‹ La chambre de la reineChapitre 11 sur 13 · I.A VKRITI-: SOUS LE M ASOt'E · texte numérisé non relu

I.A VKRITI-: SOUS LE M ASOt'E

toute grommelante encore, avait demandé des chevaux de poste et pris la route de Paris!...

Pour couper court aux chuchotements, aux observations et aux commentaires provoqués par ces trois événements , il fallut que madame de Kerdaniel agitât en riant sa sonnette de présidente , et qu'elle sommât trois fois M. Valinski de raconter une histoire.

Le docteur était plongé dans de graves méditations, lorsque l'ordre de la châtelaine parvint à ses oreilles. Tout le monde remarqua son tressaillement et l'affectation de son sourire ; mais cette impression fit place à la plus vive curiosité, lorsqu'on Tentendil s'exprimer de la sorte :

— Vous vous souvenez peut-être, mesdames, que je me chargeai, l'année dernière, de vous raconter la chronique des bals masqués de Paris, d'après les renseignements ni. 15

que m'avait transmis un ancien camarade du foyer de l'Opéra. Ce joyeux correspondant vient de m'adresser le récit d'une aventure plus importante et non moins originale que celle des Cinquante bouquets. Gomme l'an passé, je me bornerai à vous lire sa lettre. Ceux de mes auditeurs qui ont vu le carnaval à Paris reconnaîtront peut-être les personnages dont mon ami a déguisé les noms...

En parlant ainsi, le docteur jeta un regard furtif à madame de Kerdaniel... Au seul mot de bal masqué, le capitaine était devenu pâle comme un mort... La châtelaine elle-même ne put s'empêcher de rougir, et toutes ces dames, se rappelant la fameuse aventure du bal de l'Opéra, prêtèrent au docteur une attention palpitante.

M. Valinski déploya la lettre de son correspondant, et lut l'anecdote que voici. Le narrateur l'avait intitulée : La vérité sous le

MASQUE, ROMAN d'une HEURE, — non sans faire mille excuses à la jolie pièce de ce nom.

UNE LETTRE ANOXTME.

La veille du dernier bal masqué de l'Opéra, à onze heures du matin, les persiennes d'un appartement de la rue Lafitte étaient encore hermétiquement fermées.

Georges Saverny, habitant de cet appartement, ne dormait point toutefois sous l'édredon ({ui charmait sa paresse. Le chef à moitié englouti dans le duvet d'un large oreiller, les genoux voluptueusement relevés à deux pieds au dessus du menton, dans cette position du corps qui fait descendre les idées à la tête, suivant la belle expression

d'un physiologiste de nos amis, Georges se livrait à cette occupation connue de tous les gens heureux, qui consiste à énumérer les ramages d'un couvre-pied de damas.

Après avoir vérifié vingt fois cette opération, il se mettait en devoir de l'appliquer à ses rideaux , lorsque son valet de chambre , entrant sur le bout du pied, posa sur la table de nuit ses journaux et ses lettres.

George les prit par un geste de merveilleuse insouciance, et, pendant qu'on rendait la lumière à son appartement, il jeta un coup d'œil aux affaires d'ici-bas.

Assuré bientôt que le monde allait toujours son train, en dépit des anciens prophètes et des astrologues modernes , il passa moins nonchalamment à ses propres affaires , et se mit à regarder la suscription de chacune de SCS lettres.

Cet examen sem])lail lui su 11 ire pour do-

vincr le contenu de la plupart, quand tout à coup un petit billot, perdu dans la foule, attira son attention d'une façon particulière.. .

Papier, parfum, pli et cachet, tout indiquait à l'œil exercé une lettre de femme, et Georges, flairant même une jeune femme, daigna se mettre avec gravité sur son séant.

L'écriture du billet était contrefaite; il ne portait point de signature, et il contenait ces mots :

« Une personne qui a mille choses intéres- » santés à vous dire, monsieur, désire vous » parler une heure en particulier. Ne pou- » vaut le faire sans se compromettre, elle vous » donne rendez-vous demain, au bal masqué » de l'Opéra. Elle vous attendra entre une et » deux heures après minuit, dans la seconde » avant-scène de gauche. Vous la reconnaîtrez » à un domino gris garni de rubans noirs, » à deux camélias blancs qu'elle portera à la

» ceinture, et à ces mots qu'elle vous donne » pour devise : La vérité sous le masque. D'ici » là, ne jugez point sa démarche et ne cher-

V chez point à connaître son nom ; rien ne » serait plus faux que \os suppositions, si ce » n'est vos jugements, et vous perdriez le » seul avantage que vous puissiez partager » avec elle : celui de la franchise et de la

V confiance.

