GACDET S EN VA-T-EN GUERRE
» la mer orageuse où vous allez vous lan- » cer!
» P. S. Gravez ma lettre dans votre mé- » moire, et brûlez-la immédiatement... »
— Et la baronne appelle eelaun pliare?... s'écria l'infortuné receveur, en retombant au plus profond de l'abîme du doute ; c'està-dire que jamais nocher n'a été perdu dans une nuit aussi noire et aussi inextricable. Ce n'était pas assez, pour compliquer la chose, des loups-garous de la Ramée, du Chinois, de l'Espagnol, du docteur Valinski, de cette lettre déchirée devant moi, de ce rendez-vous dont l'oreille me tinte encore!... Il fallait y joindre un bal de l'Opéra, des masques et des dominos, un Charles enfin, un Charles ! . . .
Cachet resta un grand quart d'heure plongé dans les méditations les moins encourageantes à l'endroit de ce Charles, qui écla-
tait comme un volcan nouveau sous ses pieds. Peu s'en fallut que sa passion ne cédât enfin à tant de perplexités, et qu'il ne renonçât à la chevaleresque expédition qu'il avait résolue... Mais son ardeur lui revint tout à coup au bruit des voix qui l'appelaient devant l'hôtellerie , et dans lequelles il reconnut celles de M. Noiraud et de M. Laridon.
Il descendit, armé de ses pistolets, de son poignard, de sa canne à épée, et il se trouva au milieu du groupe qui l'attendait impatiemment.
— Eh bien î lui demanda le notaire, vous avez vu les dames châtelaines?
C'est ainsi que la classe bourgeoise désignait la classe noble à Saint-Marc.
— Qu'avez-vous appris de nouveau ?
-— Rien, repartit Cachet avec aplomb, — si ce n'est, mes chers messieurs, que votre vieux Chinois est un jeune Espagnol...
(iACHET s'en VA-r-EN GUEKRE. 89
— Un jeune Espagnol ! s'écria Mcrluchon de l'air du plus profond mépris... La baronne qui vous a dit cela avait oublié de mettre ses besicles... Un jeune Espagnol!... En voilà une de trouvaille^ par exemple... Allez y voir, mon clier, et vous nous en direz des nouvelles...
— C'est ce que je ferai demain matin, reprit le receveur, à qui ces provocations rendaient la confiance... Je vous l'ai dit et je vous le répète , messieurs , ajouta-t-il solennellement, si demain malin je n'ai pas justifié madame de Kerdaniel , libre à vous de débiter et de croire«sur son compte tout ce qu'il vous plaira!...
— A demain matin donc, et bonne chance'.
— A demain matin!
Toutes les niains s'avancèrent pour serrer celle de Cachet, qui rendit cette politesse à chacun, mais en exceptant Athanase...
Ceci avait lieu dans une obscurité assez profonde, car neuf heures venaient de sonner à l'église , et le ciel était sans lune et sans étoiles.
En passant sous le balcon de madame de Preuil, Cachet releva la tète et reçut les salutations de toutes ces dames. Plusieurs lui jetèrent même^ avec leurs vœux, les fleurs qu'elles portaient à la ceinture... et les voix les plus douces lui chantèrent en chœur :
Amour à la plus belle !
Et gloire au plus vaillant !
Des encouragements «i flatteurs allèrent à l'âme de Cachet, et toutes ses facultés remontaient à leur plus haute puissance... lorsqu'une voix ironique et de mauvaise augure vint se mêler au chœur des dames châtelaines.
Dans cette voix , qui partait du jardin de
GACUET s'en VA-T-EN GUERRE. 91
M. Noiraud, le receveur reconnut la voix jalouse de Merluchon, qui parodiait ainsi l'air
de Marlboroug
Cachet s'en va-t-en guerre !
Mironton, mironton, mirontaine, Cachet s'en va-t-en guerre!...
NE SilT QDAND REVIËIRA
Ne sait quand reviendra !
Ne sait quand raviendra !
— H reviendra trop lot pour confondre la calomnie! répondit le receveur avec résolution.
Puis, exalté par celle provocation dernière, il prit à grands pas le chemin de la Ramée.
9i LA CHAMBRE DE LA REINE.
La ferme de la Ramée était située à cinq kilomètres de Cernan, comme avait dit Merluchon. Pour mettre ce langage à la portée du lecteur, nous ajouterons que cela faisait une lieue et quart , à peu près une heure de marche.
