‹ La chaleur animale (volume 2)Chapitre 30 sur 33 · CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll

Je ne puis songer à faire Fétude détaillée et complète de Tinfluence que le système nerveux exerce sur la température chez rhomme et les animaux. Je ne chercherai donc pas à traiter la question dans son ensemble, mais seulement à indiquer les points sur lesquels ont porté mes expériences, sans insister sur •ce qu'on peut trouver dans les auteurs classiques et dans les mémoires spéciaux.

L'influence du système nerveux est une influence de production et une influence de régulation.

* Parlons d'abord de l'influence de production.

Quand nous avons étudié l'action des muscles sur la calorifi* cation, nous avons montré que les muscles contribuent pour plus des trois quarts à la production totale de chaleur.. Or, comme ils Sont excités par le système nerveux, c'est en réalité le systèmer nerveux qui détermine cette production de chaleur. Un muscle felâché fait peu de chaleur ; un muscle contracté fait beaucoup de chaleur. Eh bien, ce relâchement, cette contraction sont sous , l'influence immédiate du système nerveux. Donc c'est le système nerveux qui est l'agent immédiat de la production plus ou moins grande de chaleur.

Qu'il y ait ou non contraction de la fibre musculaire, au point de vue de la caloriflcation, c'est accessoire, et cela ne change rien au fait fondamental, à savoir qu'un ordre du système nerveux d déterminé des phénomènes physiques et chimiques plus intenses flans tels ou tels tissus.

Nous n'avons guère à étudier au point de vue de la chaleur que les muscles et les glandes. Les autres tissus sont chimiquement peu actifs. En effet, il ne reste plus dans l'organisme, comme tissus vivants, si l'on a excepté les muscles elles glaiidest

que le sang, sur lequel les nerfs n'ont vraisemblablement aucune influence, les os et les tissus fibreux, élastiques et cartilagineux, dont les combustions sont si peu actives qu'on peut presque les négliger, et enfin les tissus cellulo-adipeux, puis les tissus nerveux eux-mêmes, dont nous ne savons à peu près rien au point de vue de la fonction chimique.

Or rinfluence du système nerveux sur les glandes n'est pas douteuse. Elle a été établie -sur les glandes salivaires, avec un grand luxe de preuves, par Ludwig, Claude Bernard, Heidenhain, et par d'autres physiologistes. Il est certain que l'électrisation du bout périphérique de la corde du tympan fait monter la température du sang veineux qui revient de la glande.

Donc les glandes se comportent comme les muscles. Elles sont soumises à l'action du système nerveux. L'excitation des nerfs glandulaires produit de la chaleur, comme l'excitation des nerfs musculaires.

Nous pouvons donc considérer le fait comme acquis et en dehors de toute contestation, et nous n'y reviendrons plus. Mais ce qui mérite davantage d'attirer notre attention, c'est l'influence que certaines actions nerveuses exercent, non plus sur la température de telle ou telle partie, mais sur celle de l'organisme tout entier. Nous supposerons, bien entendu, qu'il n'y a pas de tétanos généralisé, car alors c'est un phénomène de contraction musculaire dont nous avons appris à connaître les effets thermiques.

La question se ramène donc à ceci : le système nerveux, sans agir par des secousses ou un tétanos musculaire, peut-il faire monter la température ?

Il faut établir auparavant une distinction importante. En eflfet, il y a deux manières de faire monter la températui-e, c'est de diminuer la chaleur perdue ou d'augmenter la chaleur produite. Nous rayonnons à l'extérieur d'une certaine quantité de chaleur. Si nous rayonnons plus, la quantité de chaleur produite restant la même, il est clair que notre température s'abaissera. Inversement, la production restant encore identique, si nous rayonnons moins, notre température s'élèvera.

L'importance de décider entre ces deux hypothèses est très grande, puisque c'est en somme entre elles que se sont longtemps partagés les physiologistes qui ont cherché une théorie de la fièvre, les uns disant que la fièvre est due à une production exagérée, les autres au contraire pensant que c'est une déper-

Ch. Richet. 16

242 LA CnALEUR ANIMALE

dition diminuée (1). Il est évident que la calorimétrie seule peut décider. Mais d'abord il faut voir quelle influence le système nerveux exerce sur la température, et cela doit être étudié indépendamment de toute hypothèse sur le mécanisme de ce phénomène.

