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CHAPITRE IX

Après avoir étudié la température normale, il faut voir comment elle est modifiée par les diverses substances toxiques.

Pour cela, je trouve tout à fait oiseux de passer en revue successivement les différents poisons, afin d'examiner ceux qui abaissent la température. Ce serait un travail stérile et fatigant.. Ne vaut-il pas mieux chercher dans cette action des poisons une sorte d'idée d'ensemble, synthétique, de manière à établir, si possible, quelques principes de toxicologie générale ? C'est cette ébauche que nous tenterons, et ainsi se pourront suivre avec plus de profit les conditions de l'élévation ou de l'abaissement thermiques.

En effet, quoique beaucoup de travaux — et des plus remarquables— aient été faits sur l'action des différents poisons, on n'a guère cherché jusqu'ici à les relier l'un à l'autre, par une chaîne en quelque sorte continue, de manière à donner une formule tant soit peu générale. Telle est la tâche difficile que nous allons entreprendre, au moins d'une manièie sommaire.

En matière de toxicologie, avant tout, il y a une expérience fondamentale. Elle est due à Claude Bernard, et, à mon sens,, c'est la plus belle de toutes celles que l'illustre physiologiste a instituées. Je veux parler de l'action de l'oxyde de carbone sur les globules du sang.

On sait en quoi consiste cet effet de l'oxyde de carbone. Lorsque ce gaz ])énètre dans le corps, il ne va ])as porter son action sur tous les tissus, mais seulement sur un certain tissu,, sur les globules rouges du sang. Et cela, par suite d'une sorte d'affinité élective, d'ordre chimif(uo. Cette aftiiiilé détermine la combinaison de l'oxyde de carbone avec l'Iiémoglobine, qui est la partie fondamentale du globule du sang.

Ainsi l'oxyde de carbone, ayant pénétré dans l'organisme, cir-

cule avec le sang ; mais, au lieu de se répandre indifféremment dans les cellules diverses, il va se fixer sur une seule espèce de cellule, celle pour laquelle il possède une affinité chimique spéciale.

Alors le tissu, combiné ainsi à la matière toxique, meurt ou est paralysé dans sa vie. Cependant les autres tissus sont indemnes, et ils poursuivent leur évolution, tant que l'ensemble de l'organisme vivant peut continuer à vivre privé de l'organe empoisonné.

Cette imbibition de certaines cellules spéciales par un poison qui a diffusé dans tout le corps est un phénomène aussi étrange qu'intéressant. Les choses se passent comme lorsqu'on trempe un écheveau de laine ou de soie dans un liquide coloré légèrement, par de la fuchsine, par exemple. La fuchsine se fixera sur la laine, qui apparaîtra bientôt beaucoup plus colorée que le liquide ambiant. Elle se sera comme imbibée des plus petites parcelles de substance qu'elle aura rencontrées. Elle les fixe en faisant choix, pour ainsi dire, de la matière colorante disséminée au milieu de la masse liquide. De même encore, si l'on met une cellule vivante en contact avec un réactif coloré, certaines parties de la cellule se coloreront à l'exclusion des autres, comme s'il y avait un choix effectué par la matière organique. Cette imbibition de la cellule, soit par une couleur, soit par un poison, est une sorte de teinture tout à fait analogue aux procédés de teinture qu'on emploie dans l'industrie.

Les poisons se comportent de la même manière ; ils baignent l'organisme et n'empoisonnent pas indifféremment tous les tissus. Loin de là : ils portent leur action toxique spécialement sur tel ou tel tissu, pour lequel ils ont comme une affinité spéciale.

Ainsi l'oxyde de carbone empoisonne spécialement les globules du sang, sans toucher aux cellules nerveuses ou musculaires. De même l'atropine, à dose très faible, n'empoisonne aucune cellule de l'organisme, au moins d'une manière apparente, alors qu'elle a déjà paralysé les extrémités terminales du nerf de la troisième paire. Une dose modérée de curare n'agira ni sur les troncs nerveux, ni sur les muscles, ni sur les cellules nerveuses, ni sur le cœur; mais elle suffit pour empoisonner et paralyser les extrémités terminales des nerfs dans les muscles. Une toute petite quantité de pilocarpine aura un effet immédiat sur les glandes salivaires, mais elle n'altérera en rien les autres fonctions physiologiques des tissus. Un milligramme de morphine va modifier les fonction intellectuelles, sans troubler le moins du monde les autres phénomènes de la vie.

Il y a donc, en quelque sorte, une action élective qui fait que

chaque poison a un lissu de prédilection, qu'il va porverlir alors qu'il respectera les autres. Et, dans ce cas, la quantité du poison détermine l'étendue de l'intoxication. Une trace d'oxyde de carbone va paralyser quelques globules rouges seulement : il laissera les autres cellules intactes.

La puissance du poison sera alors épuisée, tout comme, dans une combinaison chimique, si l'on met en présence un peu d'acide sulfurique avec beaucoup de polasse, il se forme un peu de sulfate de polasse. t^t l'action de lacide sulfurique est alors épuisée.

Ainsi, avec une dose forte d'oxyde de carbone, tous les glol)ules rouges sont lésés. Avec une dose forte de curare, tous les muscles volontaires, quels ([u'ils soient, sont paralysés. Une dose forte d'atropine détruit toute l'innervation des muscles de la vie organique ; une dose forte de morphine paralyse toute fonclion intellectuelle.

Que la dose soit plus forte encore, et le poison qui a ditfusé dans tout l'organisme, va se trouver en assez grande quantité ])Our se combiner d'une manière toxique avec d'autres éléments que ces éléments de pi'édilection. Le curare à forte dose agit sur la fibre musculaire elle-même, sur le cœur et sur le système nerveux central. La strychnine, à dose très forte, peut paralyser les oxtréjnités terminales des nerfs moteurs ; et l'atropine se comporte de même.

Il est clair que, dans ce cas, après que le lissu d»' prédiiccliou a été empoisonné, au fur et à mesure que les doses siiront |)lus fortes, on verra les aulres tissus envahis successivement, selon qu'ils auront plus ou moins d'afliuité chimique pour le susdit poison, on, ci* qui revient à peu près au même, selon que la dose nécessaire pour les tU'M' sera plus ou moins forte.

Voici où nous voulons en venir : c'est qu'il y a entre les tissus une sorti; de liiérarcliie physiologique, d'après laquelle certains tissus sont sensibles à lactiou de tel ou tel poison à dosi; plus ou moins forte. C'est cette hiérarchie physiologique qui varie avec chaque poison et qui détermine le degré de toxicité de telhï ou telb,' substance.

En effet, il ne s'agit pas de dire (|ue te'lleou telle dose di; |)oison est ou n'est pas mortelle |)our l'individu (1j. Dans l'espèce cela

(1) J'.ii cf!jii;iirl;iiit «li'i, (l.iiis iiii ras si)<';(-ial, ••tiidior d'mn! Mianirrc a|)i)iofi)iiili{î le» limite» (1<; la dose toxiijui- ; mais il s'af^issait d»; poisons i|iii cmiioisoniioiil Uménif •';lérn<iit anatoniiqui;, les ddorun-s di; litliiiiin, do lubidiiiiii et du i)otassiuiii <;tant les uns et les autres, poisons du système nerveux cenlral. (Arch. de p/n/siolijfiif, \mi, |). m\ et 407.)

importe peu, car il y a telle fonction indispensable à la vie,, comme la respiration, par exemple, ou le mouvement du cœur, qui peut être paralysée, et alors entraîner la mort de l'individu, sans que cependant les autres tissus soient empoisonnés.

Pour prendre un exemple, est-il possible de comparer l'oxyde de carbone qui tue en paralysant Ihémoglobine; le curare qui tue en paralysant les extrémités motrices des nerfs et en suspendant la respiration ; la strychnine qui tue en stimulant les cellules du bulbe et en amenant l'asphyxie par contracture des muscles respiratoires. Quel rapport établir entre ces trois substances, qui n'ont agi que sur un élément anatomique spécial, différent dans les trois cas !

Pour bien faire, il faudrait prendre un seul et même tissu et voir quel est, pour ce même élément anatomique, la dose toxique nécessaire des différents poisons. Cette comparaison seule serait fructueuse, car, autrement, on fait des rapprochements qui n'ont pas d'analogie.

Malheureusement cette étude n'est pas entreprise encore : elle ne serait pas difficile, mais exigerait une longue patience. Il faudrait, par exemple, prendre comme type le curare, je suppose, et voir à quelle dose les différents poisons agissent, à la manière du curare, sur les extrémités motrices terminales des nerfs, et cela, sans tenir compte des autres effets du poison , quels qulls soient.

Mais, tout d'abord, il faut dresser une sorte de liste des tissus anatomiques susceptibles d'être empoisonnés. Nous pourrons comparer aussi leur sensibilité à l'action de tel ou tel poison spécial.

