II. — PORCELAINE TENDRE
§ 1. — Porcelaine tendre anglaise.
Les potiers anglais n'ont pas tenté de suivre les efforts des premiers porcelainiers, installés sur le continent. L'apparition (le la porcelaine dure ne suscita pas chez eux le même désir de s'en approprier les procédés de fabrication et de les exploiter. Seule la manufacture de Chelsea fit de la porcelaine dure, mais ses travaux ne durèrent que peu de temps. Créée en 1768 cette usine abandonna sa fabrication quelques années plus tard.
On a donné comme raison à cet abandon de la porcelaine que les matières premières que fournissait l'Angleterre étaient de qualité inférieure à celles que l'on trouvait sur le continent. Certains kaolins d'origine anglaise sont pourtant assez plastiques et assez purs pour entrer dans la composition d'une pâte à porcelaine dure. Quoi qu'il en soit, l'industrie céramique a créé, dans la Grande-Bretagne, un type de porcelaine spécial dont elle a su tirer parti.
De tous les produits céramiques la porcelaine pbosphatique est la moins connue sur le continent alors qu'en Angleterre on ne connaît pour ainsi dire aucune autre porcelaine. Les potiers du Royaume-Uni ont l'habitude de cette fabrication et il ne leur est pas venu à l'itlée de mettre à profit les matériaux du pays pour obtenir de la porcelaine dure. La possibilité de faire une porcelaine dont la transparence serait amenée par un autre fondant que les os brûlés et dont la couverte ne serait pas plomjjeuse n'a pas attiré leur attention sur la porcelaine dure. Cette prédileclion des Anglais pour la porcelaine tendre pbosphatique n'est pas sans fondement. La translucidité que l'on obtient en première cuisson à une température plus élevée que le feu d'émail et l'avantage de pouvoir glacer la couverte sans courir le risque d'amener la pâte à une température voisine du ramol-
(') Sprechsaal, 1902, n" l,p. 5.
542 CHAPITRE XIV. — POIICELAINES.
lissement sont deux qualités qui onl clé bien utilisées. La glaçure plombeuse, notablement plus fusible que celle de la porcelaine dure, donne la latitude d'obtenir dans le décor des résultais que ne permet pas d'avoir cette dernière matière.
La porcalaine tendre anglaise ou porcelaine phosphatique a une pâte vitrifiée comme la porcelaine; elle est translucide et blancbe. Ses propriétés sont bien celles d'une porcelaine. Sa couverte est une glaçure de faïence fine; elle est à base d'oxyde de plomb, associé à des oxydes alcalins et alcalino-lerreux et combine à l'acide borique et à l'acide silicique.
La couverte de porcelaine tendre phospbatique cuit en effet à la montre 1 de Seger au plus; ce n'est que rarement même que l'on élève aussi baut la température. Bans ces conditions la décoration sous couverte présente des ressources très étendues. La pâte a l'inconvénient d'être cbère. Le moment où le ramollissement dû à la vitrification se produit est, comme dans toutes les pâtes calcaires, fort voisin du point de fusion, de sorte que la cuisson devient très délicate. La matière est plutôt destinée à la fabrication de pièces fines qu'à la fabrication d'une poterie d'usage.
Les pâtes dont nous donnons la composition cuisent en biscuit à une température comprise entre les fusions des montres de Seger 6 et 10.
La pâte est faite au moyen de kaolin plastique, de cornislistone et d'os calcinés. Parfois on a ajouté du silex dans la pâte, d'autres fois le kaolin n'a pas été employé seul, on lui a adjoint de l'argile plastique. Cette dernière doit être cboisie de telle manière qu'elle n'apporte pas de coloration à la pâte.
La porcelaine tendre pbospbatique met à contribution les éléments de la faïence fine; elle est le dernier terme de cette série de produits anglais : faïence fine, grès fins, porcelaine tendre.
On augmente les fondants dans les grès pour arriver à la vitrification et dans ce produit on a recours à une autre matière, le pbospbate de cbaux, pour amener la translucidité. Ces différentes poteries ont des points communs dans leur fabrication, elles peuvent presque être cuites dans le même four.
PORCELAIINE TENDRE. 54^
Jusqu'ici c'est aux os que l'on s'est adressé pour avoir du phosphate de chaux. On calcine des os de ruminants, qui sont les plus estimés d'après Lambert ('), dans des fours coulants comme ceux qui servent à la calcination du silex. Le mieux est de les protéger du contact du combustible. La combustion du charbon est faible quand on prend les os encore garnis de leur graisse.