Si Ton donne à un animal quelconque une substance anesthésique, chloral, chloroforme, ou morphine, on voit la température rapidement s'abaisser. En môme temps les échanges diminuent. Mais il n'est pas besoin de supposer une action spéciale sur les tissus. Il suffit de constater que tout l'appareil musculaire se relâche : les muscles perdent leur tonicité, et l'animal est tout à fait immobile. Aussi peut-on légitimement admettre que c'est l'absence de toute contraction musculaire qui est la cause de cette hypothermie. Au fond, cela importe assez peu, puisque de fait la suppression de la tonicité et du mouvement des muscles est due au système nerveux.

A vrai dire, le point le plus intéressant, c'est de connaître le rôle que joue dans la température le système nerveux, alors que les muscles ne sont ni tétanisés ni particulièrement relâchés. Or, dans un certain nombre d'expériences, on a pu prouver que le système nerveux, en dehors de toute modification dans les muscles, avait une influence marquée sur la température.

Pour donner un premier exemple, citons l'action de quelques poisons. Si Ton donne à un animal, à un chien, par exemple, de la cocaïne, on fait monter sa température, comme l'a bien montré M. Laborde. Au contraire, si on lui donne du mercure à l'état de sublimé, on fait rapidement baisser sa température.

Certes, ces poisons peuvent agir directement sur les échanges interstitiels ; mais, comme nous l'avons dit dans un des précédents chapitres, il est vraisemblable que l'action thermique de ces poisons se fait par l'intermédiaire du système nerveux, de sorte que leurs effets caloriques sont dus aux actions qu'ils exercent sur les centres nerveux, actions qui retentissent sur les phénomènes chimiques de la nutrition.

(1) n y a peu de temps, M. de Robert de Latour a cru devoir donner une troisième liypothèse tout à fiait fantaisiste, et impossible à comprendre. U paraîtrait que c'est la circulation du sang qui est déterminée dans les capillaires par la chaleur (?). Il semble que M. de Latour, quoiqu'il ait écrit un gros livre sur la chaleur animale, ignore toutes les expériences faites depuis Lavoisier, et ses opinions ne méritent pas d'être examinées, n*étant fondées sur aucun fait nouveau et ne s'appuyant même pas sur des expériences connues. Je n'aurais pas cru devoir en parler ici, si, dans le feuilleton scientifique d'un grand journal, on n'avait vanté les vues ingénieuses de M. de Robert de Latour.

II est aussi permis de supposer que tous les phénomènes d'hyperthermie ou d'hypothermie observés dans les maladies diverses sont des sortes dlntoxications, et que, sous Tinfluence de tels ou tels microbes sécrétant tels ou tels poisons, il y a stimulation ou dépression des centres nerveux, amenant augmentation ou diminution de la température, de sorte que la fièvre serait un phénomène de chaleur produit par une véritable intoxication, comme la température élevée des animaux empoisonnés par la cocaïne est une conséquence de Fempoisonnement par cette substance.

Toutefois ce sont là des actions indirectes qui ne donnent pas de JpreuVes formelles, et, pour conclure en toute connaissance de cause, il faut faire des expériences directes, par exemple des lésions du système nerveux entraînant telle ou telle modification dans la température de Tanimal opéré.

Si Ton sectionne la moelle d'un animal, d'un chien ou d'un lapin, on voit la température s'abaisser très rapidement. C'est un fait sur lequel Claude Bernard a appelé avec raison l'attention. En deux ou trois heures la température du chien est descendue de 39° à 30° environ. Tous les physiologistes ont répété cette expérience, dont les résultats sont très nets. Elle prouve que les centres nerveux agissent sur la température.

L'inteiprétation est assez difficile. S'agit-il d'une perte plus grande de chaleur par suite d'une dilatation des vaso-moteurs périphériques ? S'agit-il d'une production moindre par suite d'un défaut d'influx nerveux ou même simplement par suite de la paralysie des muscles du tronc et des membres inférieurs ?