Voici quels sont les principaux tissus des animaux supérieurs ;

10 Système nerveux central (cellules ( ^.^^^^^^^^ ^^^^11^ ^-^^.^ l^^l^,^

de la substance grise) (

2° Nerfs périphériques (cylindre axe et myéline).

30 Cellules nerveuses de la périphérie ( « ^^^^^ ^^ }^ ^^^ organique.

et terminaisons nerveuses dans ^ ^}''f' ^^ ^^ ^\^ f 'f"

( Y Glandes. Cœur. Intestms.

40 Fibres musculaires.

30 Cellules glandulaires.

60 Globules rouges du sang.

Suivant qu'un poison atteint tel ou tel de ces éléments, il est plus ou moins dangereux pour la vie de l'individu. Ce n'est pas sa toxicité vraie qui est en jeu, c'est la dose mortelle, dose qui

•est très variable (dose mortelle minima) et qui a de l'intérêt seulement pour le médecin, non pour le physiologiste.

Dès un premier examen, on peut s'assurer que, de tous les tissus, c'est la cellule nerveuse qui a l'existence la plus fragile, et qu'il est le plus facile de pervertir. On peut donc dire, et nous en donnerons tout à Iheure avec détail la démonstration rigoureuse : la cellule nerveuse est l'organe de prédilection des poisons.

Avant d'entrer plus loin dans cette étude, il me paraît nécessaire de faire connaître quelques expériences que j'ai faites comparativement sur des poisons et sur des cellules végétales.

De ces expériences, un fait s'est dégagé d'une manière formelle, c'est que le potassium et l'ammoniaque, qui sont pour les animaux des poisons dangereux, sont à peu près inofTensifs pour les végétaux ; et il me paraît que cette différence tient à l'absence de système nerveux chez les végétaux.

L'ammoniaque tue en empoisonnant les cellules nerveuses ; les sels d'ammoniaque sont, sur les végétaux, sans action toxique, au moins à des doses moyennes.

11 est d'autant plus intéressant de constater cette action de lammoniaque, que les innombrables alcaloïdes qu'on connaît aujourd'hui sont tous des dérivés de l'ammoniaque et peuvent être regardés comme des ammoniaques composées. Par conséquent, tous les alcaloïdes, vraisemblablement, agissent comme l'ammoniaque, c'est-à-dire em|)oisonnent la cellule nerveuse de préférence aux autres éléments.

Rien n'est plus net que cette différence des animaux et des végétaux à l'égard du potassium et de l'ammoniaque. Si l'on place un poisson dans une solution contenant seulement 0^,2 d'ammoniaque par litre (à l'état de sel ammoniacal), on voit, au l)out de (pielques minutes, survenir de violentes convulsions de Jaiiimal, qui meuil pres([ue aussitôt. Pour le |)otassium, à la dose de 0=',o par litre, la mort survient en quelques heures, et cependant les poissons peuvent vivre indéfiniment dans un Ijffiiide qui contient jus(|u'à 20 grammes de sodium à l'état de 4hlorure.

Au contraire, les fermentations, (fui sont des phénomènes dus à des organismes végélauv, ne sonten rien enti'avées |)ar les sels d'ammonium ou de potassium.

Ainsi, en faisant fermenter du lait avec de grandes quantités de chloruie de potassium, j'ai vu que la feimentalion lactique Ji'esl entiavée que s'il y a au moins 2o granunes de potassium,

à l'état de chlorure, par litre de lait. A des doses de 40à30graii> mes de potassium par litre, c'est-à-dire à des doses vraiment colossales, la fermentation est ralentie de moitié seulement.

De là une caractéristique qui semble être générale, puisqu'aussi bien nous ne connaissons pas de plantes pour qui les sels ammoniacaux soient toxiques, et que nous ne connaissons pas d'animaux pour qui les sels ammoniacaux ne le soient pas. Tous les êtres pourvus de système nerveux, c'est-à-dire les animaux, sont empoisonnés par l'ammoniaque, tandis que tous les êtres dépourvus de système nerveux, c'est-à-dire les végétaux, ne sont pas empoisonnés par l'ammoniaque.

Nous pouvons donc établir parmi lés substances toxiques une première classification. Il y a celles qui empoisonnent les animaux et les végétaux. Ce sont les substances toxiques universelles, comme le mercure, le zinc, le chloroforme, l'alcool. Il y a, en second lieu, celles qui n'empoisonnent que les animaux ; ce sont les sels de potassium et d'ammoniaque, et les innombrables dérivés de l'ammoniaque, c'est-à-dire les alcaloïdes.

Il s'agit maintenant de voir comment agissent ces différentes substances ; d'une part, les substances minérales et les alcools ; d'autre part, l'ammoniaque et les alcaloïdes.

En général, la plupart des physiologistes cherchent surtout à voir les différences d'action des poisons. C'est là le point essentiel de leur étude, et ils s'estiment satisfaits s'ils ont prouvé que l'hyoscyamine n'agit pas tout à fait comme la daturine, que la vératrine et la colchicine ne se ressemblent pas. Certes, c'est là une œuvre des plus intéressantes. Mais, pour nous, le but est tout autre, et nous chercherons à voir les analogies bien plus que les différences d'action. En un mot, nous étudierons quelques types dà poisons et nous tâcherons de ramener à ces quelques types les divers modes d'empoisonnement.

La plupart des poisons, sinon tous, ont une sorte d'affinité élective pour le système nerveux. Autrement dit, lorsqu'un poison a passé dans le sang, lorsqu'il est en contact avec les divers tissus, c'est sur le tissu nerveux qu'il porte de préférence son action. Il respecte les autres éléments, ou, du moins, lorsqu'il agit sur eux, la dose en est assez forte pour que le système nerveux soit complètement paralysé.

En somme, l'étude des intoxications porte presque exclusivement sur les intoxications du système nerveux. Les éléments osseux, cartilagineux, cellulaires, fibreux, élastiques, les globules rouges du sang, ne sont pas détruits ; ils sont respectés par le

poison qui ne les a pas atteints, alors que déjà, à cette même dose, le système nerveux, intoxiqué profondément, ne fonctionne plus.

Dans la hiérarchie des tissus, le système nerveux occupe donc la première place, puisque c'est lui qui périt le premier.

Mais, dans ce système nerveux même, il faut établir des différences. Ainsi la cellule nerveuse de la substance grise est bien plus délicate que la fibre nerveuse conductrice. Presque jamais, dans une intoxication, le tronc nerveux n'est altéré, alors que déjà le cerveau avec la moelle, d'une part, et les terminaisons nerveuses, d'autre part, ont cessé de vivre.

C'est donc des intoxications de la cellule nerveuse que nous allons traiter.

Mais auparavant il faut éliminer les poisons qui agissent primitivement sur d'autres éléments que la cellule nerveuse.

Et, tout d'abord, c'est l'oxyde de carbone. Quelle que soit la dose de ce poison, tant qu'il y aune circulation, le cœur, le bulbe, les muscles, les nerfs moteurs continuent à vivre ; le sang seul est empoisonné, et, dans le sang, les globules du sang seuls. De sorte que la substance qui nous a servi de type, pour indiquer le mode d'action des poisons en générai, estprécisément une exception, puisqu'elle n'agit pas sur le système nerveux.

Restent les sels du mercure et des métaux lourds (or, plomb, platine, zinc, cuivre, etc.). Or ces substances, encore qu'elles détruisent toutes les cellules vivantes, agissent avant tout sur l'encéphale, et les cellules de l'encéphale. Dans l'intoxication /nercui-if'llechroui(|iu', le principal syuqîtômc, sinon le seiil, c'est \f tremblement gé'iK'-ral qui accompagne la salivation. Dansl'em- |)oisonnement chronique par l'argent, c'est le système nerveux qui est siu'toiit lésé. De mêuied'iuuombrables observations médicales établissentquerintoxicatiou satinniiieest siii'toiitcaiactériséepar des phénomènes convulsifs et des troubles nerveux. Les sels de platine, à l'état de combinaison organo-métallique, sont, d'après les auteurs récents, analogues, daus leur aciion, au curare, c'esta-flire qu'ils paralysent les cellules nerveuses placées à l'cxtrémilé terminale des nei-fs moteurs. Le manganèse, ainsi que je lai constaté dans des expériences encon; inédites, semble agir à f)eii près comme le curare, sur les extréniilé's terminab's des rn'rfs moteurs. L'arsenic, le phosphore, l'antimoine, qiujiqu'ils détruisent rapidement les organes glandulainîs, sont aussi des [)oisoi)sdu système nerveux.

En déiiniti\e, il n'y a probablement pas de poison de la flbie

musculaire proprement dite, ou plutôt tous les poisons qui détruisent la fibre musculaire ont déjà, à cette dose, détruit les éléments nerveux. La vératrine, qu'on a souvent citée comme un type de poison musculaire, ne fait pas exception à cette règle, ainsi que j'aurai occasion de le montrer.

