‹ La céramique chinoiseChapitre 4 sur 38 · CONSIDERATIONS GENERALES SUR LA PORCELAINE · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS GENERALES SUR LA PORCELAINE

portera bientôt à poursuivre votre route dans ce domaine nouveau pour vous, et alors vous vous sentirez attiré et retenu par un aimant invincible. Ne doutez pas, d’ailleurs, que les Chinois ne trouvent nos dessins, nos peintures, nos figurations aussi extraordinaires, aussi ridicules que nous trouvons les leurs. Ne croyez-vous pas franchement que l’habitant de la Chine ne soit aussi choqué, aussi interdit en présence des dieux de la mythologie de Rome ou d’Athènes que l’Européen devant les divinités du panthéon chinois et les monstres fantastiques enfantés par la plus capricieuse imagination .’ Si nos légendes et nos figurations sont, pour les initiés, simples, naturelles, poétiques même , assurément elles doivent paraître insensées aux peuplades d’Orient.

L’esprit de l’homme est enclin à tourner en ridicule les mythes d’une religion qu’il n’a pas assez approfondie et qu’il ne comprend pas. Des ligurations qui semblent extravagantes et bizarres recèlent souvent des pensées mystiques et enveloppent des images mystérieuses dont le sens caché est impossible à saisir et à pénétrer sans de sérieuses méditations et de longues études. Nous savons de quelle manière la mythologie de la Grèce a été interprétée, travestie et défigurée par certains écrivains modernes; cet exemple doit nous ouvrir les yeux et nous empêcher de prendre en pitié , à la légère et sans réflexion, les dieux des religions d’Orient.

Du reste, l’esthétique varie selon les climats; de ce chef, il n’y a pas unité en ce monde, rien n’est absolu. Elevé dans un milieu tout autre et dans des idées bien différentes, le Chinois ne conçoit pas, ne sent pas, ne voit pas les choses de la même manière que nous. Il est nécessaire de s’habituer à la civilisation chinoise pour la comprendre, et il est nécessaire de la comprendre pour l’admirer et pour l’aimer.

Les animaux fabuleux à tête menaçante qui décorent la panse des potiches chinoises n’ont rien de gracieux ni d’aimable, et, néanmoins, ces êtres fantastiques, éclos dans le cerveau de l’artiste du Céleste Empire, qui semble avoir assisté aux premières convulsions du globe et avoir connu les monstres des temps préhistoriques, perdent leur air rébarbatif, leur aspect sauvage et terrible aussitôt qu’on s’est accoutumé à les regarder sans prévention; ils paraissent alors s’apprivoiser.

D ailleurs, dans le décor d’un vase, l’ensemble est le point capital; aussi notre jugement doit être favorable, puisque l’ensemble est satisfaisant.

•I appliquerai le même raisonnement aux personnages religieux, historiques

ou romanesques qui couvrent les parois des pièces céramiques ; il est important de se familiariser avec eux, de les pratiquer, de les comprendre. Bientôt alors on se prend d’une affection véritable pour leur physionomie et leurs allures.

Mais l’art décoratif chinois n’est pas tout entier confiné dans ces figurations plus ou moins étranges à nos yeux européens; la nature a fourni au céramiste les interprétations les plus heureuses, la vie réelle et le rêve lui ont procuré les modèles les plus exquis, la géométrie lui a inspiré les plus délicieux décors, et, d’un seul jet, pour ainsi dire, il a inventé l’ornementation la plus délicate, la plus somptueuse et la plus variée. Le monde animal et végétal, consulté tour à tour, a été libéralement mis à contribution pour féconder les conceptions les plus harmonieuses et enrichir la céramique des trésors les plus purs d’une imagination capricieuse.

Ce genre de décor est à la portée de tous, et point n’est besoin de connaissances spéciales pour admirer la Chine quand elle se présente à nous sous ces parures incomparables qui assurent la suprématie et font la gloire incontestée du céramiste oriental.

Par leur variété infinie, leurs formes élégantes, l’éclat de leur décor, le lustre métallique de leurs émaux, la perfection de l’ensemble, les produits céramiques chinois sont dignes d’occuper le premier rang. Ce jugement sera ratifié, j’en ai la certitude, quand on connaîtra mieux cet Extrême-Orient qui nous a envoyé tant de merveilles et qui est encore ignoré presque complètement. Malheureusement les beaux échantillons de porcelaine orientale sont dispersés et peu connus. Il n’existe aucun musée public en Europe où la porcelaine de Chine figure en nombre et avec honneur; il y a là une lacune regrettable. Louis XVI avait conçu le projet de doter la France d’une collection de ce genre; les pièces que l’expert Julliot avait rassemblées par ordre du roi pour enrichir une de nos galeries nationales ont été vendues en 1809, alors que les Bourbons eurent perdu l’espoir d’une restauration à courte échéance.

Tous les musées de céramique orientale sont incomplets et insuffisants. Les collections de Dresde, d’Amsterdam, de Sèvres, de Limoges ont une grande célébrité; elles ne contiennent, à peu d’exceptions près, que des porcelaines fabriquées pour l’Europe et pendant une période limitée. On aperçoit à peine dans les vitrines de ces musées quelques pièces faites pour

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