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DE L’ASPHYXIE

Après avoir examiné quelques-uns des principaux rapports de la chaleur avec l’économie animale, nous passerons à un autre agent physique qui n’exerce pas une moindre influence sur la vie. Je veux parler de ce fluide transparent, invisible, élastique qui environne toute la surface de notre globe, dont il forme l’atmosphère.

Toutes les sciences exactes ont concouru pour en assigner les limites sensibles, en mesurer l’étendue, en évaluer le poids; pour apprécier la force de son ressort, le rapport suivant lequel il s’étend ou se resserre à différentes hauteurs; la vitesse de ses courants et de ses ondulations, et surtout pour distinguer dans ce monde invisible les éléments divers qui le composent et leur action réciproque.

Il semblerait que cette multitude de connaissances n’a pu être le fruit que d’une longue suite de siècles; l’antiquité cependant les ignorait presque toutes, et le plus grand nombre de ces faits n’a été recueilli que dans ces derniers temps.

Apprécier l’influence de l’atmosphère sur la vie était donc une chose impossible avant ces découvertes; car comment rapporter des effets, quelque sensibles qu’ils fussent, à des agents qu’on ne savait apprécier? Déjà de belles applications ont été faites; mais il en reste encore beaucoup à faire, et les recherches qu’elles exigent demanderont beaucoup de temps.

La première connaissance qu’on ait acquise sur les rapports de l’air avec l’économie animale était la plus importante: c’est la nécessité de ce fluide pour entretenir la vie, et cette nécessité est telle que l’homme, et les animaux qui s’en rapprochent le plus par leur structure, périssent presque aussitôt qu’il vient à leur manquer. Trois ou quatre minutes suffisent pour les priver de tout sentiment et de tout mouvement apparent, et, quoiqu’il en

subsiste encore quelques faibles restes à l’intérieur, ils ne tardent pas à s’éteindre entièrement. Cette cessation du sentiment et des mouvements extérieurs est ce qu’on appelle « mort apparente », qui, en ce cas, diffère peu de la « mort réelle ». Telle est la force avec laquelle la privation d’air tend à, anéantir la vie, que les animaux d’une masse colossale, ou doués de la plus grande énergie musculaire, succombent à peu près aussi promptement que des animaux plus faibles et de petite stature.

On serait tenté de croire que des animaux à sang chaud, qui sont habituellement dans la nécessité de plonger sous l’eau pour y poursuivre leur proie ou se soustraire à leurs ennemis, acquéraient, par l’habitude de suspendre leur respiration, la faculté de résister beaucoup plus longtemps à la privation d’air. Tour m’assurer du fait, j’ai submergé une poule d’eau: au bout d’environ trois minutes, elle n’avait plus ni sentiment ni mouvement. D’autres oiseaux, à la vérité, périssent plus tôt, d’autres peut-être survivront plus longtemps; mais on voit par cet exemple combien l'habitude, qui, en, général, modifie si puissamment l’économie, la sert peu dans cette occasion.

L’espoir de modifier les animaux de manière leur faire supporter beaucoup plus longtemps la privation d’air, conduisit Buffon à faire une découverte très importante relativement aux jeunes animaux. Voici le fait tel qu’il le rapporte.

« J’avais pris la précaution de mettre une grosse

chienne de l’espèce des plus grands lévriers dans nn baquet rempli d’eau chaude; et, Tayaut attachée de façon que les parties de derrière trempaient dans l’eau, elle mit bas trois chiens dans cette eau, et ces petits animaux se trouvèrent, au sortir de leur enveloppe, dans un liquide aussi chaud que celai d’où ils sortaient. On aida la mère dans l’accouchement; on accommoda et on lava dans cette eau les petits chiens; ensuite on les fit passer dans un plus petit baquet rempli de lait chaud, sans leur donner le temps de respirer, Je les fis mettre dans du lait au lieu de les laisser dans l’eau, afin qu’ils pussent prendre de la nourriture, s’ils en avaient besoin. On les retint dans le lait où ils étaient plongés, et ils y demeurèrent pendant plus d’une demi-heure; après quoi, les ayant retirés les uns. après les- autres, je les trouvai tous trois vivants. Ils commencèrent à respirer et h. rendre quelque humeur par la gueule; je les laissai pendant 'une seconde demi-heure, et les ayant ensuite retirés,- >il y en avait deux qui étaient vigoureux et qui ne paraissaient pas avoir souffert de la privation d’air; mais le troisième me paraissait être languissant. Je ne jugeai pas à propos de le replonger une seconde fois; je le fis porter il la mère: elle avait d’abord fait ces trois chiens dans l’eau, et ensuite elle en aArait encore fait six autres. Ce petit chien, qui était né dans l’eau, qui d’abord avait passé plus d’une demi-heure dans le lait avant d’avoir respiré et encore une autre de-

