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n'avait pas reculé devant le sacrifice de la pensée elle-même. De sorte qu'au lieu d'être vouée à la libre recherche de la vérité, la science, étroitement enchaînée à des formules consacrées, était réduite à un simple exercice de la mémoire. — Quant à l'Eglise, qui avait déjà atteint ce double résultat, on a vu qu'elle avait promptement fait rentrer dans les rangs ou réduit au silence le parti de ceux de ses membres qui s'étaient compromis. Elle venait d'enrégimenter de nouveaux ordres religieux, de réorganiser les anciens, de trouver dans la compagnie de Jésus l'état-major de toutes ces légions ^'); elle allait fixer pour toujours le dogme attaqué ou flottant , et comptait bien reconquérir de gré ou de force tout ce qu'elle avait perdu. -- La magistrature enfin, qui avait résisté avec tant d'indépendance au concordat de François P^ et de Léon X, avait mis tant d'ardeur à poursuivre comme le crime le plus dangereux toute velléité de liberté dans le domaine de la pensée ou de la conscience, qu'en 1550 l'Église lui reprochait presque un
(i) Voy. sur ce grand travail de reconstruction et de réaction catholique le livre intéressant de Philippson: La contrerévolution religieuse au XVI^ siècle, conf. Bull. XXXV (1886), p. 525.
excès de zèle ou craignait de se voir ravir par elle l'honneur de remporter la victoire définitive.
Or, ce qui donne précisément à ce chapitre d'histoire un palpitant intérêt, c'est de voir une coalition si formidable remporter tant de triomphes pour n'aboutir, en fin de compte, qu'à une défaite. Les adversaires se multiplient là où les opérations sont conduites avec le plus de succès, et les plus habiles manœuvres, aussi bien que les châtiments les plus barbares, loin de soumettre les âmes, y font au contraire naître ou grandir le besoin d'affranchissement. — Mais nos textes nous autorisent à faire un pas de plus.
Si l'année 1550 marque une halte,- la lutte recommença plus intense quelques mois après cette date; en réalité, il faudrait en suivre le développement pendant une dizaine d'années encore avant d'en dresser le bilan définitif. Mais la période décennale que j'ai passée en revue permet déjà d'affirmer qu'à cette époque aucun fait, aucune question ne préoccupèrent l'opinion, les pouvoirs publics, au même degré que cette question capitale de la liberté religieuse.
Laissons de côté la série incomplète des faits de cet ordre que j'ai cités pour la fin du
règne de François l^", et ne tenons compte que des textes qu'on a sous les yeux et qui se rapportent tous aux trois premières années de Henri IL De ces trois années on a vu qu'il faut en retrancher une , la plus chargée de toutes, puisque les deux semestres dont elle se compose correspondent à des époques de persécution violente. Il reste, pour une période de deux années, un ensemble de près de 450 arrêts, dont une soixantaine de condamnations capitales. J'ai déjà remarqué que ce dernier chiffre est très vraisemblablement inférieur à la réalité, puisqu'on ignore le sort final de plusieurs hérétiques condamnés à la torture, avec le retentum que s'ils avouaient ils devaient être exécutés. Il ne faut pas oublier non plus que nous ignorons les sentences des tribunaux ecclésiastiques, auxquels ressortissaient les religieux ou les prêtres qui ne tombaient pas sous le coup du cas privilégié; plusieurs d'entre eux furent probablement condamnés à la détention perpétuelle, ce qui, au XVP siècle surtout , équivalait — qu'on me permette l'expression — au supplice à terme ^'\
(i) Enfin, un grand nombre d'arrêts ne mentionnent pas le crime des accusés, parmi lesquels plusieurs étaient probablement des hérétiques.
