soie, celle-là reproduit une piastre espagnole, cette autre est un segment de lige de bambou ou représente un fruit; j’en ai deux surmontées d’un petit canard sur l’eau. PL XVIII , 50.
Sur une boîte octogone, fond blanc, se détachent en rouge de cuivre purpurin les huit symboles bouddhiques. PL XI, 30.
Les grandes jarres turbinées à base élargie sont des vases à vin dont la petite ouverture circulaire est fermée par un couvercle muni d’un long tube plongeant à l’intérieur et formant une clôture hermétique. Elles sont parfois ornées de personnages ou de motifs en relief qui ressortent en bleu turquoise ou en jaune chamois sur un fond violet de peau d’aubergine et réciproquement. Les plus anciennes datent des Youen ou des premiers empereurs Ming. Souvent les bouchons manquent, ayant été perdus ou brisés, alors ces vénérables survivants de temps antiques sont pieusement conservés dans les familles et reçoivent des fleurs ou des objets précieux. J’ai un magnifique spécimen du genre. PL XIV, 39.
Ces vases à vin ont été reproduits postérieurement sous la dynastie tartare ; ainsi j’ai une jarre fond jaune clair avec ornements bleus de l’époque Khang-hi qui porte , à tort , le nien-hao de Kia-tsing, et une autre fond blanc avec bordures et groupes de fruits en bleu de cobalt, exécutée sous Kien-long
Les gourdes orbiculaires aplaties à col court et droit, les buires ou les aiguières, les théières ayant la forme des caractères chinois cheou longévité) ou foü bonheur), les cafetières à panse ovoïde ou piriforme avec long col et goulot en S (PL XVI, 45), sont des vaisseaux pour le vin et servent dans les
repas de noces ou les festins de cérémonie. Les précieux vases à vin de la collection, dont la forme est celle des lettres cheou et foü-, figuraient, le jour de la célébration de l’hymen, sur la table des époux, dans le lieu du festin préparé pour eux seuls (PL XVII, 47, et XVIII, 48). Un vase de ce genre est placé devant chacun des nouveaux mariés qui remplissent deux tasses spéciales avec la liqueur qui y est contenue. L’époux se lève après avoir mangé en silence, il invite son épouse à boire, puis il se remet à table; la femme répète aussitôt le même cérémonial. Alors ils avalent en même temps quelques gorgées de vin, versent le restant dans une coupe commune, se partagent ce mélange et achèvent de boire.
Les coupes de mariage imitent une tête de buffle dans le goût des rhytons grecs (PL III, LU, ou bien rappellent une cloche ou un casque renversés accostés d’une salamandre dont le corps effilé s’enroule autour du récipient et permet à la main de le saisir plus aisément. PL 111, 10.
Les gobelets campanulés, cylindro-ovoïdes , à pans; les fleurs de pivoines épanouies avec pédoncules creux pour aspirer le liquide (PL XXVI, 75); les coupes formées de pétales accolés et soudés, et celles, plus ou moins profondes élevées sur piédouche cylindro-conique , sphéroïdales , hémisphériques ou ovoïdes; les tasses lobées, ovales, cubiques et autres avec anse plate, anse en papillon ou en vannerie, que l’intérieur soit frotté d’argent ou à couverte jaune (PL XXIV, 67 et 68); les feuilles de vigne ou de nélumbo arrondies en coupe; les fruits évidés, tous ces récipients, dont le modèle a été copié sur nature, ont été façonnés pour boire du vin ou toute autre liqueur aimée des Chinois. Quant aux tasses minuscules, posées sur soucoupes, qui semblent appartenir à un ménage de poupée, elles se placent pleines de vin, sur un tabouret, à proximité du corps d’un défunt.
Les petits bols couverts servent pour les boissons chaudes; ils ont l’avantage de conserver la chaleur. Quand on veut boire, on soulève imperceptiblement le couvercle, puis on aspire le liquide par l’étroite ouverture ainsi ménagée.
Les grands bols, munis de couvercles , sont employés pour les fruits cuits et les sucreries.
En Chine, la théière est réservée pour les besoins journaliers de la vie, pour une personne qui est seule ou pour les réunions intimes ordinaires; mais, dès qu’on invite un parent, un ami ou un étranger, les lois de la politesse et de 1 étiquette exigent que le thé soit présenté dans des bols couverts ou préparé
USAGE, EN CHINE, DES VASES CERAMIQUES
clans des coupes spéciales. Ea quantité de thé nécessaire est mise dans chaque coupe, puis l’eau bouillante est versée sur la feuille parfumée; cette infusion se prend sans sucre. La feuille de thé est arrêtée dans les récipients par un obstacle quelconque, crabe ou plante , à l’embouchure du tube par lequel on aspire le breuvage si goûté en Orient. D’autres fois, le thé, placé dans un bol couvert, est arrosé d’eau bouillante; au moment de boire, on lève légèrement le couvercle qui retient les feuilles à l’ intérieur et ne laisse filtrer que la boisson odorante.
A l’exception de celles commandées pour l’Europe, les théières chinoises sont rarement destinées à contenir du thé; ce sont des réservoirs à eau ou des vases pour le vin et pour le jus de prunelles. PI. NXI , 55 et 56.
On désigne, en France, sous le nom de théières, ces longs cylindres couronnés en diadème et fermés par une plaque mobile portant un chien de Fô en manière de bouton. On ignore certainement leur véritable usage , et on n’apprendra pas, sans surprise, que ces récipients ne reçoivent jamais de thé, mais du jus de prunelles sur un lit de glace pilée; cette boisson rafraîchissante est fort appréciée en Chine à l’époque des fortes chaleurs (PL XX), 54; elle remplace notre vulgaire coco.