» Du reste , elle s'engage à lever le mas- » que à la fin de Tentrevue, à ne point abu- » ser jusque-là des privilèges de l'incognito ; » et elle vous déclare qu'elle a autant à per- » dre à cette partie que vous pouvez avoir à » y gagner. »

Quand Georges Saverny eut rapidement parcouru cette lettre, il se remit à la lire avec attention, et passa un quart d'heure à eo étudier chaque syllabe. Il revint sur le cachet, sur le parfum, sur les moindres dé-

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tails de récriture, et jamais expert assermenté près les cours royales et les tribunaux ne disséqua plus minutieusement une lettre anonime.

Malheureusement, celte opération ne sembla point avoir le résultat qu'en espérait Saverny ; car il se laissa en soupirant retomber sur l'oreiller, et parut se plonger dans un abîm« de réflexions.

Mais vous n'en pourrez mesurer la profondeur que quand je vous aurai esquissé le physique et le moral du personnage.

Tout le monde a rencontré, sur le boulevard des Italiens , devant le café Tortoni , à l'avant-scène et au foyer de l'Opéra ou des Bouffes , dans les allées du bois de Boulogne, ou à l'hippodrome du Champ-de-Mars, un • jeune homme de vingt-sept à trente ans, à la taille haute et dégagée, au visage expressif, encadré d'un collier de barbe noire, aux yeux

légèrement éteints et cernés par les veilles , aux cheveux négligemment groupés sous un chapeau à la dernière mode-, maniant avec dextérité, s'il est en voiture, les guides d'un attelage prompt comme le vent ; portant d'une façon particulière, s'il est à pied, sa canne imperceptible , à poignée d'ambre gris ; cachant , s'il est au spectacle ou dans le monde, un tout petit lorgnon d'écaillé au coin de son œil droit, enfin se distinguant partout à certains signes qui le font reconnaître au premier abord entre mille.

Ce jeune homme n'est autre que notre héros, Georges Saverny, membre fondateur du Jockey 's- Club, président de plusieurs sociétés pour l'amélioration des chevaux , un des six lions privilégiés de la loge infernale.

Si un tel homme était préoccupé de la lettre qu'on vient de lire^ il est inutile de

dire qu'il n'en était nullement surpris. Habitué de longue main à toutes les aventures possibles , celle-ci n'était certes point pour le trouver au dépourvu.

Entre les femmes qui pouvaient lui écrire des lettres anonimes , lui demander des rendez-vous et des entretiens particuliers, avoir à se venger de lui ou à se venger avec lui , l'engager dans toutes les suites de la jalousie ou de la passion, son amour-propre n'avait que l'embarras du choix et ne pouvait qu'hésiter fort agréablement.

Mais il faut dire que depuis huit jours (période notable) , toute cette vie galante de Georges était devenue de l'histoire ancienne. Une réforme radicale était près de s'opérer dans ses affaires, une révolution complète • dans sa destinée.

Georges allait — et ce bruit assez étrange scândalisait déjà leelub et la loge, — Georges al^

lait passer des ruineuses licences de la vie de garçon aux liens paisibles et dorés d'un superbe mariage.

Une reine du faubourg Saint-Honorc, une veuve jeune et jolie, et sans famille, une héritière de deux millions enfin, avait entrepris d'apprivoiser le lion de la rue Lafitte; et déjà , pour parler le langage de ses amis , elle lui avait considérablement rogné les griffes.

Non pas que Georges eût dégénéré au point de tomber amoureux de madame de Launoy ( tel sera , si vous voulez bien le permettre , le nom de sa séduisante ennemie ) 5 mais , homme de sens au fond , malgré tous ses égarements de jeunesse, il était arrivé à cette phase de la vie où l'esprit le plus agité aspire au calme et au repos ; en d'autres termes, Georges Sa verny sentait la nécessité de faire une lin ; en d'autres termes encore, il voulait mettre ordre à ses affaires.

Lorsqu'un industriel se voit ruiné, il a recours à la commandite; quand le patrimoine d'un célibataire est en péril, sa commandite est un bon mariage.

Il faut cependant rendre cette justice à Sa- \erny , que le mérite de madame de Launoy était son motif déterminant; qu'avant de songer à devenir le gérant d'une nouvelle fortune, il avait été charmé par l'attrait d'un bonheur nouveau.

Madame de Launoy, en effet, était une femme accomplie sous tous les rapports ; trop accomplie même peut-être, suivant l'opinion secrète de Georges, qui eût voulu trouver en elle , à un plus haut degré , ce qu'il appelait ta poésie du caprice.

— Louise a trop de jugement et pas assez d'imagination, trop de qualités et pas assez de défauts, disait-il quelquefois à madame de R... , amie intime de la jeune veuve.

Pour qu'il ne manque rien à une femme , ajoutait-il sentenlieusement , il faut qu'elle ait quelques grains de folie dans la tête ,' qu'elle joigne le piquant d'une maîtresse au sérieux d'une épouse.

