DE L INFLUENCE DES SAISONS SUR LA PRODUCTION DE LA CHALEUR
Les différences dans les constitutions et les caractères auxquels on peut les reconnaître ont de tout temps exercé la sagacité des médecins. On voit des individus se ressembler sous tous les rapports principaux les plus apparents: les fonctions ont sensiblement le même rythme; la santé paraît également parfaite. Cet état dure pendant quelque temps ; cependant, lorsque les conditions extérieures vien-
lient à changer, et changent de môme pour tous, les uns conservent le même état de bien-être, tandis que les autres languissent ou succombent. Le fait prouve qu’ils ont des constitutions différentes, mais comment le reconnaître avant l’événement, et en quoi consiste cette différence? On ne saurait trouver d’exemple plus frappant de constitutions diverses avec une organisation semblable que celui que nous venons d’indiquer entre les animaux à sang chaud. Nous avons vu que, dans la belle saison, les mammifères hibernants ne se distinguent en rien des autres animaux de leur classe: cependant, lorsque la saison change, quel contraste dans les phénomènes qu’ils présentent!
Nous avons vu en quoi cette différence consiste, différence que nous ne saurions reconnaître par aucun signe extérieur, dans les circonstances ordinaires, mais que nous pouvons apprécier en changeant les conditions. Ils n’ont pas la faculté de produire autant de chaleur, quoiqu’ils aient la même température; et, de là, ils sont susceptibles des modifications les plus étranges. S’il existait des différences dans cette faculté chez les autres animaux à sang chaud adultes, ne seraient-elles pas une source féconde de variétés dans les constitutions?
On sait depuis longtemps que les deux classes qui comprennent les animaux à sang chaud se distinguent par leur température, les oiseaux ayant, en général, trois ou quatre degrés de plus que les
mammifères. On a pensé avec raison que cette supériorité de chaleur avait une influence sur leurs fonctions; mais, lorsqu’on a comparé la température des animaux de même classe, on n’a su tirer aucun parti des observations thermométriques. Chez les uns, la différence était légère ou nulle, quoiqu’ils fussent de genres très éloignés par leur organisation; chez d autres, qui étaient d’espèces voisines, il y avait souvent des différences plus marquées; on observait aussi qu’il pouvait y en avoir d’aussi grandes chez des individus de même espèce. On ne voit donc pas à quoi peut servir la détermination des nuances dans la température des animaux de même classe. Qu’importerait-il de savoir qu’un animal ait un ou deux degrés, ou quelques fractions de degré plus qu’un autre, s’il n’y a pas de rapport à saisir entre sa température et sa constitution? Aussi n’a-t-on pas poussé bien loin des recherches de cette nature, sans doute parce qu’elles ne paraissent promettre aucun résultat utile. Il y a plus; ni les chaleurs de l’été ni les froids de l’hiver n’ont paru produire un effet sensible sur la température du corps; du moins on n’en a pas constaté, et, s’il en existe réellement, on peut présumer qu’il est très léger, par cela même qu’il a échappé h l’observation. Même dans l’état de maladie, il arrive souvent qu’on ne reconnaît pas de modifications dans la chaleur, et, dans les cas où l’on en observe, elle est ordinairement plus sensible au toucher qu’au thermomètre.
D’après tous ces faits, on voit qu’il n’y a pas de distinction importante à établir par la seule considération de la température habituelle du corps. C’est parce qu’on s’est arrêté à ce phénomène, qui a paru si uniforme ou .si peu varié, que nos connaissances sur la chaleur animale sont si bornées, et que les considérations qui y sont relatives occupent si peu de place dans les ouvrages de physiologie et de médecine.
L’observation de la nature, dans les circonstances ordinaires, ne suffit pas à notre instruction. Nous avons besoin de savoir, non-seulement ce qui est, mais ce qui peut être. C’est pourquoi il faut avoir recours à l’art pour faire naître des faits qu’on attendrait longtemps des combinaisons du hasard, ou -qui pourraient ne se présenter jamais. Nous nous sommes servi de ces moyens dans nos recherches sur la chaleur des jeunes animaux et des mammifères hibernants, et nous avons vu combien il serait illusoire de conclure de l’égalité de température chez les animaux une égalité de ressources pour la soutenir.
En envisageant ainsi la chaleur animale, on peut découvrir des différences de constitutions qu’il est essentiel de connaître. L’âge, dont nous avons examiné l’influence, n’est certainement pas la seule cause commune à. tous les animaux â sang chaud qui modifie le développement de la chaleur. Parmi celles qui appartiennent spécialement à notre sujet, nous examinerons si les saisons ne produisent pas cet effet.
Nous avons dit que l’on n’avait pas remarqué de différences dans la température des animaux h sang chaud en été et en hiver. Mais, comme il ne s’ensuit pas qu’ils ne puissent différer beaucoup à ces deux époques dans la quantité de chaleur qu’ils produisent, ou dans la faculté d’en développer, cette question mérite d’être approfondie.
