CHAPITRE III
LA TEMPÉRATURE DES ANIMAUX A SANG FBOfD
Les animaux à sang froid peuvent être définis plus justement ceux dont la température n'est pas constante, c'est-è— dire tous ceux qui ne sont ni des mammifères ni des oiseaux.
A ce propos, il n'est pas sans intérêt de faire remarquer que, pour la température comme pour les autres fonctions physiolo- • giques, il n'y a aucune corrélation à établir entre la classification anatomique et la classification zoologique. Au point de Tue soologique, les reptiles et les oiseaux se ressemblent ; mais leur physiologie est tout à fait distincte. Les uns, comme les reptiles, ont des combustions très lentes; les autres, comme les oiseaux, ont des combustions très actives ; et cependant Fanatomie, la mor^ phologie, la paléontologie, nous enseignent que ces deux classes sont très voisines.
On ferait incessamment de graves erreurs en suivant les analogies anatomiques pour faire des classes physiologiques. Ainsi chez les poissons, qui constituent pour le zoologiste une classe si homogène, la vitalité des tissus est tantôt des plus persistantes; tantôt, au contraire, d'une extrême fragilité. Une anguille privée de cœur a encore des mouvements réflexes quatre ou cinq heures durant, tandis que, chez un goujon, ou une sardine, ou un hareng, par exemple, il suffit de deux ou trois minutes, quelquefois moins encore, pour que tout phénomène réflexe soit aboli.
Pour la température, nous constatons que la difiérence fonctionnelle ne suit pas l'ordre zoologique. L'ensemble des animaux à sang froid constituerait pour l'anatomiste un groupe tout à fait hétérogène, tandis que, pour le physiologiste, un même lien réunit ces différents êtres, c'est l'inaptitude à conserver une température constante, plus élevée ou plus basse que le milieu extérieur.
Pour un zoologiste, un animal est toujours égal à lui-même, indépendamment de sa taille, de son âge, du milieu où il se trouve ; au contraire, pour un physiologiste, un animal change incessamment ; il n'a pas d'état stable, pour ainsi dire, et peut, isuivant les circonstances, passer d'une classe dans une autre. Ainsi, quoique les mammifères et les oiseaux soient animaux à sang chaud, quelquefois ils se comportent comme animaux à fiang froid ; les nouveau-nés et les hibernants sont dans ce cas. De même, certains insectes, les reptiles dans certaines conditions, deviennent animaux à sang chaud capables d'avoir une température bien plus élevée que le milieu extérieur environnant.
Autrefois la zoologie et Tanatomie imposaient leurs lois au physiologiste, et on disait volontiers que la physiologie était la servante de l'anatomie. Mais heureusement, il n*en est plus de méme^ et la physiologie a conquis son indépendance; caries faits ont démontré que les deux sciences sont bien différentes, et que les lois zoologiques ne régissent pas les phénomènes de la physiologie.
Nous parlerons en premier lieu des animaux à sang froid : vertébrés inférieurs, batraciens, reptiles et poissons, et invertébrés.
Etablissons d'abord que les animaux à sang froid peuvent avoir une température très élevée. Valenciennes a, sur un boa du Muséum, trouvé une température de 41°, 5 pendant l'incubation de ses œufs. Voilà donc un animal à sang froid qui a normalement une température qui serait mortelle pour l'homme*
En mettant des tortues dans une étuve de 38° à 39°, je les ai fait vivre pendant plusieurs jours à des températures très élevées. Une tortue a vécu pendant huit jours ayant une température de 38°,2 ; 39° ; 39°,3 ; 40° ; 40°,3.
Quand ces tortues vivent à des températures aussi élevées, quoiqu'on essaye de les nourrir, leur dénutrition est très active. Elles perdent rapidement une proportion considérable de leur poids. Le graphique suivant représentera bien ce phénomène (flg. 1). Il indique le poids de deux tortues, toutes deux pouvant s'alimenter de la môme manière. L'une est à la température moyenne du laboratoire de 10° à 16°; l'autre est en la chambre chaude, qui, dans le bas, aune température constante de 33°. Ainsi cette tortue perdait, pour ainsi dire, chaque jour, tandis que l'autre était stationnaire.
^^^H 40 l'A r^BALEUn ammale
^^Ê Dans bien d'autres expi^riences, j'ai conslfllé le même fait. ^^1 Les tortues, dans une étuve, même quand elles peuTent se ^^H nourrir, perdent beaucoup de leur poids, tandis que, même lors- ^^M qu'elles ne peuvent pas se nourrir, quand la température est ^^M basse, leur poids est slationnaîre ou à peu près.
FiB, 1. - iwds uiintifiicn de rteui IwLues niLscs
l'une à la chaleur [ao" à 36'J, l'autre au froid '+ 9- a + 1*).
L'ordonnée horiionlale Indique les jours ; l'ordonnée verticale indique, en Eramities, d'
poids des deuï tortues.
On Totl la chute rapide du poids de la lorlac soumise à la chaleur.
Chez les poissons, les insectes el les inverl<5brés, on a constaté ainsi que la vie est compatible avec des températures élevées. Dans les magnaneries, la température est de 40° environ. Celle d'un essaim d'abeilles est proche de 40" au centre. Spallanzani a trouvé que les œufs des mouches ne meurent qu'à 60°.
