‹ La céramique chinoiseChapitre 7 sur 38 · DATE DE SON INVENTION. — ERREURS DE STANISLAS JULIEN · texte numérisé non relu

DATE DE SON INVENTION. — ERREURS DE STANISLAS JULIEN

On est généralement porté, pour les hommes et pour les objets d’art, à reculer leur origine jusqu’aux temps les plus lointains; on leur attribue une antiquité fabuleuse comme si cette ancienneté, plus ou moins fictive, devait accroître leur valeur naturelle. Trop souvent il y a lieu de réagir contre ces tendances, quand on cherche sérieusement la vérité. La porcelaine a subi la loi commune; pourtant elle n’a nullement besoin d’une antiquité antédiluvienne pour figurer avec honneur dans le monde. L’auréole, qui l’entoure depuis sa découverte, suffit à sa gloire, ses quartiers de noblesse sont satisfaisants et authentiques ; il serait injuste de mesurer l’importance des services rendus à la fragilité de la matière. N’oublions pas l’admiration légitime que l’apparition de la porcelaine excita en Europe et les efforts longtemps infructueux de nos savants et de nos industriels pour obtenir dans nos fours un produit semblable.

Les éléments, qui constituent la matière première de la porcelaine, ont suffisamment intrigué, au dix-huitième siècle, toute une génération de chimistes, et le mystère qui enveloppait le secret de fabrication de cette nouvelle poterie a été assez épais, assez prolongé pour qu’il soit superflu de frapper les imaginations par des contes fantastiques et de dissimuler la vérité en l’environnant de nuages et de brouillards.

Aussi, je ne placerai pas les origines de la porcelaine an temps de l’empereur Chun qui gouvernait la Chine 2255 ans avant l’ère chrétienne. Que ce souverain ait exercé le métier de potier avant de régner, le fait est historique, mais gardons-nous d’en conclure que la porcelaine avait déjà son état-civil à cette

époque reculée. Il y a là une confusion manifeste ; la poterie, la terre émaillée ne sont pas la porcelaine telle que nous la connaissons, et la seule porcelaine, qui mérite ce nom, date du commencement de la dynastie des Song (960-1260 A. D.); c’est là un âge encore assez respectable, surtout si l’on songe que l’Europe n’a produit des pièces similaires que vers 1709, après de nombreuses années de recherches persévérantes et de tentatives laborieuses.

Il est incontestable que de vraies porcelaines ont été fabriquées sous les Song et les Youen, cependant personne ne me contredira quand j’affirmerai que c’est avec la dynastie des Ming que s’ouvre 1ère véritablement glorieuse pour la porcelaine qui n’avait pas encore auparavant revêtu le costume aussi varié qu’éclatant qui a assuré sa réputation universelle.

Bottger ou Bôtticher, le premier, fabriqua en Saxe, vers 1709, de la porcelaine dure. En 1766, Darnet découvrit les kaolins de Saint-Yrieix dont les gisements si riches et si abondants ont procuré à notre industrie les plus brillants succès. Enfin, ce fut en 1769 seulement que Macquer présentait à l’Académie des Sciences de Paris des pièces de porcelaine semblables à celles de la Chine.

Je constaterai ici que, depuis longtemps déjà, l’Europe possédait, àsoninsu, le secret de faire de la porcelaine véritable, tandis que tous les chimistes travaillaient à l’en vi au fond de leurs laboratoires, désireux de percer ce mystère qui restait impénétrable malgré les essais les plus opiniâtres. Un des savants attachés à la cour de François de Médicis avait, en 1580, fabriqué une espèce de porcelaine au château de San Marco, près Florence; mais les travaux avaient bientôt cessé à cause de l’impossibilité d’obtenir la translucidité.

On était impuissant alors à se rendre compte que la porcelaine était découverte, mais qu elle demeurait opaque par suite d’un manque de cuisson. Les céramistes ignoraient encore que, pour acquérir la transparence, la porcelaine exigeait un degré de chaleur inconnu au seizième siècle et inutile pour les faïences et autres poteries en usage à cette époque.

