LUI
dans les aspirations et les préoccupations du peuple de Paris et des provinces limitrophes? En ajoutant à ces faits ceux du même ordre que j'ai pu glaner çà et là — non sans peine — on verra peu à peu se dessiner la physionomie morale de ce début d'un règne dont, dix ans plus tard , la fin devait être encore plus tragique que celle du chevaleresque vainqueur de Marignan.
§ 7. Ce noupeau ministère, £e sacre
/^t^ n a beaucoup insisté sur ce fait qu'en Il ) prenant possession du pouvoir, et malgré les recommandations de son père mourant ^'\ Henri II disgracia les ministres de ce dernier, l'amiral d'Annebaut et le cardinal de Tournon, et les remplaça par le connétable de Montmorency, qui avait été écarté
(i) Le feu Roy devina ce poinct Que ceulx de la maison de Guize Mettroient ses enfants en pourpoinct Et son pauvre peuple en chemise.
des affaires, par le maréchal de Saint-André et par les Guises. En réalité, il ne faut voir dans ces changements , d'ailleurs prévus ^'\ que le besoin, chez le nouveau souverain de 28 ans, de s'entourer de ses amis personnels et de ceux de sa maîtresse, Diane de Poitiers. Ce conseil privé, appelé les affaires du matin, parce qu'il se tenait dès que le roi, levé, habillé, salué de sa noblesse, eût fait ses dévotions (^), était, en effet, composé exclusivement des familiers des deux majestés, dont le chiffre, partout entrelacé, allait attester aux yeux de la postérité la fatale intimité. Le connétable était celui qui avait initié Henri II aux armes et lui « avoit mis l'espée en la main ». Un contemporain affirme que « comme nous voyons au ciel ces deux grands astres, le soleil et la lune, avec toute principauté sur les autres, de même Montmorency et Diane avoient entière et absolue puissance en ce
(i) Voy. le récit que fait Vincent Carloix des intentions, depuis longtemps connues, de Henri II et de la manière dont François \^^, prévenu par son fou Briandas, le traita à cette occasion. {Mémoires de Vieillcville, Ed. Buchon, pages 43i et 456.)
(2) Archives curieuses de l'Histoire de France, i^*^ série, t. III, p. 281.
royaume, le premier sur la couronne, l'autre sur la personne ^'^ ».
Charles de Lorraine, recommandé à François I''" par son oncle le cardinal Jean, et élève lui-même du fanatique François le Picart ^^), avait été le compagnon du dauphin ^^\ Lui et son frère, François, duc de Guise *^^\ s'étaient «jetés du commencement au party de ceste femme, spécialement le cardinal qui estoit des plus parfaits en l'art de courtiser » ^'^\ Enfin Jacques d'Albon, sieur de Saint-
(i) Archives curieuses de l'Histoire de France, i" série, t. III, p. 281.
(2) Bibl. nat. Fr. 8809, fol. 284.
(3) Guillemin, Le cardinal de Lorraine, 1847, p. 4. (Je pense que le mot précepteur dont se sert cet ouvrage signifie compagnon, car le dauphin était plus âgé que Charles de Lorraine.)
(4) « l.e duc de Guyse, grand chef de guerre et capitaine capable de servir sa patrie, si l'ambition de son frère ne Teust prévenu et empoisonné. Aussi a-t-il dict plusieurs fois de luy: Cest homme enfin nous perdra. » (^rcA. curieuses, lac. cit., p. 28Ô.)
(5) «Comme tel il se gehenna tellement par l'espace de deux ans que, ne tenant point de table pour sa personne, il disnoit à la table de Madame... Aussi, par son port et faveur, il emporta tous les bénéfices de son oncle, le cardinal Jean de Lorraine, après son trespas, qui estoyent grands; lesquels^ joinct aux siens, luy faisoyent trois cens mille livres de rente; s'appropria tous les meubles de l'oncle, qui estoyent précieux ; laissa toutes les debtes d'iceluy, qui estoyent immenses, à ses créanciers, pour y
André, l'un des plus fins et rusez courtisans de son temps, comme premier gentilhomme de la chambre de ce prince, avoit aussi fort bonne part en luy ^'^ ».
Il n'y eut donc nul changement correspondant dans l'orientation politique ou religieuse du nouveau règne, qui suivit au contraire, en les aggravant, les errements de son prédécesseur et fit même semblant de respecter, sauf pour la constitution du ministère, ses dernières volontés. Ainsi, sans reparler de l'affaire des Vaudois, François P'" n'avait pu se résigner à livrer aux fureurs de la Sorbonne son imprimeur, Robert Estienne. Bien que ce dernier fût, et à bon droit, suspect d'hétérodoxie, Henri II écrivit encore en sa faveur, à la Faculté, le i6 août 1547, et ne l'abandonna qu'un an plus tard ^^\ Mais il eut soin de faire
succéder par droict de banqueroute... Il estoit d'une nature si desnaturée, qu'il n'a jamais sceu rien faire qui n'ait esté contre son Roy et sa patrie.» {Arch. curieuses, loc. cit., p. 283.)
(i) « Il avait l'entendement vif, son entregeant fort agréable, beaucoup de valeur, adroict aux armes, fin et ruzé en affaires. Ces belles parties estoyent contrebalancées de toutes espèces de lasciveté et profusion, dont la justice divine luy feit bien tost porter la pénitence. . . (Ibid.)
{2^ Voy. pour l'affaire de R. Estienne le volume écrit avec tant de verve, de bon sens et d'un style si remarquable,
comprendre, dès son avènement, que s'il entendait gouverner avec des hommes de son choix, ce ne serait pas pour favoriser l'indépendance en matière religieuse. Tout le monde savait que le connétable était un conservateur brutal , que Charles de Lorraine était un ennemi de l'hérésie moins franc, mais tout aussi décidé que le cardinal de Tournon, et que dans les confiscations des biens des suspects, la « grande sénéchale » voyait un moyen commode d'accroître ses richesses.
La législation contre les blasphémateurs, dont on se servait pour aggraver la punition des hérétiques, considérés comme tels, est remise en vigueur avec des dispositions véritablement barbares , le 5 avril 1547 ^'\ En mai.
qu'il publia en i552: Les censures des théologiens de Paris (réimp. de Fick, Genève, 1866), et diverses lettres dans le Musée des Archives, n°^ 624, 625 et 628.
