I. — Les Échelles du Levant
Au moyen âge, la colonisation européenne fit ses débuts dans la Méditerranée avec ies Croisades, et Marseille se
(1) L’aperçu qui va suivre étant tiré presque entièrement de ceux des ouvrages de M. Paul Masson dont nous donnons plus haut les titres nous avons cru inutile de multiplier les renvois, mais nous prions le lecteur de vouloir bien reporter au distingué professeur le mérite de notre documentation et de consulter ses ouvrages pour tous développements et explications complémentaires.
trouva prête à y participer dès l’origine, car elle joua un rôle marqué dans les expéditions en Palestine et elle fut d’un grand secours aux croisés en mettant à leur disposition ses navires, ses marins, ses trésors et même ses soldats. Pour reconnaître ces services signalés, les princes français vainqueurs des infidèles accordèrent aux Marseillais des privilèges importants en Palestine. Dès 1117, Baudouin I« roi de Jérusalem, leur donnait l’autorisation de délimiter leur quartier dans cette ville. Le 13 avril 1136, Foulques, troisième roi de Jérusalem, confirmait ce premier privilège; il accordait en outre à la commune de Marseille un quartier et une église dans chaque cité du royaume conquis par les croisés et 400 besants sarrasins à prendre chaque année sur le produit des entrepôts de Jaffa.
Mettant à profit ces privilèges, les Marseillais établirent des consuls dans les principales villes de Syrie, à Acre, Tyr, Beyrouth, où, de même qu’à Alexandrie d’Égypte, se trouvèrent dès le xme siècle des représentants officiels de la cité de Marseille. Néanmoins, à la fin des Croisades, le rôle des Provençaux devint plus effacé dans le Levant. Il en fut ainsi jusqu’au xvie siècle, durant lequel l’alliance turque vint changer la face des choses.
En 1535, François Ier conclut avec Soliman une alliance qui, sous le nom de Capitulations , assurait à la France la prépondérance commerciale dans les États du Grand Seigneur. Elle s’empressa dès lors d’établir un ambassadeur à Constantinople, et ses marchands surent habilement profiter de la situation avantageuse qui leur était faite. Dès 1537, une flotte sous les ordres du baron de Saint-Blancard partit de Marseille parcourut tout le littoral barbaresque, longea les côtes de la Grèce jusqu’à Prevesa, fit le tour du Péloponèse, passa en vue d’Athènes et vint mouiller à Constantinople où elle resta jusqu’au 6 avril. Elle revint à Marseille par le littoral de Syrie, d’Égypte et de Tunisie, après avoir montré le pavillon français à tout l’empire ottoman. D’après un mémoire adressé
à la Cour en 1685 parMagy, l’un des plus célèbres marchands de Marseille au xvii0 siècle, des établissements français furent fondés ou rénovés à Constantinople, puis à Alexandrie, Beyrouth, Tripoli de Syrie et Scio, sous le régime des Capitulations. La tradition des consuls du moyen âge semblait s’être perdue ; elle fut renouée grâce à ce régime, et Ton vit apparaître à Tripoli, puis à Alexandrie, un nouveau consul français. Il n’y eut toutefois jusqu’en 1610 que cinq consulats du Levant, établis à Tripoli, Alexandrie, Scio, Satalie* et Zante.
C’est seulement dans la seconde moitié du xvie siècle que le commerce français supplanta entièrement celui des Vénitiens. Dès lors, ehaque année, de nombreux navires partirent de Marseille, portant « quantité de draps des fabriques du royaume, des papiers et des quincailles d’Allemagne et des marchandises de prix pour le Levant et les Indes, qui étaient du corail en branche et travaillé. » (Mémoire de M. deLagny). Ils rapportaient les produits dont Venise avait autrefois le monopole : les soies de la Perse, les laines et les cuirs d’Asie- Mineure, les tapis de Smyrne, les aromates et les gommes d’Arabie ; mais les épices constituaient encore le fond principal de leurs chargements. En effet, l’affaiblissement du Portugal dans la seconde partie du xvie siècle, puis sa soumission à l’Espagne, ne lui permirent pas de conserver le monopole commercial dans l’Inde. En attendant que les Hollandais et les Anglais eussent remplacé les Portugais dans l’Océan indien, les anciennes voies commerciales reprenaient de l’importance ; Alexandrie, Beyrouth, Tripoli, pouvaient fournir en quantité de riches cargaisons. Aussi, comme le disaient les corsaires algériens, la Méditerranée était-elle « toute grouillante de vaisseaux français », qui étaient presque tous d’ailleurs des vaisseaux de Marseille.
Malheureusement les guerres de religion qui désolèrent la France à la fin du xvie siècle devaient, en ruinant le commerce et l’industrie, porter une grave atteinte à notre pros-
péiité dans le Levant. Les Anglais en profitèrent pour gagner l’amitié de la Porte ; en 1579, ils établirent à leur tour une ambassade à Constantinople, se firent accorder des capitulations analogues à celles des Français et créèrent des comptons et des consulats dans les États du Grand Seigneur.
Le règne d’Henri IV vint enrayer à temps cette décadence. Dès qu il fut affermi sur le trône, le roi nomma Savary de Brèves ambassadeur à Constantinople 5 celui-ci s’empressa de négocier, en février 1597, avec le nouveau sultan Mohammed III, un traité confirmant à la France tous ses anciens privilèges et lui en accordant de nouveaux, notamment 1 autorisation d’exporter des cuirs, des cordouans, des cires et des cotons filés dont la sortie était interdite. Mohammed III étant mort en 1603, de Brèves obtint l’année suivante de son fils Ahmed Ier de nouvelles capitulations, les plus étendues et les plus favorables que nous eussions encore obtenues. Trois articles condamnaient expressément les prétentions des Anglais, et, pour la première fois, il était question de la protection des Saints Lieux accordée au roi de France. De plus le Grand Seigneur, non content d’ordonner aux Barbaresques la restitution de leurs prises et de permettre au roi de France d’armer des vaisseaux pour leur courir sus s’ils continuaient à violer la paix (1), leur faisait une série de défenses nouvelles. Ils ne devaient du reste jamais les observer, et la France se vit fréquemment obligée de mobiliser des forces navales pour imposer quelque respect à son pavillon.
Les abus déjà nombreux dont souffrait à cette époque le commerce du Levant, notamment par l’absence de toute législation dans les Échelles, exigeaient depuis longtemps la création d’une sérieuse organisation métropolitaine. Or les consuls de Marseille, chargés de surveiller l’administration
(1) En 1602, les corsaires d’Alger tenaient à eux seuls à la chaîne près de 3.000 Français capturés avec leurs navires.
des Échelles du Levant, étaient élus chaque année parmi les gentilshommes et les bourgeois de la ville, à l’exclusion des marchands ; c’est dire qu’ils manquaient généralement de compétence. On sentit si bien cet inconvénient que la communauté de Marseille se décida à créer des délégués spéciaux chargés de diriger les affaires du commerce et qu’on appela députés du commerce. Telle est l’origine de la Chambre de Commerce de Marseille, la plus ancienne Chambre de Commerce française, qui, en 1701, plus d’un siècle après sa fondation, servit de prototype à la création d’organismes identiques dans les principales villes du royaume.