Des spécimens de cette poterie opaque, appelée porcelaine des Médicis , se voient au Louvre et dans d’autres musées.

Ce n’est pas à la légère et au hasard que j’ai inscrit la découverte de la porcelaine au commencement du règne des Song. Je n’ai adopté cette date qu’après de longues investigations, après avoir consulté les gens les plus compétents en Chine et ailleurs. Au surplus, j’ai été vivement frappé en lisant

ORIGINE DE EA PORCELAINE

attentivement l’ouvrage chinois traduit par Stanislas Julien et en arrivant au livre IIIe qui traite des porcelaines antiques imitées à King-te-tchin, d’observer que l’auteur ne parle d’aucune imitation antérieure aux Song. Je m’abuse peut-être, mais, pour moi, il y a là plus qu’une présomption; il y a, sinon une certitude, au moins un indice et un commencement de preuve qu’il n y avait pas de porcelaine avant l’avènement de cette dynastie.

En effet, je n’aperçois aucune raison pour n’avoir point imité de porcelaines plus anciennes sinon qu’elles n’existaient pas et n’ont jamais existé.

Je sais bien que le livre IVe de l’ouvrage précité débute en nommant deux ouvriers qui ont travaillé sous les Thang, mais rien ne certifie que ces artisans aient fabriqué de la porcelaine; là est justement le point litigieux et je produis plus loin des arguments qui me permettent d’opposer une fin de non-recevoir à ceux qui ont émis cette opinion.

Affirmer n’est pas prouver, et les gens sérieux ne sauraient se contenter d’une simple affirmation en guise de preuve.

De graves difficultés surgissent ici de toutes parts.

La méthode scientifique, dont les résultats ont été si complets pour les études historiques, démontre surabondamment combien d’erreurs avaient jadis cours dans le monde depuis des siècles avant qu’Augustin Thierry n’ait appliqué ce mode nouveau qui ne s’appuie que sur des documents authentiques, qui exige la certitude absolue des faits énoncés et des renseignements indiscutables. Ce procédé, qui est récemment inauguré même en Europe, est inconnu en Chine où l’imagination des écrivains joue le premier rôle au détriment de la science et de la vérité; il n’y a, du moins, été pratiqué que pour les travaux relatifs à I histoire de cette contrée. En effet, depuis les premiers empereurs, il existe à Pékin un tribunal historique, composé des lettrés les plus distingués, dont la mission consiste à préparer les matériaux nécessaires pour écrire la vie de chaque souverain et les événements de son règne après sa mort. Les membres de ce tribunal sont protégés dans leur impartialité contre les séductions du pouvoir par l’inamovibilité et d’autres sages prérogatives.

D un autre côté, les traductions des ouvrages chinois sur la céramique sont généralement fort inexactes, émanant de savants d’une compétence douteuse.

11 ne suffit pas de savoir la langue chinoise, pour traduire un livre technique; il est indispensable de posséder des notions précises sur I industrie dont on s oc-

CERAMIQUE CHINOISE.

cupe, et c’est cette connaissance pratique si utile qui justement fait défaut. Cette vérité est plus réelle, plus frappante, plus indéniable pour une langue comme la langue chinoise dans laquelle les caractères représentent moins des mots que des idées, dans laquelle une interprétation doit remplacer la traduction littérale qui ne donne pas toujours le sens véritable de la pensée exprimée.

Une traduction servile peut être infidèle et devient un danger dont les conséquences funestes sont infinies; on arrive ainsi à émettre et à propager les erreurs les plus nuisibles. II est si difficile de déraciner une erreur qui a pris son essor à travers le monde !