(i ) Ainsi, à la b^ récidive ils étaient « mis au carquan pour y demeurer depuis 8 h. du matin jusques à i heure après midy, subjectz à toute vilennie et oprobres que chascun leur voudra impropérer», sans compter des amendes très élevées; la 6® fois ils étaient «menez et mys au pillory, et auront la lèvre de dessuscouppée d'un fer chault, desorteque les dentzleur apperront»; la 7® fois, «menez et tournez audict pillory, et auront la lèvre de dessoubz couppée du dict fer chault. Et où il adviendra que de rechef ilz commettront les dictz juremens et délictz, ilz auront la langue couppée tout ù(s^\ — Voy. Lois, ordonnances, etc., ut suprà, ïo\. 2'j5.
pendant qu'à Blois un conseiller du parlement de Paris, Antoine Lecoq, répandait la terreur par un grand nombre de poursuites, on signale et fait prendre des mesures contre des conventicules des mêmes suspects, à Orléans ^'\ — Vers la même époque,
«parce que la licence du tems, par le moyen de nouvelle doctrine, avait lasché la bride d'ancienne obéissance^ de sorte que plusieurs, ne faisans plus d'estat des sainctes constitucions, mangeoient indifféremment de la chair au tems de Caresme, mesmement à la Court; dont Sa Majesté, voulant commencer la réformation des bonnes mœurs à sa maison et suite de sa Court, fit très expresse prohibicion et défense, qu'il n'y eust homme ni femme, de quelque estât ou condicion qu'il fust, qui usast d'autres viandes que de celles qui sont permises par les constitucions de l'universelle et catholique Église, sous peine d'encourir crime de lèse-Majesté divine. Et non seulement observoit sa dite ordonnance, ains y ajoutoit plusieurs jusnes, et autres sainctes œuvres^ comme prince illuminé de la grâce receûe et infuse à sainte et céleste onccion. Semblablement ordonna et fit défences à toute personne de son roj^aume de n'aller deviser avec les filles et femmes es Églises et lieux destinez à servir Dieu. Et à celle fin que sa maison (qui doit estre un vray temple d'honneur et honnesteté) fut exemple aus autres, il ordonna que
[i) Voy. ci-après le Document n<* i aux dates.
en sa Court nul ne fust si hardi d'entrer es chambres des damoiselles sans le congé et aveu des gouvernantes (0... »
Voilà une ordonnance que François P'' n'aurait probablement jamais signée. Ce n'est pas que son successeur fût beaucoup plus sévère sous le rapport de la galanterie, si peu dissimulée à la cour de son père. Mais, en fils obéissant de l'Eglise, il tenait, avant tout, à garder les apparences et à éviter le scandale ^^\ Dans les derniers jours de ce même mois de mai 1547 (22 au 24) il assiste aux splendides funérailles du feu roi et de ses deux fils. Si j'en parle, c'est pour noter l'attitude du peuple de Paris; il s'y associa en foule et avec une sympathie évidente, mais, au retour de Saint-Denis, ne craignit pas d'outrager et même de maltraiter plusieurs conseillers du Parlement. Ce détail ^'^
(i) Paradin, op. cit., p. 637.
(2) «Sa Majesté se montre religieuse; elle ne monte pas à cheval le dimanche, au moins le matin. . . Il fait ses affaires de façon que personne ne puisse trop parler, ce qui n'était pas le cas pour le roi François ; aussi la cour, qui était alors des plus licencieuses, est maintenant assez régulière.» (A. Baschet, op. cit. 434-435.)
(3) Dont je n'ai trouvé trace que dans les registres du Conseil (X^a i36i) à la date du 22 nov. 1547, où ces conseillers se plaignent de ces excès.
ne montre-t-il pas clairement combien, malgré ses excès, François P"" était resté populaire, et qu'on attribuait à d'autres qu'à son initiative personnelle, les terribles exécutions des dernières années?
Les proscrits déjà nombreux qu'elles avaient chassés à l'étranger redoutaient évidemment, pour leurs frères de France, les conséquences de la dévotion du nouveau roi, car le 24 juillet Calvin adressait à ces derniers une de ces fortes lettres qui ramenaient au combat les plus hésitants : « Que nulle crainte ne vous esbranle, encore que les dangers fussent plus apparens que vous ne les avez veus jusques icy. .. que rien ne vous divertisse de prier et ouïr la sainte parole... ^'^.» Recommandations bien opportunes, car deux jours plus tard (26 juillet) commençaient, à Reims, les fêtes du sacre et Henri II allait entendre, de la bouche de l'archevêque pour lequel il venait de demander la pourpre au légat ^^\ de pressantes exhortations à extirper la nouvelle religion » :
^i) Thésaurus epistolicus Calvinianus (Ed. Reuss), in-40 m, no 93i.
(2) Ainsi que pour Louis II de Bourbon, archevêque de Sens, qui couronna, plus tard, la reine, Catherine de Médicis.
...« Par un seul homme... non seulement l'Allemagne, et la France, mais presque tout l'univers a été ébranlé... Si Dieu n'avait pourvu à ce mal par l'intermédiaire des princes, qui ne voit qu'il y eût eu un bouleversement des plus grands royaumes et gouvernements, et de toutes choses en général! S'il y a de la corruption, qu'on la corrige au moyen d'un Concile général. S'il y a un membre gâté dans l'Église, qu'on l'ampute pour que le corps tout entier guérisse, mais qu'on ne supprime pas tout comme le veulent quelques-uns. Je me suis d'autant plus longuement appesanti sur ces choses, que je pense qu'il t'appartient à toi seul, ou peu s'en faut, de guérir toutes ces plaies de l'Église. C'est pourquoi, fais en sorte que la postérité dise de toi : Si Henri II, roi de France, n'avait pas régné, l'Église romaine aurait péri de fond en comble — et tu le feras, si tu réfléchis que rien ne sera plus agréable à Dieu... Et tu seras, non seulement le roi de France, mais encore, ce qui n'appartient qu'aux rois français, le prêtre et comme le serviteur public du Dieu tout puissant (0 ».