J’ai été conduit à penser qu’il pourrait en être ainsi, en réfléchissant au changement remarquable que le cours de l’année amène dans la manière d’être des animaux vertébrés à sang froid; changement qui ne résulte pas de l’effet immédiat de la température des diverses saisons, mais de l’action prolongée de la chaleur et du froid, qui a progressivement modifié leur constitution, au point qu’en été et en hiver, placés dans les mêmes circonstances, ils ont une vitalité si différente qu’on ne les prendrait pas pour les mêmes êtres, si l’on n’avait égard à leur forme et à leur structure. Il ne me semblait pas présumable que les autres classes des vertébrés, quoique plus élevées dans l’échelle des êtres, ne changeassent pas aussi de. nature sous l’action prolongée de causes aussi puissantes.
Comme il n’existe pas de recherches sur ce sujet, je m’en suis occupé, et je m’y suis livré d’autant plus volontiers qu’il est évidemment lié avec celui
de l’influence des climats.
Je me suis proposé d’examiner si, dans les saisons opposées de l’hiver et de l’été, les animaux à sang chaud non hibernants diffèrent dans leur
faculté de produire de la chaleur. Pour en juger, je me suis fondé sur le même principe que dans les expériences précédentes, et j’ai suivi le même procédé. , . 1 | • • f '■ '-i • j I fj »!
11 s’agissait de déterminer, en plaçant des animaux de même espèce dans les mêmes conditions de refroidissement en hiver et en été, si leur température baisserait inégalement. Dans ce cas, il s’ensuivrait que leur faculté de produire de la chaleur ne serait pas la même à ces deux époques, en supposant que rien n’ait été négligé pour rendre les expériences comparatives.
Cette condition exige d’abord qu’on choisisse des animaux aussi semblables que possible, et que les expériences soient assez nombreuses pour que les - différences individuelles n’influent pas essentiellement sur le résultat. Afin que le mode de refroidissement soit le même, il faut avoir égard, mm seulement à la température, mais à l’humidité de l’air, qui doit être la même dans les deux cas : car une différence dans l’état hygrométrique de l’air en produirait une dans l’évaporation qui se fait aux surfaces pulmonaire et cutanée, et, par conséquent, dans les quantités de chaleur enlevées.
L’appareil consistait dans des vases de verre de la capacité de cent dix-sept centilitres, placés dans un mélange réfrigérant de sel et de glace. L’air ainsi refroidi arrive bientôt à l’humidité extrême, effet que produit toujours un abaissement suffisant de la température. L’air étant à zéro, l’animal est
introduit,1 et posé sur un diaphragme de gaze, lui éviter le contact du verre refroidi par la glace. Un couvercle chargé de glace est placé sur le vase, mais de manière à permettre le renouvellement de l’air pour le libre exercice de la respipiration; et, afin d’assurer davantage la pureté de l’air que la formation d’acide carbonique pourrait altérer, s’il 11e se dissipait pas assez promptement, une dissolution concentrée de potasse caustique capable de l’absorber occupe le fond du vase, et agit facilement à travers le tissu léger du diaphragme. Les détails numériques sont consignés dans les tableaux. Je dirai seulement les résultats généraux.
En hiver, au mois de. février, l’expérience fut faite en même temps sur cinq moineaux adultes. Au bout d’une heure, ils n’avaient subi, l’un dans l’autre, qu’un abaissement de 0°,4, ou moins d’un demi degré, les uns n’ayant rien perdu, les autres seulement 1°. Leur température resta ensuite stationnaire jusqu’à la fin de l’expérience, qui dura trois heures. Au mois de juillet je fis la même épreuve sur quatre animaux de cette espèce. Leuxtempérature, au bout de la première heure, avait subi un abaissement dont le terme moyen était de 3°, 62; à la fin de la troisième heure le ternie moyen de leur refroidissement était de 6° au-dessous de leur température pi-imitive. Dans une autre série d’expériences faites au mois d’aout suivant, sur six individus de même espèce, le terme moyen de leur
refroidissement, à, la fin de la première heure, était de 1°,62, et après trois heures de 4°, 87.
Ces expériences font voir qu’il y a un changement considérable dans la constitution de ces animaux à sang chaud par l’influence des saisons; que l’élévation soutenue de la température diminue leur faculté de produire de la chaleur, et que l’état opposé de l’atmosphère l’augmente, pourvu que le froid ne soit pas trop rigoureux; car il est évident qu’il en résulterait un effet contraire. Je ne ferai pas ici d’autres observations sur ce fait dont on sentira assez l’importance; nous y reviendrons lorsque nos recherches sur l'influence d’autres agents physiques nous fourniront l’occasion de vérifier ce résultat par d’autres méthodes.