Certains poissons vivent et se reproduisent dans des eaux qui sont à 37'',6, 40°, 44'',4 au maximum (1). Les helminthes parasites et tous les vers intestinaux vivent et se reproduisentà des températures aussi élevées que les animaux habités par em,
(t) On ns peut nier ce» obserralions positives dues ï des homme» comtno Spal- UDiani et Sonnerat Hais, pour ma pari, je n'ai jamais pu faire vivre, m£me (|uelqiies minutea, un poisson quelconque k une température (upfrieure à 31», malgni des essaie répétés et dans de bonnes conditions eipérl mentales.
LA TEMPÉRATURE DES ANIMAUX A SANG FROID 4i
42* et 43* pour les helminthes des oiseaux, 39® et 40® pour les helminthes des mammifères.
Quoi qu'il en soit, nous aurons Foccasion de revenir sur ces faits intéressants, quand nous parlerons de Faction de la chaleur sur les animaux. Il suffit de montrer que les animaux à sang froid peuvent vivre pendant longtemps à 40° et être par conséquent, si Ton prenait Texpression au pied de la lettre, des animaux à sang chaud.
J'arrive maintenant aux méthodes de mensuration.
Tous les observateurs s'en sont vivement préoccupés, car il est impossible de se servir toujours du thermomètre, par suite des faibles dimensions de beaucoup d'animaux inférieurs ; on a pu toutefois construire de tout petits thermomètres, assez petit pour mesurer la température des insectes. Le thermomètre sera toujours le meilleur des appareils; et ce n'est que faute de mieux, quand son application est impossible, qu'il faudra recourir à d'autres moyens de mesure.
Nobili et Melloni, Dutrochet, Newport, M. Girard, se sont servis de la pile thermo-électrique. C'est un appareil très sensible et qui donne de très bons résultats ; mais son maniement est difficile, «t les causes d'erreurs sont multiples : par exemple» s'il s'agit d'un insecte, il faut le mutiler pour prendre la mesure de sa température interne. Sait-on si cette mutilation sera sans influence? Il faut éviter l'évaporation, placer l'animal dans un milieu à température constante, et cela même pendant au moins une heure avant l'expérience.
Aussi les expériences de Newport et de Dutfochet n'ont-elles pas paru très concluantes à M. Girard, qui les a reprises en se servant d'un thermomètre différentiel, gradué en quarantièmes de degré. Cet appareil consiste essentiellement en une boule de verre dans laquelle on place un insecte. Cette boule est concentrique à la boule d'un thermomètre différentiel de Leslie, et entre les deux il y a un petit espace libre rempli d'air : c'est la dilatation ou la condensation de cet air qui déterminera dans tel ou tel sens les mouvements de la colonne liquide interposée entre les deux boules du thermomètre de Leslie.
A vrai dire, tous ces appareils, si ingénieux qu'ils soient, ne sont pas parfaits, et ils ne donnent que des indications relativement exactes. En outre il faut un long usage pour les manier habilement et avec sûreté.
Mais je n'insisterai pas sur la discussion des méthodes. La technique, si importante qu'elle soit en physiologie, est toujours
très aride, et j'aime mieux donner Teiposé dés résultats obtenus.
Nous ayons yu que, pour un mammifère et un oiseau, là connaissance de la température extérieure est à peu près indifférente. Que la mesure soit faite en été ou en hiver, au pôle ou à l'éguateur, la température d'un chien, d*un lapin, d'une poule, d'un homme est à peu près la même. Au contraire, les serpents, les poissons, les mollusques, les insectes ont la même température, ou à peu près, que le milieu ambiant.
Mais dans quelle limite et avec <}uelle rapidité prennent-ils la même température que le milieu ambiant ? Voilà ce qu'il s*agit d'abord d'étudier.
Par une température extérieure de 14*, la température d'une Xortue était précisément de 14^. A une heure nous la plaçâmes dans une chambre chaude à dS*" ; aussitôt la température propre de la tortue s'est élevée, et nous avons eu successivement :
A 1 heure 10 18%0
A 1 heure 40 24o,5
A 2 heures 45 30S5
Nous refîmes le lendemain la môme expérience aVec deux «autres tortues, et nous trouvâmes pour la première 2
A 1 heure 12<»,0
A 2 heures 5 20°,1
A 3 heures 25 27%5
pour la seconde :
A 1 heure 11S5
A 2 heures 6 22^,0
A 3 hetfrcs 25 27«,5
dans une troisième expérience, la température d'une tortue mise dans une étuve à 34* devint :
A 1 heure 13°,0
A 1 heure 15 16°,5
A 1 heure 35 21S5
A 2 heures 25^0
A 4 heures 15 32<»,5
La température d'une autre torlue, qui avait séjourné longtemps dans la même étuve, était de 33%5.
L'ascension n'est donc pas très rapide, puisqu'il faut bien plus
de deux heures et demie pour que la tortue prenne la température du milieu où elle se trouve.
Dans une autre expérience, la chambre chaude étant à 43^ une tortue y fut mise à une heure ; à trois heures et demie, sa température était de 37<>,5.
Nous avons fait aussi l'expérience inverse ; nous avons placé deux tortues dans Fétuve; et quand leur température, au bout d'un temps suffisant, a été celle de Fétuve, nous les avons remises au froid, pour observer la rapidité de leur refroidissement :