Quant aux poisons du sang, on ne peut guère citer que l'oxyde de carbone et quelques gaz, comme l'iiydrogène sulfuré, le bioxyde d'azote, l'eau oxygénée, l'ozone. A part ces corps, qui se •combinent avec l'hémoglobine, le sang n'est empoisonné par aucune autre substance.

Enfin il n'y a pas de poison des troncs nerveux périphériques. Toutes les fois qu'avec une substance on répète l'expérience classique de Claude Bernard sur le curare, qui consiste à empê- ■cher, par la ligature d'une artère, le poison d'arriver aux cellules nerveuses, soit terminales, soit centrales, on constate que le tronc nerveux est intact, et qu'il conduit les excitations motrices ou sensitives aussi bien que précédemment.

Pour conclure, dans la presque totalité des cas, c'est la cellule nerveuse qui est atteinte la première ; c'est le système nerveux qui meurt avant que les autres tissus soient seulement effleurés par le poison, soit que la dose nécessaire pour le tuer soit plus faible, soit que, par une sorte d'affinité élective, il fixe de plus grandes quantités de poison que ne peuvent le faire les autres éléments anatomiques.

Mais les réactions du système nerveux sont si complexes, les •degrés de chaque intoxication sont si variables, il y a tant et de si différentes cellules nerveuses, que, sous cette apparente uniformité, est une diversité pour ainsi dire infinie. Le mode général d'action est le même au fond, mais les effets sont étonnamment diversifiés. Aussi rien ne paraît-il au premier abord plus paradoxal que de comparer et d'identifier l'action toxique du chloroforme là celle du curare, de la strychnine et de la digitaline.

C'est cependant ce que nous allons essayer de faire, en montrant que les phases de l'empoisonnement par ces diverses substances sont à peu près les mômes, et qu'un môme genre d'action gouverne ces effets variables.

Voyons d'abord quelles sont les différentes cellules nerveuses. Si l'anatomiste ne les distingue pas très bien les unes des autres, le physiologiste peut, par l'étude attentive des effets toxiques qui portent sur elles, les grouper en classes bien distinctes et en ^aire des catégories dont l'existence est indiscutable.

Nous avons d'abord les cellules nerveuses des centres, c'est-àdire celles de l'axe gris encéphalo-médulaire ; et, dans ces centres, trois ordres de cellules : 1° celles de la couche corticale du cerveau, qui semblent spécialement dévolues à la fonction intellectuelle ; 2° celles du bulbe, qui régissent les actions de la vie organique, à savoir : les centres de la respiration, les centres de l'innervation cardiaque, les centres de l'innervation vasomotrice, les centres de la nutrition des tissus. — Il va sans dire que je ne préjuge pas la question de savoir si ces centres existent réellement à l'état de groupements cellulaires distincts ; il me suffit, au point de vue physiologique, que tout se passe comme s'ils existaient réellement. — 3° Enfin les cellules de la moelle épiniére, qui président aux actions réflexes.

Quant aux cellules nerveuses terminales, nous avons deux groupes : ce sont les cellules dépendant des muscles de la vie de relation, et ensuite, celles qui dépendent des muscles de la vie organique : ganglions cardiaques, ganglions intestinaux, ganglions vaso-moteurs, ganglions glandulaires.

Voilà donc bien des variétés de cellules nerveuses, qui peuvent être, soit les unes après les autres, soit toutes simultanément, atteintes parle poison. Or il se trouve que les substances toxiques diverses n'ont pas la môme affinité pour ces diverses variétés de cellules. Les unes sont respectées, alors que les autres sont déjà mortes. Il y a un choix qui est fait par la substance toxique, tout comme, dans les préparations histologiques, on voit en une même cellule le noyau fixant telle couleur, le nucléole en fixant une autre, et le protoplasma se combinant avec une troisième, alors que la membrane cellulaire fixe encore une quatrième cculeur. Probablement, dans la nature chimique des difierentes cellules, comme dans les difierents éléments d'une même cellule, il existe des difl"érenciations chimiques considérables que nous ne soupçonnons même pas, et qui expliquent cette affinité spéciale de telle ou telle cellule pour tel ou tel poison.

Prenons deux ou trois exemples très nets qui vont nous servir de types, et on comprendra bien ce que j'appelle affinité élective et hiérarchie des tissus.

Nous choisirons, comme types, le chloroforme, la strychnine, le curare et la morphine.

Le chloroforme, dont les physiologistes et les médecins ont si bien étudié la fonction, a pour premier effet de provoquer l'ivresse, alors que toutes les autres fonctions organiques sont

encore respectées. Vertige, hallucinations, délire, amnésie, tels sont les effets premiers du chloroforme. Cela démontre que le poison a d'abord agi sur les cellules nerveuses de la couche corticale encéphalique. Cependant à ce moment les autres fonctions organiques sont inaltérées, le pouvoir réflexe est intact, l'innervation du cœur et celle de la respiration ne sont pas modifiées, les nerfs agissent très bien sur les muscles. Donc Fivresse cliloroformique, qui est le premier symptôme de l'action du chloroforme, indique que l'aftinité élective du chloroforme porte surtout sur les couches corticales du cerveau.

Ainsi, dans la hiérarchie des tissus, nous devons considérer la substance grise intellectuelle comme étant la plus sensible ou plutôt la première sensible à l'action du chloroforme.

Mais il y a en toxicologie une règle absolue qu'on oublie trop souvent, c'est que toute action toxique destructive est précédée d'une action toxique excitatrice, plus ou moins longue, plus ou moins stable. Une cellule qui meurt par un poison, est, avant de mourir, stimulée dans son action. Le chloroforme, qui abolit la fonction intellectuelle, commence par la stimuler. De sorte qu'il y a deux périodes dans l'intoxication chloroformique : d'abord une période d'excitation et de délire, et plus tard une période d'abrutissement et de stupeur.

Après la période d'excitation cérébrale survient la période de stupeur. Mais alors, il y a déjà d'autres cellules nerveuses qui sont empoisonnées : ce sont celles de la moelle épinière, et quand la partie intellectuelle est tout à fait détruite par le poison, les éléments de la moelle qui président aux actions réflexes sont déjà notablement paralysés.

En même temps les fonctions de nutrition sont atteintes, c'està-dire que ceux des éléments de la moelle qui stimulent les actions chimiques des tissus n'envoient plus leur stimulation. Alors toutes les actions chimiques des tissus sont ralenties; alors la température baisse, la consommation d'oxygène diminue, la production d'acide carbonique est presque nulle.

A cette dose, les muscles sont intacts; l'innervation cardiaque est inaltérée, l'innervation respiratoire persiste, et le bulbe continue à ordonner les mouvements rythmiques de l'inspiration. Mais c'est avec plus de lenteur, et déjà on peut prévoir qu'avec une dose plus forte, ces divers éléments nerveux vont, à leur tour, subir l'action du poison.

En efi'et, dans une troisième période, la respiration s'arrête par suite de la suppression de l'influx bulbaire ; et, si l'on conti-

nue à faire la respiration artificielle en introduisant encore dans l'organisme de nouvelles quantités de chloroforme, on voit la mort du cœur survenir. Il s'arrête en diastole, et ce sont les ganglions cardiaques qui ont perdu leur activité. Cependant, même à forte dose, quoi qu'on en ait dit, les terminaisons du pneumogastrique dans le cœur sont encore excitables; et j'ai pu, sur des chiens profondément chloroformés, i-alenlir et aiTéter le cœur par l'excitation du pneumogastrique.

Les terminaisons des nerfs dans les muscles ne sont pas tout à fait détruites ; mais elles sont atteintes. En administrant des doses notables de chloroforme à des écrevisses, j'ai nettement constaté des modifications de la courbe myographique, et la secousse musculaire était devenue celle d'un muscle curarisé.

A dose plus forte encore, le chloroforme agit sur la fibre musculaire elle-même, coagule la myosineetproduit la rigidité cadavérique.

Pour résumer, le chloroforme agit :

Dahord sur les cellules nerveuses corticales de l'encéphale; Puis sur les cellules nerveuses de la moelle qui président aux réflexes et aux actions chimiques ; Puis sur les cellules nerveuses respiratoires du bulbe ; Puis sur les cellules nerveuses terminales du cœur ; Puis sur les cellules nerveuses terminales des muscles striés; Enfin sur les muscles.

Si j'ai insisté avec quelques détails sur ces périodes de l'intoxication chloroformique, c'est que le chloroforme est un véritable type autoui' du([U('l viennent se ranger d'autres agents toxiques. Les alcools, les élhers, les essences, et, en général, toutes les substances volatiles insolubles dans l'eau se comportent comme le chloroforme.