La calcination des os ne s'effeclue pas à une température irès élevée, il suffit de brûler la matière organique. L'os brûlé doit être friable et se briser dans la main; sa couleur doit être parfaitement blanche. On broie ces os avec très peu d'eau, de manière à obtenir une barbotine très épaisse. Comme la matière est peu dure, le broyage est rapide. La barbotine renferme normalement 3o onces à la pinte, soit i^s,^iQo yu litre.
Voici quelques exemples {'-) de pâtes à porcelaine phosphalique :
Ar2;ile plastique réfrac-
laire cuisant blanc. . .
Cendre d'os
Argile plastique
Cornish-stone
Feldspath
Os calcinés
Silex
La fritte tle la pâte 11 est obtenue avec :
Sable siliceux loo
Carbonate de potasse 8
(') Fabj-ication des faïences fines en Angleterre, p. 2S4. (^) Sprechsaal, 1902, p. 5.
544 CHAPITRE XIV. — l'ORCKLAINES.
Si l'on cherche à établir des pâtes de ce genre avec autre chose que des matériaux anglais, il est bon d'observer les remarques suivantes. Le kaolin ne peut être remplacé, sans inconvénient, que par des kaolins peu sableux; par exemple, les kaolins allemands de Zettlitz ou de Hirschau donneraient de bons résultats.
Le cornish-stone ne correspond pas aux roches du continent; à sa place on prendra un mélange de 5o parties de feldspath de Suède, 25 parties de quartz et 25 parties d'un kaolin non quarlzeux. Le mélange, sans être identique, comme composition, avec le cornish-stone, convient parfaitement pour l'usage. Les os doivent être de bonne qualité; les os de chiens et de bœufs sont à préférer aux os de porcs. Il faut en outre employer ces matières à un grand état de division.
Des pâles très fines peuvent se préparer en suivant les com-
Ces dernières compositions donnent une belle pâte, mais d'un autre côté elles fournissent une masse courte et fragile, dont le travail présente de grandes difficultés. Non seulement dans le tournage, mais même dans le coulage, la pâte se présente comme délicate à travailler en manifestant une tendance à la déformation. Le cru est rempli de sable pur ou mieux encore de silex calciné et posé sur des supports pour la cuisson. Eu suivant ces précautions il devient possible de cuire des formes légères. Une autre observation est encore à faire : la pâte subissant un retrait assez fort, il faut laisser à celte pâte la possibilité de ce retrait. Ainsi des tasses minces, cuites pleines de sable, donnent moins de rebut si l'on a ménagé au centre du sable une caviié que si l'on a omis cette précaution.
Les couvertes de ces pâles sont faites avec une fritte comme les couvertes de faïence fine.
Après cuisson le biscuit est encore un peu poreux (il peut
positions :
Kaolin 20 3o
Cendre d'os 60 4o
Feldspath 20 3o
Cornish-slone . » »
PORCELAINE TENDRJE. 5
absorber de 2 à 5 pour 100 d'eau), mais cette porosité est tr< faible pour permettre l'émaillage sans recourir à un adjuvant. Les glaçures se préparent :
Frittes.
Cornish-slone 6 24 ,> »
Nitre 2
Borax 12 53 ioo 71,25
Silex 4 40 „ yy
Potasse perlée 2 » » „
Feldspath » 3.2 -5 ji^^5
Craie fine . » ifi (3o 4^ '5
Kaolin » „ „ 42,5
Glaçures.
Fntte 24 90 200 348
Cornish-stone i5,5 3o 2 »
Silex 6,5 2 3,5 71
Cériise 3[ 3o » 117
Kaolin » „ ,5
Feldspath » „ „ 4^
Frittes.
7 et 9. 8. 9 et 10.
Borax 68 i5o 121
Cornish-stone 56 90 81
Silex 45 ii5 66
Ci-aie 45 48 66
Kaolin 34 19 5j
Glaçures.
7 et 9. 8. 9 et 10.
Fritte 265 3i4 270
Cornish-stone 53 157 5o
Céruse 79 nS 5o
Silex 5% 34 5o
( 1 ) Le n" 4 est la phis dure de ces glaçures, elle cuit un peu au-dessus de la montre 1 de Seger.