Et Henri de répondre : «Je consens à tout ce que tu as dit du gouvernement, du roi, de mes ancêtres et de la religion.» Après quoi le
(0 Je n'ai trouvé le texte, latin, de ce discours, et les de'tails qui suivent que dans Peiri Paschalii Historiarum fragmenta (Bibl. nat., fonds Du Puy 624, fol. 69 à 74). Sur Pierre Paschal, qui était historiographe de Henri II et tenait ces renseignements sans doute du cardinal de Lorraine luimême, voy. mon article dans le Bulletin i88g, p. 271.
futur cardinal demande à Dieu que le roi défende son Eglise avec ardeur et courage contre tout assaut des méchants et des infidèles. Le roi promet d'exterminer de son royaume tous ceux que l'Eglise lui désignera comme imbus d'erreurs, séparés des opinions des très saints pères ou détournés de la commune observance. Puis il met la droite sur l'Evangile, le baise, et, dans une dernière prière, avant l'onction du souverain ainsi solennellement lié, le Lorrain supplie pieusement l'Eternel de faire du glaive du nouveau roi la terreur et l'épouvante de tous ses ennemis et de ceux de l'Eglise.
Le lendemain du jour où il endoctrinait ainsi son ancien compagnon, le jeune et brillant « Monsieur de Reims » (il n'avait encore que 22 ans) , était nommé cardinal. Sans cesse à l'affût de ce qui pouvait élever encore une situation déjà exorbitante, il se rendit presqu'aussitôt à Rome, afin d'y négocier, au nom du roi de France, une alliance avec Paul III contre Charles V, recevoir solennellement (14 décembre) le chapeau qu'il avait si rapidement gagné et solliciter une bulle en faveur de l'établissement, à Reims, d'une université, destinée surtout à
devenir le boulevard du catholicisme dans son diocèse ('^.
§ 8» £os préliminaires be la (El^ambre arbente (6éc. 1547)
C'est pendant Tabsence de ce prélat, dont l'ambition et la cupidité furent si fatales à la France, que la dernière recommandation de François P"" à l'égard des assassins des Vaudois, reçut un commencement d'exécution, par l'arrestation, en octobre, de Meynier d'Oppède et de quelques-uns de ses complices. — Simulacre de réparation qui devait, comme je l'ai remarqué plus haut, aboutir, beaucoup plus tard, sauf pour le moins coupable d'entre ces hommes, à un scandaleux verdict d'impunité. Ce n'était, du reste, pas l'activité qui caractérisait Henri IL Au rebours de son père, qui n'avait jamais pu rester plusieurs semaines de suite dans un même lieu^ et avait laissé le souvenir d'une existence exceptionnellement agi-
(i) Voy. cette bulle dans Preuves des liberté^ de VÉglise gallicane II (i65i;, fol. SgS ss.
tée et changeante, il n'aimait guère qu'une seule distraction, celle de la chasse. De là ses séjours prolongés près des grands bois de Saint-Germain, son lieu de naissance, et de Fontainebleau. C'est dans ce dernier château où vit encore le souvenir de la belle Diane, qu'après une courte étape à Villers-Cotterets, il était allé se reposer des fatigues du sacre, et aussi se mettre à l'abri des ardeurs exceptionnelles de l'été de l'année 1547 ^'\
C'est de Fontainebleau qu'est datée la lettre par laquelle il confirmait (16 novembre) la nomination faite par son père, de Matthieu Ory, prieur des frères prêcheurs à Paris , pour exercer l'office d'inquisiteur (^). Il y était encore lorsqu'à quelques jours de là, une députation du Parlement de Paris vint s'enquérir de ses volontés. Le 3 décembre, le conseiller Robert Bouete rend compte de ce voyage à la Compagnie et termine ainsi son récit: «Finalement le Roy veult et encharge Messieurs de la Court, de faire et administrer bonne justice et principalement poiirveoir sur le faict des liithé-
(i) Ainsi que des émanations pestilentielles qui presque tous les ans surgissaient des rives bourbeuses de la Seine,
(2) Arch. nat. K. 90, n° 4.
riens ^'h>. Huit jours plus tard, d'après «Tavis et délibération de son Conseil privé», il écrit à tous ses officiers de justice :
«L'une des choses que nous avons plus à cœur... est de pourvoir, par tous les meilleurs moiens qu'il nous sera possible, à l'extirpation des hérésies et fausses doctrines qui ont pullulé, et pullulent encore de présent en nostre royaume, à nostre grand regret et desplaisir. Et pour ce qu'il nous a semblé que, entre les autres provisions que nous avons à donner, pour parvenir au but de nostre désir et intention, l'une des premières et principales est d'oster d'entre nos subjectz l'usage des livres reprouvez qui sont le fondement et occasion des dits erreurs, et garder que par cy après il ne s'en imprime aucuns concernans la saincte Escriture, que premièrement ils n'aient esté bien et exactement veus et visitez ; afin que avant qu'ils se mettent en lumière, s'il y a quelque chose de mauvais, il soit corrigé et rejette, et ne soit baillé et administré à nostre peuple que ce qui sera de bonne et saine doctrine et condition (2). . . »
On devine la suite : L'arrêt du parlement de Paris du i'^'" juillet 1542, qui mettait tous les auteurs et imprimeurs quelconques à la merci des censures intéressées des docteurs en théologie de la Sorbonne, et celui du
(i) Arch. nat. Conseil X^a i56i, à la date. (2) LoiSj ordonnances... ut siiprà, fol. 286.
23 juillet 1545 qui interdisait l'entrée en France, la circulation et l'usage de tout écrit « mentionné au cathalogue des livres réprouvez fait par la dicte Faculté de théologie », sont transformés en ordonnance royale qui signale surtout le danger de tout écrit relatif à la Sainte Ecriture ou ne portant pas de nom d'imprimeur ou d'auteur.
Les Parisiens étaient, à ce moment, effrayés par le débordement de la Seine qui avait envahi la place de Grève et les rues de Bièvre et de la Harpe « tellement qu'on ne pouvait passer rue de la Huchette^'H>. Ceux d'entre eux qui avaient coutume d'attribuer n'importe quel désastre à la présence des « luthériens » ^-\ commencèrent sans doute à se rassurer, lorsque, le 19 décembre, ils entendirent crier cette ordonnance, à son de trompe, par tous les carrefours de la capitale. Et qui oserait affirmer que dans leur imagi-
(i) Paradin, op. cit., p. 657.