Les députés, au nombre de quatre, furent choisis chaque année à partir de 1599, date de leur création, parmi les négociants de la ville, « par les consuls en assemblée et avec l’avis d’un bon nombre des plus notables et des principaux marchands néqocians. » (Procès-verbal de l’Assemblée du 5 août 1599). On les renouvelait chaque année par moitié, de sorte qu’ils restaient deux ans en charge, et qu’il y en avait toujours deux au courant des affaires (1).
On leur allouait pour leurs frais « jusqu’à douze cents écus » qui devaient être imposés sur les marchandises. C’était un premier acheminement vers la séparation des affaires du commerce et de la communauté. Les députés du commerce recevaient les avis touchant les affaires commerciales, étudiaient les questions, faisaient les rapports aux assemblées, rédigeaient les cahiers et mémoires présentés au roi, les instructions données aux députés en cour. Ils avaient en même temps la surveillance de la navigation, de l’administration des Échelles, recevaient et examinaient les comptes des levées de deniers qui se faisaient sur le commerce, dont ils étaient en un mot les vrais directeurs. Mais,
(1) Il est remarquable que dès la constitution du premier corps commercial on ait vu les avantages pour ces corps du renouvellement partiel .
devant les difficultés croissantes que rencontrait le négoce, on songea bientôt à les assister d’un Bureau composé de huit membres d’abord, puis de douze choisis parmi les gens les plus expérimentés et les plus considérables. Ce Bureau du Commerce, créé en 1608, fonctionna jusqu’en 1632, année de sa suppression et de son remplacement par un bureau mixte qui ne s’occupa guère du commerce. Le bureau mixte dura cependant jusqu’au 13 novembre 1650, date à laquelle un nouveau règlement constitua définitivement la Chambre de Commerce de Marseille.
Sous le règne d’Henri IV, le commerce du Levant se releva promptement de la décadence causée par les guerres de religion, et, bien qu’il soit difficile de donner pour cette époque des chiffres sûrs, on peut estimer, d’après Savary de Brèves, que le commerce du Levant atteignit alors trente millions de livres et occupa un millier de navires. Les Hollandais avaient, il est vrai, profité des troubles de la Ligue pour détourner définitivement vers Amsterdam le commerce des épices. Mais les marchands de Marseille compensèrent cette perte en s’adonnant avec un plein succès au commerce des soies enlevé par eux aux Vénitiens.
Malheureusement celte situation prospère ne dura pas ; Henri IV s’était borné au présent, et n’avait pu assurer l’avenir. Il avait combattu la piraterie sans pouvoir la détruire, et rien ne prouve qu’il ait songé à donner des règlements au commerce, de sorte que les abus qui devaient ruiner celui-ci prirent naissance sous son règne.
De fait, l’histoire du commerce du Levant pendant la première partie du xvne siècle fut celle d’une longue décadence. Durant ces cinquante années, il souffrit tant de maux qu’on a peine à concevoir comment il put subsister. De tous ces maux, les plus funestes furent sans contredit les ravages des corsaires et les avanies , ou sommes d argent que les pachas réclamaient aux marchands des Lclielles sous les prétextes les plus divers. I) autre part, 1 alliance
avec les Turcs, combattue par l’influence grandissante du fanatisme musulman, s’affaiblit de plus en plus au cours du xvue siècle, et ne se raffermit qu’à partir de 1683.
Les avanies, et les systèmes défectueux auxquels on avait recours pour faire face à ces exactions, endettèrent considérablement les Echelles. Pour citer quelques exemples, Alexandrie qui n’avait presque pas cessé d’être imposée pour payer ses dettes, devait encore en 1661 deux cent cinquante mille piastres ; en 1654, l’échelle de Seïde devait quatre-vingt mille piastres, dont elle ne parvenait pas à se libérer malgré l’assistance financière de la Chambre de Commerce de Marseille.
Quant à la piraterie, elle prit une telle extension que nos navires, vers 1650, n’étaient plus en sûreté, même dans les ports des Etats neutres. En dehors des pertes de navires et de marchandises qu’il subissait de ce chef, le commerce eut à supporter continuellement le poids de lourdes impositions destinées à combattre le fléau. Le roi lui demandait sans cesse de participer aux dépenses nécessitées par la lutte contre les corsaires, et la Chambre dut s’imposer des charges énormes pour armer des frégates qui convoyaient nos navires marchands. Elle avait, en outre, à acquitter les frais de toutes les négociations avec les Barbaresques et des cadeaux qu’il était d’usage d’offrir en pareil cas. Puis il fallait racheter les esclaves, ceux des Français comme ceux des Turcs, car les Barharesques, qui faisaient payer rançon pour les captifs qu’ils restituaient, exigeaient qu’on leur rendît gracieusement les leurs.
Pour subvenir à toutes ces dépenses, les députés du commerce ne disposaient pas de revenus réguliers. Ils avaient généralement recours aux emprunts et se voyaient contraints, pour les rembourser, d’établir avec l’autorisation royale des taxes sur le commerce. De 1608 à 1610, chaque navire arrivant à Marseille payait un cottimo, c’est-à-dire un droit fixe pour chaque type de bâtiment, vaisseau, polacre,
barque ou tartane, quelle que fût la valeur du chargement; le cottimo variait cependant suivant la provenance des navires. De 1610 à 1630, il y eut sans interruption des taxes extraordinaires, tant à Marseille que dans les Échelles, de sorte qu’en tenant compte de tous les éléments, on arrive à évaluer au chiffre énorme de 40 à 45 o/o les frais de transport des marchandises dans le Levant vers le milieu du xviic siècle.
Bien que la décadence du commerce ait été rapide après la mort d’Henri IV, il resta cependant «r grand et utile jusque vers 1620 ». Et pendant ces dix années, sa valeur ne dut guère tomber au-dessous de trente millions de livres, dont dix-huit pour les importations de marchandises du Levant. Ce commerce était encore le plus lucratif du royaume, lorsqu’en 1620 le massacre des Algériens à Marseille donna une telle recrudescence à la piraterie barbaresque que, pendant les années qui suivirent, il diminua de plus de moitié. Quand la paix fut signée, en 1628, il y eut un léger relèvement, mais peu sensible, car c’est alors que les autres maux dont souffrait le négoce, avanies, impositions de toutes sortes, exigences des ambassadeurs et des consuls, fréquente incurie des marchands des Échelles, prirent toute leur intensité. En même temps que diminuait notre commerce, les Anglais et les Hollandais achevaient d’établir le leur et l’accroissaient de jour en jour ; Livourne devint à cette époque leur grand port de relâche et leur entrepôt général, au détriment de Marseille. Vers 1660, les importations du Levant en France atteignaient à peine trois millions de livres ; quant aux exportations, elles étaient presque réduites à néant. Ce n’était plus seulement à Smyrne que les Anglais et les Hollandais avaient établi leur prépondérance, mais à Alep, la vieille citadelle du commerce français. Il n’y avait plus guère parmi les grandes échelles que Seïde, où les Marseillais fussent encore les maîtres du commerce ; aussi, d’après l’état que lit dresser Colbert en 1664, la
flotte marchande de la Provence entière était-elle tombée d’un millier de bâtiments à trente seulement.