Ce sont à la fois des poisons /).s7/r///(/?<^.9, c'est-à-dire agissant primitivement sur la fonction intellectuelle : etdcs ancslhf'siques, c'est-à-dire paralysant la fonction des centres nerveux sans tuer le cœur et sans tuer If biilhc r('S|)iratoire.

L'ivresse produit*' parl'alcool, parl'essence d'al)sinth(% parl'essence de harhicli, pjir létlicr, est le phénomène qni précède tous les autres symptômes de rempoisotiueuieiit. Alois que le délire esleomplel, les actionsréflexes sont intactes, lesnmscles sont irritables, le rythme respiratoire est conservé, les ganglions du co'ur agissent. Le seul élément empoisonné, c'est l'élément

nerveux qui préside à l'intelligence. C'est là un exemple typique de ces affinités électives, grâce auxquelles un élément anatomique est, au milieu de tout l'organisme resté intact, spécialement et uniquement atteint par le poison.

Dans tous ces cas, il y a toujours deux périodes : une période d'excitation et une période de stupear, aussi bien pour le cerveau que pour la moelle, le bulbe elles extrémitésterminales des nerfs. Pour le cerveau, la période d'excitation est caractérisée parle délire ; pour la moelle, cette période est caractérisée par une phase convulsive, qui précède la phase de résolution.

Eh bien ! il se trouve qu'avec ces anesthésiques il y a souvent, en môme temps qu'une phase de délire pour le cerveau, une phase de convulsion pour la moelle. Avec le chloroforme et l'alcool cette phase convulsive passe à peu près inaperçue -, mais certaines substances voisines nous montrent cet effet convulsif d"une manière tout à fait saisissante. Je citerai, en particulier, le chlorure de méthylène, qui, grâce aux belles recherches, si précises, de MM. Regnauld et Villejean, est démontré être un véritable anesthésique convulsivant. Cependant la formule du chlorure de méthylène (CH^ Cl"") se rapproche autant que possible de celle du chloroforme (CH CF), et leurs propriétés physiques sont très semblables. La différence est qu'avec le chloroforme les effets convulsivants sont si faibles qu'ils n'apparaissent pour ainsi dire pas, tandis qu'ils sont très nettement marqués avec le chlorure de méthylène.

Quant à l'essence d'absinthe et à l'essence de hachich, elles provoquent des convulsions violentes, des actions réflexes exagérées; ce sont à la fois des substances psi/chiques, convulsivantes et anesthésiques] trois modes d'actions qui répondent à des phases diverses de l'empoisonnement et à des doses graduellement croissantes de poison.

On doit remarquer que les substances anesthésiques peuvent être convulsivantes. Quelque paradoxale que paraisse l'association de l'anesthésie et de la convulsion, au fond il n'y a pas de contradiction entre ces deux états. Nous verrons tout à l'heure que la morphine, le narcotique le plus puissant, est en même temps un poison qui exagère l'activité de la moelle et provoque de vraies convulsions. L'essence de hachich est, à cet égard, très remarquable ; sa première phase est une phase de violente excitation et de délire quelquefois furieux, avec des mouvements réflexes exagérés ; de sorte que l'excitabilité du cerveau et l'excitabilité de la moelle marchent parallèlement. Mais que la dose

soit plus forte, et ce môme hachich sera un narcotique. Bientôt, avec la même dose que tout à Iheure, une heure ou une demihem-e après la période d'agitation, un sommeil invincible succédera au délire, aussi profond que le sommeil de l'ivrogne; mais, comme le sommeil de l'ivrogne, ce sera un somme il agité, fréquemment interrompu et traversé par des rêves et des cauchemars. Chez les animaux, dont les réactions psychiques sont bien moins marquées que chez l'homme, il n'y a, dans l'empoisonnement par le hachich, presque pas de période de délire; on n'observe guère qu'une période d'excitabilité réflexe exagérée et de contractui'e, à laquelle succède un sommeil comateux plus ou moins long.

Ainsi le délire, l'excitabilité réflexe, la convulsion, puis le sommeil, l'épuisement, l'anesthésie : telles sontles deux périodes de l'empoisonnement par les alcools, les éthers et les essences.

La période d'excitation existe aussi pour les phénomènes chimiques de nutrition. Ainsi, à très faible dose, l'alcool est un stimulant qui accroît l'activité des échanges interstitiels; mais, à dose plus forte, il paralyse les éléments nerveux médullaires qui président à la nutrition des tissus, et alors la température, qui s'était un peu élevée au début, tend à redescendre.

Il est vraisemblable que les éléments du système nerveux qui président à la nutrition sont plus sensibles aux poisons que les autres éléments, ceux qui président aux mouvements réflexes el aux convulsions ; il suffit d'une faible quantité de quinine, par exemple, pour diminuer la température du corps, tandis qu'il faut une dose extrêmement forte pour amener des convulsions générales : la dose hypothermisante est, pour la plupart des poisons, plus faible que la dose convulsivante. Tout se passe comme si, dans le système nerveux médullaire, il y avait un système pour la nutrition, facile à empoisonner, et un système pour la contraction des muscles, bien plus résistant à l'action des poisons.

Si donc nous avions à décrire les variations de la courbe thermique dans les empoisonnements, nous aurions schématiquement les phases suivantes :

D'abord, légère élévation qui coïncide avec la stimulation médullaire.

En second lieu, abaissement qui correspond à la diminution d'activité de la moelle.

Troisièmement, forte élévation due aux phénomènes convulsifs.

Quatrièmement enfin, descente progressive, due à la paralysie

182 LA CUALEUR ANIMALE

complète de tous les éléments médullaires, ceux qui président à la nutrition des tissus et à la contraction des muscles.

Certes, ces données sont schématiques, et ces quatre périodes ne s'observent que Lien rarement dans leur intégrité ; car tous les poisons ne donnentpas la même intensité des quatre périodes. On observe les nuances les plus diverses par suite de l'exagération de telle période, de l'afTaiblissement de telle autre. En un mot, elles sont virtuelles plutôt que réelles ; mais il n'en est pas moins intéressant de les établir : c'est, en quelque sorte, mi fil conducteur, une idée générale, qui guide dans le dédale des faits particuliers.

On pourrait représenter ces diverses phases par un schéma qui aurait évidemment l'avantage de préciser les idées.

Supposons qu'il s'agisse d'un chien, dont la température normale est de 39° : une petite dose d'alcool, de digitaline, ou de quinine, ou d'ammoniaque, etc., excitera les fonctions bulbaires et augmentera très légèrement la température générale qui montera à 39°, 2; mais, si une dose plus forte est donnée, ces mêmes fonctions, au lieu d'être stimulées, sont ralenties. Le bulbe est paralysé, et alors c'est une hypothermie notable qui se produit; elle est beaucoup plus facile à observer que la très faible hyperthermie du début. En effet, la première phase est souvent nulle, à peine appréciable; tandis que, dans la seconde, la température descend à 38° (1).

La troisième phase est bien régulière avec la plupart des alcaloïdes, pourvu qu'on pratique la respiration artificielle ; des convulsions violentes vont s'établir, qui porteront la température à 41°. Quant à la quatrième phase, qui survient presque d'emblée dans l'empoisonnement par le curare, elle existe pour toutes les substances toxiques, qui n'agissent ni sur le cœur ni sur le sang, avec cette réserve qu'il faut pratiquer rigoureusement la respiration artificielle. Alors on verra la température descendre graduellement à 33°.

Revenons maintenant aux anesthésiques : d'une manière générale, il y a identité d'action entre l'acool, le chloroforme, les éthers et les essences. Comme première caractéristique, ils sont des poisons du système nerveux ; comme seconde caractéristique, ils sont poisons du système nerveux cérébral psychique ; de sorte que les premières réactions qu'on observe sont des réactions intellectuelles, caractérisées par de l'excitation, puis par du délire,

(1) Il n'y a guère que la cocaïae qui la donne tVune manière complète.

LES POISONS ET LA TEMPÉRATURE t83

puis par la perte de conscience. A un degré plus avancé surviennent Tanesthésie et le sommeil. Alors, l'intelligence est complètement anéantie : le poison a accompli toute son évolution sur les cellules nerveuses qui président à Tidéation.

A cette même dose il y a encore action réflexe, soit que Tanéantissement du pouvoir de la moelle ait passé par une période d'excitation ou de semi-convulsion, soit qu'il ait commencé d'emblée.

Plus tard, le bulbe, qui avait jusque-là conservé son intégrité, est atteint à son tour, et, lui aussi, cesse d'agir. La respiration s'arrête, et, si l'on ne pratique pas la respiration artificielle, la mort survient par asphyxie.

Il faut des doses l)eaucoup plus fortes pour paralyser les extrémités terminales du pneumo-gastrique dans le cœur ou les extrémités terminales des nerfs périphériques.

Il y a donc une première période, cérébrale; une seconde période, int'dullfiu'e ; une troisième période, bulbaire; et une quatrième période, que j'appellerai, sans pouvoir trouver de dénomination plus précise, universelle.