Et combien de malheureux périrent de misère, de peste dans leurs cachots, ou encore des suites des mauvais traitements qu'ils y avaient subis, ainsi que de celles de la question ordinaire ou extraordinaire ! Combien d'autres n'échappèrent à ces tourments que par la fuite, qui entraînait pour eux la ruine et la mort civile! — Eh bien! quelqu'élevés que soient ces chiffres, ils ne permettent d'entrevoir qu'une partie de la réalité, car ils ne se rapportent qu'à la juridiction du parlement de Paris ! W. y avait^ en France, six autres parlements, à Rouen, Bordeaux, Toulouse, Aix, Grenoble et Dijon. Je n'ai pu citer, dans le récit qui précède , que quelques faits isolés qui établissent certainement que les hérétiques n'y furent pas ménagés. Que serait-ce si, pour cette même période de 1547 à 1550, j'avais pu joindre leur arrêts à ceux de Paris? ^'^
(i) Et comment, après cela, taxer d'exagération Crespin et VHist. eccl.? — Veut-on se faire une idée de ce que coûtaient ces exécutions ? Voici une facture détaillée qui fut payée par ordre du Parlement de Paris, le 16 août i553, « à Maiurin Rousseau, exécuteur de la haute justice: pour avoir fustigé par les carrefours deux particuliers où auroient assisté deux autres, 66 sols parisis ; — pour la charette, 5 s. p.; — pour avoir pendu et étranglé un particulier en la cour du palais, 22 s. p.; — pour la charette qui l'a mené au gibet, 10 s. p. ; — pour une chaîne et crampon
phytes, sont extrêmement rares et ne s'expliquent que trop bien par la barbarie de la répression. La mise en pleine lumière de ce fait n'est pas le moindre service que nous rendent ces textes. L'histoire à la main, on ne saurait l'affirmer trop hautement, la liberté a eu pour berceau, non les abstractions des philosophes, ni les fluctuations de la politique, ni es rêveries des littérateurs, mais la conscience religieuse. — Le désaccord entre les enseignements de l'Eglise et ceux de l'Evangile dans sa forme originale, entre la souveraineté exclusive du Christ qu'il proclame, et l'Olympe chrétien du catholicisme romain, le besoin de professer ouvertement une foi considérée comme le renversement de la religion, de la morale, de tout l'ordre social : voilà l'origine du conflit. Et c'est de ce conflit que sont nés, d'abord le besoin, puis l'idée et finalement la conquête de la liberté.
Qu'on ne m'objecte pas que les croyants hétérodoxes du XVP siècle furent aussi fanatiques que leurs adversaires. Sous cette forme absolue l'objection est inexacte; au début surtout, lorsque quarante années de persécutions injustifiables n'eurent pas encore aigri les cœurs, meurtri les consciences, exaspéré une
résignation trop prolongée, il y eut entre Tintolérance de ce qu'on appelait le luthéranisme ou le calvinisme, et celle du catholicisme, une différence telle qu'il faut fermer les yeux à l'évidence pour la nier. J'accorde toutefois que les premiers champions de la liberté religieuse se s'élevèrent pas du premier coup à la notion de la liberté absolue. Je pourrais observer que s'ils la restreignaient pour les autres, ils avaient commencé par se soumettre euxmêmes à une discipline singulièrement restrictive ^'\ Mais, après tout, que prouve cette intolérance si complaisamment exploitée, si ce n'est que la première forme de la liberté n'a pas été tme négation de l'ordre établi, un instinct révolutionnaire, mais, au contraire, une affirmation de la conscience éclair ée, une foi intime et personnelle ?
Une dernière remarque encore. Si l'on veut bien parcourir la longue liste de noms qui, à peu d'exceptions près, paraissent ici pour la première fois, on ne peut manquer d'être frappé de ce fait : Ce ne sont guère que des noms plébéiens. Peu ou point de nobles, quel-
(i) Et demander quels sont, dans la France de 1889, ceux qui pratiquent loyalement cette liberté... des autres.
ques rares fonctionnaires, quelques prêtres rarement d'une situation élevée, beaucoup de moines et d'artisans, voilà les éléments de la troupe informe qui osa entrer en lutte avec les autorités multiples, armées de pouvoirs ou de privilèges exorbitants que le moyen âge avait légués à la France du XVP siècle. Comment soutenir, en présence de ce fait, que la Réforme fut l'œuvre d'une noblesse turbulente? — Est-ce à dire qu'en ces années la foi nouvelle ne s'empare que des prétendus prolétaires? Rien ne serait plus contraire à un examen attentif des faits. Ce n'est pas ici le lieu d'y procéder, mais quiconque les a étudiés, sait qu'à l'origine le mouvement surgit du sein du clergé instruit, éclairé, en état de lire, de comparer et de raisonner et que Louis de Berquin, brûlé en place de Grève en 1529 n'est pas le seul gentilhomme que l'Eglise conquit et perdit. Or, j'ai déjà expliqué qu'entre 1540 et 1550 l'Eglise avait regagné les principaux de ceux qui s'étaient lancés dans la mêlée sans en accepter d'avance toutes les conséquences. Si nos documents établissent sans contredit que ce mouvement de concentration n'avait pas encore ramené tous les errants, ils permettent aussi d'affirmer que
dans ce milieu la résistance désespérée devenait rare. Quant aux gentilshommes ou aux bourgeois riches ou haut placés, presque tous ceux d'entre eux qui avait embrassé la foi proscrite où bien la professèrent en secret, à l'abri de leur situation ou de leurs privilèges, ou bien émigrèrent. Ainsi beaucoup de ceux qui se fixèrent à Genève en 1548 et 1549 étaient des gentilshommes ou des personnages.