Les drageoirs, appelés ici casse-tête, se composent de compartiments mobiles qui, juxtaposés, figurent une fleur de nélumbo épanouie ou un dessin géométrique; il en est de fort beaux avec décor d’une grande richesse; la plupart sont émaillés sur biscuit à fond blanc, jaune ou vert. PL XXII,
Une petite coupe, formée d’une corolle de nélumbo jaune émergeant d’un calice vert, est un drageoir dont la place était marquée sur un bureau à écrire. M. de Semallé m’a cédé une pièce de ce genre timbrée du nien-hao de Tchinghoa ; ce petit bijou, malgré sa date, doit être classé parmi les merveilles des premières années de Khang-hi.
La série des bols présente un ensemble digne en tout point d’éveiller notre curiosité; le bol est un objet chinois par excellence. Il serait trop long de décrire tous les sujets traités sur leurs parois, mais <pi il me soit an moins permis de signaler certains détails pleins d’intérêt. Les 450 bols de la collection offrent tous les décors et toutes les formes en spécimens de choix. Le décor est tantôt civil , tantôt religieux; les scènes d histoire, de roman, de théâtre sont nombreuses; la faune, la llore , la géométrie ont également ici une large part
dans l'ornementation. L’artiste a donné nn libre cours à son imagination et n’a négligé aucune source d’inspiration.
Le riz, cet aliment quotidien que !e Céleste préfère à tout autre, est servi dans un bol posé devant chaque convive qui, à l’aide de deux petites baguettes, prend sur une soucoupe une portion du mets favori ; la soucoupe remplace notre assiette. Les bols de grande dimension sont destinés aux viandes.
Les bols blancs , ornés d’arabesques gaufrées en pâte blanche , sont employés , pendant leur deuil, dans les familles qui ont perdu un de leurs membres. Les deuils chinois sont très sévères depuis que Confucius a fait rétablir les anciens rites tombés en désuétude. Confucius s’enferma trois ans dans sa maison pour pleurer la mort de sa mère, se conformant ainsi au cérémonial des temps antiques. Il ne reprit ses fonctions publiques qu’à l’expiration de cette période, et ces vieilles coutumes sont encore en honneur de nos jours.
La fête des tombeaux est célébrée le 5 avril dans tout l’Empire. Le premier soin du chef de famille est de disposer sur une table devant les tablettes des aïeux une offrande composée des viandes et autres mets déjà énumérés plus haut. Ce devoir accompli, les membres mâles de la famille et, dans certains cas, les plus proches parentes se hâtent de gagner la campagne; ils vont se prosterner et prier sur les tombes de leurs chers défunts. Des bandes nombreuses encombrent les rues et se dirigent vers les hauteurs dans le but de procéder aux cérémonies rituelles en i honneur des morts. Les femmes profitent de ce jour férié pour jouir de leur liberté; prisonnières le reste de l’année, elles ont rarement l’occasion de quitter le foyer domestique, de respirer librement l’air pur des champs et de s’enivrer sans contrainte des senteurs du printemps qui vient de naître; aussi font-elles à l’envi retentir les échos d’alentour de leurs cris joyeux et de leurs chansons les plus gaies. Dès qu’on arrive près du tumulus funéraire, on commence à le nettoyer, on arrache les mauvaises herbes, on enlève les pierres, on rejette les ordures et, au besoin, on entreprend les réparations urgentes. Après avoir couvert le sol de petits papiers blancs ou jaunes, indice de l’accomplissement d’un devoir sacré, des cierges sont allumés et on s’occupe de ranger sur une table de pierre les aliments offerts aux parents trépassés. La part de ces mets, réservée au dieu tutélaire de la contrée, est placée sur l’autel qui lui est consacré. On s’agenouille aussitôt devant le tertre mortuaire, on brûle du papier d’or ou d’argent, puis on tire des pétards afin d’empêcher les diables de dévorer les comestibles des-
USAGE, EN CHINE, DES VASES CERAMIQUES
tinés aux défunts. Les provisions sont alors replacées dans les paniers et servent au repas du soir qui a lieu en rentrant au logis, dans un temple voisin on même dans un bosquet de verdure au milieu de la campagne. Lorsque le soleil va disparaître à l’horizon, chacun s’empresse de regagner sa demeure; les femmes et les enfants cueillent des bouquets et piquent des épis verts dans leur chevelure; ils pensent rapporter ainsi chez eux la vie, la jeunesse, le printemps. Ces détails, empruntés à un auteur hollandais, nous découvrent une partie des mœurs chinoises qui sont peu connues; je les transcris avec plaisir, certain d’obtenir l’approbation des esprits curieux. Cette fête mérite d’être signalée à cause du caractère étrange qu’elle présente ; on aura remarqué ce mélange de deuil et d’allégresse, on aura constaté avec quelle facilité le Chinois se livre successivement aux sentiments les plus contraires, passant sans transition de la tristesse à la joie.