Tel est le tableau général de l'empoisonnement par des substances toxiques anesthésiques.Mais que de différences dans leur action !

Pour le délire, d'abord, et pour la forme de délire, l'ivresse du vin ne ressemble ni à celle de l'éther, ni à celle du chloroforme, ni à celle de l'absinthe, ni à celle du hachich. Même l'ivresse des divers vins n'est pas tout à fait la même. Il y a des diversités insaisissables dans le détail de ces ivresses diflerentes, des modalités qui tiennent à l'étonnante complexité des centres nerveux de l'intelligence; à la dilution plus ou moins grande du poison, à ral)sori)tion plus ou moins rapide, à l'élimination plus ou moins facile. Mais, malgré ces variations, au fond, toutes les substances anesthésiantes et enivrantes ont les mêmes effets psychiques. Elles exaltent l'intelligence, puis la font dévier en l'exaltant outre mesure, puis l'anéantissent en abolissant la mémoire et la conscience.

De même pour la moelle ; il y a quelquefois une excitation passagère, qui est presque inaj)erçue; quelquefois l'excitation est très forte, comme avec le bichlorure de méthylène et les essences. Puis, enfin, le pouvoir réflexe est aboli, et la dernière des actions nei'veuses centrales est toujours l'innervation respiratoire, comme si les cellules bulbaires avaient un pouvoir de résistance supérieur à celui des autres cellules de la moelle.

Cette double phase d'excitation et de paralysie se retrouve aussi dans l'influence thermique des centres nerveux sur les tissus. Il y a d'abord, à faible dose, hyperthermie, puis, à forte dose, dépression considérable et hypothermie. . L'expérience suivante présente bien cette oscillation : si l'on mesure la quantité de chaleur produite par un lapin normal, et qu'ensuite on pique son nerf sciatique en faisant dans le nerf une injection d'un demi-centimètre cube de chloroforme, ce n'est pas une diminution de chaleur qu'on observe, mais une augmentation notable. Une petite quantité de chloroforme agit pour stimuler, et non pour paralyser ; une dose plus forte, au contraire, soit deux ou trois centimètres cubes, diminue de plus de moitié la combustion chimique des tissus et la production calorifique de l'organisme.

L'essence d'absinthe, qui, à dose moyenne^ abaisse beaucoup la température, la relève légèrement lorsqu'elle est à dose très faible, et, dès qu'il y a des convulsions, c'est-à-dire à très forte dose, la température générale monte de plus de deux degrés audessus de la normale. A dose plus forte encore, lorsque tous les mouvements réflexes sont anéantis et que la vie ne peut être maintenue qu'avec l'aide de la respiration artificielle, la température s'abaisse énormément.

On peut donc résumer ainsi cette longue discussion :

1° Les alcools, les éthers, les essences et leurs dérivés agissent de préférence sur le système nerveux central ;

2° Ils exaltent les fonctions psychiques, puis les paralysent ;

3° Agissant sur la moelle, qui préside à la nutrition des tissus, ils l'excitent d'abord, puis la paralysent, et ainsi d'abord provoquent de l'hyperthermie (nulle ou très faible), puis de l'hypothermie ;

4° Ils agissent ensuite sur la moelle qui préside aux mouvements musculaires ; ils l'excitent d'abord, puis la paralysent et ainsi produisent des convulsions d'abord, qui sont quelquefois nulles ou très faibles, et, plus tard, une résolution complète ;

5° Ils agissent enfin sur le bulbe, et alors la mort ne peut être empêchée que par la respiration artificielle.

Il nous faut maintenant aborder un groupe considérable de substances, à savoir: les ammoniaques composées et les alcaloïdes. La diversité de ces poisons est extrême : d'innombrables travaux, dont la bibliographie seule ferait un gros volume, ont été faits sur l'action physiologique des alcaloïdes. C'est en quelque sorte la tête de Turc des physiologistes. Les expérimenta-

LES POISONS ET LA TEMPÉRATURE 18o

teurs simaginent que rien n'est plus facile que d'étudier les effets d^un nouvel alcaloïde végétal. De fait la difficulté n'est pas grande, si Ton se contente de données insignifiantes sommaires ; mais c'est toute autre chose, dés que l'on veut pénétrer profondément dans son mode d'action intime.

Avant d'aborder ce sujet, dont l'étendue est vraiment effrayante, quelques mots sont nécessaires pour indiquer ce que l'on doit entendre par le mot mort.

Il faut distinguer la mort de l'individu, et la mort du tissu. On pique le bulbe d'un lapin, et aussitôt la respiration s'arrôte. Tout mouvement spontané cesse ; il n'y a plus de systole cardiaque, il n'y a plus de réflexes. L'individu est mort; mais ses tissus, au moins pour la plupart, sont vivants ; nerfs, muscles, ganglions, glandes, tous les éléments anatomiques sont demeurés excitables, c'est-à-dire vivants.

Inversement on peut détruire tel ou tel tissu par une substance toxique. Si ce tissu n'est pas indispensable à la vie de l'individu, l'individu continue à vivre, avec un tissu complètement intoxiqué.

La mort de l'individu, voilà ce que nous comprenons lorsque nous disons : il est mort. Mais cela n'implique pas la mort des tissus qui le composent; le consensus qui unit les divers tissus de l'organisme est brisé; mais, séparément et isolément, ces tissus peuvent encore être vivants.

La mort peut surverJr accidentellement par suite de la suppression d'un organe essentiel; mais cela n'implique pas que la dose toxi([U", suffisante pour amener la mort de tel ou tel tissu, a été atteinte.

Pour prendre un exemple, voici un chien vigoureux à qui l'on injecte trois milligrammes de strychnine ; des convulsions surviennent qui l'asphyxient, et il meurt en moins d'un quart d'heure. A-t-on atteint la dose toxique? Assurément non. Car, si Ion fait la respiration artificielle, le cœur bat, les actions réflexes persistent, les nerfs moteurs sont excitables, les nerfs sensitifs sont excitaitles; donc la dose toxique pour le cœur, pour les actions réflexes, pour les muscles, n'a pas été atteinte, mais seulement la dose mortelle Le chien est mort d'asphyxie, c'està-dire par arcirlont.

[Je même encore avec le ruraie; un centigramme de curare fait mourir un chien vigoureux, si l'on neprati(jue pas la respiration ailificicllf. Mais qiu- l'on empi^che l'asphyxie de se produire, et l'on verra quelles doses énormes sont nécessaires pour

empêcher, soit l'activité du cœur, soitlacontractilité musculaire. La dose mortelle minima est faible ; la dose toxique est considérable.

La connaissance de la dose mortelle n'est utile que pour le médecin; elle n'intéresse guère le physiologiste. Dans ces cas, en effet, que je viens de citer, l'animal ne meurt que par accident. Physiologiquement, il n'est pas mort, ou, du moins, certains tissus sont encore vivants.

A vrai dire, le mot dose toxique n'a de sens que s'il s'applique à tel ou tel organe, à tel ou tel élément nerveux. La dose toxique de curare pour les extrémités nerveuses terminales motrices est très faible, tandis que la dose toxique de la strychnine, pour les mômes éléments, est très élevée. Une toute petite quantité d'atropine est une dose toxique pour les terminaisons du pneumogastrique dans le cœur. Il ne faut que des traces de pilocarpine pour troubler l'influence des nerfs sur les glandes. Les doses toxiques de ces substances sont très faibles, mais seulement quand il s'agit de tel ou tel élément spécial.

Nous essayerons de suivre la série des actions par lesquelles les principaux alcaloïdes réagissent sur l'organisme.

Nous choisirons quelques types qui vont nous servir pour les autres alcaloïdes moins bien déterminés. Les types seront la strychnine, le curare, la morphine, l'atropine et la vératrine.

Les effets de la strychnine sont tout à fait remarquables, tout le monde sait qu'ils consistent essentiellement en de violentes convulsions.

Si nous acceptons pour définir les poisons le mot qui indique la nature de leur action principale et de leur action initiale, nous sommes amenés à dire que la strychnine est un poison conviilsivant; car son premier effet est de provoquer des convulsions, et cela, avant d'agir sur un autre tissu, quel qu'il soit. De même nous avons dit que l'alcool est un poison intellectuel, parce que ses effets sur l'intelligence précèdent tous les autres.

Pour les divers alcaloïdes, nous sommes alors amenés à les classer d'après la manière dont ils actionnent les cellules nerveuses, puisque aussi bien tous les alcaloïdes sont poisons des cellules nerveuses.

Nous dirons donc qu'il y a deux ordres de poisons : ceux des cellules nerveuses centrales et ceux des cellules nerveuses périphériques.