Le peuple, lui, ne pouvait fuir aisément à une époque où les voyages étaient, il est vrai, beaucoup plus fréquents qu'on ne pense, mais longs et surtout coûteux. Il n'avait donc à choisir qu'entre l'hypocrisie ou le sacrifice. — On ne saurait nier que beaucoup se soumirent, qu'après avoir été épuisés par les fers ou le banc de gêne, ils aient publiquement fait amende honorable, subi de mortifiantes fustigations. Et ce n'est pas sans un serrement de cœur que dans ces nombreuses soumissions forcées, l'historien découvre les premières semences de ce scepticisme frivole qui, deux siècles plus tard, allait abuser de la liberté en la déshonorant. D''autre part, beaucoup de condamnations à l'amende plus ou moins compliquée de peines di-
verses ^'\ concluaient au bannissement. La plupart de ces libérés allèrent sans doute grossir au loin l'armée de la Réforme, comme on peut l'inférer de quelques-uns de nos textes. — Mais il y eut aussi beaucoup d'intransigeants, et l'on a même pu relever plusieurs exemples frappants de réparation par le martyre, de défaillances ou rétractations antérieures. Tout compte fait, un cinquième environ de ceux que la justice — ô ironie de l'histoire! — parvint à saisir, ne fléchirent ni devant les habiletés de la dialectique inquisitoriale, ni dans l'agonie de la torture, ni devant le bûcher, ni même au milieu des flammes où l'on ne cessait de solliciter un mot, un signe de capitulation. Et ce non possumus de la conscience libre de tout despotisme humain, parce qu'elle s'était volontairement donnée à Celui qui l'avait affranchie des affres de la mort elle-même — au centre de la France du XVI- siècle, c'est le peuple français qui l'a prononcé!
Dans le grand bruit du siècle ils passent invisibles, Des plus riches clartés humbles distributeurs.
(i) II y a , en effet, une très grande diversité dans ces arrêts; elle correspond évidemment aux résultats plus ou moins compromettants des interrogatoires.
Mais la postérité les compte et les salue;
Elle est juste et courtoise aux gens de race élue,
Qui de la vérité se firent serviteurs.
Qu'il me soit permis, en terminant, d'exprimer le vœu qu'un jour cette étude puisse être continuée et développée de manière à donner une vue d'ensemble, digne du grand mouvement religieux qui a enfanté la liberté moderne. — Et que ceux qui m'ont aidé à en mettre au jour ce fragment, reçoivent ici mes sincères remerciements. M. Paul Guérin, des Archives nationales, a bien voulu se charger de copier le Registre des arrêts des luthériens, et j'ai souvent mis à contribution son obligeance, en transcrivant les nombreuses sentences qui complètent ce texte. — Le savant architecte du Palais-de-Justice, M. Daumet, membre de l'Institut^ a consenti de fort bonne grâce à faciliter mes recherches pour reconstituer la physionomie primitive du monument dont la conservation lui est confiée. — Son collègue, M. Albert Lenoir , qui poursuit si vaillamment et avec tant d'érudition la restitution de l'ancien Paris démoli ou prosaïque-
ment transformé, m'a ouvert le plus libéralement du monde ses vastes cartons, et poussé le désintéressement jusqu'à retracer le plan de la Conciergerie et de ses dépendances immédiates, qui accompagne cet ouvrage ^'\ — Enfin, ce dernier n'aurait pu paraître pour le Centenaire de la liberté de
(i) Voici quelques notes sur les gravures :
1° Celte reproduction d'une estampe du XVII« siècle donne une vue du Palais tel qu'il était au XVI^, après la reconstruction, en style renaissance, du pavillon au fond de la cour du mai. — 2^ La seconde représente le Palais vu de l'extrémité du pont Notre-Dame, du côté de la rive droite (voy. V Avant-propos). Autrefois la dernière des trois poivrières, la tour de torture, était sensiblement plus basse que les deux autres qui forment l'entrée de la Conciergerie et en était séparée anciennement par un double escalier descendant à la Seine, alors dépourvue de quais. — 3*> et 40. Les portraits de François I^'^ et de Henri II sont des reproductions réduites de ceux dont je parle dans le g i. — 5" La vue de la place Maubert a été dessinée pour nous (ainsi que le n° 2J par M. Emonts avant la transformation actuelle. Le petit terre-plein qu'on y aperçoit fut probablement le lieu d'exécution au XVI® siècle, où la place était, d'ailleurs, beaucoup plus petite qu'aujourd'hui. — 6" Cette vue du préau de la Conciergerie reproduit un croquis fait par M. Albert Lenoir, sur les lieux, en 1847.-7° ^^ P'^'^ est une réduction de celui que le même savant, aussi obligeant qu'érudit, a reconstitué d'après un plan original dressé à la suite de l'incendie du Palais (1776), qui provoqua sa transformation presque complète, puisqu'il n'en subsiste aujourd'hui que la Sainte-Chapelle et les quatre tours.
conscience, sans le bienveillant intérêt que lui a témoigné, dès le premier jour, le généreux fondateur de la Bibliothèque de la Société de r Histoire du Protestantisme français, j*ai nommé notre cher président, M. le baron Fernand de Schickler.
N. Weiss.
Paris, i*"' juin 1889.
Documcttts inébiis