Tel était le résultat de cinquante ans de malheurs auxquels les marchands provençaux avaient cependant résisté avec constance, lorsque Colbert vint heureusement sauver du désastre le commerce du Levant. Plus spécialement renseigné parles députés du commerce de Marseille, il ne lui fut pas difficile de se pénétrer des maux dont souffrait le négoce, et il apporta à son relèvement la ténacité, la méthode et la netteté de vues qui caractérisent toute son administration. Il réprima les abus implantés dans les Echelles, institua au profit de la Chambre de Commerce de Marseille un cottimo sur les navires allant dans le Levant, afin de liquider les dettes du commerce fiançais (1), et réforma l’institution des drogmans par la création des Enfants de langue ou Jeunes de langue, garçonnets de naissance française ou orientale auxquels on facilitait l’apprentissage des fonctions d’interprète (1669-1670). Enfin, par la grande ordonnance de 1681, il établit nettement pour la première fois les rapports des consuls et de la Nation (2) et les règles de l’Administration des Echelles.
La Chambre de Commerce de Marseille rendit les plus grands services à Colbert dans l’accomplissement de l’œuvre qu’il avait entreprise, et c’est à elle que revient en partie l’honneur de ces réformes. Dès le début, les députés du commerce qui la dirigeaient affirmèrent énergiquement
(1) Ces dettes, d’après les états fournis par la Chambre en 1670, s’élevaient au chiffre énorme de 1.360.000 livres.
(2) On appelait ainsi le corps des négociants d’uue même nationalité établis dans une échelle.
leur désir de porter remède aux abus, comme le montrent leurs lettres adressées aux consuls des Échelles. C’est à leurs plaintes, depuis longtemps réitérées, qu’il faut attribuer la réforme des Consulats et de l’Administration des Echelles ; ils fournirent de nombreux mémoires sur les contraventions des Turcs aux anciens traités, et firent décider en 1669 la continuation des négociations avec la Porte, malgré l’avis de la Compagnie du Levant. Quand Colbert institua les Enfants de langue , ce fut encore la Chambre qui se chargea des frais de leur éducation, et elle entretint avec les capucins qui élevaient la plupart d’entre eux une correspondance suivie. Aussi le premier président du Parlement de Provence, Henri de Maynier de Forbin, baron d’Oppède, qui fut jusqu’à sa mort le bras droit de Colbert pour les affaires du Levant, ne faisait-il rien sans consulter la Chambre de Commerce.
Colbert ne se borna pas à combattre les abus qui ruinaient le commerce du Levant. Témoin attristé et jaloux de la prospérité britannique et hollandaise et du développement rapide du port de Livourne, il voulut vaincre nos rivaux avec leurs propres armes. De là, Y affranchissement du port de Marseille , dont l’édit fut promulgué en mars 1669, après deux ans de discussions et toute une série de mémoires dressés par la Chambre et le président d’Oppède ; de là la formation de la Compagnie du Levant, destinée à centraliser les opérations commerciales de la Métropole avec les Échelles, et qui ne put s’organiser que grâce au concours des Marseillais Chauvigny et Magy ; de là enfin les efforts pour imiter dans nos manufactures les draps de nos concurrents et stimuler l’exportation des marchandises.
Si l’affranchissement du port de Marseille devait avoir les plus heureux effets, la Compagnie du Levant fut en revanche, malgré les privilèges dont elle jouissait (1), une entreprise
(1) Notamment une prime de 10 livres par pièce de drap exportée dans le Levant; et l’exemption d’un grand nombre de droits et de corvées.
médiocre, et, loin d’absorber le petit commerce comme le pensait Colbert, elle fut au contraire battue en brèche par la concurrence des particuliers. Dès 1673, il fallut la réorganiser en lui constituant un nouveau capital, et lorsqu’elle prit fin, en 1678, la Société qui lui succéda n’eut pas un meilleur sort. Au moment où la seconde Compagnie du Levant disparaissait à son tour en 1685, les efforts de l’intendant Morant aboutirent à la formation de la Compagnie de la Méditerranée , composée exclusivement de membres habitant Marseille ou Toulon. Les résultats de cette entreprise furent identiques aux précédents, et la nouvelle Compagnie qui la remplaça au bout de quatre ans ne réussit pas mieux , de sorte qu’arrivée en 1694 à l’expiration de son privilège, elle n’en sollicita pas le renouvellement.
Ces échecs successifs n’eurent toutefois pas d’autre portée que de montrer l’inutilité d’une grande Compagnie pour le commerce du Levant, car, au moment où disparaissait la Compagnie de la Méditerranée, le commerce marseillais atteignait la plus grande prospérité qu’il eut connue depuis 1620. Les efforts de la Chambre de Commerce, sanctionnés par- l’autorité et les ordonnances de Colbert, avaient porté leurs fruits, et, tout en restant encore de beaucoup inférieur à celui des Anglais et des Hollandais, le négoce français du Levant s’était considérablement relevé à la mort du grand ministre. Ses successeurs, Seignelay et Pontchartrain, en achevant son œuvre, allaient enfin procurer au commerce marseillais, de 1683 à 1701, des années de pleine prospérité.
Après avoir réprimé de nouveaux abus qui tentaient encore de s’introduire dans les Échelles , Seignelay se préoccupa de prévenir le retour des dettes dont la liquidation s’achevait ; il y pourvut par le règlement du 25 décembre 1685, complété par l’arrêt du Conseil du 29 décembre. Tous les deux avaient été mûrement étudiés par la Chambre de Commerce, et le dernier ne faisait qu’ordonner l’exécution d’une de ses délibérations. Quant
au cottimo institué en 1669 par une annexe à l’édit du port franc, loin de l’abolir à bref délai comme l’avait espéré Colbert, il avait fallu le doubler d’une seconde taxe lors de l’affaire de Cliio qui coûta 250.000 livres à la Chambre (1682). Toutefois, à partir du 1er janvier 1686, l’amélioration financière et l’augmentation du négoce permirent de le réduire de moitié, et, comme cette diminution aurait empêché la Chambre de subvenir à ses dépenses, Seignelay la déchargea des frais de curage du port de Marseille.
Sous Pontchartrain (Ministre de la Marine de 1689 à 1699), la Chambre prit une influence prépondérante, et son autorité, qui n’avait fait que croître pendant l’administration de Colbert et de Seignelay, devint désormais toute puissante dans la direction des affaires du Levant. Guidée par des archives soigneusement tenues en ordre, où ses membres trouvaient les matériaux de ces nombreux mémoires qui inspirèrent en grande partie la législation de 1 époque, elle eut une politique commerciale très nette, qu’elle suivit avec tous les ministres. De toutes les mesures concernant spécialement le commerce du Levant, il en est très peu qu’elle n’ait pas suscitées par ses propositions ou par ses plaintes, il en est moins encore qui aient été résolues contrairement à ses avis, il n’en est. point sur lesquelles elle n’ait pas été consultée. De plus, en lace des piohibitions et de l’envahissement progressif de la centralisation, elle eut le mérite de revendiquer hautement le principe de la liberté commerciale indispensable à sa prospérité.