Pour les cellules nerveuses centrales, il y a des poisons de la

vie animale, des poisons de la vie organique et des poisons de la vie psychique. De là, trois groupes bien distincts qui ont, pour ainsi dire, trois types :

La strychnine, poison de la vie animale ;

L'aconitine, poison de la vie organique ;

La morphine, poison de la vie psychique.

Tout se passe comme si les cellules qui, dans Taxe encéphalomédullaire, président à ces trois fonctions, avaient une constitution diflei'ente, etpouvaientôtre difTéremmentléséespar les divers toxiques.

Quant aux poisons des cellules nerveuses terminales, on peut en faire deux groupes :

Cellules nerveuses de la vie organique (muscles lisses, cœur, glandes) ;

Cellules nerveuses do la vie animale (muscles striés).

L'atropine et le curare sont les deux types de ces poisons.

Nous allons passer successivement en revue ces cinq types (lifTérents, en faisant remarquer qu'il ne s'agit là que d'une classiticalion artificielle, schématique, commode pour l'étude, et qu'en réalité la nature ne nous offre pas ces groupements caractéristiques qui permettent une division aussi tranchée.

1" Type slrycluùiie. Le principal effet de la strychnine est la convulsion. Qu'il y ait tremblements violents, convulsions cloniques ou toniques, spasmes ou partiels ou généraux, ou même simplement accroissement énorme de l'excitabilité réflexe, il s'agira là toujours d'un poison convulsivant, excitateur de la moelle, et lintoxication des éléments médullaires qui président à la vie animale sera le premier phénomène observable.

A une toute |)etite dose, la strychnine ne produit rien qu'une exagération de l'activité réflexe de la moelle; à dose plus forte, cette excitation réflexe devient une véritable tendance convulsive, telle (jiie le moindre altoMchemenl détei-mine aussitôt un tétanos violent, généralisé. Cependant les extrémités nerveuses terminales sont intactes; les terminaisons du pneumograstrique dans le cœur ne sont |)as altérées, et l'intelligence ne paraît pas atteinte. Mais les convulsions sont si violentes, le spasme des muscles inspirateurs est si puissant, (pic la mort survient par asphyxie, si l'on ne remédie pas à cette cause accidentelle de mort par ut»e respiration artificielh; rapide et éneigique.

J'ai montré (pic, dans ce cas, avec la respiration arliOcicIle, on empêche la iriori ; car on empêche lasphyxie. Et alors on

voit se dérouler toute une série de symptômes qui indiquent la mort successive des différents éléments nerveux, au fur et à mesure que les doses injectées sont plus fortes.

D'abord, l'activité réflexe de la moelle disparait, puis l'innervation médullaire elle-même ; de sorte qu'après la période convulsive réflexe on voit survenir une période choréique. A ce moment, le bulbe se paralyse et ne commande plus les mouvements inspiratoires. Plus tard encore, la dose étant plus forte, les pneumogastriques n'agissent plus sur le cœur, et les nerfs des muscles striés n'agissent plus sur les muscles. Même à cette forte dose, l'action des nerfs sur les muscles à fibre lisse ne semble pas altérée.

En somme, on peut suivre avec une extrême précision ces deux phases successives de l'empoisonnement de la moelle; d'abord excitation, puis paralysie.

Dans une seconde période, sont paralysées les terminaisons du pneumogastrique. Enfin sont paralysées les terminaisons des nerfs dans les muscles striés.

Ainsi, pour caractériser la strychnine, nous dirons qu'elle est un poison du système nerveux central médullaire ; poison convulsivant, puisque le stade de convulsion est le premier phénomène qui apparaît, et le plus durable.

Aussi bien pourrait-on ainsi définir les différents poisons, à la fois d'après le tissu qu'ils empoisonnement d'abord, et d'après la durée et la persistance de la période d'excitation ou de paralysie. Avec la strychnine, la moelle est le tissu qui est le premier empoisonné. C'est donc avant tout un poison médullaire; de môme que le chloroforme, l'alcool et l'absinthe sont, avant tout, des i^oisons psî/chiqiiea. Quant à la durée des phénomènes principaux, c'est un poison convulsivant, parce que c'est la période de convulsion qui est la plus longue.

Les deux phases qui toujours se succèdent dans chaque empoisonnement, excitation et paralysie, se retrouvent avec les deux poisons (strychnine et alcool), portant, l'un sur la moelle, l'autre sur le cerveau. La période convulsive de la strychnine répond à la période d'ivresse de l'alcool. Les effets sont différents, car chaque tissu réagit comme il peut, à sa manière : la moelle, lorsqu'elle est excitée, produit des convulsions ; le cerveau, lorsqu'il est excité, produit du délire ; et le délire est, en quelque sorte, une convulsion de l'intelligence, comme une convulsion est le délire de la moelle.

La température suit les mêmes phases que l'activité de la

moelle, et cela se comprend, si l'on songe que les échanges interstitiels des tissus sont régis par la substance grise médullaire, comme les contractions des muscles. Au début, alors qu'il y a convulsion, il y a hyp&rthermie; plus tard, quand les muscles sont relâchés, la température s'abaisse au-dessous de la normale.

En suivant les phases successives de l'empoisonnement par de très fortes doses de strychnine, j'ai pu démontrer l'existence dune période intermédiaire entre la convulsion et la paralysie ; période que j'ai appelée choréique et que d'autres expérimentateurs ont retrouvée avec dautres substances.

Ce qui caractérise cette chorée, ce sont des secousses passagères, semi-rythmiques, brusques, régulières, survenant à des intervalles de cinq à dix ou quinze secondes, n'étant pas provoquées par des excitations périphériques, et paraissant, par conséquent, traduire les périodes d'activité et de fatigue de la moelle empoisonnée (1).

Dans les grandes convulsions de la strychnine, on ne voit pas de rythme analogue, et la convulsion est tellement forte qu'elle se prolonge bien au delà de quelques secondes.

Graduellement la période choréique va en s'afîaiblissant : les secousses sont de plus en plus courtes, quoique séparées par le même intervalle de temps. La moelle est déplus en plus impuissante, et finalement elle est paralysée. L'animal est plongé dans un état de résolution complète.

Ainsi, suivant la dose de strychnine, la moelle passe par les phases suivantes:

1° Excitabilité réflexe exagérée ;

2° Grandes convulsions cloniques et toniques;

3" Convulsions choréiques de plus en plus faibles ;

4° Résolution complète.

Le type strychnine, au point de vue physiologique, est extrêmement bien défini, et quelques alcaloïdes ont des effets, sinon identiques, au moins tout à fait analogues.

11 est bien entendu que nous ne rangeons pas dans ce groupe les substances qui ne sont pas primitivementconvulsivantes. Il faut réserver le nom de substances convulsivantes à celles qui d'emblée exercent celle action, alors que les autres fonctions de l'organisme sont à peu près intactes.

(l) Cette pCjriode rliorciquc >ht la moelle est en quoique sorte représentée à l'état normal par les oscillations de la respiration qui se succèdent léïulièrement et rythmiquement

190 LA CnALEUR ANIMALE

La hrucine a les mêmes elTets que la strychnine, encore que la dose de brucine nécessaire pour amener l'état convulsif soit plus considérable que la dose de strychnine, 'Uigasurine a aussi les mêmes effets.

La ditaïne, poison exotique de Java, agirait d'abord sur la moelle, puis sur les extrémités terminales des nerfs; plus tard, enfin, sur les terminaisons du pneumogastrique.

La thébaïne, daprès les travaux de Magendie, puis de Claude Bernard, produit des convulsions violentes qui ressemblent tout à fait à celles de la strychnine. Ces convulsions font monter la température. A la dose qui suffit pour provoquer des convulsions, les autres tissus ne sont en rien altérés par le poison.

La picrotoxine a les mêmes propriétés générales convulsivantes, mais avec cette intéressante particularité que l'action porte surtout sur le bulbe rachidien. Si l'on coupe le bulbe rachidien, on ne voit pas survenir de convulsions. Un autre fait est à constater, c'est que la picrotoxine ralentit beaucoup les mouvements du cœur.

La caféine est aussi un bon type de poison convulsivant. Les effets de la caféine sur les extrémités motrices terminales sont tout à fait les mêmes que ceux de la strychnine. M. Leblond nous a donné à cet égard des courbes très instructives.

D'après M. Leblond, ces effets peuvent se résumer ainsi : excitabilité réflexe exagérée de la moelle, telle que toute excitation, même légère provoque une convulsion généralisée ; en même temps diminution de la sensibilité générale, et tendance au sommeil. Plus tard, à une dose plus forte, diminution et perte de l'excitabilité.

D'autres alcaloïdes sont aussi convulsivants à des degrés divers. Ainsi la cédrine^ à la dose de 8 milligrammes, produit des convulsions violentes ; la 'pelletiérine fait de môme. M Bordreau a très bien montré qu'à dose forte elle abolit la fonction des extrémités nerveuses motrices terminales, absolument à la manière de la strychnine. La spartéine (1), d'après M. de Rymon. produit des convulsions violentes. A dose plus forte, ainsi que l'a montré Fick, les nerfs périphériques ont perdu leur excitabilité.