Il était dix heures lorsque Gachet arriva au terme de sa course. La Ramée était située à quelque distance de la Seine , loin de toute habitation , entre deux coteaux qui semblaient en défendre les approches. La difficulté d'y établir une route n'avait pas peu contribué à son isolement , complété par les bruits qui avaient effrayé le canton. Gachet descendit longtemps sans rien apercevoir que la nuit sombre, sans rien entendre que le bruit du vent dans les nouvelles feuilles. Enfin une masse noire se dressa devant lui, et il reconnut la maison abandonnée...
Dire qu'à cette vue le cœur de notre cham-
pion ne battit pas vivement, ce serait le flatter. Son émotion fut d'autant plus grande, qu'une lumière rapide passa d'une fenêtre à l'autre, et lui indiqua tout d'abord qu'il trouverait à qui parler.
— Eh bien! j'aime mieux cela, dit-il en se battant les flancs.
Et il réfléchit sur le mode d'introduction qu'il adopterait.
Tout à coup une voix qu'il lui semblait avoir entendue ailleurs, mais qu'il ne pouvait parvenir à reconnaître, jeta les paroles suivantes aux échos de la vallée :
« La zav ann bleunion er prajou , Hag ann bleun kerc'h borh ann parkou ;
Ha pag ann pinlérigou.
Heu koulz hag al linerigou;
Dont a ra da heul ar festou
Dont a ra c'hoaz d'hon pardonniou... »
Non - seulement le receveur connaissait celle voix, mais les paroles même qu'elle chantait avaient déjà frappé s^ oreille. Malheureusement il lui fut impossible de fixer ses souvenirs à cet égard, et il se dit que si cela n'était pas du chinois, cela y ressemblait du moins terriblement.
Ce premier mystère irrita son courage en même temps que sa curiosité, et il chercha en tâtonnant l'entrée de la maison ; mais ce fut en vain qu'il essaya de trouver une porte quelconque ; il n'aperçut qu'un grand mur à pic, sans autre ouverture que les fenêtres du premier étage...
— Qu'est ce que cela veut dire? se dcmanda-t-il avec anxiété; aurait-on supprimé les portes de ce logis, et faudrait-il des ailes pour y entrer? Voilà qui s'annonce d'une manière lout-à- fait fantastique!. .
— J'entrerai pourtant , morbleu!... ajou-
ta-t-il, en voyant reparaître la lumière, car l'être qui lient dans sa main l'honneur demadamedoKerd^uiiel, celui quisaitcequejeveux savoir, Chinois ou Espagnol, corps ou esprit, homme ou démon, il est là, à dix pas de moi, et j'aurai son secret, où il aura ma vie!...
La lumière disparut pour la seconde fois. Des nuages épais enveloppèrent le ciel. Cachet se perdit dans la plus profonde obscurité... Trois fois il parcourut la longueur du mur, sans découvrir la moindre porte... Et ce ne fut qu'après la quatrième exploration qu'il reconnut son erreur.
Trompé par les détours qu'il avait faits en arrivant, il se trouvait dans un ancien jardin ; il avait assiégé la place par les derrières !...
Il revint sur le devant, non sans se déchirer i plus d'une épine, car il lui fallut fran-
chir deux haies ; et il gagna son but plus iil. 7
piomptement qu'il n'aurait voulu, en roulant sur une penle de terrain jusqu'au bas du perron.
Là, tandis qu'il se relevait en grommelant, une vive alerte l'arrêta court.
Un chien de garde (animal énorme , à en juger par le volume de sa voix ), poussa un aboiement prolongé.
— Si ce monstre est libre, je suis dévoré ! pensa le receveur des Pyrénées-Orientales.
Et la perspective de cet obscur martyre glaça un instant toute son ardeur.
Heureusement un cliquetis de fer annonça que le chien était enchaîné, et notre héros se releva en respirant.