De tout temps, elle avait été chargée de surveillci 1 administration des Echelles, mais elle s’en occupa de plus en plus à la suite des nombreux règlements édictés par Colbert et par Seignelay (1), et la réforme des Consulats effectuée par Pontchartrain augmenta encore son autorité. Pom taiie îes-
(1) Une ordonnance royale du 21 octobre 1685 décida notamment que les Français ne pourraient se rendre et s’établir dans le Levant qu apres y avoir été autorisés par la Chambre de Commerce de Maiseille.
pecter cette autorité, elle n’avait pas elle-même de juridiction, mais elle poursuivait les délinquants par devant le Tribunal de l’Amirauté, le Parlement de Provence ou l’Intendant. En temps de guerre, la Chambre veillait à la sécurité du commerce, elle recevait de partout des avis sur la position des corsaires ou des flottes ennemies, elle envoyait des tartanes dans le Levant pour avertir les bâtiments français. Elle s’entendait avec la cour pour l’organisation de convois ou de croisières dont elle payait les frais ; elle accordait des gratifications aux officiers des vaisseaux du Roi pour la prise ou la destruction des corsaires, et aux capitaines marchands pour leur belle conduite. Par un contrôle vigilant sur l’intendance sanitaire, à laquelle incombait le soin des infirmeries et des quarantaines, elle participait au maintien de la santé publique.
La Chambre de Commerce fut en outre chargée à différentes époques de services spéciaux. Ainsi, pendant la guerre de Hollande, elle fit une série d’envois de blés pour le ravitaillement de Messine, et, pendant les deux grandes guerres de la fin du règne de Louis XIV, elle dut s’occuper d’approvisionner la Provence. Plus tard, elle nolisa des bâtiments qui portaient à Constantinople les dépêches"de la Cour et rapportaient celles de l’ambassadeur. A partir de 1692, elle rapatria à ses frais, en attendant d’en être remboursée par le Roi, un grand nombre de soldats déserteurs au service de l’Empereur et de Venise, qui revenaient combattre daus les armées françaises. Enfin, quand l’occasion s’en présentait, la Chambre savait faire à propos des dépenses d’ordre technique ou scientifique utiles au commerce : en 1693, elle donne 300 livres à Rerteïot, hydrographe du Roi, pour dresser une carte de la Méditerranée plus exacte que les précédentes, à charge d’en fournir des exemplaires pour l’Hôtel de Ville et les Archives de la Chambre ; en 1700, elle accorde une pension annuelle de 100 livres à un habile ajusteur de boussoles pour le décider à s’établir à Marseille.
Il n’est peut-être pas sans intérêt de faire connaître la situation financière de la Chambre à cette époque. C’est l’édit du port franc de mars 1669 qui lui assura, pour la première fois, un revenu sérieux par l’institution du Cottimo. Malheureusement le produit du Cottimo, dépendant du nombre des navires à destination du Levant, subissait de grandes fluctuations d’une année à l’autre : en 1670, il donna 105.260 livres — en 1671, 68.270 livres seulement — en 1680, 77.189 livres — en 1683, 106.447 livres. Le Cottimo fut, jusqu’en 1691, le seul revenu de la Chambre, car le droit de 20 o/o qui frappait les marchandises apportées sur des bâtiments étrangers, étant presque prohibitif, constituait plutôt une charge qu’une ressource.
Avec le revenu du Cottimo, la Chambre devait donc suffire aux dépenses les plus variées. Elle devait, avant tout, prélever 16.000 livres pour la pension de l’ambassadeur de Constantinople, 25.000 pour le curage du port, jusqu’à l’arrêt de 1685 qui l’en déchargea, 4.500 pour la pension des enfants de langue et 2.500 livres environ pour les appointements de son personnel. Mais, si les dépenses ordinaires étaient assez peu nombreuses, il n’en était pas de même, comme nous l’avons vu, pour les dépenses extraordinaires.
A partir de 1691, la Chambre fut chargée de payer les dépenses des consuls et de leur maison. Pour y suffire, elle leva le droit de tonnelage. dont le taux, comme celui du Cottimo, variait suivant les Echelles. Les vaisseaux étrangers qui naviguaient sous la bannière de France, au lieu de payei le tonnelage, continuèrent à payer, mais au profit de la Chambre, les anciens droits de Consulat, \oici, dailleuis, l’état des dépenses des Consulats du Levant et de Barbarie a la fin du xvne siècle, d’après l’arrêt du Conseil du 27 janviei 1694 qui les régla définitivement :
Échelle du Caire . 24.800 livres
» de Seïde . 12.213 »
» d’Alep . 19.650 »
» de Smyrne . 13.300 »
» de Chypre . 6.650 »
» de Salonique . 3,000 »
» de Candie . 13.500 »
» de Tripoli . 5.000 »
» de Tunis . 5.000 »
» d’Alger . 6.000 »
» de Salé . v . 4.000 »
» de Tétouan . 3.000 »
» de Jérusalem . 3.600 »
Total . 119.813 livres
La situation financière de la Chambre fut prospère à partir du moment où, vers 1680, elle eut liquidé les anciennes dettes du commerce ; malgré les dépenses variées qui lui incombaient, son budget se solda chaque année jusqu’en 1702 par des excédents de recettes quelquefois considérables. Mais la guerre de la succession d’Espagne ruina cette prospérité, malgré les droits supplémentaires établis en 1703 et en 1706, et il fallut recourir aux emprunts.
Toutefois, l’équilibre financier se rétablit assez promptement, grâce au mouvement commercial extraordinaire qui se produisit en 1713 et en 1714, années où les recettes de la Chambre montèrent respectivement à 603.333 livres et à 835.189 livres.
On a vu que les successeurs de Colbert avaient continué son œuvre réformatrice et que le commerce du Levant n’avait cessé d’être l’objet de leur sollicitude. Sur un point cependant leur action fut malheureuse. Aveuglés par les préjugés mercantiles, et préoccupés de combattre par tous les moyens la concurrence étrangère, ils multiplièrent tant et si bien les prohibitions qu’à la fin du xvne siècle la franchise du port de Marseille n’existait plus que de nom.
La Chambre de Commerce, que le sens supérieur des
intérêts de Marseille dotait d’une clairvoyance au-dessus des préjugés de son temps, protesta à maintes reprises contre cet abus de la réglementation gouvernementale et rédigea, notamment en 1694, d’importants mémoires en vue du retour aux franchises instituées par l’édit fondamental de 1669. Un Conseil de Commerce ayant été créé à Paris en 1700, sur la proposition de Chamillart, la Chambre, à l’instar des autres grands centres commerciaux, y députa un délégué et poursuivit devant le Conseil, à partir de 1701, la restauration des privilèges concédés par Colbert.
