‹ La céramique chinoiseChapitre 33 sur 38 · PORCELAINES DIVERSES · texte numérisé non relu

PORCELAINES DIVERSES

Ces porcelaines ont été exécutées pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle sous l’inspiration directe des Jésuites qui ont joui, au palais de Pékin, durant les règnes de Khang-hi et de Kien-long, d’une grande autorité, d’un crédit considérable en récompense de leurs connaissances astronomiques et scientifiques. Il n’y a pas d’amateur qui n’ait souvent rencontré un de ces vases ovoïdes, hexagones ou octogones portant des personnages vêtus à l’orientale avec des visages semblables aux nôtres ombrés par une demi-teinte fondue. Ces personnages occupent de larges réserves encadrées soit de mosaïques rouges ou noires, soit de rinceaux arabesques ou de filigranes en or ou en bleu ; çà et là, sur la panse, sont semés de petits médaillons, à contours irréguliers, avec oiseaux ou fleurs en camaïeu, soit rouge, soit noir, d’une touche délicate et d’une liberté exquise.

On connaît des vases de cette espèce en porcelaine mince ou demi-mince ; leurs couvercles bombés débordant sont couronnés d’une petite chimère. L’analyse générale présentée ci-dessus me dispense de décrire les deux vases de la collection. J’y suppléerai en plaçant sous vos yeux un joli type des assiettes de service dont le décor est similaire.

Assiette blanche, émaux de couleur; sur le marli, rinceaux dorés avec quatre réserves de paysages roses et quatre réserves de fleurs noires alternant ; sur la chute, bâtons rompus dorés avec quatre médaillons à paysage carmin et quatre dragons bleus enroulés alternant; au centre : serviteur versant le thé à une

dame étendue sur un tapis et abritée par un écran que tient une suivante.

Certaines assiettes décorées, en bistre et brun, de personnages identiques font également partie de cette catégorie.

Nous retrouvons ces mêmes mandarins sur des vases piriformes aplatis avec col évasé , dont le fond blanc , vert ou rougeâtre imite les aspérités de la chair de poule. Ces vases ne nous retiendront pas longtemps parce que si quelques-uns, par exception, sont d’une fabrication soignée et agréables à la vue, le plus grand nombre est sans aucune valeur d’art. C’est un article d’exportation dont l’ornementation négligée et hâtive est une preuve certaine de décadence. Les produits céramiques exécutés pour le pays de production ont une autre allure, une autre distinction; nous respirons alors une senteur de terroir plus naturelle, plus vraie; l’accent est plus convaincu, moins forcé.

Je n’insisterai pas davantage sur des vases ayant la forme de ceux à surface rugueuse comme la chair de poule ou la forme inverse; encadrées de rinceaux bleus, leurs réserves blanches sont ornées de bouquets ou de cornets lleuris.

Les porcelaines dites de l Inde sont ainsi nommées, malgré leur origine chinoise, parce qu elles nous sont parvenues par l’intermédiaire de la Compagnie des Indes; il serait plus exact de les appeler porcelaines de la Compagnie des Indes. L’art ici est resté muet, ou plutôt il parle une langue étrangère sans éloquence et même d’une façon vulgaire. La porcelaine de l’Inde 11e mérite pas d’usurper notre temps et de ralentir notre marche; c’est une porcelaine de commerce, rien de plus. Certaines pièces de cette série, il est vrai, sont décorées avec plus de soin, néanmoins je préfère concentrer l’attention du lecteur sur des spécimens plus estimés et plus estimables.

Au dix-huitième siècle, les Hollandais et les Anglais surdécoraient, en rouge, les pièces qu’ils jugeaient trop blanches pour le goût des acheteurs. Si elle avait été appliquée sur des porcelaines de première qualité, cette surdécoration aurait été un acte criminel ou coupable; heureusement le mal est de peu d’importance.

Je regrette vivement, au contraire, les ordres malencontreux et funestes émanés des négociants d’Europe à l’elîet de spécifier et, en quelque sorte, d’imposer l’ornementation tics porcelaines commandées aux céramistes d’Orient. Cette direction inconsidérée a influé d’une manière fâcheuse sur le génie national des artistes chinois et perverti leur goût inné ; livrés à leur propre ca-

PORCELAINES A MANDARINS

price, ils ont presque toujours produit des œuvres supérieures. Le résultat de cette impulsion fatale a été déplorable pour Part.

Avant de terminer, je veux réparer quelques oublis. La Chine a fabriqué pour l’Europe des aiguières avec leurs bassins, des pots à eau avec cuvettes qui figuraient sur les dressoirs de nos pères. Ces bassins soit ovales, soit octogones, soit en forme de coquilles côtelées, étaient complétés par des vases imitant des casques renversés ou des volutes marines ; les émaux des époques Khang-hi ou Yung-tching étalaient leur riche coloris sur ces produits fort recherchés. Voici une pièce de ce genre à décor vert Khang-hi.

Bassin octogone; bordure verte piquée de noir, chargée de fleurs, à quatre réserves de sauterelles et de papillons; au pourtour, sur les deux faces, compartiments à plantes ; au fond, arbustes fleuris et martins-pêcheurs.

Aiguière en forme de casque renversé sur piédouclie saillant; anse arrondie ; bordure verte fleurie et folioles juxtaposées; entre deux bandes mosaïques en relief, fong-hoangs et fleurs polychromes sur fond blanc; au culot, couronne de pétales accolés; sur le piédouclie, quatre bordures variées; mascaron sous le déversoir.