Il y a encore une autre cause qui ne contribue pas moins à nous égarer. Les voyageurs qui, du douzième au dix-huitième siècle, ont parcouru l’Asie et visité l’Extrême-Orient, partaient sans être munis du bagage scientifique reconnu indispensable à nos contemporains chargés de missions. Le récit de leurs excursions lointaines était plutôt un rapport pittoresque ou humoristique qu’une narration savante; aussi ces auteurs, si précieux néanmoins malgré leur compétence relative, se servaient indifféremment de termes qu’ils croyaient identiques; ils employaient tour à tour les mots « poterie, grès, ma joli que, faïence, porcelaine » selon les besoins euphoniques de la phrase qu’ils construisaient sans se douter de la propriété des expressions et ignorant la différence, assez notable pourtant, qui existe entre ces divers produits. Il est donc téméraire, sinon dangereux, de se fonder sur l’emploi du mot porcelaine dans leurs écrits pour en déduire, sans autre preuve, l’existence de la véritable porcelaine à l’époque de leurs pérégrinations.

Je lis, en effet, dans l’histoire de la majolique, publiée par Passeri, que ce genre de poterie fut porté à la plus haute perfection sous Guidobaldo II de la Rovere, et que, sous ce prince éclairé, la majolique prit le nom de porcelaine pour désigner « une vaisselle de choix qui, bien que faite avec les anciens matériaux, était plus fine, plus étudiée et plus élégante que l’autre ». Cette usurpation engendra les plus regrettables méprises.

Nous savons également que les faïenciers de Delft et de Rouen appelèrent leurs produits porcelaines , et cependant ils n ignoraient pas que les deux industries se servaient de matières premières différentes; ce fut une nouvelle source d’erreurs.

Des phrases vagues ou obscures, des expressions mal définies, incorrectes ou erronées ne sont pas une base assez solide pour établir une origine cer-

ORIGINE DE LA PORCELAINE

taine. La |>oterie, c’est incontestable, est presque aussi ancienne que le inonde; mais, remarquez-le bien, nous ne parlons pas ici de la poterie; nous parlons uniquement d’un produit particulier à la Chine, qui y a pris naissance, nous parlons de la porcelaine dure kaolin ique.

Stanislas Julien pense que jusqu’en 202 avant Jésus-Christ, les Chinois ne connaissaient que les vases en terre cuite, et il réfute clairement l’opinion de ceux qui font remonter l’invention de la porcelaine à 2255 ans avant 1ère chrétienne, aurègnede Chun. Il fait bonne justice de l’erreur grossière, commise par Rosellini et Davis, au sujet de ces petites bouteilles aplaties, à surface rugueuse comme la chair de poule, de ces flacons à tabac découverts dans un tombeau égyptien récemment ouvert, datant de 1800 ans avant Jésus-Christ; il démontre, par des arguments irréfutables, que ces flacons ne pouvaient être contemporains des Pharaons, puisque les caractères cursifs qu’ils portent ont été inventés sous l’empereur Youen-ti (48-33 ans avant Jésus-Christ) et que leurs inscriptions sont des fragments de poésie extraits d’auteurs ayant vécu sous les Thang entre 713 et 795 de notre ère.

Stanislas Julien ajoute, se conformant aux documents puisés dans les annales de Féou Liang, que ce fut seulement sous la dynastie des Han, entre les années 185 avant et 87 après le Christ, que la porcelaine fut inventée dans le pays de Sin-ping (Honan). Je ne saurais accepter cette date parce que les caractères, dont l’auteur chinois s’est servi, me paraissent mal interprétés, et dès lors l’édifice établi sur un sol mobile manque d’assises solides; aussi les raisonnements et les déductions du traducteur s’écroulent entraînant dans leur chute I édifice tout entier.

A mon avis, il ne s’agit ici que de grès cérames ou de poteries mélangées de grès et de kaolin, mais non de produits méritant le nom de porcelaine. Stanislas Julien, par une confusion regrettable, substitue le mot porcelaine au mot céramique, c’est un tort. La céramique comprend la porcelaine, ainsi que toutes les poteries quelconques; il ne faut pas confondre b1 genre et 1 espèce; le genre plus général englobe toutes les espèces particulières, mais la réciprocité n’est plus vraie.