Après deux ans de discussions et d’efforts, elle avait gain de cause, et, le 10 juillet 1703, elle obtenait un arrêt du Conseil portant rétablissement de la franchise du port de Marseille. Quelquesprohibitionssubsislaient encore, maislesMarseillais obtenaient la liberté pour les trois marchandises qui avaient surtout fait l’objet des sollicitations de la Chambre : les toiles de coton du Levant, les sucres et les cafés. Le droit de 20 o/o sur les marchandises apportées par des navires étrangers fut maintenu, et le monopole du commerce du Levant, que Marseille partageait auparavant avec Rouen, ne fut désormais attribué qu’à elle seule. Ce monopole, d’une utilité contestable, persista jusqu’à la fin du xvme siècle, malgré la vivacité des attaques dont il fut l’objet de la part des villes maritimes de la Manche et de l’Océan.
A la mort de Louis XIV, le commerce français du Levant avait donc conservé tous les avantages dont il jouissait précédemment. Nos nationaux restaient les plus nombreux dans la plupart des Échelles, et les revers de nos armées pendant la guerre de Succession d’Espagne n avaient pas altéré nos rapports avec le Divan. Dans les cinq années les plus désastreuses de la guerre (1705-1710), la moyenne des départs pour le Levant, sans tenir compte des transports de blé, avait été de soixante-neuf ; il y en eut cent quatre en 1710, cent trente-cinq en 1711, cent vingt en 1712, trois cent cinq en 1715, après les traités qui terminèrent la guerre. De
même, la valeur des marchandises levantines débarquées à Marseille fut de 11.212.000 livres en 1713, de 23.332.000 livres en 1714, et ces chiffres se maintinrent aussi élevés les années suivantes ; en 1719, deux cent quatre-vingt-dix-sept navires rapportèrent du Levant près de 24.000.000 livres de marchandises.
Au début de la guerre de Succession, une nouvelle Échelle avait été fondée à Larta, en Epire, puis, en 1715, la Chambre de Commerce de Marseille décida d’établir un consul dans chacune des îles de l’Archipel et de créer sur la côte de Macédoine des vice-consulats dépendant de l’Échelle de Salonique. Ainsi dispersé et morcelé, soutenu par une réunion de nombreux petits capitaux, le commerce français était moins rémunérateur que celui des Anglais et des Hollandais concentré dans quelques mains et limité aux grandes Échelles, mais il manifestait plus d’activité et plus d’efforts, et il était plus intimement lié à la prospérité du royaume. Il faisait vivre en effet, non seulement toute la population de Marseille, mais encore celle des autres villes de Provence ; les négociants de Lyon eux-mêmes y étaient intéressés, car ils recevaient du Levant des quantités considérables de soies.
Le commerce du Levant avait en outre provoqué la création à Marseille d’une série d’industries vivant exclusivement de lui. La plus ancienne et la plus prospère était celle de la savonnerie, répandue autrefois dans toute la Provence, mais concentrée de plus en plus à Marseille et à Toulon. On comptait en 1707, en Provence, plus de cinquante manufactures de savon blanc et marbré. Les huiles de la province ne suffisaient pas à alimenter cette industrie, qui tirait des quantités considérables d’huile de l’Archipel et surtout de Candie ; elle employait en outre les cendres du Levant pour le savon blanc, les barilles ou bourdes d’Espagne pour le savon marbré. Les manufactures de chapeaux de Marseille, qui expédiaient leurs produits en Italie, en Espagne, en
Savoie, en Allemagne et dans le Levant, employaient plus de 6.000 ouvriers ou ouvrières. et Les manufactures des bonnets de laine et celles des auffes, ou joncs d’Espagne (1), établies à Marseille, disait la Chambre dans un mémoire en 1707, sont celles qui entretiennent et donnent de quoi subsister aux pauvres gens de la ville et du terroir ». Pour la fabrication des bonnets, on avait encore recours aux laines du Levant. Il y avait à Marseille et en Provence jusqu’à soixante papeteries, qui exportaient dans tout le Levant et même en Perse. Les tanneries, très nombreuses à Marseille et dans son terroir, travaillaient des cuirs verts apportés du Levant et de Barbarie.
L’industrie marseillaise manufacturait encore une partie des cotons qui venaient du Levant ; elle en faisait des cotonines pour les voiles des bâtiments de mer, des bas de coton qui occupaient la plupart des galériens et aussi des toiles de coton vendues dans le royaume. D’une importance moindre, mais appréciable cependant, était la fabrication des grenailles ou dragées et balles de plomb pour la chasse, dont Marseille expédiait jusqu’à 150.000 livres par an en Espagne et dans le Levant, ou la taille du corail qui occupait de Marseille à Antibes un grand nombre de matelots invalides. Enfin neuf « blancheries » de cire établies à Marseille y travaillaient les cires brutes ou jaunes importées du Levant pour les introduire ensuite dans le royaume.
A côté de ces industries nombreuses et pour la plupart anciennes, deux autres furent créées vers le milieu du règne de Louis XIY : le raffinage du sucre, qui dès le xvie siècle avait été tenté sans succès, et la fabrication d’étoffes de soie d’or et d’argent analogues à celles de Venise et de Gênes. Ces entreprises, conséquences heureuses du régime de la franchise, survécurent aux compagnies du Levant qui s en étaient chargées . Marseille était donc , alors comme
(1) Il s’agit de l’alfa.
aujourd’hui, une ville aussi industrielle que commerçante, et toutes ces manufactures qui, sauf quelques-unes, ne subsistaient que parle commerce du Levant d’où elles tiraient leurs matières premières, ne lui étaient pas moins indispensables, car elles fournissaient aux négociants marseillais presque tout l’assortiment des marchandises demandées à notre commerce dans les Échelles.
Marseille était également devenue, dans la seconde partie du xvne siècle, le port d’armement de beaucoup le plus important pour le Levant. Sous Louis XIII, la flotte commerciale du Levant était répartie dans tous les ports de Provence, des Martigues à Antibes; Marseille avec ses dix vaisseaux, ses sept polacres et ses quatorze grosses barques, ne faisait qu’égaler les ports de La Ciotat, Six-Fours, Toulon et Saint-Tropez. Mais cinquante ans plus tard la situation était bien changée, et la plupart des vaisseaux armés pour les grandes Échelles avaient pris Marseille pour port d’attache.
La prospérité de Marseille fut malheureusement arrêtée peu d’années après la mort de Louis XIV par la terrible peste de 1720. On sait les ravages que ce fléau exerça pendant près d’un an sur notre malheureuse cité. Par mesure sanitaire, le privilège exclusif du commerce avec le Levant fut alors suspendu en faveur du port de Cette. Ce n’est qu’en janvier 1721 que les députés du commerce purent reprendre la direction des affaires et adresser au Régent un mémoire sur l’état de misère dans lequel la peste avait plongé Marseille. Cependant la ville ne tarda pas à rentrer en possession de ses privilèges, et le courant des échanges lui rendit bientôt sa prospérité passée.