(2) Ceci n'est pas une manière de parler : Au commencement du XVI^ siècle, les premières persécutions religieuses avaient été aggravées, par exemple à la suite de la panique causée par le désastre de Pavie, et, en général, dès qu'un malheur survenait, on en attribuait la cause à l'hérésie. On sait, du reste, que cette superstition fut soigneusement entretenue par le clergé.
nation il n'}^ eût pas une relation mystérieuse entre la baisse des eaux du fleuve et la digue salutaire que le roi opposait au débordement de la littérature évangélique ^'^ !
Il est clair, dans tous les cas, que le sort des luthériens commençait à préoccuper sérieusement le roi et son conseil privé. A vrai dire, personne ne les avait entièrement oubliés. Il suffit de jeter les yeux sur l'appendice à cette étude, oi^i j'ai résumé les 70 arrêts que j'ai pu extraire des registres du Parlement de Paris pour le semestre de mai à octobre 1547. Ils sont surtout dirigés contre les hérétiques des bords de la Loire, d'Orléans à Angers, notamment contre ceux de Blois où ils paraissent avoir été très nombreux. Les plus compromis d'entre eux avaient sans doute déjà succombé à la persécution organisée dans cette région dès 1545 par Tenvoi du conseiller Louis Gayant. Ainsi s'expliquerait que, faute de
(i) C'est évidemment à la publication de cette ordonnance, à Lyon, que se rapporte cet extrait des registres du Grand Conseil de Genève, du 19 avril 1548: «L'on a esté advertys que le roy de France faict fere grande persequution des fidelles, et a faict certainnes inhibicions publiés à Lyon, de non achepter des livres de Genève ny parler contre la loy papistique : à quoy Dieu il obviera contre leurs entreprinses. » {Calvini opéra XXI, Annales, p. 425.)
preuves, les poursuites ayant eu lieu sur des indices fournis par des procès antérieurs, un certain nombre de malheureux, détenus depuis plusieurs mois, aient dû être élargis. Quoi qu'il en soit, — et peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles l'attention de Henri II fut portée plus directement sur la question religieuse, — dans ce semestre, le Parlement de Paris ne prononça qu'une condamnation capitale pour crime d'hérésie. Le sénéchal de Lyon avait fait saisir un pauvre tailleur de Bourg en Bresse, du nom de Benoît Ramasset. L'enquête ordonnée le 28 juin, ayant démontré qu'il était sacramentaire, il avait été brûlé vif, place Maubert, le 10 septembre 1547 ^'\
Un autre bourreau, moins cruel que celui de la haute Cour, dispensait d'ailleurs cette dernière, à ce moment, d'ordonner d'autres supplices : la peste dépeuplait littéralement les cachots infects que les nécessités de la procédure ne vidaient pas assez rapidement. Une note relevée dans un registre, établit, en effet, qu'à la date du 20 septembre, soixantesix prisonniers du grand Châtelet avaient déjà
(i) Voy. Documents n° I.
succombé au fléau ^''. Mais, si Ton en croit le martyrologe de Crespin, et V Histoire ecclésiastique^ de nombreuses et cruelles exécutions suivirent cette hécatombe pendant Thiver et le printemps de 1547-1548. Ces deux ouvrages nous racontent, en effet, en détail, et en citant souvent le nom fatidique de l'inquisiteur Mathieu Ory, les supplices : à Bourges, de Jean Michel et d'un étudiant; à Angers, de François Fardeau, Simon le Royer, Jean de la Vignole, Denis Saureau, Guillaume de Rey (décembre 1547) ; à Issoire, de Jean Brugière, de Fernoël près Clermont-Ferrand ^^\ En Normandie et à Toulouse aussi les poursuites
(i) Arch. nat, X^» iq3^ à la date.
(2) Voici comment je suis arrivé à placer ces faits dans l'hiver de 1 547-1 348 : Crespin {ojp. cit. I, 520-326) les raconte après le martyre de Jean Brugière, qui est du 3 mars 1548 {i54'/ ancien style), tandis que V Histoire ecclés. en parle déjà, ainsi que de ce dernier, à la fin du règne de François I^' (I, 56 ss.). Or aucun de ces noms ne figurant^ ni dans les arrêts de l'été 1547, ni dans ceux de l'été 1548, que j'ai intégralement retrouvés, il me paraît difficile de ne pas les attribuer au semestre intermédiaire. Il serait, d'ailleurs, bien extraordinaire que la recommandation faite par le roi à ses conseillers à l'entrée de ce semestre (voy. plus haut page LXIV) n'ait pas porté des fruits immédiats, c'est-à-dire une recrudescence de rigueurs qu'on déplore précisément à Genève le 19 avril 1548. (Voy. la note de la page LXVII.)
continuaient ^^'\ Malheureusement le registre criminel du Parlement de Paris de novembre 1547 à avril 1548, manque aux Archives nationales, ce qui tend bien à confirmer, comme on le verra plus loin, le témoignage de nos deux auteurs, mais ne permet pas de le compléter.
Voici, du reste, un fait topique, qui montre à quel point l'esprit clérical, conservateur à outrance, dominait alors les autorités, en apparence les moins exposées à l'obscurantisme religieux. Le 16 janvier 1548 on soumit au Conseil municipal de Paris, un projet de banque fort avantageux pour le commerce, et par conséquent pour les finances toujours obérées de la capitale. Que firent les échevins? ils répondirent, le 23 janvier « qu'il estoit besoing se retirer par devers les théologiens», pour examiner la légitimité d'un pareil projet. Aucune mesure, d'une importance quelconque n'était donc prise sans l'avis de la célèbre Faculté. Et, fidèle à ses traditions, elle répon-
(i) Le 27 février 1548, le parlement de Toulouse ordonne au sénéchal de Beaucaire d'amener à la Conciergerie Jehan Morolet et Anthoine Treille, «prisonniers detenuz en noz prisons de Nismes, chargez de crime d'hérésie ». (Bibl. nat. Fr. 25,724, fol. 3o.)