Le septième mois de l’année chinoise coïncide avec le commencement de l’automne et précède la saison d’hiver pendant laquelle la mort envahit la nature ; il est donc naturel que la pensée humaine se reporte alors vers Lame des Trépassés et songe par des sacrifices à alléger leurs misères. En effet , le peuple chinois croit que les âmes retenues en enfer errent en liberté durant le septième mois et ont besoin d’être réconfortées. En conséquence, on dresse devant chaque maison des tables chargées d’aliments et les habitants des divers quartiers se concertent à l’avance sur la date des offrandes afin que les solennités se succèdent sans interruption jusqu’à la fin du mois. Ces offrandes ont lieu le soir, parce que les Esprits préfèrent les ténèbres ; des cierges et des lanternes sont allumés pour faciliter aux Ombres la vue des rafraîchissements préparés à leur intention. On brûle des parfums pour attirer les âmes, des papiers d’or ou d’argent pour subvenir à leurs besoins, et de nombreux habillements en papier pour les vêtir. Les plus riches retiennent des prêtres bouddhiques et font dire une messe ; ils ne se refusent même pas le luxe d’une représentation théâtrale afin d’amuser les morts et les vivants. Les mets de l’offrande sont consommés par la famille et les invités avant la lin de la soirée. En dehors des cérémonies privées, un grand festival, dont les frais sont couverts par des souscriptions, se célèbre vers le 15 dans le temple du quartier ou de la ville pour soulager la généralité des défunts délaissés. Ce récit succinct ne donne qu’une idée approximative des rites usités ; ils sont exposés avec tout leur développement dans le livre si intéressant de
M. de Groot. Je recommande de lire cet ouvrage en entier avec attention.
Je rappellerai que le riz offert aux Esprits et aux aïeux est placé dans des Lois, qui sont aussi utilisés comme vases à eau pour tremper le pinceau.
Les petites bouteilles à long col effilé, percé d’un trou étroit, sont des aspersoirs pour répandre dans les habitations des liquides parfumés. On cherche a purifier ainsi 1 air des mauvaises odeurs et à chasser les miasmes par des arômes agréables. Ces flacons se nomment goulab-pash en Perse. PL XXXVII,
On voit un simple porte-calotte dans cette sphère soutenue par un tube élevé, flanqué de rinceaux comme contreforts, qui repose sur une plaque lobée avec pieds en trèfles. La calotte est le chapeau des Célestes. Constatons le raffinement de ce peuple ingénieux qui recherche le bien-être sous toutes ses formes; la boule du porte-calotte est creuse de manière à recevoir du feu ou de la glace selon la saison, et on entretient ainsi la chaleur ou la fraîcheur dans le couvre-chef.
Les oreillers chinois ne sont guère confortables; ce sont des parallélipipèdes en bois ou en céramique sur lesquels on ajoute un mince coussin garni de crin et recouvert d’étoffe. La tête du dormeur reste très basse et la position serait fort incommode pour un Européen. Il en est autrement en Chine, tout est affaire d’habitude, je doute toutefois que cette mode obtienne chez nous une vogue sérieuse et s’y acclimate jamais.
Les petits flacons qui surgissent à profusion de tous côtés dans mes vitrines sont des tabatières. Le Chinois aime le tabac en poudre et il extrait sa prise des cavités de l’un de ces flacons au moyen d’une petite cuiller en os, en ivoire ou en métal fichée dans le bouchon de liège. Toutes les formes du vase ont été reproduites en dimensions réduites et figurent parmi les tabatières ; mille échantillons ne compléteraient pas l’assortiment. PL VII, 22 et PL XXXIII, 95 et 96.
Ceux de ces flacons composés de deux feuilles de bégonia superposées et soudées ou bien ceux en forme d’amande (PL XXVI, 74), étaient fabriqués pour contenir des parfums liquides. D’autres, dont l’ouverture est plus large, étaient employés comme étuis à médicaments.
Un volume entier serait nécessaire pour décrire tous les sujets de décor. Parmi ces tabatières, l une est ornée des douze animaux qui représentent les douze signes du zodiaque en Chine, et un autre montre deux tigres dans un
USAGE, EN CHINE, DES VASES CÉRAMIQUES
paysage. Le tigre est considéré par les Chinois comme un épouvantail des démons et il conjure les puissances des ténèbres. En Chine, les médecins ordonnent à leurs clients l’emploi de la chair, du poil, des dents et des griffes du tigre pour soustraire ces malades aux influences des êtres invisibles et malfaisants ; nos empiriques n’ont rien à envier à ceux d’Orient.
On aura remarqué sans doute ces vases accouplés et engagés, dits bijugués ou géminés, simulant souvent deux poissons juxtaposés dressés sur la queue (PI. XIII, 34) ; ils sont offerts aux nouvelles accouchées en cadeau de relevailles.
Un visiteur semble intrigué par une pomme de pin en porcelaine ayant la grosseur du poing, j’engage à l’ouvrir et à regarder l’intérieur. La partie inférieure est divisée, par des arêtes saillantes, en compartiments contenant, chacun, un caractère chinois qui correspond à un autre caractère semblable peint sur un carton; on a en main une petite roulette qui fonctionne avec une fève ou un pois. Le gagnant doit avoir sur son carton la lettre du compartiment sur lequel la fève s’est, arrêtée.
Le jeu de dés se pratique, en Chine, depuis plusieurs siècles; deux de mes vases en forme de dôme sont des cornets fabriqués dans ce but. Mon cornet blanc, craquelé, est orné, en bleu de cobalt, de paysages tracés avec une délicatesse exquise.
Le 15 du huitième mois, on joue aux dés les gâteaux, offerts à la lune, marqués du nom d un des grades littéraires. L’étudiant, qui gagne le plus gros gâteau, considère ce gain comme un signe lui présageant le plus haut succès parmi les lettrés. Les frais sont payés par les perdants.
Les petits vases cubiques, coiffés d’un couvercle de même forme, ayant l’aspect de tings minuscules, sont faits pour mettre de la colle ou de la gomme délayée ; le couvercle est souvent ajouré sur toutes ses faces.
