‹ La Chambre de commerce de Marseille et l'Exposition coloniale de 1906Chapitre 4 sur 89 · III. — Les Iles d’Amérique et l’Afrique Occidentale · texte numérisé non relu

III. — Les Iles d’Amérique et l’Afrique Occidentale

et Orientale

Depuis le xvie siècle, la colonisation européenne avait trouvé un immense champ d’action en dehors de la Méditerranée, sur les côtes d’Amérique et aux Antilles. Marseille prit une part active à ce grand mouvement, dès qu’elle n’en fut plus empêchée par les monopoles accordés aux compagnies coloniales de Richelieu et de Colbert établies dans les ports du Ponant. Elle-même jouissait, nous l’avons vu, depuis ledit du port franc de 1669, du monopole du commerce du Levant et de la Barbarie, et son exclusion des colonies était la rançon de ce privilège.

Cependant, dès 1670, des capitaines marseillais obtinrent de Colbert la permission d’aller aux Antilles à l’effet d’en rapporter le sucre nécessaire pour alimenter la raffinerie créée à Marseille sous les auspices du Ministre. Mais ce n’est que depuis l’édit de 1719 que les colonies d’Amérique furent ouvertes définitivement aux Marseillais, pour le plus grand avantage des Antilles d’ailleurs, car l’activité de nos concitoyens fut une des causes de la prospérité nouvelle dont elles jouirent à l’époque de Fleury. A la tête des armateurs marseillais de cette brillante période se distinguèrent les frères Roux, Georges et André.

C’est en ces termes que des lettres patentes de 1750 reconnurent les services rendus à nos colonies par Georges Roux, le plus fameux des négociants marseillais du xvine siècle : « Le dit sieur de Roux a fait passer de toutes parts des « milliers d’hommes et de femmes à la Martinique, ce qui a

(( rendu cette île extrêmement peuplée, en sorte que par <( cet avantage elle a formé divers autres établissements « dans les îles voisines. Il a fait subsister pendant vingt ans « cette colonie par le grand commerce qu’il y a fait, en « fournissant aux habitants ce qui leur était nécessaire pour « leur entretien et plusieurs millions d’espèces d’Espagne « pour faciliter et aider leur commerce. Il a retiré de la ce même colonie, en échange de ce qu’il lui a fourni, des « denrées du cru du pays, et, par le débit de ces denrées « dans tous les pays étrangers, il a procuré au royaume a plus de 30 millions d’espèces qui y sont entrées, et, de ce « grand commerce, il a résulté que cette colonie est la plus « riche, la plus florissante et la plus peuplée qui soit en « Amériqne et en état de donner par elle-même des lois « aux îles voisines, qu’il a fait profit à nos revenus de plus « de deux millions, qu’il a procuré à notre royaume le « débit de plus de 50 millions de ses denrées et manufac- « turcs, et qu’il y a fait entrer en échange beaucoup d’or et « d’argent.... Par la grande quantité de vaisseaux et autres bâtiments de mer que l’exposant a eu continuellement, il a a procuré l’entretien à des milliers de matelots et autres <( gens de mer qui nous ont depuis servi utilement (1). » C’est dans ce commerce que les frères Roux gagnèrent une fortune considérable, évaluée à 30 millions de livres, dont ils firent le plus noble usage. Comme le rappellent les lettres de 1750, leur activité avait profité aux autres îles : la population blanche de la Guadeloupe avait doublé en peu de temps, celle des noirs avait centuplé et les plantations avaient pris un grand développement. Grâce aussi à l’argent venu de la Martinique, des planta tions et des sucreries avaient été établies à la Grenade, jusque là à peu près abandonnée.

(1) Lettres patentes de février 1750 portant érection en marquisat de la tene de Brue en faveur de Georges Roux. (Texte de ces lettres patentes dans l’ouvrage de M. Adrien Artaud, membre de la Chambre de Lommeice, n armateur marseillais , Georges Roux, 1 vol. in-8-, Paris, Champion, 1890, p. 1-2).

A côté des frères Roux, plusieurs maisons importantes de Marseille s’occupaient spécialement du Commerce des Antilles et de la Louisiane. L’une d’elles, vers 1750, faisait des affaires importantes avec le fameux Père Lavalette, procureur général des missions aux îles du Vent, qui joua un si grand rôle à la Martinique, entre 1747 et 1756.