Les faits invoqués par Stanislas Julien ne sont nullement concluants, non plus que ceux mis en avant par M. du Sartel qui place l’invention de la porcelaine sous les Thang (618-907). Il paraît que, dans les premières années de la dynastie des Thang et non dans les dernières, ainsi (pie le rap-

porte M. du Sartel, le mot t/iao |lîj£ qui désignait la prétendue porcelaine fut remplacé par le mot yao ; ce mot nouveau aurait été nécessaire

pour définir un produit nouveau. Cette explication fort ingénieuse ne satisfait pas mon esprit, et ce n’est pas sur une hypothèse aussi problématique et aussi hasardée que je m’appuierais pour dresser E état-civil d’un art nouveau-né.

H est facile de citer des exemples pour prouver que des mots nouveaux sont mis en circulation, sont adoptés par le public, et se substituent rapidement à une autre locution sans que le besoin d’un tel changement soit pressant ou soit seulement utile. Ainsi le mot valet n’est presque plus usité, non plus que celui de portier ou de carrosse , et ces expressions tombées en désuétude ont été remplacées par « domestique , concierge , voiture » ; il n’y a là qu’une affaire de mode, et non une nouveauté nécessitant une qualification nouvelle. Choisis entre mille, ces exemples pourraient être sans peine multipliés.

D’ailleui ’S ce qui tranche la question, c’est que yao ne signifie pas porcelaine, mais le four destiné à la cuire; il y a donc fausse interprétation du mot yao.

Il n’est même pas certain que le mot yao n’ait pas eu cours antérieurement à 1 avènement des Thang, puisque les produits de Kouan-tchong sont intitulés dans Stanislas Julien: Kouan tchong yao, produits du four de Kouantchong et sont indiqués comme fabriqués sous les premiers Weï (220-265 A. D.). Ce fait, s’il est vrai, est en contradiction notoire avec la notice insérée par Stanislas Julien à la page 27 de sa traduction et ainsi conçue : « jusqu’à l’époque des Thang la porcelaine fut en grande vogue sous le nom de thao ; mais, dès les premières années de cette dynastie, elle commença à recevoir le nom de yao ». Puisque yao était une expression employée sous les Weï, elle n’est pas nouvelle à l’avènement des Thang qui n’occupèrent le trône chinois que 350 ans plus tard.

Si jusqu’ici j’ai conservé des doutes sur l’existence de la véritable porcelaine, mon incertitude cesse et se dissipe au commencement de la domination des Song (960-1260). En effet, nous avons en notre possession des échantillons authentiques, variés et nombreux, fabriqués sous cette dynastie et d’autres qui, sans remonter à ces âges lointains, sont des reproductions lidèles de ces époques primitives; aussi est-ce avec les preuves en mains

ORIGINE DE LA PORCELAINE

et les pièces sous les yeux que j’inscris entre 950 et l’an 1000 la découverte de la porcelaine kaolinique, de celle-là seule qui a droit de porter ce nom réellement.

Les documents parlants authentiques sont seuls persuasifs et concluants, ce sont les seuls que j’offrirai au public comme preuves irréfutables.

J’ai, à plusieurs reprises, réclamé, en Chine, des pièces antérieures à 960, même des fragments de pièces; il m’a été répondu, à l’unanimité, que cela n’existait pas et qu’on ne connaissait aucune porcelaine kaolinique sans alliage fabriquée sous les règnes précédents; les produits plus anciens n’étaient que des grès cérames.

Je lis bien dans certains auteurs mentionnés par Stanislas Julien que sous les Weï (220-265 A. D.) deux manufactures de porcelaine travaillaient pour l’Empereur; que sous les Tçin (265-419) les vases étaient bleus; que sous les Souï (581-618) la porcelaine était verte; que sous les Tliang (618-907) il y avait six porcelaines différentes bleues ou blanches ressemblant au jade ou à la glace; mais faut-il se contenter de ce que ces auteurs ont prononcé le mot porcelaine pour en tirer la conséquence de l’existence de la porcelaine à ces époques? Ces documents sont trop vagues; leurs assises manquent de solidité. Bien plus, il y a un défaut de traduction.