Pendant tout le cours du xvme siècle, les consuls de France dans les diverses Échelles échangèrent avec la Chambre de Commerce une correspondance très active ; ils la tenaient exactement au courant des événements politiques, en même temps qu’ils rendaient compte des affaires commerciales soumises à leur contrôle et des conflits qu’ils avaient à apaiser. Leurs lettres, dont le chiffre s’élève à plus de 20.000, sont conservées avec soin dans les archives de la Chambre. En 1740, les Capitulations avec la Porte ayant été renouvelées, la Chambre paya les deux tiers des dépenses faites à cette occasion, soit 106.000 livres. Elle offrit également un magnifique présent à l’ambassadeur du Grand Seigneur lors de son passage à Marseille.
Cependant l’ingérence de plus en plus fréquente de l’autorité royale dans le commerce du Levant, les entraves qu’elle ne cessait d’y apporter sous prétexte de protection, provoquèrent en 1742 les plaintes unanimes des négociants marseillais. L’important mémoire rédigé à ce sujet fut transmis par la Chambre au ministre Maurepas qui sentit vivement la critique et défendit à la Chambre de lui adresser à l’avenir de semblables requêtes. L’abus de la réglementation fut dès lors poussé à un tel degré qu’il n’était plus possible de résider ni de trafiquer dans les Échelles sans l’autorisation du ministre.
Le 13 août 1751, la Chambre de Commerce fut réorganisée par Lettres Patentes de Louis XV, elle nombre de ses députés porté à douze. Le nombre des échevins qui en faisaient partie et qui la dirigeaient resta fixé à quatre. Une ordonnance rendue le 17 juillet 1753 édicta que <c la Chambre de Commerce de Marseille réunirait à l’administration générale du commerce des Échelles du Levant et de Barbarie, la connaissance des affaires propres au commerce d’Amérique, d’Espagne, d’Italie, des Pays du Nord et tous autres qui peuvent se faire par le port de Marseille. »
La guerre de Sept Ans devait compromettre gravement
les finances de la Chambre. Sous la pression du ministre, elle contracta plusieurs emprunts pour avancer des fonds à la Marine royale empêchée de liquider ses dettes et d’armer de nouveaux vaisseaux (1). La Marine ne paya même pas les intérêts échus, ce qui plongea la Chambre dans une situation lamentable et l’obligea à laisser protester les traites tirées sur elle par les députés des Echelles. Les plaintes qu’elle formula en 1761 n’eurent d’autre résultat que de lui attirer une semonce de la part du ministre secrétaire d’Etat , qui lui reprocha d’avoir adressé ses remontrances au Roi, privilège réservé, disait-il, aux cours souveraines. Vers la fin de la même année, la Chambre, mettant son patriotisme au dessus de tout ressentiment, fit encore un suprême sacrifice en faveur de la marine et offrit à Sa Majesté un vaisseau de 74 canons, que Louis XV nomma le Marseillais.
Les finances de la Chambre ne tardèrent heureusement pas à se relever en même temps que celles du royaume, sitôt la guerre terminée, et son budget de recettes atteignit même en 1764 le chiffre de 1.503.382 livres contre 1.399.748 livres de dépenses, soit un excédent de 103.634 livres. Si l’on tient compte que le pouvoir de l’argent était alors quatre fois plus grand qu’il n’est actuellement, on voit que le budget de la Chambre à cette époque représentait en réalité plus de 6 millions de francs, chiffre énorme et qui n’a jamais été atteint depuis lors.
Le 9 décembre 1776, une ordonnance royale réglementa de nouveau les Consulats du Levant, institua des consuls généraux, autorisa la Chambre à émettre un emprunt de onze cent mille livres pour payer les dettes des Echelles, et ramena toutes les impositions antérieurement perçues sur le commerce du Levant et de Barbarie à un droit unique
(1) La Chambre contractait notamment en 1757 un emprunt de 4 millions de livres pour liquider les dettes de la Marine de Toulon.
Extrait des Publications et Xotices de l’Exposition Coloniale 1906 : Marseille et la Colonisation Française
Éditées par Barlatier, imprimeur à Marseille.
de 5 o/o, dénommé droit de consulat. Le produit de ce droit devait face aux dépenses suivantes, dans lesquelles sont compris les appointements des consuls (état du 27 novembre 1779) :
Constantinople... . 42.940 livres
Smyrne et les îles de l’Archipel . 48.668 »
Morée . 27.200 »
Egypte . 46.110 »
Seyde et la Palestine . 28.880 »
Alep et ses dépendances . 26.600 »
Tripoli de Syrie . 21.450 »
Chypre . 15.490 »
La Canée . 22.600 »
Salonique . 18.400 »
Alger . 23.375 »
Tunis . 19.125 »
Tripoli de Barbarie, . 13 250 »
Total . 354.088 livres
Les dépenses des Consulats du Levant et de Barbarie avaient, on le voit, presque triplé en moins d’un siècle, et la prospérité des Echelles était à cette époque plus grande que jamais. A la veille de la Révolution, Marseille vivait surtout encore du trafic méditerranéen ; c’est ainsi que pendant la période décennale 1783-1792, sur un ensemble d’échanges annuels de 138.360.000 livres, le Levant, la Barbarie, l’Espagne et l’Italie figuraient pour 92.490.000 livres, c’est-à lire pour plus des deux tiers.
Cependant les doctrines des économistes avaient fini j ar triompher des préjugés mercantiles et des prohibitions accumulées pendant plus de deux siècles. En 1786 était intervenu le célèbre traité de commerce franco-britannique, du à l’intelligente initiative de M. de Vergennes. La liberté du commerce du Levant ne fut toutefois décrétée que sous la Révolution (29 juillet 1791) par une loi dont les trois articles, éloquents dans leur simplicité, biffaient d’un trait de plume des erreurs centenaires :
Article premier. — Le commerce des Echelles du Levant et
de Barbarie est libre à tous les Français.
Art. 2. — Il est libre d’envoyer de tous les ports du royaume des vaisseaux et des marchandises dans toutes les Echelles.
Art. 3. — Tout négociant français p„eut faire des établissements dans toutes les parties du Levant et de la Barbarie.
Malheureusement la crise économique provoquée par la Révolution allait empêcher pendant longtemps cette sage mesure de porter ses fruits ; l’arrêt presque total des transactions fut en effet la conséquence du bouleversement politique du pays.
Deux mois après le décret de l’Assemblée nationale cité plus haut, le 27 septembre 1791, la Chambre de Commerce de Marseille fut supprimée, ainsi que toutes les autres Chambres du royaume, et remplacée sur la demande du Conseil municipal par un Bureau provisoire de commerce. Au moment où cette suppression fut prononcée, la situation de la Chambre était des plus satisfaisantes. Après avoir remboursé les divers emprunts qu’elle avait du contracter dans l’intérêt du commerce, elle était parvenue à réaliser un capital disponible ou engagé de 1.591.108 francs, et ses recettes annuelles excédaient notablement ses dépenses.