dit, dans l'espèce, que cette banque «ne pouvoit estre instituée sans contrevenir directement à la loy et commandement de Dieu, tradition et constitution de nostre mère saincte Église.... et tourneroit à la subversion des bonnes meurs, destruction de tous estatz, mestiers et vaccations honnestes de ce royaume... ''^ »
§ 9. ia pxocébnve contre les ï^évétxques. Son organisation
-^/^ ien qu'un texte précis nous fasse ici J^y défaut, on peut affirmer que c'est à cette époque que fut instituée la célèbre chambre spécialement destinée à juger les procès d'hérésie. Henri II allait partir pour la Bourgogne et le Piémont, et il est naturel qu'avant de se mettre en route, peut-être à la requête du premier président Pierre Lizet, il ait donné les ordres qu'on commença à exé-
(i) Registres du Bureau de la Ville de Paris III, 108, et Félibien, Hist. de la Ville de Paris II, p. 1022.
cuter le 2 mai 1548 ^'L C'est ici le lieu d'ouvrir une courte parenthèse afin d'expliquer le fonctionnement de la loi qui régissait les hérétiques, ainsi que celui des Parlements qui étaient chargés de la leur appliquer.
La juridiction de celui de Paris s'étendait sur la Champagne, la Brie, l'Ile de France, la Picardie, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Poitou, l'Aunis, l'Angoumois, la Beauce, l'Orléanais, la Sologne, le Berry, le Nivernais,
(i) J'ai vainement cherché dans les registres du Parlement et dans d'autres recueils les lettres royales qui instituèrent cette Chambre. Dans l'édit du 19 novembre 1349 dont il sera question ci-après, Henri II y fait allusion en ces termes : ... dès nostre nouvel avènement... nous aurions pour plus grande et prompte expédition .. . estably une chambre particulière en nostre parlement à Paris ... Le registre des arrêts de cette chambre commençant le 2 mai 1548, les lettres d'institution doivent être de peu antérieures à cette date. Elles me paraissent annoncées par la recommandation aux conseillers qui s'étaient rendus à Fontainebleau à l'entrée du semestre d'hiver de 1547 (p. LXIV)et par ce passage de l'ordonnance du 11 déc. 1547 qui suivit cette entrevue: «entre autres provisions que nous avons à donner ...n (Ibid.) On peut donc admettre que la chambre dite ardente fut instituée à Paris entre le 11 décembre 1347 et le 2 mai 1548. On ne faisait, du reste, que suivre l'exemple de Rouen, où trois ans auparavant pareille chambre avait été établie, «composée de dix ou douze conseillers des plus sçavants et des plus zélés, choisis par les présidents, pour connoistre du faict d'hérésie, sans qu'elle pust vacquer à d'autres affaires» (17 avril 1545). Voy. ci-dessus p. XXXIV.
le L3^onnais, le Forez, l'Auvergne, le Bourbonnais, le Morvan, le Maçonnais. Ces provinces ne représentaient pas le quart du territoire de la France, et moins encore si Ton regardait au nombre des habitants. — La procédure contre les hérétiques était réglée par l'édit de Fontainebleau (i*""" juin 1540) et par la déclaration du 23 juillet 1543, dont j'ai parlé dans le chapitre précédent. Aux termes de cet édit , les suspects d'hérésie , clercs non munis d'ordres sacrés, ou laïques, étaient poursuivis par le ministère, soit des évêques^ leurs vicaires ou de l'inquisiteur de la foi, soit des baillis, sénéchaux ou de leurs lieutenants généraux ou particuliers ^'^. Généralement l'inquisiteur de la foi commençait par examiner le prévenu, et s'il le déclarait hérétique, son procès était fait par la juridiction qui l'avait commencé, jusqu'à sentence définitive ou de torture exclusivement. Cette sentence, c'était au Parlement seul qu'il appartenait de la prononcer. Les accusés et leurs sommiers, aussi complets que
(i) Les prévôts et autres juges inférieurs ne pouvaient procéder que upar inquisitions, informations et prise de corps. Et, ce fait, ils devaient renvoyer les dites informations et charges avec les dits prisonniers, par devant les baillis, sénéchaux», etc.
possible, étaient donc envoyés à Paris — aux frais des évêques — et la chambre spécialement instituée n^avait pas d'autre destination que d'examiner les uns et les autres, de faire procéder au besoin à une nouvelle enquête, et de juger en dernier ressort.
Or, comme les juges ecclésiastiques ne pouvaient faire appréhender les suspects et coupables que si ces derniers étaient dans leur prétoire ^'^ c'est-à-dire sur leur domaine propre, il en résultait que dans la majorité des cas les décrets de prise de corps ne pouvaient être exécutés que par les juges royaux. De là vient que dans la presque totalité des arrêts transcrits plus loin , les inculpés sont transmis au Parlement par ces derniers, et exceptionnellement par les officiaux de l'évêque ou par l'inquisiteur de la foi.
Lorsqu'il s'agissait d'ecclésiastiques revêtus d'ordres sacrés, c'est-à-dire de prêtres dont la punition entraînait la dégradation, les juges ecclésiastiques avaient seuls qualité pour apprécier et châtier leur faute au point de vue de la doctrine, ce qu'on appelait le délit commun. Mais quand ces mêmes ecclésiastiques
(i) Voy. plus loin ce que je dis de l'e'dit du 19 nov. 1549.
étaient coupables, non seulement d'avoir professé des opinions hétérodoxes , mais encore de les avoir publiquement prêchées et ainsi provoqué des scandales, on appelait leur cas un cas privilégié. Il en résultait, comme on le verra souvent, qu'après avoir été jugés et condamnés par leurs juges naturels, pour le délit commun, ces ecclésiastiques étaient renvoyés au Parlement pour être jugés sur le cas privilégié par une sorte de tribunal mixte composé d'ecclésiastiques et de conseillers de la Cour.