J’oubliais les cages à grillons, prisons étroites, ovoïdes ou sphériques à parois réticulées (PL XXIII, 60). Les combattants sont enfermés dans ces logis exigus, véritables cellules, en attendant le jour de la lutte. La Chine affectionne les combats de grillons, le Japon et Cuba ont des combats de coqs, l’Espagne affiche une prédilection marquée pour les corridas de taureaux, la Erance et 1 Angleterre préfèrent les nobles courses hippiques; partout l’homme aime le jeu et les paris, partout il s’y adonne avec passion et même sans mesure.
Ces mêmes cages servent également à emprisonner des mouches ou à recevoir des fleurs d oranger qui embaument l’atmosphère des maisons.
CERAMIQUE CHINOISE.
Le vase suivant de forme bizarre est un petit crachoir do voyage commode en palanquin; c’est un récipient hémisphérique en dôme, fond vert à radicelles blanches, sur lequel s’élève une espèce de coquetier décoré de pétales roses de nélumbo. Les crachoirs ordinaires sont hémisphériques avec une simple ouverture circulaire au sommet.
La lanterne, en Chine, est suspendue soit à la devanture des maisons soit dans les intérieurs, principalement devant les tabernacles des dieux domestiques ; elle figure encore promenée à l’extrémité d’une perche dans les fêtes publiques. Elle est façonnée de mille manières : en papier, en baudruche ou en poterie translucide. De magnifiques lanternes en porcelaine mince sont ornées de sujets polychromes qui se dessinent et frappent la vue dès qu’elles sont allumées. On rencontre également des animaux et particulièrement des chats couchés, monochromes ou décorés, qui sont employés comme tings ou comme veilleuses.
Faut-il mentionner les briques de cloison à double face pour l’intérieur des habitations, les plaques de revêtement, les écrans si coquets dans leurs cadres en bois de fer ? L’amateur les connaît, les recherche et les recueille pour enrichir son ameublement.
On remarque dans la collection une des plaques de revêtement du mur extérieur de l’oratoire de Kouan-inn construit au Palais d’Eté sous Kien-long : brique rectangulaire, fond bleu turquoise, portant, en relief, un Bouddha accroupi, la plante des pieds retournée et les mains jointes tenant une boule; chairs jaune chamois, robe violet de manganèse et coiffure bleue.
On m’a rapporté de Chine une grande brique de revêtement provenant de la tour de Nankin : entre deux bordures jaunes, bande verte portant trois rosaces accolées avec cœur rouge et rayons jaunes.
Je citerai aussi un écran représentant les Ilots en bleu et blanc sur lesquels se détachent, en relief, les huit chevaux sacrés multicolores (Khang-hi).
Parmi les vases rituels j’ai signalé les tings ou brûle-parfums copiés sur les modèles antiques; ces renseignements seraient incomplets si je 11e m’occupais pas des tings plus modernes. Je mentionnerai, en premier lieu, ceux en forme de cages à parois réticulées dont la partie supérieure avec pans coupés, s’inclinant en biseaux, offre une plate-forme surmontée d’un petit chien de Fô; leur exécution est ordinairement fort soignée; celle que je possède est d’un travail merveilleux. PL 1,1.
USAGE, EN CHINE, DES VASES CÉRAMIQUES
Je connais des animaux, des fruits servant à brûler des parfums; en ce genre, la collection peut produire un buffle en céladon vert d’eau [Siouen-té] et une pêche de longévité dont la couverte est vert foncé.
Un autre ting en porcelaine flambée à panse sphéroïdale porte un dragon en relief.
Personne n’ignore le goût prononcé du peuple chinois pour l’opium. Cette boîte parallélipipédique, à parois ajourées, ressemblant à un étui pour crayons, est encore un ting d’une espèce particulière. Après y avoir allumé des matières odorantes, on le place près de l’oreiller du fumeur d’opium. En Chine, on accumule toutes les jouissances à profusion sans en négliger aucune ; on cherche ainsi à adoucir les misères de l’existence, à entr ouvrir les portes du paradis, à évoquer des rêves peuplés d illusions trop vite envolées.
Ces indications suffiront à démontrer que la variété des tings est sans bornes, et je crois inutile d’insister davantage.
Avec votre consentement je vous présenterai deux petits chiens, le mâle et la femelle, gros comme le poing d’un adulte ou le pied d’un nouveau-né. Ces animaux mignons, paresseusement étendus sur des coussins en soie mandarine, regardent les visiteurs le plus gentiment du monde en tirant une coquette langue rose. Ils sont une reproduction fidèle, en grandeur naturelle, de chiens véritables existant, en chair et en os, au palais impérial de Pékin. Cette race lilliputienne est particulière à la Chine, et aucun Européen n’est encore parvenu, ni pour or ni pour argent, à en acquérir un seul pour le rapporter dans son pays; les millionnaires les plus généreux ont échoué dans leur désir de possession. PI. XXXIII, 94.