- La pyridine est aussi une substance convulsivante. Parmi les substances convulsivantes, une des plus intéres-

(1) En particulier chez les poissons. Quant on les met dans une solution contenant 0,2 d'un sel ammonical par litre, on voit survenir de violentes convulsions.

santés est Tainmoniaque qu'il faut classer parmi les poisons convulsivants, encore que la dose nécessaire pour amener les convulsions soit plus forte que la dose nécessaire de stryclinine.

Les effets convulsifs de l'ammoniaque sont des plus nets (1).

Les convulsions sont loin d'être aussi fortes qu'avec la strychnine ; mais elles suffisent pour élever la température. A dose modérée, l'ammoniaque abaisse la température ; mais, à forte dose, celle-ci s'élève, par suite du violent tétanos qu'il produit. Le tracé de la page suivante indique bien ces phases.

D'abord la température descend, puis elle remonte, en suivant une marche absolument parallèle à celle des convulsions.

Il m'a paru vraisemblable qu'on pourrait par la respiration artificielle entretenir la vie des animaux auxquels de l'ammoniaque, à l'état de sel, était injecté dans les veines ; et en effet j'ai pu faire absorber, sans produire la mort, à des chiens et à des lapins, des quantités énormes de chlorure, d'acétate ou de sulfate d'ammonium. Les convulsions se déclaraient violentes ; puis elles diminuaient, et on avait le même tableau qu'avec la strychnine; période choréique, avec diminution progressive des fonctions médullaires d'une part, d'autre part, de la vie des cellules motrices terminales intra-musculaires. Toutefois Tétat de curarisation complète n'a pu être obtenu, car le cœur s'arrêtait, malgré l'énergie de la respiration artificielle, probablement par suite d'une action directe du poison sur les ganglions nerveux in Ira-cardiaques.

En tout cas, l'ammoniaque n'agit primitivement ni sur l'intelligence ni sur les extrémités nerveuses ; c'est un poison à la fois bulbaire et médullaire, mais plutôt médullaire que buli)aire, car les phénomènes convulsifs sont tout à fait intenses, et masquent les autres symptômes qui surviennent dans les fonctions organiques viscérales.

Quant aux ammoniaques composées, dont l'étude, qui serait à tant d'égards si intéressante, a été à peine ébaucbée, on peut admettre qu elles sont presque toutes convulsivantes, alors qu'à dosf'S fortes elles agissent comme le curare.

Lamylamine, à dose modérée, produit des convulsions violentes, comme la strychnine. La propylamine provoque de violentes convulsions; à ces convulsions violentes succède la réso-

(1) Chez riiomme, il est vniispmbl.ihle quo Tétat roiivulsif «le run';mic est une «orte (J'ammoiiittnie. Dans l'emixjisouueiiKMil ai^u par l'aiDMioiiiaque, il y a .lUssi 'les roiivulsious.

lution musculaire: mais il faut, pour observer cette période de curarisatiou, faire la respiratiou artificielle, car autrement la mort survient pendant la période convulsive. MM. Lauder-Brunton et Cash ont présenté d'intéressantes remarques à propos de ces ammoniaques composées, di-tri et tétra-éthyl et méthylamines. Les sels de ces bases sont, comme les sels ammoniacaux, d'abord convulsivants ; puis ils produisent la curarisation.

Rabuteau, à la Société de biologie, dans diverses communications, a insisté souvent sur Faction curarisante des ammoniaques composées.

Dans tous ces empoisonnements, il y a toujours prédominance d'un même symptôme essentiel, à savoir : une exagération de la sensibilité réflexe qui est le premier symptôme dç l'action toxique, et qui va jusqu'à la convulsion déterminée par le plus léger attouchement.

Ces poisons convulsivants sont en même temps des poisons hyperthermiques, au moins dans leurs premières phases, soit parce que les convulsions des muscles déterminent une production de chaleur plus intense soit parce que le système nerveux, surexcité, exagère l'activité chimique des tissus qu'il innerve.

Ici se place une observation qui est d'une extrême importance. A forte dose, le caractère convulsivant des poisons convulsivants n'existe plus. Ainsi, avec de fortes doses de strychnine, il n'y a plus d'excitabilité réflexe d'une part; et, d'autre part, le pneumogastrique n'agit plus sur le cœur ; les nerfs moteurs n'agissent plus sur les muscles.

Inversement, d'autres poisons, soit à forte dose, soit à une période secondaire de leur action, amèneront aussi des phénomènes convulsifs. Par exemple, la morphine, la digitaline, la véralrinc, l'ati'opine, sont aussi, mais seulement à forte dose, des poisons convulsivants.

A la vérité, cela nous importe peu, puisque nous n'appelons poisons convulsivants du type strychnine (|ue ceux-là qui, primi livement, amènent des convulsions. Avant de produire des convulsions, la morphine, la véralrine et l'atropine, ont amené bien daiitres plu-iiomènes, et la convulsion nf! survient qu'à la fin.

Il ne faut ranger parmi les convulsivants que les poisons qui sont convulsivants à dose faible; en somme, tous les convulsinvats, à dose faible, agissent comme la strychnine, tandis

ffuà dose forte, ils pai-alysent les extrémités nerveuses ermindes.

Type aconiiine* L'aôtion de ce poison redoutable poi-te sur les éléments de la moelle qui président aux contractions dii cœur, aux mouvements respiratoires, aux sécrétions glandulaires, aux mouvements intestinaux, aux actions chimiques générales des tissus de Forganisme, aux mouvements des vaisseaux capillaires.

Alors prédominent les symptômes suivants : vomissements, défécation, diarrhée, abaissement de la pression artérielle, accélération, alfaiblissement et irrégularité des contractions car^ diaques, irrégularité et arrêt de la respiration qui s'affaiblit de plus en plus, abaissement de la température, etc. C'est la vie organique qui est atteinte dans ses centres, cest-à-dire dans le bulbe qui préside aux fonctions des viscères (1).

La vératrine, la colcbicine, la digitaline, rentrent dans cette famille des poisons bulbaires. Bien entendu, les différences entre l'action de ces divers alcaloïdes sont fort importantes et on ne saurait confondre un empoisonnement par l'aconitine avec un empoisonnement par la vératrine. Il y a, toutefois, un réel intérêt à établir ces rapprochements, quelque forcés qu'ils puissent paraître à un examen superficiel.

Il va sans dire qu'à forte dose ces poisons provoquent d'autres phénomènes. Dans des expériences faites avec M. Rondeau, nous avons pu monti-er que la vératrine k forte dose, si l'on empêche la mort de l'animal en faisant une respiration artificielle énergi(pie, |)rovo([ue des convulsions f[ui ressemblent beaucoup à celles d(; la strychnine. Que la dose soit plus forte encore, et les terminaisons nerveuses seront paralysées; alors l'animal empoisonné par la vérati'ine ressemblera tout à fait h celui qui a été empoisonné par le curare. Ainsi, à la période ultime de leur action, la strychnine, le curare et la vératrine agissent de la même manière, alors qu'au début il y avait dans leiu' mode d'action de profond(;s (liUÏMVMices.

Avec laconitine comme avec la vératrine, la mort est due à

(I) Voy. eu |);)iticiili('r h: tahlcau qu'eu trafi'nt MM. Lalmnlc et Diuiiipsnel dans leur ouvrage : Des uconils et de l'aconillne, Massoii, 188:{, cnnrliisioiis, p. .'ilO et Riiiv. — Je lie puis irreinpècher d'avoir (juelipics doiitiis sur mie des cdik;! usions des deux auteurs, a savoir ipie racouiliiie a^^it sur U; troue, nerveux seusitil'. Au contraire^ toutes leurs expérience» semblent prouver que l'aconitine agit sur la moelle C'pinière, et non sur les troues nerveux sensilils.

l'asphyxie ; le cœur n'est pas atteint directement. Il ne l'est que par les progrès de l'asphyxie. Mais le mode d'asphyxie est bien différent de l'asphyxie strychnique. La strychnine empêche l'hématose par suite d'une violente convulsion des muscles inspirateurs; tandis que la vératrine et l'aconitine ralentissent et affaiblissent la respiration spontanée, si ])ien qu'un état de semiasphyxie s'établit jusqu'à ce que l'asphyxie soit complète et amène la mort.