De 1793 à 1801, les affaires commerciales, n’ayant plus de direction propre, furent traitées un peu partout et sans esprit de suite. Il est inutile d’ajouter que, pendant cette période et pendant les guerres de l’Empire, le commerce de Marseille subit les plus rudes atteintes. « La misère, dit M. Julliany (1) était extrême ; la population, jadis de 140.000 habitants, parmi lesquels on ne comptait que 3.000 pauvres, était réduite (en 1812) à 80.000, dont la moitié vivait de la charité publique. »
La Chambre de Commerce de Marseille, reconstituée en 1802, s’efforça dès lors de relever la fortune de la ville, en
(1) Essai sur le commerce de Marseille. Tome I, p. 125.
favorisant de tout son pouvoir le développement des industries locales . La science fournissait d’ailleurs à celles-ci les moyens de remplacer les produits exotiques que nos ports, bloqués par les Anglais, ne pouvaient plus recevoir de 1 étranger. Alors s’ouvrirent à Marseille les fabriques de soude factice, d acide sulfurique, de sels de soude et de plusieurs autres produits chimiques. Ces nouvelles industries donnèrent une plus grande activité aux savonneries. Les raffineries de soufre et de salpêtre participèrent également à ces progrès et les tanneries profitèrent des recherches chimiques sur le tanin pour améliorer leurs procédés. On comptait à Marseille, au moment de la chute de l’Empire, 68 fabriques de savons, 40 tanneries, 16 ateliers de chapellerie, 19 de bonneterie, 5 fabriques de soude artificielle, 4 d’acide sulfurique, etc. L’industrie avait gagné presque autant que le commerce avait perdu, et le blocus, en empêchant toute exportation, avait eu au moins cette heureuse conséquence d’accroître les débouchés intérieurs. Ceux-ci avaient été jusqu’alors très négligés, parsuiledela spécialisation si en honneur sous l’ancien régime et qui tournait exclusivement les efforts des Marseillais vers le commerce extérieur.
Avec la paix, le trafic maritime reprit son intensité. Le Moniteur du 4 décembre 1815 disait : « On écrit de Marseille, à la date du 15 novembre : depuis deux jours, il est entré dans notre port plus de vingt bâtiments de toute grandeur et richement chargés; déjà on ne trouve plus aucun magasin à louer dans tout le beau quartier de Rive-Neuve. »
Le commerce eut à souffrir sous la Restauration des lois de douane si restrictives qui furent adoptées et aggravées à maintes reprises par les Chambres à dater de 1821. Cependant scs progrès n’en furent pas moins réels et sensibles, grâce à l’activité de ses représentants et aux bienfaits d’une paix enfin reconquise.
Sous la monarchie de Juillet, le régime administratif des Consulats fut profondément modifié, et la liberté du com-
inerce dans les Echelles, théoriquement décrétée sous la Révolution, devint enfin une réalité. L’ordonnance royale du 18 avril 1835, faisait connaître les motifs de celte mesure importante : « L’ancien régime sur le commerce du Levant et de la Barbarie, disait le législateur, appartenait à une époque où les Français avaient seuls dans ces contrées des établissements permanents ; alors le commerce des Echelles avec l’Europe était presque exclusivement renfermé dans ces établissements, sortes de colonies dont Marseille pouvait être considérée comme la métropole.
ce Le régime légal avait naturellement pour objet le maintien de cet état de choses. Aucun commerçant ne pouvait s’établir dans les Echelles sans l’autorisation de la Chambre de Commerce de Marseille, et sans avoir préalablement fourni un cautionnement, qui variait de 40 à 60.000 francs.
« Les progrès naturels du commerce, la concurrence des autres peuples, les événements qui ont tantôt rompu, tantôt altéré nos relations avec la Porte, les changements survenus dans l’état politique du Levant, tout s’est réuni pour renverser ce régime de restriction et de privilège.
« Jusqu’à présent, les dépenses d’entretien des établissements publics dans les Echelles du Levant avaient été à la charge de la Chambre de Commerce de Marseille; il n’existe plus aujourd’hui de raisons d’imposer à cette Chambre une dépense qui lui est étrangère.
« A cette dépense répondait un revenu spécial, produit d’une taxe appelée du Consulat, que prélevait la Chambre sur les marchandises apportées du Levant. Ce droit est maintenant réduit à 2 o/o, il n’atteint pas les marchandises expédiées par les maisons cautionnées établies au Levant.
« La dépense que le produit de ce droit devait acquitter sera désormais classée, comme le bon ordre l’exige, parmi les dépenses générales de l’État. »
Le droit dit du Consulat fut donc supprimé, mais le droit sur les huiles , également perçu par la Chambre de Commerce
fut maintenu. Il rendait près de 250.000 francs par an et servait à payer les dépenses laissées à la charge de la Chambre : frais d’entretien à l’école des Mousses, travaux publics intéressant le commerce, personnel des bureaux, etc.
C’est ainsi qu’après plus de deux siècles de sage et laborieuse gestion, notre Compagnie se trouva déchargée de la lourde tâche de veiller sur les intérêts français dans les échelles de la Méditerranée. On a vu comment elle s’était acquittée de cette glorieuse mission, comment elle avait su accroître et maintenir cette France du Levant, qui fut tout entière l’œuvre des Marseillais et dont l’empreinte est restée si profonde en Égypte et en Syrie. L’abandon de l’Egypte n’a point permis à la France de recueillir tous les fruits de la merveilleuse expansion dont nous venons de retracer brièvement les étapes. Mais la conquête de l’Afrique barbaresque nous avait heureusement dédommagés d’avance de cet insuccès partiel dû aux défaillances de notre politique extérieure.
IL — Les Échelles de Barbarie
Pendant tout le moyen âge, les Provençaux, malgré la piraterie sarrazine avaient eu des relations avec le Nord de l’Afrique, notamment avec Bône, Bougie et Ceuta. Mais de même que le commerce du Levant prit un caractère tout nouveau à la suite des Capitulations de 1535, de même une ère nouvelle commença au xvie siècle pour celui de la Barbarie.
A la faveur de l’alliance turque, les Français y créèrent des consulats et y organisèrent des Echelles sur le modèle de celles du Levant. Le Marseillais Barthole fut le premier pourvu de l’office de consul d’Alger par lettres patentes de Charles IX du 15 septembre 1564 ; mais les Algériens le repoussèrent, et ce n’est qu’en 1580 que son successeur
Sauron put prendre possession de son poste. Dans l'intervalle, Henri III avait nommé consul à Tunis le capitaine Louis de la Motte-Dariès (28 mai 1577) et consul au Maroc le médecin Guillaume Bérard (10 juin 1577), tous deux Marseillais. Quant à la Tripolitaine, Henri IV la dota bien d’un consulat vers le commencement du xvne siècle; mais les divers titulaires de ces postes endurèrent les pires vexations, et c’est seulement en 1680 que nos relations avec ce pays devinrent pacifiques et régulières.
Grâce à l’alliance algérienne, la France obtint le privilège exclusif du commerce sur une partie des côtes de la Régence et elle y fonda des établissements connus sous le nom de Concessions d'Afrique et exploités jusqu’à la Révolution par une série de compagnies exclusives.