Le Chinois se déplace rarement, toujours par nécessité, jamais par plaisir; les excursions pittoresques sont trop pénibles pour être en faveur dans un empire qui n’offre aucun moyen de transport facile et agréable ; en Chine, le voyage d’agrément n’est pas connu. En conséquence, le mandarin riche, quittant sa résidence le moins possible et toujours à contre-cœur, s’ingénie à la rendre la plus confortable à son gré, à l’approprier de son mieux à ses goûts et à ses caprices. De tout temps et avec succès, il a tenté de rapetisser la nature et de la restreindre dans le cadre le plus étroit. Sur la surface du Céleste Empire, les habitations sont entourées de jardins où l’art suprême a consisté à ramener tout à l’état de miniature. Les mouvements de terrain, les rochers, les arbres, les plantes, les cours d’eau, les lacs sont réduits à la dimension de jouets d’en-
fants; des parcs immenses sont taillés et dessinés dans des enclos vastes comme la main. Aucun obstacle n’a opposé un frein sérieux à la fantaisie orientale, et, dans cette contrée fabuleuse, patrie des légendes et des monstres prodigieux, on a réussi à procréer des animaux plus petits que nature ou du moins des animaux dont la taille n’excède pas leur grosseur au moment de la naissance. Les dogs de ma collection démontrent péremptoirement, par un exemple palpable, la faculté innée du Chinois de ne se décourager devant aucune difficulté, de l’aborder de front et de savoir triompher; ils ornaient la chambre de l’impératrice mère au palais de Pékin et, après le décès de cette princesse, ils sont devenus, selon l’usage, la propriété du premier eunuque de la cour. Vendus à un marchand, ils ont été apportés en France et sont alors entrés dans mon cabinet de curiosités exotiques; ils sortent, par conséquent, d’une bonne maison.
Chien de manche, couché et ramassé sur lui-même, à poil ras, de nuance jaunâtre ; oreilles coupées rosées à l’intérieur ; gueule entr’ouverte avec dents blanches et langue rose; museau noir froncé (Kiendongj. PL XXXIII, 94.
La chienne de même race a le pelage grisâtre et la queue touffue.
Il est hors de doute que ces jolis animaux sont des copies ou des surmoulages de petits favoris affectionnés et particulièrement chéris par une des augustes souveraines de l’empire chinois.
.le n’ai pas encore parlé de pièces d’aspect monumental qui sont une reproduction réduite du Stupa, édifice religieux bouddhique (PL XXXV, 105). On les voit figurer, au nombre de trois, sur les autels du Bouddha; reposant sur un piédestal carré à ressauts avec face supérieure parfois entourée d’une balustrade, ils ont une panse turbinée à base élargie tronquée, qui est surmontée d’un long tube conique dont le couronnement en saillie se termine par deux sphères superposées ou bien par une étroite plate-forme au-dessus de laquelle s’élève une tige à deux renflements. Le décor se compose d’arabesques polychromes sur fond bleu, jaune, vert et carmin. Une ouverture, pratiquée sur la panse, permet d’y loger une petite statuette de Bouddha (1).
Les vases-applique, coupés par moitié dans le sens de la hauteur, se suspendent aux parois des appartements comme ornements ; la plupart n’ont pas d’autre destination, quelques-uns évidés reçoivent des bouquets. La série très nombreuse offre des types, très variés de forme, décorés avec une grande ri-
(1) Cette ouverture est indiquée sur le Stupa de l’héliogravure par une légère dépression qui se remarque à droite.
USAGE, EN CHINE, DES VASES CÉRAMIQUES. 133
chesse et une délicatesse de touche remarquable; j’en possède plusieurs fort rares.
J’ai indiqué que les statuettes sont presque toutes religieuses, les grands citoyens ayant été, pour la plupart, divinisés après leur mort; il en existe pourtant de civiles. A titre d’exemple, je ferai comparaître devant vous deux enfants au riche costume, dont le plus jeune est grimpé sur le dos d’un camarade plus âgé; ils rient si franchement que l’on partage bientôt leur hilarité en se demandant quelle bonne farce corsée les drôles ont bien pu jouer à un naïf passant pour se livrer à cet excès de gaieté folâtre qui est presque communicative. PL XVI, 46.
Certains personnages personnifient des croyances ou des légendes populaires; ainsi, ce philosophe accroupi, tenant une gourde dont il regarde l’orifice le sourire aux lèvres, attend, avec une impatience non dissimulée, la sortie de la chauve-souris, présage de bonheur. PI. XXIV, 66.
Les Ho-ho étaient jadis de petits vagabonds qui jouaient toujours ensemble. Ayant, un jour, rencontré le Crapaud à trois pattes, ils suivirent ses leçons, et, ayant, en disciples dociles, conformé leur conduite à ses préceptes, ils devinrent des Sages et furent élevés au rang des Saints. Ce sont de gais compagnons riant sans cesse, aussi sont-ils regardés en Chine comme portant bonheur et figurent-ils fréquemment sur les cadeaux offerts à l’occasion des naissances ou des mariages. Ils sont représentés accouplés, debout, tenant une boîte entr’ouverte qui contient un papillon, une chauve-souris ou des sapèques d’or. Par exception, un des ho-ho se rencontre isolé : j’ai un flacon tabatière montrant l’un d’eux le crapaud sur l’épaule et une ligature de sapèques à la main (blanc de Chine). PL Vil, 21.
Il est enfin une quantité de menus objets en porcelaine dignes de notre attention, ce sont : des pendeloques, des coulants, des boucles de ceintures, des épingles pour la chevelure des femmes, des anneaux pour retenir les draperies, des porte-cigarettes, des bagues pour protéger le doigt en tirant de l’arc, des pommes de canne, des godets à eau pour cages d’oiseaux, que sais-je encore? mille petits riens, mille bagatelles sans importance qui se distinguent par la finesse, la grâce du décor et qui, à ce titre, excitent notre convoitise.
Je renvoie les détails concernant les porcelaines, fabriquées pour l’Europe sur commande, à un chapitre spécial de l’époque Kien-long.