— Vous ne connaissez pas Louise , monsieur, répondait madame de R... en souriant^ prenez garde de vous repentir de ce que vous dites , et que l'épouse ne soit un jour par trop maîtresse !

Le fait est que , malgré toute sa perspicacité, Saverny ne pouvait connaître intimement madame de Launoy. Présenté chez elle et captivé en quelque sorte à Timproviste, il ne fréquentait guère son salon que depuis une vingtaine de jours ; isolée de son côté dans un monde cérémonieux , sans famille aucune, et obligée d'être son propre chaperon , tant que leur mariage n'était pas encore irrévocable, la veuve ne pouvait

le recevoir qu'en présence d'un tiers.

Tout en maudissant ce préjugé mondain , qui fait de la plus grande affaire d'ici-bas une sorte de loterie , — préjugé , d'ailleurs , que, chez une femme scrupuleuse, la brillante réputation de Georges rendait assez raisonnable, — Saverny avait oublié les perfections idéales qu'il désirait à madame de Lanno) , pour ne rêver que les qualités réelles dont elle lui donnait chaque jour la preuve, et, remettant diplomatiquement ses pouvoirs à un ami commun , il lui avait abandonné le soin de minuter les clauses du contrat.

Une de celles qui lui tenaient le plus au cœur était la suivante, qu'il avait articulée nettement comme son ultimatum :

— Mon mariage étant , bien malgré moi , un événement qui fera sensation dans le monde, je veux éviter surtout les reproches et les compliments de mes innombrables

iamis intimes. Ce n'est donc point au grand jour de Paris que j'entends me marier, mais à l'abri obscur de quelque honnête province, Voire à l'étranger. Si madame de Launoy consent au voyage , le plus long et le plus lointain sera le meilleur à mon gré.

La réponse de madame de Launoy se faisait attendre, et les choses en étaient là depuis plusieurs jours, lorsque le billet qui causait les méditations de Georges était venu réveiller le lion de son sommeil.

Entre ce piquant appel de son passé et ces graves engagements de son avenir, on conçoit maintenant les perplexités de Saverny, et combien cette lettre anonime excitait sa curiosité.

— Était-ce une simple mystification qu'on lui préparait? Personne ne lui avait donné sujet de le craindre.

Était-ce un avertissement ou unepunition?

Un service d'amie ou une \cngeance de jalouse?

Voulait-on l'éprouver touchant son prochain mariage?

Le compromettre avec quelque amourette oubliée?

Était-ce mademoiselle de V.., ou madame de N..., ou madame de H..., qui conspirait contre lui?

Fanny, Atala, Juliette, Léontine, ou vingt autres, allaient-elles lui rappeler ses serments?

Un rival amoureux de madame de Launoy lui tendait-il un piège de sa façon?

Ou bien, enfin , sa réputation lui valaitelle encore une bonne fortune , et le carnaval lui jetait-il à la tête une aimable inconnue?

Malgré les premiers mots de la lettre, la vanité de Georges penchait fort vers cette der-

niére hypothèse, et ce ne fut pas sans un sourire de satisfaction qu'il se demanda :

— Puis-je aller à ce galant rendez-vous sans forfaire à mon prochain mariage ?

Comme cette question ramenait son esprit vers madame de Launoy, une idée miraculeuse lui sauta tout à coup à la tête !

« Une personne qui a mille choses à me » dire, répéta Georges en relisant le billet , » qui ne peut me demander rendez-vous » sans se compromettre! qui me donne pour » devise : La vérité sous le masque! qui me » recommande uniquement la franchise et » la confiance?... »

— Oh! ravissant! ravissant! s'écria t-il en faisant un bond prodigieux, c'est madame de Launoy qui veut éprouver ma fidélité, et qui me prépare une bonne fortune matrimoniale II...

Quoiijue cette supposition fût un échec

• LA VKRITK sors LE MASQIE. 2V1

pour l'amoui -propre de Georges, elle lui plut si fort par sa bizarrerie qu'il s'en prouva longuement la vraisemblance.

Restait à s'assurer positivement du fait, et c'est à quoi il fallait procéder immédiatement.

Saverny se fit habiller pour rassembler ses idées à cet effet, et voici le moyen qu'il imagina en achevant le nœud de sa cravate.

— Aux grandes difficultés les grands expédients! se dit-il, je vais rendre épreuve pour épreuve à madame de Launoy, et lui conter toute l'affaire à brûle- pourpoint! Si la lettre est d'elle , je m'en jîpercevrai à son trouble ; si elle n'est pas d'elle, je connaîtrai le fond de son âme. Dans les termes de réserve forcée où nous sommes, voilà une belle occasion de rompre la glace ; si elle

a autant d'esprit et de sens que je lui en

suppose, elle s'empressera d'en profiter comme moi!...

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