mi-heure après avoir respiré, n’en était pas fort incommodé; car il fut bientôt rétabli sous la mère, et il vécut comme les autres. Des six qui étaient nés dans l’air, j’en fis jeter quatre, de sorte qu’il n’en restait alors à la mère que deux 'de ces six, et celui qui était né dans l’eau. Je continuai ces épreuves sur les deux autres qui étaient dans le lait; je les laissai respirer une heure environ; ensuite je les fis mettre de nouveau dans le lait chaud, où ils se trouvèrent plongés pour la troisième fois. Je ne sais s’ils en avalèrent ou non; ils restèrent dans ce liquide pendant une demi-heure, et lorsqu’on les en tira, ils paraissaient être presque aussi vigoureux qu’auparavant. Cependant les ayant fait porter à la mère, l’un d’eux mourut le même jour; mais je ne pus savoir si c’était par accident ou pour avoir souffert dans le temps qu’il était plongé dans la liqueur et qu’il était privé d’air. L’autre vécut aussi bien que le premier, et ils prirent tous deux autant d’accroissement que ceux qui n’avaient pas subi cette épreuve. »

Ce fait, consigné dans l’histoire de l’homme, fut longtemps négligé, et il ne parait même pas avoir été présent à l’esprit de Le Gallois, quoiqu’un fait de même nature fût le point de départ de ses belles recherches.

« Il y a quelques années, dit ce célèbre physiologiste, qu’un cas particulier d’accouchement, arrivé sous mes yeux, me fit désirer de connaître combien de temps un foetus à terme peut vivre

sans respirer, â dater dn moment où, par une cause quelconque, il a cessé de communiquer arec sa mère. Mais ce fut vainement que je cherchai à m’éclaircir dans les auteurs. Je n’y trouvai que des opinions contradictoires appuyées les unes sur quelques faits inexacts ou trop légèrement observés; les autres sur des idées systématiques. Dès lors je résolus de consulter moi-môme la nature en me livrant à une suite d’expériences sur les animaux.»

Il fit ces recherches principalement sur des lapins, et reconnut que, lorsqu’il les privait de la respiration en les plongeant sous l’eau, la durée moyenne de leur vie était de près d’une demi-heure, ou plus exactement de vingt-huit minutes. Cependant cette faculté de résister longtemps à la privation d’air diminue rapidement avec les progrès de l’âge. Le Gallois a observé qu’au bout des cinq premiers jours les jeunes lapins plongés sous l’eau ne vivent plus que seize minutes. Après le même espace de temps, ils sont réduits à .cinq minutes et demie; et, lorsqu’ils sont âgés de quinze jours, ils ont alors atteint la limite que les animaux â sang chaud adultes fie peuvent guère dépasser, lorsqu’ils sont soustraits à l’action de l’air.

D’après les résultats de ces expériences, on serait porté à croire que la durée de la vie des mammifères nouveau-nés est d’environ une demi-heure: c’est l’impression qui reste après la lecture de l’ouvrage de Le Gallois, !et cependant un fait qu’il y p consigné ne s’accorde pas avec cette mesure; il

m’était échappé lorsque je répétai ces expériences sur différentes espèces de mammifères nouveau-nés, et je fus fort surpris de voir que le cochon d’Inde à sa naissance, lorsqu’on l’asphyxiait dans l’eau, ne vivait que trois ou quatre minutes de plus que l’adulte; je voyais ici que l’âge n’avait qu’une faible influence sur la durée de l’asphyxie. Je trouvai d’autres espèces où sa durée était aussi très courte. Ces différences me paraissant un phénomène très remarquable, je m’attachai particulièrement à en découvrir la raison.