PROJET DE CLASSIFICATION
La classification des porcelaines est un travail délicat et compliqué qui réclame une longue expérience; une classification facile sans guide sérieux et sans études préalables, c’est un rêve qu’il faut reléguer dans le domaine des utopies avec tant d’autres puérilités.
Certaines pièces sont difficiles à classer quand la glaçure dissimule la pâte sur toutes les faces; à moins de briser ou d’ébrécher certains spécimens, il est impossible de se rendre un compte exact de leur constitution intime, un résultat réel ne serait obtenu que par une analyse chimique. Nous n’avons pas, du reste, besoin d’une précision scientifique infaillible; peu nous importe que le kaolin soit complètement pur de tout alliage de grès ou réciproquement.
En frappant une pièce de leurs ongles effilés, les Chinois reconnaissent s’ils ont en mains une terre ou une porcelaine. Cette dernière donne une note claire, un son métallique, cristallin, alors que la terre émaillée ne rend qu’un bruit sourd comme la porcelaine fêlée. La partie inférieure des pièces n’a-telle reçu aucune couverte, il est aisé de distinguer le grès, la terre et la porcelaine. La terre est facilement rayable par l’acier et le grès est brun ou rougeâtre; il faut toutefois se rappeler que le fer, contenu dans un kaolin impur, communique une coloration jaunâtre à la porcelaine privée de couverte.
Je ne me déciderai jamais à accepter la classification de Jacquemart qui a obéi à une inspiration malheureuse en classant les porcelaines par familles, la famille verte et la famille rose. Je sais bien qu’il y a un fond de vérité dans la distinction établie entre ces deux familles, puisque les deux fabrications ne datent pas de la même période, la famille rose ayant succédé à la
PROJET DE CLASSIFICATION
famille verte vers le commencement du dix-huitième siècle; néanmoins l’expression famille , appliquée à une chose qui ne se reproduit pas par elle-même, choque mon bon sens et frappe désagréablement mon oreille. Les plantes se perpétuent par leurs graines, le mot famille est donc naturel et logique en botanique; il n’en est plus de même pour la porcelaine. Aussi je demande avec instance que l’on bannisse soigneusement ce terme vicieux du vocabulaire céramique. Malheureusement j’ai des raisons sérieuses de craindre que mes vœux ne soient sans écho et mes efforts infructueux, on remonte difficilement avec chance de succès un courant impétueux. Comment procéder pour arracher et détruire une locution erronée qui repousse impitoyablement comme la mauvaise herbe ? Comment extirper une façon de langage passée dans les habitudes et usitée partout? Malgré les obstacles, je lutterai pour l’honneur des principes.
Le nom de Jacquemart restera rivé, à perpétuité, à la famille verte et à la famille rose , et cette conception lui assure l’immortalité. La famille verte n’admet qu’un certain vert déterminé et se distingue parfois par l’absence totale du vert! La famille rose accueille bénévolement, avec sympathie, le vert banni de la famille rivale et, dans certains cas, porte un costume carmin ou tout autre sans la moindre trace de rose! J’ignore votre sentiment; mais, en toute sincérité, je ne puis accorder à cette découverte un brevet de t,e classe. Quant à la famille c/irysanthémo-pœoiinienne , son titre seul est un arrêt de condamnation, une cause d’ostracisme éternel.
Laissons dormir en paix la mémoire de Jacquemart et soyons indulgents ayant nous-même besoin de tant de bienveillance. Si Jacquemart a prêté le liane à la critique, la justice nous commande de proclamer hautement qu’il a rendu un service signalé à la science en plantant le premier des jalons dans un désert , en osant ouvrir la voie dans un pays nouveau et en s’engageant résolument dans un domaine obscur au milieu de pièges de toute sorte; il faut tenir compte à Jacquemart de cette courageuse initiative, à un moment où il n’avait encore dans les mains aucun des éléments qui nous permettent aujourd’hui de travailler sur un terrain moins glissant et d’avancer dans une atmosphère plus limpide.
Dans tout problème, une solution s’impose et la meilleure n’est pas toujours entièrement satisfaisante. Sans être à l ’abri de toute critique , les conventions suivantes ont l’avantage d’être claires et logiques; ce n’est d’ailleurs
qu’un projet que nous élaborons. Les mots époque, période, seront réservés pour désigner le règne, la date de fabrication; ainsi on dira la période Tchinghoa, celle Khang-hi, celle Kien-long.
Les décors polychromes des diverses époques présentent des différences notables judicieusement précisées par Jacquemart, je les distinguerai avec le plus grand soin, car chaque période a une physionomie et une tenue spéciales au point de vue céramique. En dehors des Song et des Youen qui n’ont, sous ce rapport, qu’une importance secondaire, je classerai les décors polychromes en trois catégories : le décor Ming, le décor Khang-hi , le décor Yung-tching. Ces trois décors ont seuls un intérêt considérable.
.Je substitue le mot décor à celui de famille préconisé par Jacquemart et j’écarte la locution décor vert ou rose qui aurait b inconvénient de tromper le public et de lui inculquer une idée fausse, puisque, si le vert et le rose sont, dans l’espèce, les teintes principales, dominantes, elles ne sont pas exclusives; parfois même elles sont absentes.
Les décors polychromes sur biscuit et sur couverte ont été inventés sous les Ming; ils ont un cachet tout particulier. Le décor Ming se recommande par la nature des émaux qui plaisent en raison même d’une certaine allure sauvage, d’une facture dont la rudesse est corrigée, compensée par l’ampleur de l’exécution. Cette époque, on le sent, recèle un germe fécond; la promesse, il est vrai, ne se réalisera entièrement que sous Khang-hi ; mais si la fleur n’est pas encore épanouie, elle répand déjà les plus suaves parfums.