Il y a, pour empêcher la mort, une bien puissante influence de la respiration artificielle. Elle ne laisse pas que d'être assez difficile à comprendre. Tout n'est pas dit quand on a trouvé que la respiration artificielle empêche la mort en suppléant au bulbe paralysé ; car l'animal empoisonné était encore capable de respirer spontanément, et alors pourquoi la respiration artificielle ? Mais il respirait mal, d'une manière insuffisante; l'hématose imparfaite entraînait une faiblesse du cœur qui conduit rapidement à la syncope. Le cœur ainsi à demi asphyxié n'est plus en état de résister au poison, et alors il meurt, si on ne lui restitue pas, par une respiration artificielle vigoureuse, une dose d'oxygène considérable, plus grande peut-être que celle qui lui suffit pour sa vie normale, quand il n'y a pas d'empoisonnement.

Je sais bien que c'est là une hypothèse; elle est cependant nécessaire pour expliquer cette influence de la respiration artificielle, qui ramène à la vie des animaux tout à fait mourants, alors qu'ils ont encore des respirations spontanées et, que, par conséquent, la respiration artificielle semblerait superflue.

A dose très forte, l'aconitine agit comme le curare et tue les terminaisons du nerf moteur ; à dose plus forte encore, elle tue le tissu musculaire lui-même.

Je ne crois pas qu'on ait observé la période conyulsive avec l'aconitine ; il faudrait peut-être, pour la constater, injecter des quantités relativement considérable, et en même temps pratiquer une respiration artificielle énergique. Dans une observation prise sur une femme à qui l'on avait par mégarde injecté 2 centigrammes de nitrate d'aconitine, il y eut des crampes et des contractures musculaires assez violentes.

En tous cas, ni l'aconitine ni la vératrine n'agissent sur les fonctions psychiques. Gela semble bien prouvé par toutes les observations et les expériences. De plus, primitivement, ces substances n'empoisonnent pas les extrémités terminales motrices et ne produisent pas de convulsions. Ce sont donc deux poisons qui sont essentiellement bulbaires, et qui, à faible dose.

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agissent p.ir rinliTiiM'di.iiic du syslèmo ruM-voiix sur les l'oiirlioiis viscércilt'S, alors qdu i'orl»' dosf ils sr)iil. convulsivaiits <'l, curarisants.

La tenipéraluro suit la niairjio coi iVbiiivc des syrn[)lônies, c"est-à-dii'c rjuV-ilc s'abaisse daboi'd, puis ello aiiginfiilo avec les convulsions, si la respiration artificielle a empêché la mort due aux accidents initiaux.

La vératrine nous a donné, à M. Rondeau et à moi, les résultats les plus nets à cet égard. Le tracé d*; la page 108 indique bien celte rapide ascension de la température. Dans cette expérience, après injection dune très forte dose (10 centigrammes) de vératiine à un chien, la respiration artificielle fut vigoureusement praticpiéc et empêcha la mort : alors sui-vinrent, vers la sixième minute environ, des convulsions qui furent assez fortes pour faire monter la IfMupérature en une demi-heure de 39^4 à 4ii",4 ; soit de :r.

Quelquefois les convulsions (Ut la véialrine font monter la température plus haut encore: nous avons observé, nue lois, avec M. Rondeau, une tempéi-atuie colossale de M'/'S) (i:j",0 .S7c), au moment de la mort, laquelb; a été vraisemblablement produite par celte prodigieuse hyperlhennie.

Il est il remarquer que dans ce cas la température cojitinue à monter quelque temps encore après la mort, et que le cadavie d'un animal, moi-t dans ces conditions, au lieu d»; se l'iroidir, se réchauiïo ou tout au moins ne se refroidit pi-esque pas. Dans un cas, la température, qui était à A'.i", au moment de la mort, était encore, cinquante minutes après la mort, de 42^,8.

Bien souvent nous avons vu des températures j)roduites par les convulsions généiales, telles que les jnovoque celte énorme dose de vératrine, s'élever à 44", 44'',o. Cette hypV rllii i uiie extrême est la règle, et elle dépasse notablement ciil'' qu'on peut obseiTer avec la strychnine.

Je signalerai aussi une autre expérience, qui nous donne à la fois la cause de cette élévation thermique et le mécanisme de l'intoxication par la vératrine. Si l'on fait, avant l'injection de \<'Tatrine, la chloralisation conq)lète du chien en expéiience, on ne voit plus de convulsions, de vomissements, de salivation, de défécation, de dyspnée ; tous les symptômes ordinaires de l'intoxication véraliique manquent sur l'animal cldoralisé', si bien qu'il ne semble pas avoir subi d'empoisonnement. Mais que le chloral se dissipe, et les phénomènes propres]à'Jaivératrine reparaîtront 'avec la ^vie de la' moelle que le clilo/al avait en-

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goiirdie. Ce seront des syncopes, des vomissements, des troubles respiratoires, si la dose de vératrine est faible; — tandis que, si la dose est forte, et qu'on pratique la respiration artificielle, on verra apparaître de violentes convulsions qui font aussitôt monter la température.

Cette expérience prouve donc, en toute rigueur, d'abord, que les effets de la vératrine sont commandés parla moelle (puisque, quand la moelle est anestbésiée par le choral, ils n'ont pas lieu); ensuite que rhj^ierlhermie vient des convulsions musculaires,

A dose faible, la vératrine abaisse la température. Les médedecins l'emploient quelquefois comme médicament antithermique, et les défervescences qu'elle amène sont des plus significatives. On peut dire qu'à dose faible, quand elle agit sur le bulbe, elle abaisse la température, tandis qu'à dose forte, quand elle agit sur la moelle et qu'elle produit des convulsions, elle élève la température.

Si la dose est plus forte encore que la dose convulsive, on verra, comme je l'ai vu pour la strychnine, comme M. Rondeau et moi, nous lavons constaté en injectant 30 centigrammes de vératrine, la température baisser ; dans ce cas, la moelle a cessé d'agir : elle se comporte comme la moelle d'un animal profondément chloralisé. De plus, les nerfs n'agissent plus sur les muscles; ce qui rapproche cette intoxication de l'empoisonnement par le curare. Alors l'absence de convulsions, de contractions nuisculaires et de tonicité des muscles fait que les actions chimiques interstitielles sont réduites à 1<hu' minimum. Dans un cas, nous avons vu la température s'élever d'abord, avec les premières convulsions, de 38%2 à SB,"! ; puis, la dose étant assez forte j)0ui' paralyser à la fois la moelle et les extrémités terminales, les convulsions ont cessé, et la température est descendue en 13 minutes de SO",? à 37°, 8,

Ainsi la véi-alrine donne les trois périodes thermiques suivantes, bien accentuées, à condition qu'on pratique vigoureusement la respiration artificielle :

1" Kffels bulbaires. Refroidissement.

T Kflets médullaii(!s et convulsifs. Enorme by|)erthermie.

3" Effets médullaires paralytiques. Refroidissement.

Quoique je n'aie pas étudié l'aconitiiie à ce poiîit de vue, j'ai tout iif'U de croire qu'avec ce poison on retrouverait les mêmes phases tbermiques rpj'avec la vératiine.

La digitaline rentre dans le groupe des poisons bulbaires. On

LA CUALEUR AMMALE

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fonnaît la belle expérience de Traiibe, qui a montré que le ralentissement du cœur par la digitale est un phénomène bulbaire, transmis au muscle cardiaque par le pneumogastrique, puisque la section du pneumogastrique empêche le ralentissement cardiaque de se produire.

Comme l'aconitine et la vératrine, la digitaline n'agit pas sur rintelligence : elle produit des vertiges, des vomissements, des troubles respiratoires et circulatoires : c'est un poison essentiellement bulbaire.

De même que la vératrine, la digitaline, à dose modérée, abaisse la température des organismes malades : c'est un antithermique excellent ; à l'état normal, elle est aussi hypothermique quand elle est administrée à un individu sain. M. Mégevand, dans une série de bonnes expériences faites sur luimême, a vu sa température s'abaisser de 37°,3 à 35", 8 sous l'influence de doses quotidiennes modérées de digitale. Sur un chien empoisonné chroniquement par le môme observateur, la température est descendue, au bout d'un mois, de 38", 9 à 36", 7; et la descente a été graduelle.

Etc.

Mais, en donnant une dose plus forte, les convulsions sont survenues, suivies de mort, et la température s'est élevée à 40'',2.

Je tiens à ap|)eler l'attention sur cette action antithermique des poisons bulbaires. Certainement ce n'est pas par la conséquence dune action vaso-motrice. En effet, il y a bien plutôt resserrement des vaisseaux périphériques que dilatation, «'t la déj)('rdition de chaleur est alors moindre qu'à létat normal. On ne peut donc expliquer l'abaissement de température par un excès de dé[)erdition : c'est assurément à une production moindre de chah.'ur qu'est due rhypotherniit; ohscrvt'c.

Or pourquoi cette production moindre? sinon |)ai((' ([ue le bulbe, qui [u-éside aux actions chimiques généiales de tout l'organisme, est prolondémenl atteint. 11 est paralysé dans son action lhermif|ue, et la conséquence de cette paralysie est la diminution de la température normale. De même nous avons vu

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