Les recherches sur les animaux à sang froid m’avaient fait connaître la grande influence que la température exerce sur ce mode d’existence. Ayant ensuite reconnu que les animaux à sang chaud présentaient entre eux des différences marquées dans la production de la chaleur, j’ai pensé qu’il devait en résulter des modifications de leur économie, analogues à celles que la température exté rieure j>roduit sur les animaux à sang froid.

Comparons donc entre elles les espèces dont nous venons de parler, et nous verrons que ce rapport se vérifie. D’une part, les chiens, les chats et les lapins nouveau-nés se comportent de la même manière dans l’asphyxie. Dans cet état, ils donnent tous des signes de vie pendant une demi-heure et quelquefois au delà : or, ce sont précisément les espèces chez lesquelles nous avons observé une si faible production de chaleur. Nous avons remarqué précédemment qu’ils se rapprochaient â cet

égard des reptiles et des jjoissons: nous voyons ici qu’ils leur ressemblent de même dans la faculté de soutenir longtemps la privation d’air, ce qui suppose une liaison intime entre ces deux phénomènes. D’autre part, les cochons d’Inde sont dans la classe de ceux qui produisent le plus de chaleur h leur naissance: aussi n’en ai-je jamais vu qui vécussent plus de sept minutes en les plongeant sous l’eau, et souvent n’atteignent-ils pas cette limite.

Nous verrons mieux la connexion de la chaleur animale et de ce mode de vitalité en suivaut les modifications de l’une et de l’autre dans les progrès du premier âge.

Nous avons vu, d’après le tableau de Le Gallois, qu’au bout du cinquième jour, la durée de l’asphyxie est réduite à moitié: or, cette réduction correspond h une élévation sensible de leur température. Il en est de même après le second intervalle de cinq jours; la chaleur s’est beaucoup accrue, et la faculté de vivre sans respirer est considérablement diminuée. En dernier lieu, lorsqu’ils sont parvenus au quinzième jour, époque où ils ont ordinairement une température à peu près semblable il celle des adultes, ils diffèrent peu de ces derniers pour la durée de l’asphyxie.

Les petites différences qui subsistent alors ne méritent plus d’être suivies à cette époque. Quoique légères, elles n’en sont pas moins réelles, et correspondent encore il des différences dans la pru-

— in-

duction de chaleur. Toutefois, il est des limites où ces rapports cessent, où des différences assez marquées dans la production de chaleur n’en ont plus de correspondantes dans la durée de la vie lorsque la respiration est suspendue: ces jeunes animaux ne tardent pas à y arriver.

De plus, si l’on examine les premiers jours de la vie, on verra de nouvelles preuves de cette connexion. Au lieu de passer rapidement du premier au cinquième jour, suivons la marche des phénomènes dans cet intervalle.

Lorsqu’on prive les jeunes animaux du contact de l’air, soit au moment de leur naissance, soit à une époque quelconque de la journée, on n’observe guère de différence dans la durée de la vie; il en est de même le second jour et souvent le troisième.

Quelle que soit la révolution que l’exercice de la respiration amène pendant cet espace de temps, la durée de l’asphyxie reste à. peu près la même ; ensuite elle commence ù diminuer et décroît rapidement. Or, la condition dont ce phénomène dépend, nous la retrouvons dans ceux de la chaleur animale. J’en ai précédemment exposé la marche, et l’on peut se rappeler que le premier et le second jour elle ne prend pas d’accroissement très sensible. A cette uniformité, au moins apparente, correspond l’égalité dans la durée de l’asphyxie; mais la chaleur se développe bientôt d’une manière marquée: c’est à cette époque que la vie commence a s’abréger par la privation d'air.

On voit que la division que j’ai établie entre les jeunes mammifères pour la production de chaleur, leur est applicable pour la durée de la vie lorsqu’ils sont privés de la respiration. Cette durée a son « maximum » dans le groupe de mammifères qui produisent le moins de chaleur à leur naissance, et son « minimum » dans celui où ils en produisent le plus.

J’ai fait des recherches semblables sur des oiseaux.