Les céramistes de ces temps anciens correspondent, en peinture, à la phase des primitifs : période de sincérité, d’essais plus ou moins heureux, de tâtonnements pleins de délicatesse, d’études d’une ingénuité délicieuse, pendant laquelle les artistes cherchent encore leur voie; période jalonnée et tracée par des tentatives qui étonnent, captivent et laissent le plus souvent une impression indéfinissable de charme et de plaisir. Plus tard quand le pinceau s’est assagi, lorsque l’art, dépouillant les langes de l’enfance, prouve par une correction irréprochable qu’il a atteint la virilité et qu’il a , de haute lutte, conquis les plus hauts grades et gravi les cimes les plus élevées, on se prend à regretter la naïveté inappréciable de ces commencements laborieux.
La fabrication de la porcelaine décorée sur biscuit s’est continuée avec succès sous Khang-hi, aussi [tour les pièces, exécutées durant ce dernier rè-
PROJET DE CLASSIFICATION
mie, je conserverai la dénomination de décor Ming en ajoutant de la période Khang-hi.
Le décor Khang-hi se révèle et s’affirme par un vert profond, lumineux, translucide, vert de plusieurs nuances, vert prépondérant, inimitable. Toutes les autres couleurs sont secondaires sur les pièces de cette date , elles s’effacent modestement et disparaissent devant ce sultan jaloux qui ne souffre aucune atteinte à ses droits de suzeraineté. C’est donc avec raison que j appelle décor Khang-hi celui où ce vert domine et caractérise toute cette époque, reléguant à l’écart et accablant de son prestige tous ses voisins.
Le décor Yung-tching ne peut pas être confondu avec le précédent, l’œil le moins exercé saura séparer les deux périodes. Le vert brillant, intense devient triste et pâle après la mort de Khang-hi et semble porter le deuil du grand monarque; jamais, malgré les efforts les plus persévérants, il n’a reconquis sa limpidité et sa beauté magique comme si Khang-hi avait emporté avec lui dans la tombe le secret des artistes éminents de son règ’ne.
Le vert nouveau n’a plus la sève puissante de la jeunesse. La plante, qui se pare, au printemps, d’un feuillage étincelant et vigoureux, languit, se décolore et s’étiole à l’approche de la saison d’hiver.
Une innovation importante vient heureusement faire diversion à ce désastreux événement et offrir aux céramistes le moyen de combler ce vide fâcheux dans une certaine mesure.
La découverte des émaux tirés du chlorure d’or ouvre aux fabricants de porcelaine des voies nouvelles. La céramique aborde sur des côtes inexplorées et pénètre dans une contrée fertile qui se couvrira bientôt d’abondantes moissons.
Il semble vraisemblable que la découverte des émaux roses n’est pas étrangère à la décadence du vert Khang-hi. Le culte de la nouvelle idole a été fatal aux anciennes traditions, et, lorsque plus tard l’abus du rose amena une réaction et réveilla le goût pour le vert Khang-hi, si malheureusement délaissé, les céramistes furent impuissants à reproduire la transparence de ce vert lumineux que le carmin et le rose ne condamnèrent qu’à un abandon passager. Hélas! la trace était perdue, les efforts tentés pour la retrouver sont demeurés infructueux.
Le carmin, le rose et autres couleurs dérivées sonl la note dominante de cette époque, et il s’en dégage un accent inconnu jusqu’alors. Les émaux de
CERAMIQUE CHINOISE.
cette catégorie permettent d’assigner une date précise aux porcelaines qui en sont revêtues, il est certain que les premières ont été exécutées à la fin de la période Khangdii ou même plutôt à partir de l’avènement de Yung-tching. En conséquence, j’appellerai ce décor Yung-tching pour rendre hommage au fils de Khang-hi dont le règne si court (1723-1736) a été si fécond en progrès pour la céramique. Cette période est peut-être celle où la porcelaine a atteint le plus haut degré de perfection; c’est assurément celle où elle est la plus raffinée et la plus précieuse.
Il eut été peut-être préférable d’appeler ce décor Kiendong, du nom du grand empereur qui remplit tout le dix-liuitième siècle de sa réputation et de sa gloire; j’ai abandonné ce projet en réfléchissant à ses conséquences illogiques. Un décor, qui porterait par anticipation le nien-hao de Kien-long, serait une anomalie; le décor Kien-long de la période Yung-tching serait ridicule. Les spécimens, ornés d’émaux roses, s’ils existent sous Kl îang-hi, sont très rares et ne dateraient (pie de la fin du règne; les quelques pièces, qui pourraient être attribuées à cette dernière époque, accusent l’inexpérience de l’ouvrier et les tâtonnements d’un procédé nouveau; l’irrégularité de ma dénomination, s’il y en a une, a donc une importance minime restreinte à ces modestes proportions; néanmoins je n’appliquerais aux produits Khang-hi, s’il y avait lieu, le nom de décor Yung-tching qu’avec regret et timidité. En élargissant la mesure sans motifs plausibles, j’aurais encouru justement le blâme général.
Ma décision, du moins, a l’avantage d’être conforme à la vérité des faits, puisque le décor en question a reçu sous Yung-tching des perfectionnements considérables qui équivalent presque à une innovation complète, et que c’est pendant cette période qu’il a pris véritablement son développement réel. Nous honorerons ainsi la mémoire d’un souverain qui a bien mérité de l’art qui nous occupe.