Cette dernière jugeant souverainement pouvait aussi prendre l'initiative des poursuites, en déléguant un ou plusieurs de ses membres en qualité de commissaires chargés de la répression de l'hérésie, dans tel ou tel lieu de son ressort; ou bien en conférant à certains juges provinciaux^ à l'exclusion de ceux qui ne montraient pas assez de zèle, un pouvoir temporaire et exceptionnel ad hoc. — Enfin le Parlement était aussi une cour d'appel ou de cassation à laquelle souvent les accusés demandaient la révision des procédures dont ils étaient victimes de la part des tribunaux inférieurs. — Ces quelques remarques suffiront à faire comprendre, au point de
vue du droit, les arrêts si divers que j'ai recueillis.
Environ vingt-quatre conseillers firent partie , à tour de rôle , de la « chambre particulière », laquelle paraît avoir siégé, non, comme de coutume, à la Tournelle criminelle, derrière la tour de torture, mais à la chambre du Conseil; aujourd'hui représentée, en partie, par la première chambre du tribunal de la Seine ^'). Ils étaient généralement douze, quelquefois plus ou moins. Pendant le premier trimestre, ils furent le plus souvent présidés par François de Saint-André, et exceptionnellement par un des conseillers présents.
Fils du premier président du parlement du Languedoc, conseiller à celui de Paris depuis 1514, François de Saint- André s'était peu à peu élevé au rang de président à mortier. C'est plutôt vers la fin du règne de Henri II qu'il parut au premier rang parmi les ennemis mortels des protestants. En 1548 il s'efforça surtout, ainsi que le désirait l'Eglise qu'il servait avec zèle, d'obtenir leur rétractation sous la forme d'amende honorable aggra-
(i) Voy. pour la topographie du Palais au XVI" siècle, le plan qu'a bien voulu tracer pour nous M. Albert Lenoir, membre de l'Institut, à la fin du Registre des Luthériens.
vée de peines diverses probablement précédées d'un ensemble de procédures destinées à intimider les prisonniers. Il signe, en effet, relativement peu d'arrêts de mort. C'était, d'ailleurs, un homme cultivé et qui ne dédaignait pas les lettres, puisqu'il acheta la bibliothèque du célèbre Guillaume de Budé^').
On ne pouvait en dire autant de Pierre Lizet, dont le nom se trouve presque toujours au bas des arrêts du deuxième trimestre de la chambre ardente. Né en 1482 au fond de l'Auvergne, à Viellemur, près de Saler, protégé probablement par le chancelier Duprat, avocat général en 1517, il avait été promu à la première présidence en 1529, à la mort de François de Selve. Agé déjà de 66 ans en 1548, il devait sa réputation principalement à Tacharnement avec lequel il avait poursuivi l'extirpation de l'hérésie. Praticien retors, rompu au métier, il était d'autant plus féroce conservateur en religion qu'il se piquait de théologie, à laquelle il n'entendait rien ('-\ On lui attribuait l'institution du tribunal exceptionnel dont j'écris
(i) Voy. le Dictionnaire de Moréri.
(2) Même Moréri en convient.
l'histoire, et les arrêts qu'il y signa contribuèrent certainement à lui faire donner le surnom de chambre ardente. Ils se distinguent, en effet, non seulement par une sévérité implacable, mais encore par le soin avec lequel ils entrent dans une foule de détails destinés à terroriser les victimes et ceux qui étaient tentés de les imiter.
§ \0. ia Cljambre arbente. premier trimestre (mai— août 1548),
-^/%/% aintenant qu'on connaît le théâtre et J I I ^^^ principaux acteurs, voyons rapidement la pièce. C'est le 2 mai qu'a lieu la première représentation. Le 5 on apprend par le procureur général ^'^ que Beaugency est infesté de luthériens. Le conseiller Pierre Hotman y est délégué pour les découvrir secrètement et les châtier. On ne connaît pas les résultats de cette mission, qui fut retardée, les arrêts relatifs à Beaugency, dont il sera question plus loin, se rapportant sans doute à un
(i) Noël Brûlart.
deuxième séjour dans les derniers mois de l'année 1549 ^'L
Dix jours plus tard (15 mai 1548), Jean de Gaigny, chancelier de l'Université depuis le 20 juillet 1546, obtient enfin la condamnation explicite des Bibles de Robert Estienne et leur inscription dans le catalogue des livres prohibés ^'\ Le 25 novembre suivant, le roi approuvera formellement ce triomphe d'une ignorance haineuse qui privait la renaissance des lettres françaises d'une de ses gloires les plus incontestées.
Le 6 juin , les plaintes déjà proférées plus d'une année auparavant au sujet d'Orléans sont renouvelées, et la Cour se décide à y envoyer le conseiller Antoine Lecoq, qui s'était distingué antérieurement à Blois. Il est difficile de savoir s'il parvint à enrayer le mouvement dans cette ville, où depuis longtemps fermentait l'esprit nouveau. En parcourant les divers arrêts où il est question d'elle, on verra que ceux-là mêmes que leurs fonctions désignaient pour prêter
(i) Voy. le Document no IV, et ce que je dis plus loin, page CXXIII.
(2^ Non pariim juvit facultatem apnd regem in negotio condemnationis Bibliorum Roberti Stephani. Bibl. nat. ms. latin 5657 A.
main-forte à Lecoq, n'étaient pas à l'abri de tout soupçon. Il ne faut pas oublier non plus que depuis 1545 le bailli de la ville était Jérôme Groslot, fils d'un fonctionnaire de Marguerite d'Angouléme^'^; il n'allait pas tarder à se déclarer pour la Réforme, et il est permis de supposer que l'appui tacite prêté aux suspects par les autorités, tant ecclésiastiques que civiles, paralysa le zèle du délégué parisien. Toute la région entre la Loire et la capitale paraissait d'ailleurs travaillée par un esprit d'insubordination religieuse. C'est là surtout qu'il est question de prêtres ou de moines plus ou moins compromis. Il n'y en avait pas moins de quatre au seul couvent des Augustins de Montoire ^^\ qui depuis un an étaient poursuivis pour « blasphème et crime d'hérésie».
C'est, du reste, une des surprises que nos textes réservent aux historiens, que le nombre d'ecclésiastiques^ docteurs en théologie, prêtres, chanoines et surtout religieux de tout
(i) Jacques Groslot était chancelier d'Alençon, et Jérôme avait été maître des requêtes de Marguerite de Navarre, duchesse d'Alençon.