L’origine des Concessions remonte à 1553, date de la constitution par Thomas Lenche, marchand marseillais originaire de Corse, d’une importante compagnie pour la pêche du corail dans le golfe de Stora. Ayant obtenu de la Porte, sur la fin du règne de Soliman II, l’autorisation nécessaire, Lenche et ses associés fondèrent non loin de Bône un établissement commercial qu’on appela le Bastion de France. Après une existence assez précaire, le Bastion fut pris parles corsaires algériens, puis détruit en juin 1604 par la milice de Bône sur l’ordre du Divan d’Alger, sous prétexte « qu’on emportait par là tout le blé de la Régence d. Plusieurs tentatives de relèvement demeurèrent infructueuses, et l’on désespérait de rétablirle Bastion, quand l’arrivée de Richelieu au pouvoir changea la face des choses. Il trouva un agent habile et énergique dans la personne de Sanson Napollon, Corse d’origine devenu Marseillais d’adoption, qui, le 19 septembre 1628, fit signer aux puissances barbaresques un traité de paix suivi dix jours après d’un accord spécial relatif aux Concessions d’Afrique. Le Bastion de France était cette fois définitivement fondé et prenait même le caractère de forteresse, qu’il n’avait jamais eu jusqu’alors.
Sanson Napollon mourut en 1633, tué au cours d’une expédition à Tabarque, mais les Concessions d’Afrique, fondées par lui avec l’aide et sous le patronage du duc de Guise, alors gouverneur de Provence, ne devaient plus être abandonnées par la suite, malgré les nombreuses vicissitudes qu’elles eurent à subir. Il fallut en effet attendre plus d’un demi-siècle encore avant d’en recueillir les fruits. Pendant cette période, nos relations avec les Barbaresques, le plus souvent hostiles, passèrent par une série de heurts et de changements inattendus, qu’il faut attribuer autantau manque de suite de la politique française qu’à la turbulence des Algériens.
De 1633 à 1706, les concessions d’Afrique furent exploitées successivement par diverses Compagnies où dominait naturellement l’élément marseillais, les compagnies du Bastion (Algérie) et les compagnies du cap Nègre (Tunisie). Le résultat de toutes ces entreprises fut en général médiocre, et, après leur faillite définitive survenue au commencement du xviii6 siècle, une compagnie au capital de 400.000 livres finit par se former en 1706 sous le nom de Compagnie d’Afrique. Elle monopolisa toutes les concessions barbaresques et le roi l’exempta du droit de cottimo dont les anciennes compagnies payaient la moitié, ainsi que de diverses autres taxes. En 1714, une seconde compagnie d’Afrique, composée de dix ou douze des plus importants négociants de Marseille, remplaça la précédente et obtint du Bey de Constantine, par une convention passée le 15 juillet, l’autorisation jusque-là refuséedu commerce des blés. Cette compagnie échoua malheureu se ment dans son entreprise, et les concessions passèrent, en 1719, aux mains de la Compagnie des Indes de Law, qui s’engagea à consacrer deux millions de livres à leur exploitation. Le produit annuel des concessions était alors estimé en moyenne à 350.000 livres, les dépenses se montant a 200.000, de sorte que les bénéfices étaient d’environ 150.000 livres par an.
A partir du 1er janvier 1731, une nouvelle compagnie d Afrique, dite Compagnie Auriol, composée de marchands marseillais, se substitua à la Compagnie des Indes pour jouir pendant dix ans des places du cap Nègre et de la Calle (1) et de ses dépendances. Mais les résultats de cette dernière entreprise ne furent guère plus brillants que les précédents.
L’échec successif des diverses compagnies chargées d’exploiter les concessions d’Afrique finit par aboutir à la fondation de la célèbre Compagnie Royale d'Afrique , due à l’initiative du Gouvernement de Louis XV. Par une délibération en date du 12 janvier 1741, la Chambre de Commerce de Marseille, sur les instances de Maurepas qui jugeait son concours nécessaire, adopta les propositions qui lui étaient faites en haut lieu, et, le 22 février suivant, paraissait l’édit royal portant établissement de la nouvelle Compagnie.
La Compagnie royale d’Afrique était perpétuelle, tandis que toutes les précédentes, sauf la Compagnie des Indes, n’avaient obtenu qu’un privilège limité à quelques années. Son capital de 1.200.000 livres, divisé en 1.200 actions, était aussi plus considérable que ne l’avait été auparavant celui de toutes les autres compagnies d’Afrique. La Chambre de Commerce de Marseille avait souscrit pour sa part 300 actions et avait émis dans ce but un emprunt de 300.000 livres à 5 o/o d’intérêt. L’intérêt des actions devait être de 6 o/o, et la Chambre se portait garante de son paiement. Pour faciliter celui-ci cà la Compagnie, le roi lui accordait une subvention de 40.000 livres pendant cinq ans, et ce fut encore la Chambre qui fut chargée de ce versement. A la tête de l’entreprise on plaça cinq directeurs, dont trois devaient être choisis parmi les actionnaires les plus intéressés ; ces cinq directeurs élisaient parmi eux un directeur principal chargé des achats, des ventes, de la correspondance, en un mot de tout le détail de la direction. Le Directeur principal était, à son tour, placé
(1) Depuis 1679, le principal comptoir barbaresque n’était plus le Bastion de France, mais La Calle.
sous la sui veillance, d une part de l’Inspecteur du commerce du Levant, représentant le Pouvoir central, auquel appartenait de droit la présidence de l’Assemblée des Directeurs ; d autre part, de deux Députés de la Chambre de Commerce qui prenaient rang immédiatement après l’Inspecteur. Ces précautions ne restèrent pas lettre morte, et un contrôle étroit fut toujours exercé sur la Compagnie jusqu’à sa disparition.
On sait que la Compagnie royale d’Afrique garda l’exploitation des concessions barbaresques pendant plus de soixante ans et qu’elle ne l’abandonna que sous la Révolution. L’ordre et l’économie caractérisèrent sa gestion et elle fut la seule à prospérer, non seulement parmi toutes les sociétés qui s’étaient succédé avant elle sur la côte septentrionale d’Afrique, mais même parmi toutes les grandes compagnies de commerce de l’ancien régime. Avec un noble désintéressement, elle assura souvent la subsistance de Marseille et de toute la région, voire même de Paris, en temps de disette et de misère publique. Mais la difficulté croissante des affaires pendant la période révolutionnaire finit par décourager les actionnaires, et la Compagnie d’Afrique fut supprimée sur sa demande par arrêté du Comité de Salut Public, le 19 pluviôse an II (8 février 1794). Après avoir joui d’une exceptionnelle prospérité, elle sut se dissoudre sans attendre sa ruine. La liquidation de son fonds social donna, en effet, 2.048.248 livres, somme supérieure à son capital primitif. Il est vrai que le Trésor aux abois s’en empara contre toute justice.
L’œuvre des compagnies d’Afrique ne disparut heureusement pas avec elles. L’arrêté du 19 pluviôse avait institué, pour le compte de l’État, une Agence d’Afrique qui devait continuer l’exploitation des concessions et des monopoles accordés aux f rançais. L’existence de cette Agence ne se prolongea guère au-delà du Consulat, et, après une interruption de près de quinze années, on retrouve, en 1816, une nouvelle Compagnie d’Afrique qui dura jusqu en 1823. Ainsi
les traditions séculaires de notre politique africaine se trouvèrent maintenues presque sans interruption jusqu’au jour où elles devaient porter leurs fruits définitifs par la conquête de l’Algérie.