C'est une fabrication délicate pour ainsi dire localisée en Angleterre. Sur le continent on en fait à Sarreguemines (Lorraine) et Vaudrevanges (Wallerfangen) dans la Prusse Rhénane, près Sarrelouis.
§ 2. — Parian.
On désigne sous ce nom un biscuit à grain fin de teinte jaunâtre. La pâte qui sert à la fabrication du parian est très feldspathique; quelquefois on l'attendrit avec une fritte potassique :
Fritte
La fritte de la pâte k est faite avec :
Sable siliceux 80
Feldspath 35
Cornish-stone i5
Carbonate de potasse 12
On cuit le mélange au four à biscuit.
Le parian a une composition assez variable. Salvetat (*) signale des pâtes différentes de celles que nous indiquons; les unes renfermant du phosphate de chaux, les autres de la baryte. On voit que pour donner à la masse sa vitrification on a recours à divers corps fusibles.
Le parian est employé pour faire des statuettes. Son aspect rappelle le marbre dont il n'a pas la blancheur. Son façonnage est difficile, car il est peu plastique; il se coule facilement en revanche.
(') Technnologie céramique, p. 891.
PORCELAINE TENDUE
§ 3. — Porcelaine tendre française.
La porcelaine tendre française appartient à l'histoire. Sa fabrication, qui fut peu étendue au moment de sa splendeur, est abandonnée presque complètement. La Manufacture do Sèvres avait exposé en 1900 des pièces intéressantes; M. Nodot, de son côté, montrait un certain nombre d'objets. On peut considérer ces deux producteurs comme les seuls qui se soient, de nos jours, encore intéressés à la porcelaine tendre française.
Les défauts inhérents à la fabrication de cette poterie ont amené de bonne heure l'abandon de sa préparation. Les frères €hicoineau établirent une fabrique, probablement la première, à Saint-Cloud en 1727. En 1740, Vincennes, prédécesseur de Sèvres, entreprend la fabrication et la Manufacture nationale la continue jusqu'en i8o4.
L'exploitation fut donc de courte durée. Quelques usines continuèrent encore de s'occuper de porcelaine tendre, mais leur nombre diminua et l'on peut dire que pendant le dernier tiers du xix" siècle on ne faisait plus de porcelaine tendre. Seule l'Exposition universelle a provoqué le réveil de celte poterie.
A l'époque où la fabrication était développée, les connaissances chimiques se trouvaient fort restreintes. Aussi tout ce qui a rapport à la porcelaine tendre est-il très difficile à reconstituer. Les indications sont incomplètes et rédigées avec les âdées du temps, ce qui rend la lecture difficile.
Quels étaient les procédés employés par les divers fabricants qui se sont occupés de la porcelaine tendre? Nous ne les connaissons plus. Les seuls documents connus sont relatifs à la fabrication de Sèvres ('). Voici ce qu'ils nous permettent de voir.
La pâte comprenait une fritte additionnée de matière plas-
(') Les documents sont manuscrits et sont dus à Hellot. Le registre de Hellot contient toutes les recettes et procédés pour composer la pute dont on fait le biscuit; la couverte qui le vernit et la rend porcelaine; les couleurs servant à peindre •cette porcelaine ; la dorure qui l'enrichit. iy53.
lique et de craie. Ici c'est, une marne qui joue le rôle d'élément plastique.
La fritte était faite avec :
Nitre fondu 29.0
Sel marin gris 1'^
Alun 36
Soude d'AIicante 36
Gypse de Montmartre 36
Sable de Fontainebleau 600
On fritlait le mélange sous le four où se cuisait le biscuit; ou a opéré aussi dans un four particulier. Il fallait d'abord calciner l'alun et le gypse avant de les mélanger aux autres matières, car le départ de leur eau de cristallisation aurait provoqué des projections du mélange.
Cette fritte était broyée et lavée. On formait la pâte avec :
Fritte 7 5
Craie blanche 17
Marne calcaire d'Argenteuil B
Cette marne était lavée et délayée avant d'être incorporée dans la pâte.
Ce dernier mélange, broyé au moulin et tamisé, ne formait pas avec l'eau une pâte facile à travailler. On ne pouvait la façonner à l'ébauche, aussi devait-on mouler les pièces grossièrement, puis les finir au tour; encore fallait-il ajouter une préparation agglutinante pour donner de la ténacité à la pâte.