(2) Voy. le Document n» I, à la date du 23 juin 1347 et le Registre n° 5 1.
ordre, qui y figurent comme accusés, prisonniers, condamnés ou fugitifs. On voit fort bien qu'à cette époque encore la Réforme sortait des entrailles même de l'Église catholique. Et il n'y a pas jusqu'aux sommations, sans cesse renouvelées par le Parlement aux évêques, de s'acquitter de leur devoir, qui ne témoignent indirectement de la réalité de ce fait. — Le 13 juin, il fait inspecter secrètement l'officialité de Paris ^'); les 13, 16 et 20, le couvent des Augustins de la même ville est visité à plusieurs reprises pour la même raison ^^^; le 23, c'est le tour de celui des Jacobins ou Dominicains, qui avaient pourtant, on le sait, la spécialité de fournir les meilleurs inquisiteurs ^^\ Le 28 juin 1548 on trouve la première mention d'un procès qui occupa plusieurs séances du terrible tribunal et constitue le digne pendant de celui de 1546 contre la communauté évangélique de Meaux. Il s'agit d'une petite ville de la Champagne, de Langres, où s'était formé une véritable Eglise secrète, dirigée
(i) Voy. le Registre n« 43.
(2) Ibid. nos ^^^ ^{j^ S5.
(3) Ibid. n° 26. Ce couvent était situé au coin des rues Saint-Jacques et Soufflot, entre les rues Cujas et Victor Cousin.
main-forte à Lecoq, n'étaient pas à l'abri de tout soupçon. Il ne faut pas oublier non plus que depuis 1545 le bailli de la ville était Jérôme Groslot, fils d'un fonctionnaire de Marguerite d'Angoulême^^^; il n'allait pas tarder à se déclarer pour la Réforme, et il est permis de supposer que l'appui tacite prêté aux suspects par les autorités, tant ecclésiastiques que civiles, paralysa le zèle du délégué parisien. Toute la région entre la Loire et la capitale paraissait d'ailleurs travaillée par un esprit d'insubordination religieuse. C'est là surtout qu'il est question de prêtres ou de moines plus ou moins compromis. Il n'y en avait pas moins de quatre au seul couvent des Augustins de Montoire (^\ qui depuis un an étaient poursuivis pour « blasphème et crime d'hérésie».
C'est, du reste, une des surprises que nos textes réservent aux historiens, que le nombre d'ecclésiastiques^ docteurs en théologie, prêtres, chanoines et surtout religieux de tout
(i) Jacques Groslot était chancelier d'Alençon, et Je'rôme avait été maître des requêtes de Marguerite de Navarre, duchesse d'Alençon.
(2) Voy. le Document n° I, à la date du 23 juin 1347 et le Registre n° 5 /.
ordre, qui y figurent comme accusés, prisonniers, condamnés ou fugitifs. On voit fort bien qu'à cette époque encore la Réforme sortait des entrailles même de l'Eglise catholique. Et il n'y a pas jusqu'aux sommations, sans cesse renouvelées par le Parlement aux évêques, de s'acquitter de leur devoir, qui ne témoignent indirectement de la réalité de ce fait. — Le 13 juin, il fait inspecter secrètement Tofficialité de Paris ^'^; les 13, 16 et 20, le couvent des Augustins de la même ville est visité à plusieurs reprises pour la même raison (^); le 23, c'est le tour de celui des Jacobins ou Dominicains, qui avaient pourtant, on le sait, la spécialité de fournir les meilleurs inquisiteurs ^^\ Le 28 juin 1548 on trouve la première mention d'un procès qui occupa plusieurs séances du terrible tribunal et constitue le digne pendant de celui de 1546 contre la communauté évangélique de Meaux. Il s'agit d'une petite ville de la Champagne, de Langres, oii s'était formé une véritable Eglise secrète, dirigée
(i) Voy. le Registre n* 43.
(2) Ibid. nos ^^^ ^^^ 5^^
(3) Ibid. n° 26. Ce couvent était situé au coin des rues Saint-Jacques et Soufflot, entre les rues Cujas et Victor Cousin.
par un personnage mystérieux. Grâce à des noms d'emprunts -- on l'appelait Séraphin d'Argences ou encore Antoine Deschamps — grâce aussi à de continuels et lointains déplacements, le tourangeau Robert Lelièvre avait réussi, depuis plusieurs années sans doute, à défier la vigilance des limiers du Parlement et du clergé et à évangéliser non seulement Langres et la Champagne, mais encore Bourges, Sens, Blois et jusqu'à Angers. Les mentions sommaires des arrêts de procédure permettent de supposer que dès 1547 des poursuites dirigées contre deux de ses éclaireurs, les colporteurs Etienne Mulart et Adrien Canal, le firent découvrir, on ne sait où, et tomber, avec plusieurs de ses «complices», entre les mains inexorables de la justice. Ce hardi pionnier expia noblement, héroïquement, sa sainte audace, et, ce qui prouve la profondeur de son influence, sut communiquer la passion du martyre à plusieurs de ses ouailles.
En se reportant aux arrêts 7/, 88, 8ç, loi, ii^y etc., on verra qu'une bonne partie de la population de Langres fut impliquée dans ce mémorable procès, qui eut pour conclusion deux véritables auto-da-fés, le premier de quatre bûchers à Paris, place Maubert (i^^ août 1548),
le second, à Langres ^'\ de huit bûchers (3 septembre), sans compter plusieurs amendes honorables, le rasement, à Langres, de la maison Taffignon ^-^ où se réunissaient les conventicules , et la répétition de ces horribles spectacles, «par effigie», à Bourges, Sens, Blois et Angers ^'\ Un détail caractéristique donnera une idée de la manière dont ceux qui travaillaient ainsi au triomphe de la « mère sainte Église » prétendaient concilier l'humanité avec la barbarie des lois :
«Et outre a la dicte Court condamné et condamne Claudine Baillet à estre battue et fustigée nue de verges, ayant la corde au col, par les carrefours
(i) Place du Marché aux porcs.