On rencontre encore , en ce genre , de petites fontaines de suspension avec cuvettes pour le lavage des mains avant le repas; leur ornementation est très riche.

Accordons, en passant, un coup d’œil aux vases à surprise décorés en bleu ou bien en vert Khang-hi.

Bouteille à surprise; anse creuse enveloppant le col avec déversoir en forme de mufle; sur le col droit, ajouré, fond vert piqué de noir chargé de fleurettes rouges; sur l’épaulement , bande verte à pointillé noir avec demies fleurettes; sur la panse sphéroïdale, verte à étoiles noires, deux réserves blanches avec personnages en couleur; piédouclie à bordures variées; couvercle assorti.

Pot à surprise, fond blanc, décor bleu; col ajouré orné d’arabesques; panse quadrillée avec six réserves de personnages, trois grandes et trois petites alternant; anse creuse pour l’écoulement du liquide.

Certains bols portent intérieurement, au fond, un renflement ayant la forme d une coupole dont le sommet et la base sont percés d’une petite ouverture ; à mesure que vous les remplissez d’eau, on voit émerger peu à peu des cavités de cette étroite cellule un minuscule personnage qui apparaît tout entier des que le bol est plein. — Enlevez le liquide et aussitôt le personnage dispa-

mît réintégrant sa prison avec une docilité exemplaire. L’explication est facile : l’eau, introduite par l’ouverture inférieure, soulève la plate-forme supportant le personnage qui sort de la niche; l’effet contraire se produit en retirant l’eau.

La collection comprend plusieurs pièces céramiques fabriquées pour les musulmans de Chine ou ceux de l’extérieur.

Compotier blanc avec neuf bordures concentriques séparées par des fdets rouges et ornées de caractères arabes noirs ou de rinceaux rouges alternant ; au centre, carré divisé en seize cases égales symbolisant le tombeau de Mahomet; au pourtour, quatre inscriptions arabes qui indiquent le lieu où doivent se prosterner les sectateurs du Prophète.

Grand bol couvert et plateau assorti; sur fond gros bleu, semé d’étoiles et de croissants dorés alternant; bordure et réserves blanches lobées portant des inscriptions arabes en or.

Compotier et bol à décor analogue.

La bouteille suivante a été commandée pour la Perse. Cette suralté, fond blanc, décor bleu, porte, sur le col, des feuilles dressées, et, au dessous, des outres suspendues et des pendeloques; sur l’épaulement, rinceaux et bordure à quatre réserves inscrites de vers persans : « Bois du vin ! On ne sépare pas des amis dans la souffrance. Donne-moi la surahé » ; sur la panse, bâtons rompus en creux alternant avec des médaillons ornés de grues.

•Je décrirai maintenant un grand compotier exécuté pour le Thibet : large bordure verte à réserves jaunes cordiformes avec fleurs arabesques; au pourtour, bande jaune avec chrysanthèmes symétriques en couleur; au centre, encadré d’une bordure violette à rosaces et losanges alternant, médaillon vert sur lequel se détachent cinq réserves cordiformes identiques à celles indiquées plus haut, groupées autour d’une rosace ; plat superbe et sans défaut.

Les porcelaines faites pour le Siam sont, en général, assez grossières et conformes sans doute au goût des habitants; voici, à titre exceptionnel, un joli bol :

Bol hémisphérique blanc, décor en couleur; au pourtour, entre deux bordures d’attributs bouddhiques alternant avec le caractère eheou , divinités nimbées sur des nélumbos au-dessus des flots et emblèmes sacrés qui se détachent successivement sur un fond partiel cordiforme rose ou bleu ; plateau assorti kien-long). Il est certain que ce bol a été fabriqué pour un édifice religieux

en renom.

PORCELAINES A MANDARINS

La facture du bol suivant est plus négligée; au pourtour, six personnages hiératiques s’enlèvent, en couleur, au milieu de flammes symboliques sur un fond noirâtre entre une double bordure ornementale verte ou rouge.

Les vases de cette catégorie ont une panse cylindro-ovoïde et un piédouche débordant; la forme des couvercles est celle de coupoles surbaissées couronnées de disques saillants et bombés. Le ton des émaux de la couverte est violent et criard; le décor est sans harmonie, il n’a plus le fondu auquel nous sommes habitués. Cette fabrication détonne dans l’œuvre céramique chinoise; heureusement les potiers du Céleste Empire ont, à leur actif, des titres de gloire plus sérieux. Jacquemart attribuait à l’Inde les porcelaines fabriquées pour Siam ; personne aujourd’hui ne commettrait une semblable erreur; d’ailleurs cette méprise ne portait aucun préjudice à la renommée séculaire du goût chinois ; ces porcelaines de commerce restent étrangères au domaine de l’art, elles ne sont admises dans les collections qu’à regret, en nombre très limité et, comme des parias, elles doivent être reléguées sans merci loin des regards.

J’ai condensé à dessein ces renseignements concernant les fabrications destinées à l’exportation, j’ai restreint mes citations au strict nécessaire et elles m’ont semblé suffisantes pour guider l’amateur dans ses investigations. Chacun reconnaîtra facilement à la nature du décor le pays pour lequel ces pièces céramiques ont été exécutées.

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