Pour être à môme de décider entre ces hypothèses, il faut dô toute nécessité faire des mesures calorimétriques.

Or ces mesures calorimétriques ont semblé montrer que la perte de chaleur à la périphérie était très considérable ; par conséquent, que le rayonnement plus intense pouvait expliquer l'abaissement de température. Mais ce rayonnement exagéré ne suffit pas, et il faut y ajouter une production moindre, puisque aussi bien les muscles sont relâchés, le sang très rouge, contenant peu d'acide carbonique, et la déperdition, extrême au début, devenant peu à peu de plus en plus faible (1).

(1) Des expéHeiices en cours d'exécution, faites par M. Langlois ayec mon calori- .ttëtro à siphon, sur des cobayes dont ia moelle a été sectionnée, semblent prouver que la déperdition à la périphérie est, après section de la moelle, d'abord considérable, mais qu'elle ya ensuite en diminuant, de manière à devenir très faible. Quant à la température, elle va en diminuant constamment.

D'ailleurs nous avons une preuve formelle, quoique indirecte^ que la production de chaleur diminue chez les animaux dont la moelle a été sectionnée ; c'est la diminution des combustions chimiques interstitielles. Comme ces combustions sont Tunique source de la chaleur, il s'ensuit que, si elles diminuent, la production de chaleur doit diminuer. Souvent l'expérience a été faite, et elle a donné toujours le même résultat. Je vous citerai seulement le fait suivant, dans lequel les mensurations des gas; absorbés et dégagés ont été faites par la méthode que j'ai em« ployée avec M. Hanriot pour le dosage des gaz de la respiration.

Une chienne de 6,400 grammes, ayant produit par heure et par kilogramme 2«',39 de CO*, subit à 3 heures la section de la moelle qui CHjt complètement coupée entre la cinquième et la sixième cervicaie. De 3 heures à 4^,20, sa température descend de 38*» à 31®,6 et Tacide cartKH nique produit tombe de 2«',36 à 0«',45 par kilogramme et par heure ^ c'est-à-dire qu'il diminue des cinq sixièmes (i).

Il me semble qu'une pareille expérience est tout à fait démonstrative pour établir cette énorme influence du système nerveuse sur les combustions chimiques de l'organisme et par conséquent sur la production de chaleur.

Assurément les muscles, complètement relâchés et privés de leur tonicité dès que la moelle a été coupée, ont subi une diminution notable dans leur activité chimique et par conséqueiit calorifique ; mais il faut remarquer qu'avant l'expérience, c'cjstà-dii;e avant la section de la moelle, l'animal ne se débattiàit pas. Il était presque immobile, se refroidissant même par le fait de son immobilité, de sorte que l'hypothermie qui a suivi la lésion médullaire n'est pas seulement due à l'inactivité des vatiSkclés, mais à quelque chose de plus, à un phénomène qui doit se manifester autant dans les muscles que dans les autres tissas, à savoir une inertie chimique spéciale qui fait qu'un muscle relâché, mais encore soumis à l'influence du système nerveux, a une activité chimique bien plus grande qu'un muscle pareillement relâché, et dans un même état physique apparent, mais soustrait con(iplètement à l'excitation dite tonique du système nerveux.

Ce sont là des faits essentiels, sur lesquels Claude Bernard et d'autres physiologistes ont appelé l'attention. Ils sont devenus classiques. Aussi laisserai-je de côté cette partie du sujet, et

(1) Voir le graphique donné plus haut, page 167.

2i6 LA CHALEUR ANIMALE

prendrai-je une autre face de la question, l'influence des excitations cérébrales sur la productioa de ch^Jieu,r.