J’ai pensé, en outre, que j’aurais eu tort de consacrer une nouvelle injustice en glorifiant le fils aux dépens du père, en qualifiant décor Kiendong un décor auquel Yung-tching avait véritablement le droit de transmettre son nom. Assez d’iniquités ont été commises en d’autres temps et en d’autres lieux; Améric Yespuce appose, indûment, sa signature sur le continent découvert par Colomb; le rose Dubarry et le style Louis XVI sont des créations inspirées par Mme de Pompadour et préparées sous son influence; la puissante marquise n’a pas bénéficié de son plus beau titre de gloire.
PROJET DE CLASSIFICATION
Yung-tching occupera un poste d’honneur dans l’histoire de la porcelaine et figurera aux premiers rangs parmi les protecteurs éclairés de l’art céramique ; nous nous conformerons ainsi à Injustice.
Le décor Yung-tching se perpétue sous ses successeurs; aussi, pour discerner chaque période, nous dirons le décor Yung-tching de la période Yungtching, celui de la période Kien-long, et ainsi des périodes subséquentes.
La distinction entre le décor Khang-hi et le décor Yung-tching a été établie en prenant pour base la nuance principale qui les caractérise. L’ornementation de la porcelaine polychrome chinoise comporte tant de variétés qu elle ne pouvait pas servir à déterminer, d’une manière brève et claire, la note dominante de chaque période ni à tracer les grandes lignes d’une classification générale; s’engager dans cette voie, c’était pénétrer dans un dédale inextricable. On me fera une objection : Dans votre méthode, par exemple, comment classer les pièces dont les ornements ne sont pas antérieurs au règne de kienlong? D’abord, la plupart des éléments de décoration employés sous Kien-long étaient en usage sous son père, et personne n’est capable de distinguer les porcelaines de la fin de Yung-tching de celles fabriquées pendant les premières années Kien-long; les marques chronologiques font défaut ou ne sont pas toujours sincères. Il y a, je le sais, des fonds en toute nuance, soit unis, soit avec rinceaux gravés, chargés d’arabesques en couleur, coupés ou non de réserves polychromes; la plupart de ces pièces ont été exécutées sous Kien-long et copiées sous ses successeurs. Ce genre est regardé, à tort, comme une innovation de la période Kien-long; je possède des spécimens de cette espèce timbrés du nien-hao authentique de Yung-tching. Mais supposons un instant que la marque soit apocryphe et que les premiers exemplaires aient été façonnés sous Kien-long ou bien qu’il s’agisse d’ornements inconnus avant ce dernier souverain, la classification est aussi simple que facile : décor Yung-tching, genre ou période Kien-long. Le décor est Yung-tching puisque la couleur dominante est tirée du chlorure d’or, et, l’ornementation étant nouvelle sous Kienlong, c est un genre Kien-long fabriqué pendant la période Kien-long.
Je propose une double classification : les porcelaines seront, en premier lieu, rangées par ordre de date et distribuées en cinq époques de fabrication.
1° L’époque primitive comprendra la dynastie Song (960-1260) et la dynastie Youen (1260-1368) (1).
(I) Nous accouplons ces dynasties parce que les décors sont peu variés à. cette époque.
2° La seconde époque embrassera environ deux siècles et demi, soit toute la dynastie Ming (1368-1620).
3° La troisième époque commencera à la chute des Ming vers 1620, et se terminera à la mort de Khang-hi en 1722.
4° La quatrième époque court de 1722 à 1796; ce sont les règnes de Yungtcliing et de Kien-long.
5° La cinquième époque, la période moderne, est la moins intéressante; elle servira de point de comparaison et démontrera la supériorité des temps anciens.
Ce premier classement terminé, je procéderai à une seconde opération qui consistera à séparer en deux séries les représentants de chaque époque.
1° Monochromes ; 2° polychromes .
Les monochromes seront groupés de la manière suivante : Blancs, céladons , couleurs diverses.
Je n’ouvrirai pas une catégorie à part pour les craquelés ni pour les ors; ils ne constituent, à mon avis, qu’une ornementation accessoire devant être absorbée et disparaître dans les divisions existantes. Il n’y a pas lieu de créer ici un groupe particulier sous peine de complication superflue. Les pièces craquelées ou décorées en or viendront à la suite des pièces unies; cette décision n’a rien d’arbitraire.
Beaucoup de monochromes subissent, sans altération notable, l’épreuve d’une combustion élevée; il y a cependant des exceptions : ainsi, les verts sauf le céladon vert d’eau, le rouge de fer, le rouge d’or et les nuances dérivées ne demandent pour leur cuisson qu’un feu tempéré.
Les polychromes seront placés dans l’ordre suivant, en ne tenant qu’un compte relatif du degré de température exigé pour les cuire, parce que ce degré dans les fours chinois est bien difficile à établir d’une manière positive. Les céramistes les plus compétents déclarent que les efforts tentés pour classer les porcelaines orientales en catégories de grand feu et de petit feu seraient une tâche aussi ingrate qu’aléatoire. Voulant éviter des méprises certaines, je préfère me renfermer dans une discrétion prudente conseillée par la sagesse, c’est le moyen le plus sûr de me mettre à l’abri de tout soupçon d’irrégularité.
Si le classement suivant n’est pas entièrement satisfaisant et si parfois il est sujet à critique ou à discussion, c’est la conséquence forcée de la grande variété des espèces et de la difficulté de les ranger méthodiquement, certaines pièces pouvant se rattacher à plusieurs séries par la diversité du décor.
PROJET DE CLASSIFICATION
1° Fonds 1)la n es :
A. Décor en bleu cle cobalt.
B. Décor en rouge de cuivre.