Pendant la guerre de Sept Ans, tandis que la marine royale était impuissante à assurer les communications avec nos colonies et même à protéger celles-ci contre les débarquements des Anglais, les armateurs marseillais firent les plus grands efforts pour maintenir leur commerce avec les îles d’Amérique ; ils n’y réussirent pas, mais ils firent beaucoup de mal au commerce britannique. A lui seul, Georges Roux équipa et entretint, pendant les sept années de la guerre, cinq à six gros bâtiments corsaires avec un armement et des équipages de choix auxquels il abandonnait généreusement tous les bénéfices des prises. Il en fut récompensé, car les capitaines marseillais se couvrirent de gloire et les exploits des particuliers compensèrent en partie les humiliantes défaites subies par la marine royale.

Après la guerre de Sept Ans, les Marseillais reprirent immédiatement leur commerce. Dès 1764, ils recevaient dans leur port trente-huit navires venant des Antilles ; mais la Martinique avait été profondément atteinte dans sa prospérité et c’est Saint-Domingue, restée de beaucoup la plus riche de nos possessions, qui attira surtout leurs efforts jusqu’à la Révolution.

Malgré les guerres, le commerce de Marseille avec les colonies d’Amérique n’avait fait que s’accroître au cours du xvme siècle. De 1723 à 1749, six cent quatre-vingt-deux bâtiments seulement étaient sortis de Marseille à destination des Antilles ; quatre cent huit partirent dans les cinq années qui suivirent la guerre de Sept Ans, près de cent en 1792. Tandis qu’en dix ans, de 1735 à 1744, les négociants marseillais n’avaient expédié aux Antilles que 24 millions de

livres de marchandises françaises et n’en avaient reçu que 66 millions de livres de produits coloniaux (sucre, café, cochenille, bois, indigo, tabacs), la moyenne des importations pour la période décennale 1783-1792 s’éleva à 20.300.000 livres par an, celle des exportations à 16.400.000 livres..

En dehors des Antilles, l'activité des Marseillais resta jusqu’à la fin très gênée par les monopoles des compagnies. Les Comptoirs du Sénégal leur restèrent fermés jusqu’à la Révolution pour la traite de la gomme, et la compagnie des Indes Orientales resta maîtresse jusqu’en 1769 du trafic avec l’Océan Indien, en dépit des efforts faits par les Marseillais pour développer le transit entre l’Inde et la Méditerranée par le Golfe Persique, ou pour ouvrir la Mer Rouge à leur commerce. Mais, dès que l’arrêt du Conseil de 1769 eut rendu libre le commerce de l’Inde, Marseille y prit une part active ; un seul armateur eut jusqu’à dix vaisseaux pour le trafic de l’Océan Indien. Tandis que la Compagnie des Indes faisait des perles, les armateurs marseillais trouvèrent dans ce trafic des bénéfices de 50 à 60 o/o. Malheureusement, le privilège de la Compagnie ayant été rétabli en 1785, ce ne fut qu’avec des permissions spéciales et à la condition d’effectuer leurs retours dans le port de Lorient, que les Marseillais purent continuer leur commerce.

Ainsi, en dépit des entraves de toutes sortes, et bien qu elle eût de quoi occuper son activité dans la Méditerranée qui lui était réservée, Marseille avait pris une part importante au mouvement colonial du xvme siècle. Cependant, comme il fallait s’y attendre, son rôle y fut moindre que celui des grands ports du Ponant, même aux Antilles. L)e 1786 à 1788, la valeur des exportations de France aux colonies atteignit, année moyenne, 98.000.000 de livres ; celle des impoitations, 190.000.000, tandis que le trafic global de Marseille s’élevait à 40.000.000 livres, c’est-à-dire à moins d’un septième du total.il serait juste d’ajouter à ce dernier chiffre

les 4.000 000 livres de morues que les vaisseaux malouins rapportaient de Terre-Neuve à Marseille. Mais, en définitive, le trafic colonial était relativement plus actif dans les ports du Ponant, Bordeaux, Nantes, le Havre pour l’Amérique, Lorient pour les Indes.

Mais, au xixe siècle, un changement profond s’accomplit dans les relations entre la France et scs colonies. Le rôle des ports de l’Océan ne cessa de diminuer, tandis que celui de Marseille grandissait, et le grand port méditerranéen devint en même temps le grand port colonial de la France. Cette évolution remarquable fut surtout le résultat de la liberté du commerce sur toutes les mers décrétée par l’Assemblée nationale constituante. Pour la première fois, armateurs et négociants purent donner libre cours à leur initiative, et ce furent les Marseillais qui y gagnèrent le plus. La situation nouvelle du commerce dans la Méditerranée, après les longues guerres de la Révolution et de l’Empire, les poussa à sortir de leur ancien domaine et à chercher à leur activité un aliment que celui-ci ne pouvait plus leur fournir. En effet, le commerce du Levant, autrefois le plus important pour l’Europe, bien déchu déjà à la fin du xvme siècle, restait stationnaire au milieu de l’extraordinaire développement du trafic dû à la marine à vapeur et à l’ouverture d’une série de pays nouveaux.