(2) Laquelle fut remplacée, comme la maison d'E. Mengin, au grand marché de Meaux, par une chapelle, appelée chapelle de la Cène, qui fut bâtie par le doyen Pignard et a subsisté jusqu'en 1825 (celle de Meaux a été rebâtie depuis la Révolution), dans la grande rue, entre la rue au Lièvre (ainsi nommée peut-être à cause de Robert Lelièvre) et la rue de la Boucherie. Une confrérie du Saint-Sacrement fut fondée, en expiation de l'événement, en 1649, ainsi qu'une procession solennelle «avec les mesmes cérémonies que celle du sacre d'Angers».
(3) Nos arrêts complètent et rectifient surtout ce qu'on trouve dans Crespin et VHist. ecclés. sur cet auto-da-fé de Langres. Voy. aussi Langres pendant la Ligue, dans les Mém. de la Soc. hist. et archéol. de Langres, 1868, in-40, qui cite des mémoires contemporains, Bm//. 1878, p. ii,etc.
de la ville de Langres. Et néanmoins, pour aucunes causes et considérations à ce la mouvans, la Court a ordonné et ordonne l'exécution de la dicte condampnation, pour son regard seulement, estre différée jusques à six sepmaines après qu'elle sera accouchée (0. »
Je me hâte d'ajouter que ces jugements, qu'on ne peut lire sans frémir de douleur, sont signés Pierre Lizet. J'ai dit, en effet, que pendant le premier trimestre de son existence, ce tribunal exceptionnel fut généralement présidé par François de Saint-André, qui ne signe que deux arrêts de mort, ceux de Pierre Guyon, d'Auxerre, qui eut la langue coupée et fut brûlé vif aux Halles de Paris ^^', et de Pierre Ravon , qui fut étranglé et consumé devant Sainte -Catherine du Val-des- Écoliers ^^l — Pierre Lizet commence à présider le 19 juillet. Dès le 22 il condamne au feu Jean Chalamond, de Riom; le 26, Pierre Granthomme à Sézanne f-^^, et, à mesure qu'on
(i) Voy. le Registre n° 7/9.
(2) Le 26 mai 1548, voy. n» 23. Le pilori des Halles, près duquel se fit sans doute cette exécution, était situé dans la rue Rambuteau, en face la Halle actuelle aux poissons.
(3) Le 2 juin 1548, voy. le n° 2S. Ce dernier arrêt n'est en réalité signé que par le conseiller Tronson, en l'absence de Saint-André.
(4) Voy. les arrêts n"" ()3 et g4.
— i.xxxv —
approche de la fin du semestre, les arrêts féroces se pressent, se multiplient.
La violence dans les mesures de répression était d'ailleurs à l'ordre du jour. Le voyage que Henri II avait entrepris en Piémont dans le but d'annexer le marquisat de Saluées (30 juillet) après la mort du marquis, qu'il avait préalablement fait emprisonner, et de conclure à Turin le mariage de François de Guise avec Anne d'Esté venait d'être brusquement abrégé par les nouvelles arrivées de France. A Paris, au début du mois de juillet, la lutte de l'Université avec l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés au sujet du Pré-aux-Clercs avait amené peu à peu une véritable insurrection des étudiants, qui considéraient ce vaste espace comme leur propriété. Le Parlement fut obligé de s'occuper de cette affaire épineuse pendant plus d'une année et de recourir souvent à la force armée pour se faire obéir ^'\
Une révolte bien plus grave avait éclaté en même temps en Guyenne, à la suite des
(i) Voici la série, sans doute incomplète, des arrêts que j'ai relevés sur cette longue dispute: 7, 12, i3, 26 juillet (X'-Ja 10^)^ j sept^ (X2a io5), II et 12 sept. 1548 (X^a i563); 19 et 24 janvier (X^* 1564), 6, 28 février, 20 mars, 9 avril (X2a 106) et 20 déc. i549 (X2a 107).
exactions commises par les percepteurs de l'impôt sur le sel. Une pauvre femme avait été frappée d'amendes si exorbitantes que ses cris émurent de pitié, puis de colère le peuple déjà fort irrité. De Lusignan le mouvement gagna tout rOuest , sauf La Rochelle et Saint-Jeand'Angely ^'^. On sait que le connétable de Montmorency, chargé de rétablir Tordre, châtia les rebelles avec une cruauté inouïe, et que dans cette circonstance la conduite de Henri II, se bornant à laisser carte blanche à son brutal ministre, fut bien différente de celle qu'avait tenue son père lors du soulèvement identique de La Rochelle en 1542. — On avait désormais la preuve qu'il n'y avait aucune miséricorde à espérer de ce souverain sans entrailles. Et ceux auxquels il confiait le soin d'exécuter ses volontés, pouvaient se livrer en toute sécurité à leur humeur persécutrice.
Le lendemain de l'auto-da-fé de la place Maubert, le 2 août 1548, la chambre ardente se décide à sévir exceptionnellement contre
(i) Voy. Pelri Paschalii Historiarum . . . ms. cit. fol. 99, v». Je n'ai pas rencontré ailleurs ce renseignement pre'cis sur le début de la révolte qui inspira, dit-on, le Contre un d'Etienne de la Boétie.
les hérétiques d'Amiens. Il y avait là un mouvement protestant qui datait des premiers temps de la Réforme et remontait à Tinfluence d'un de ses premiers martyrs, Louis de Berquin. Le 17 juillet 1544 déjà, une requête d'isabeau de Raincheval y avait proposé aux échevins de demander à François L"" des lettres de grâce, moyennant abjuration, pour le grand nombre de ceux que leurs opinions avaient exposés à la prison , la confiscation ou Texil ('\ On avait donc essayé, bien avant cette date, de modifier la situation par la violence. Mais cela n'avait servi qu'à Taggraver. Le conseiller Jean de Therouenne est chargé d'y porter remède. En parcourant les nombreux passages de nos documents, qui attestent son activité, on s'aperçoit qu'il ne réussissait qu'à grand'peine à faire respecter ses pouvoirs. Le Parlement va jusqu'à attaquer l'évêque ^^\ chez lequel son délégué aurait dû trouver son principal appui. On le comprend lorsqu'on découvre que cet évêque était (depuis 1546) François III de Pisseleu, frère de la célèbre duchesse d'Etampes et de la
(i) Registres de Véchevinage à l'Hôtel de ville d'Amiens. (2) Voy., par ex., l'arrêt n° 258.