Du reste, personne n’ignore avec quelle facilité les Orientaux ont recours aux métaphores les plus hasardées et aux images les plus extravagantes pour exprimer leur pensée ou leur enthousiasme; ainsi, des porcelaines bleues ( vertes plutôt) et blanches qui ressemblent au jade et à la glace, ce sont, en réalité, des poteries émaillées, à couverte luisante, vertes comme le jade ou blanches comme la glace. Cette comparaison avec le jade et la glace implique uniquement l’idée d’une poterie polie à la surface, avec vernis brillant, ayant la couleur du jade ou de la glace qui, sans être une vraie porcelaine, était néanmoins une merveille pour l’époque.

Quant à moi, je suis persuadé que jusqu’ici il n’a été question que de terres ou de grès émaillés; cependant je reconnais que des progrès rapides se sont accomplis dans la céramique et que le temps est proche où nous allons voir apparaître un produit qui, s’il n’est pas encore une porcelaine kaolinique très pure et parfaite, commence à s’en rapprocher singulièrement. Il est avéré que, sous le règne de Chi-tsoung des Tchéou postérieurs (954-960), on fabriquait, dans le Monan, un produit céramique bleu azur?

(vert, je crois) luisant comme un miroir, mince comme le papier, sonore comme le métal; ce sont bien là les caractères distinctifs de la porcelaine et, si elle n’est pas encore née, elle va bientôt voir le jour; nous sommes à la veille de l’avènement de l’illustre dynastie des Song qui va s’emparer du trône impérial et gouverner la Chine pendant 300 ans.

Soim toutes réserves, je ne serais pas étonné que les produits de 954 fussent des céladons de fer vert d’eau, mélange de grès et de kaolin.

Les difficultés surgissent en foule dès qu’on veut appliquer en Chine la méthode scientifique, la seule voie rationnelle qui s’impose désormais pour connaître la vérité; ce mode d’information est hors d’usage dans un pays conquis par les lettrés où l’imagination domine et où la science est presque inconnue. Comment élucider certaines questions sur la porcelaine? L’ouvrage traduit par Stanislas Julien est assez obscur et assez confus, cela tient-il à l’ouvrage lui-même, à un défaut de composition ou au traducteur?

Les documents placés sous nos yeux sont-ils assez clairs, assez précis, assez substantiels pour éclairer notre route à travers le pays de la céramique? La traduction du traité chinois est consciencieuse, mais est-elle exacte? Stanislas Julien, ne s’étant jamais occupé de porcelaine ni comme spécialiste, ni comme amateur, avait-il la compétence indispensable pour traduire utilement une œuvre technique spéciale? Je constate avec tristesse (pie Stanislas Julien n’avait pas les connaissances nécessaires pour entreprendre un tel travail. Je crains que la lecture du traité traduit par Stanislas Julien ne dissipe pas les ténèbres qui enveloppent trop souvent l’horizon en Chine dans le domaine de la céramique; je dirai même qu’une traduction littérale non seulement peut être mais est souvent infidèle, et qu elle ouvre la porte à de nombreuses méprises. Avec la langue chinoise, je le répète avec intention, il faut souvent recourir à une interprétation éloignée du caractère traduit littéralement; c’est le sens vrai et non le sens strict du mot qui doit éclairer la marche dans les excursions scientifiques.

Stanislas Julien traduit indistinctement thao et yao par porcelaine; les conséquences de cette interprétation vicieuse sont incalculables. Thcio signifie poterie émaillée , • terre ou près, tout au plus une porcelaine grossière; yao signifie le four ci cuire la poterie ou la porcelaine, mais ne se prend <|ii indirectement, par occasion, dans l’acception de porcelaine. On appréciera, sans autre commentaire, les résultats funestes de cette fausse interprétation

ORIGINE DE LA PORCELAINE

clés mots thao et yao qui est, probablement, la raison pour laquelle Stanislas Julien place sous les Han l’invention de la porcelaine; ainsi une faute entraîne infailliblement à sa suite toute une série d’erreurs.