Si les circonstances aidèrent singulièrement les Marseillais à développer leurs relations avec nos colonies, il faut reconnaître qu’ils surent en profiter. Les deux plus prospères de nos possessions, l’Algérie et la Tunisie, ont été fondées successivement à nos portes, et l’importance de nos relations avec elles est trop connue pour y insister longuement. Ap rès l’ouverture du Canal de Suez, c’est sur cette route nouvelle de l’Orient, dont Marseille est le point de départ naturel, qu’ont été successivement créées nos colonies nouvelles : Calédonie, Indo-Cbine, Madagascar. Mais c’est dans l’Afrique occidentale surtout que l’expansion coloniale mar-

seillaise fut la plus active et la plus féconde au cours du xixe siècle.

En 1842, le gouvernement faisait appel à tous les grands ports du royaume pour fonder des factoreries auprès des premiers forts construits par le futur amiral Bouët-Villaumez a Assinie et Grand-Bassam. Seuls , les frères Régis, de Marseille, répondirent à son appel ; pendant près de dix ans, ils restèrent seuls, aux prises avec les plus graves difficultés, mal soutenus par le gouvernement. Plus tard, d’autres Marseillais, tels que les Pastré, créèrent des factoreries dans la Guinée française actuelle. En même temps, les Régis, de leur propre initiative, avaient restauré au Dahomey, à Guida, un ancien établissement du xvme siècle, et préparaient ainsi la conquête. Ils avaient l’honneur, dont ils se faisaient gloire, de travailler plus efficacement que les croisières à faire disparaître de ce pays la hideuse traite des esclaves en y introduisant le commerce régulier. Ce commerce, c’était celui de l’huile de palme, mais il fallut plus de dix ans d’essais à Marseille pour trouver l’utilisation industrielle du nouveau produit dans la savonnerie et la stéarinerie. Sous l’influence des Régis, le despote dahoméen Gléglé déclara fétiches les palmiers à huile, dont la destruction fut ainsi interdite, tandis que la culture en était encouragée et c’est ainsi que le Dahomey fut doté de sa principale richesse. D’ailleurs, c’est aussi aux Régis, en grande partie, que le Sénégal est redevable de l’arachide, bien que l’honneur leur en ait été disputé par le Rouennais Rousseau.

Rappelons enfin qu’il y eut une tradition marseillaise à Madagascar comme au Sénégal. Sous la Restauration, le premier Français qui ait exploré la Côte orientale de la grande île et la province de Fort-Dauphin fut le Marseillais Fortuné Albrand, élève de l’École Normale Supérieure et brillant orientaliste à 22 ans. Plus tard, la tradition fut continuée par Alfred Rabaud, fondateur de la Société de Géogiaphie de Marseille, digne petit-fils d un grand père qui avait été

l’un des principaux armateurs aux Indes sous Louis XVI. Rabaud fut aussi l’un des fondateurs de la fameuse Association Internationale Africaine de 1875, qui donna une vive impulsion aux explorations de l’Afrique Equatoriale. Les premières factoreries européennes créées en 1874-1875 sur la route de Tanganika à Tabora, en territoire aujourd’hui allemand, le furent par des agents de Rabaud. Sur la Côte orientale d’Afrique, les efforts des Marseillais n’ont pas été aussi récompensés qu’à la Côte occidentale. Cependant, n’oublions pas que nous leur devons Djibouti, le Chemin de fer d’Abyssinie et l’influence dont nous jouissons auprès de Ménélik.

Tel est, sommairement exposé, l’historique de l’expansion coloniale marseillaise. Du xvie siècle à ce jour, le principal agent de cette expansion a été la Chambre de Commerce. Son œuvre, éminemment nationale, commencée sous Henri IV, s’est poursuivie jusqu’à nous sans interruption. Avant comme après la Révolution, sous des modalités différentes, elle n’a cessé de servir les intérêts généraux de Marseille et de la France. Les sacrifices qu’elle a consentis dans ce but, aux diverses époques de son histoire, témoignent qu’elle n’a point failli à la destinée marquée par ses fondateurs : Mettre le commerce en honneur et splendeur.

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