C'est un fait observé sur rbomme par uu chirurgien anglais, Brodie, en 1837, qui a été le point de départ de toutes les constatations d'hyperthermie d'origine nerveuse. Il s'agissait d'un individu atteint d'une plaie de la moeUç cervicale. Tous les muscles du tronc et des meoibres étaleal; pa,rajiysés, sauf le diaphragme. Quarante-deux heures après l'accident, sa température, avant la mort, s'élevait à ^''^9. IDça cas analogues ont été vus par Billrotb, Simon, Frerichs» Web^r, Quincke, Fischer et Nieden. Ces faits sont assurément rar^s, puisqu'on n'en peut guère compter que huit dans la, science ; velbxs. ils ont été bien constatés, et leur réalité est positive.

Ainsi des lésions de la moelle cervicale entraînent quelquefois une hyperthermie considérable.

Expérimentalement on a pu reproduire ce phénomène. Ghez^ des chiens on a écrasé la moelle cervicale, et on a vu leur température monter de 40'' à 42%3 et plus encore. M. Tcheschichine, M. Wood, et quelques auU^es physiologistes, parmi lesquels il faut surtout citer M. Naunyn et M. Quincke, ont constamment ou presque constamment vu monter la température après la lésion de la moelle cervicale ou du mésocéphale, du pont de Varole et de la protubérance annulaire.

J'ai montré, en 1883, que la lésion du cerveau prgduit un effet d'hyperthermie analogue. Cette expérience a ét^ répété^ par diyers expérimentateurs, entre autres par MM. ÂronsphnetSachs (1) et par M. Girard. Us ont vérifié ce quie^ j'avais, établi, à savoir que la piqûre ou le traumatisme de certaines régions du cerveau fait croître rapidement la température centrale.

En effet, l'expérience est facile- à faire, et ellQ^ réussit souvent. Je dis souvent, car on n'est jamais absolument certain, quand on fait la lé8ion^Q^]:ébralo^ d'une part, qu'elle n'occasionnera pas des dégâts tels que l'animal en succombera ; d'autre part, qu'on arrivera à produire de l'hyperthermie.

Si l'on prend un lapin bien portant et bien nourri, ayant une température normale moyenne de 39^,6, et qu'on enfonce dans la région antérieure du cerveau une aiguille mince ou un stylet,

(1) n semble, à lire les auteurs allemands, que cette expérience de la piqûre du cerveau soit due à MM. Aronsohn et Sachs ; mais je l'avais faite et publiée huit moisavant eux, et ils n'ont g^ère fait que reproduire ce que j'avais indiqué. MM. Aronsohn et Sachs ont d'ailleurs, en termes très courtois, reconnu expressément tous mesdroits incontestés à la priorité.

on yerra la température monter rapidement. Dans les cas heureux, Fascension thermique peut être de 2° en moins d'une heure. Cependant rien ne parait changé aux allures de Tanimal. Il n'a ni contractures ni paralysies. Il marche, court, mange, regarde, entend, comme avant la piqûre cérébrale. Che2 lui, le seul pdiénomène appréciable, c'est Thyperthermie.

n est difQcile de préciser le point où doit se faire la piqûre. Quoique j'aie peut-ôtre fait Texpérience près d'une centaine de foi^ il m'orrive encore souvent d'échouer. Pourtant je puis dOBuer quelques indications, qui éviteront, je pense, à ceux qui voudront répéter mon expérience, les tâtonnements par le6q[oels j'ai dû passer.

Pour faire la piqûre, on prend un stylet résistant et pointu ; puis on trace une ligne idéale qui, partant du tiers antérieur de Forbite, va au même point de l'orbite du côté opposé. Sur cette ligBO^ à égale distance de la ligne médiane interhémisphérique et do l'orbite, on fait la piqûre en enfonçant tout droit le stylet. On doit Feofoncer perpendiculairement à là base du cerveau; car, si Fiustrument déviait en arrière, on léserait le mésocéphale, et 00 produirait des désordres graves caractérisés par des troubles variés de la motilité. Si l'instrument déviait en avant, on n'obtioBdrait aucun effet thermique.

Voici, pour servir d'exemple, une expérience qui a bien réussi :

3 heures 39o,5 Piqûre du cerveau droit.

5—45 minutes 400,4

Le lendemain :

2 heures. 39o,2 L'animal est remis tout à fait.

On fait une nouvelle piqûre au même point.

3 — f 5 minutes 4âo,8

Page 1