La composition agglutinante fut d'abord un mélange de savon noir et de colle de parchemin, nommé chimie; ensuite le savon noir fut remplacé par la gomme adragante.
Ce façonnage difficile n'était pas la seule cause de non réussite, la cuisson en biscuit était suivie du retrait de la pâte et ce travail de la matière obligeait à employer des supports pour toutes les parties saillantes, supports combinés de manière à
PORCELAINE TENDUE. 549
guider le retrait pendant toute sa durée. Ainsi une assiette se cuisait retournée sur un support en épousant les formes. Il fallait que les rondeaux qui supportaient les pièces fussent de la
Fi g. 167.
0 J Z 3 If s 6 m.
même pâte. On empêchait l'adhérence avec du sable. Le retrait atteignait \.
La cuisson s'effectuait dans un four {fig. 167) en demicylindre couché à foyer latéral; la bouche b de ce foyer fait
55o CHAPITRE XIV. — PORCELAINES.
alandier. Il y avait deux laboratoires l et /'. C'est dans le laboratoire inférieur que se cuisait le biscuit. L'enfournement ne présentait rien de particulier. Les gazettes étaient faites en marne argileuse et vernissées quand elles devaient contenir des pièces émaillées. Les montres consistaient en petites tasses que Ton tirait par une visière pratiquée dans la porte p.
Nous avons représenté ce four, qui n'est plus qu'une curiosité, parce que peu d'Ouvrages le reproduisent C'est un four de faïencier, en quelque sorte, augmenté d'une chambre. La flamme traverse le foyer /, l'arrière-foyer /', puis la voûte r et, de là, gagne le premier laboratoire l, le second et la chambre des cheminées c en passant par les carneaux t, t' , t" .
La cuisson en biscuit durait, à Sèvres, de 75 à 100 heures.
La glaçure était composée de :
Litharge 38
Sable de Fontainebleau 27
Silex calciné 11
Carbonate de potasse i5
Carbonate de soude 9
L'émaillage se faisait par arrosement. On cuisait sans support les pièces mises en couverte. La durée du feu d'émail était d'une trentaine d'heures à une température moins élevée que celle du feu de biscuit.
On a suivi des procédés analogues dans les autres fabriques de porcelaine tendre sur lesquels on a conservé quelques renseignements.
Saint-Amand-les-Eaux, près de Valenciennes, possédait une fabrique en 181 5; elle conserva son activité pendant un demisiècle environ. La fritte de Saiut-Amand était plus simple que
( ' ) Brongniart, qui a décrit dans son Traité des Ans céramiques des appareils certainement d'intérêt secondaire, n'a pas reproduit ce four. Nous en avons emprunté la description à un article écrit par Brongniart pour le Dictionnaire technologique de Thomine, t. XVIl, i83o, p. 46-387 et Atlas, t. I, p. 62.
PORCELAINE TENDRE. 55 1
celle de Sèvres. Elle contenait :
Soude d'Alicante 2
Sable gris 7
La pâte renfermait :
Fritte 100
Craie 9
Marne 9 à ,12
La glaçLire différait un peu de celle de Sèvres, elle renfermait du borax :
Sable quartzeux 16
Minium 28
Borax 4
Nitre i
Un peu d'oxyde de cobalt était ajouté pour corriger sa teinte jaune.
Arras et Tournai, où deux fabriques furent installées également, devaient employer des pâtes et glaçures analogues.
La pâte, tout comme celle de Sèvres, manquait de plasticité. On employait le moulage pour le façonnage de toutes les pièces creuses et à courbure. On humectait la pâte destinée au moulage avec de l'urine, indispensable, d'après le fabricant, pour donner un peu de plasticité.
On cuisait dans un four à deux étages.
Ce four était cylindrique, à trois alandiers disposés sur son pourtour; il ressemblait donc dans ses grandes lignes au four à porcelaine ordinaire. Il en différait par l'addition de petits alandiers au premier étage. On cuisait dans ce four le biscuit et le vernis. La cuisson du premier durait i5 à 16 heures; celle du second 11 à 12 heures. En voyant ces chiffres, on est en droit de se demander pourquoi la cuisson de Sèvres avait une durée si longue.
La porcelaine tendre française a toujours présenté une fabrication pénible et difficile; le rendement était médiocre. Hellot