En Chine, la porcelaine s’appelle tse, tseu et encore ce caractère,'

en réalité, n’est-il pas l’équivalent parfait de notre terme français; il s’applique à la porcelaine de bonne qualité, mais rigoureusement il signifie « poterie fine , poterie de choix ». Ce n’est donc qu’indirectement , par raisonnement, que tsé désigne la porcelaine qui n’a, dans le vocabulaire chinois, aucune dénomination propre et exclusive. N’est-il pas étrange, extraordinaire, incroyable que le pays privilégié qui a créé un produit aussi exquis, aussi merveilleux, n’ait jamais songé à lui donner un nom spécial? Ce fait, vérifié par un illustre savant, restera incompréhensible pour tout penseur sérieux; il n’en est pas moins incontestable. Dès lors on comprendra à quelles tempêtes nous nous exposons, explorateurs téméraires, en naviguant sur cette mer dangereuse, si fertile en naufrages. Vainement jusqu’à ce jour avons-nous cherché une boussole de précision pour nous diriger sur cet océan qui recèle tant d’écueils sous ses flots malgré un calme apparent. Que les dieux tutélaires protègent nos efforts! Que le lecteur récompense notre courage et nous accorde sa bienveillance!

En Europe, quand on dit du Saxe, du Chantilly, du Rouen, on est aussitôt fixé sur la nature exacte du produit sorti de tel ou tel four, parce que la Saxe n’a fabriqué que de la porcelaine; Chantilly, de la pâte tendre; Rouen, de la faïence. Sèvres ayant fabriqué successivement de la pâte tendre et de la pâte dure, on a bien soin, en parlant des porcelaines de Sèvres, d’ajouter « pâte tendre , pâte dure » afin de spécifier clairement le genre de céramique auquel on fait allusion.

En Chine, yao signifie indirectement porcelaine , cela est indubitable ; mais tous les fours n’ayant pas cuit exclusivement de la porcelaine, il faut, pour traduire yao (four) par porcelaine , que ce four n’ait cuit que des pièces kaoliniques. Un doute plane sur I interprétation de ijao chaque fois qu’un four a produit simultanément des porcelaines et des terres émaillées. S’agitil de centres manufacturiers où I on fabrique uniquement des terres ou des grès, si on traduit par porcelaine le caractère yao (four), accolé au lieu de production, on se trompe et on trompe le public. Tel est le cas de Stanislas Julien; un sol mal préparé, mal amendé ne donnera jamais de bons fruits.

Que de méprises ont été la conséquence inévitable d’une première erreur! en voici un exemple entre mille. Après avoir énuméré les divers produits du four de Ting-tchéou (Ting yao), Stanislas Julien termine en parlant de vases ’ d’une matière jaune et grossière appelés vulgairement thou tin g, vases de Tin g en terre. Les thou ting sont également des T ing y cio; le four de Ting (Ting yao) a cuit par conséquent aussi bien des poteries de terre que, des poteries kaoliniques; dès lors traduire ici yao par porcelaine c’est commettre parfois une faute notable. L’interprétation de l’ouvrage sur la céramique n’offre donc pas les garanties désirables et ne doit pas être acceptée aveuglément sans contrôle. Rendons cependant hommage au talent de Stanislas Julien qui était doué de qualités éminentes et qui avait à lutter contre des difficultés considérables; sa préface intéressante abonde en renseignements précieux, inédits lors de la publication du livre.

Je regretterai toujours sincèrement que l’ouvrage chinois sur la céramique n’ait pas été traduit par un savant compétent en pleine possession de son sujet; alors le flambeau de la science aurait éclairé notre route dans le domaine que nous explorons, nous aurions évité bien des faux pas, et, au lieu de nous éloigner de la lumière, nous aurions marché dans la vraie voie, la seule que nous cherchons.

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