J’ai exposé séparément à l’action de l’air de jeunes moineaux pour comparer leur refroidissement. L’air était à 16° au mois de mai; un d’eux qui, dans une demi -heure, s’était refroidi de 35° à 19°, fut réchauffé ensuite, et lorsqu’il eut repris sa chaleur première, je le plongeai sous l’eau; il y vécut huit minutes: or, les adultes, sous l’eau, ne vivent qu’une minute et quelques secondes. Un autre, dont la température n’avait baissé qu’à 20°, fut réchauffé ensuite et plongé pareillement dans l’eau; il donna des signes de vie pendant quatre minutes seulement. D’autres enfin, perdant peu de leur chaleur par l’exposition à l’air différèrent également peu des adultes dans la durée de la vie dans la condition que je viens d’indiquer. Ces faits suffisent pour établir la dépendance qui existe entre la chaleur animale et la faculté de vivre sans le contact de l’air; mais il est un terme où ce rapport cesse: les animaux y arrivent assez promptement. Les accroissements de la chaleur qui sur-

viennent ensuite n’ont plus d’influence sensible sur la durée de la vie dans l’aspliyxie.

Influence de la température extérieure.

Dans les expériences précédentes nous n’avons pas parlé de la température de l’eau dans laquelle la submersion avait lieu. Cette condition influe puissamment sur les vertébrés à sang froid. En serat-il de même des animaux à sang chaud ?

Nous allons étudier les effets de la température entre 0° et 40° centigrades, échelle la plus en rapport avec l’économie animale.

J’ai soumis de jeunes chats h des expériences comparatives; j’ai eu soin de les choisir, autant que possible, de même âge, de manière h ce que les différences n’altérassent pas les résultats: ils n’avaient qu’un ou deux jours. Dans de l’eau refroidie à zéro, ils cessèrent de donner des signes de sensibilité et de se mouvoir après 4’ 33”, terme moyen de neuf expériences. A une température de 10°, la durée de la vie s’étendit à 10’ 23”. A 20’, elle s’accrut considérablement, et, l’un dans l’autre, ces jeunes animaux vécurent 38’ 45”; à 30°, une marche inverse commença à avoir lieu: la durée fut sensiblement moindre; ils ne vécurent que 20’. Enfin, à 40°, elle fut réduite à 10’ 27”.

C’est donc à 20°, le milieu de cette échelle, que la vie se prolonge le plus, lorsqu’on a supprimé la respiration de ces animaux par la submersion

dans l’eau. Il y a cependant une latitude de 10° au-dessus de ce terme où les différences sont peu marquées. Le décroissement est sensiblement le même de 30° à. 40° que de 20° à 10°. A zéro, ces animaux nouveau-nés ne vivent guère plus longtemps que les adultes.

Remarquons d’abord que le degré le plus favorable pour prolonger ce mode d’existence peut, avec raison, être considéré comme une température froide. Un bain à ce degré, qui équivaut a 1G° de Réaumur, produit ordinairement sur notre corps une sensation très vive de froid; mais, en. faisant abstraction de nos sensations, puisqu’il ne s’agit pas encore de l’homme, cette dénomination de froid n’en est pas moins exacte, puisqu’elle se rapporte à un terme qui est de 20° au-dessous de la température moyenne des animaux à sang chaud. Quoi qu’il en soit de cette expression, l’élévation de la température extérieure au-dessus de ce degré produit ici un effet délétère; il en est de même de l’abaissement: ainsi des températures opposées amènent des résultats analogues, mais dans des proportions différentes. Il faut une étendue de 20° à 40° pour obtenir les mêmes effets que de 20° à 10°. On voit donc qu’à partir du terme le plus favorable à la vie, la température ascendante est moins nuisible que la température contraire.

Des expériences semblables, faites sur de jeunes chiens, etc., de même âge, confirment cette conclusion. Cette influence de la température extérieure

n’est pas bornée à cet Age; elle s’étend à toutes les époques; et quoique, chez les mammifères adultes, et plus encore chez les oiseaux, la vie soit tellement liée à l’action de l’air que, lorsqu’on intercepte ce fluide, elle est si courte qu’elle laisse peu de champ à l’observation, cette action, cependant, est encore sensible.

On voit, par cet eu semble de faits relatifs aux animaux à sang chaud, que la- durée de la vie, lorsqu’on supprime le contact de l’air, dépend de deux conditions principales qui se rapportent à la chaleur: d’une part, les diverses mesures dans lesquelles se développe la chaleur chez les individus, et de l’autre, le degré de la température extérieure. La première de ces conditions est propre aux animaux, elle leur est donnée par la nature; la seconde vient du dehors.

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