Mais à peine l'aboiement féroce expiraitil dans le lointain qu'une détonation terrible y répondit. Cette détonation fut suivie d'une seconde, puis d'une troisième, puis de dix autres. Un véritable feu de peloton 1 Était-ce
des coups de fusil, des coups de pistolet, des pétards?... Le trouble de Cachet fut trop grand pour qu'il pût s'en rendre compte. Des coups de canon ne l'auraient pas plus étonné, plus étourdi, plus épouvanté. Toutes les histoires qu'on débitait sur la ferme lui revinrentconfuscment à l'esprit, ilsedemanda s'il étaitdans le monde réel ou dans le monde fantastique, et il crut pendant quelques minutes aux loups-garouv. 11 se ramassa sur lui-même et se tint coi, comme s'il eût plu des balles autour de lui... Puis cntendanl les détonations recommencer de plus belle , il se crut mort... Il voulut s'enfuir, ilse perdit dans les ténèbres... il se heurta à tout ce qui était devant lui... et , ne trouvant aucune issue pour disparaître , il grimpa sur un arbre avec l'agilité d'un écureuil.
Cet arbre était l'orme colossal, au pied duquel Athanase avait passé une heure avec
Hector. En s' élançant jusqu'à son sommet le receveur devait assister à un spectacle non moins singulier que le festin de Balthazar.
Il se remit d'abord de son effroi en voyant qu'il n'était pas blessé et que les détonations cessaient de se faire entendre. Il se reprocha même bientôt son manque de courage, il s'accusa d'avoir pu partager, un instant , les superstitions populaires ; et il se dit qu'après avoir profité de son observatoire il irait tout droit frapper à la porte de la maison...
Celte porte s'ouvrit justement pendant que Cachet raisonnait ainsi; il entrevit dans l'ombre une forme humaine, vêtue de blanc, qui s'avança sans bruit jusqu'au pied de l'ormeau... Là , le fantôme, levant la tête , allongea le bras; et une nouvelle explosion se fit entendre. Pour la troisième fois, les résolutions du receveur furent bouleversées de fond en comble... Au bruit des feuilles cri-
blées par une grèle de plomb et se détachant tout autour de lui , il faillit lâcher la branche à laquelle il se tenait suspendu...
Après avoir tiré un second coup de feu, le fanlôme demeura immobile et attentif...
N'entendant rien au-dessus de sa tète, il se dirigea vers la niche du molosse 5 le bruit d'une chaîne qui se détache annonça au receveur que le monstre était libre ; — et tout retomba dans le silence le plus profond.
Au même instant, — nouvelle surprise et nouvelle terreur! — une nappe lumineuse enveloppa la maison, l'ormeau et le receveur... Deux ou trois fusées s'élancèrent jusque dans lescieux, éclatèrent juste au-dessus de l'arbre, et retombèrent en pluie de feu tout autour de Cachet,
— Décidément, se dit-il, en frémissant des pieds à la tète... ce n'est pas seulement un Chinois'qui habite cette maison ! ce n'est
pas seulement un loup-garou ! c'est le diable en personne ! — Et je suis ici dans l'enfer!...
II retrouva pourtant assez de sang-froid, pour écarter les branches et regarder à la fenêtre la plus proche... Elle venait de s'ouvrir... Une lumière assez vive éclairait la chambre... et le receveur reconnut le Chinois d'Alhanase !... C'était bien la robe à ramages, la tête rase et la mèche de cheveux liouclée !
— Allons ! pensa Cachet, le diable est li' bre de prendre toutes les formes ; mais j'aime mieux le vieux Chinois que le bel Espagnol... Tâchons de l'aborder sans nous brûler les doigts !...
Et prenant son courage à deux mains , le receveur s'apprêtait à descendre. .. lorsqu'une nouvelle surprise le confondit.
Dans la même chambre où venaitde plonger
NE SAIT yiAM) REVIENDRA. 103
son regard, derrièrela même fenêtre, à la même place et sous la même lumière , il aperçut un grand et beau jeune homme, aux longs cheveux noirs, au teint liasané , enveloppé d'une sorte de paletot jaune, une cravate de soie rouge autour du cou, une toque noire sur la tête, le corps renversé dans un large fauteuil , les deux jambes étendues sur une chaise , le coude appuyé sur une table , une longue pipe turque à la bouche.
Le Chinois s'était évanoui , et le bel Espagnol avait pris sa place; ou plutôt l'un s'était métamorphosé en l'autre; car évidemment tous deux ne faisaient qu'un!... Telle fut du moins l'opinion de Cachet ..
Une fois lancée dans le fantastique, l'imagination de notre héros alla grand train. La Ramée devint un château enchanté ; le chien se convertit en dragon... L'Espagnol et le Chinois tournèrent plus que jamais en dia-
104 lA CHAMBRE DE LA REIKE.
bles ; mais la réalité vint briser de nouveau cette vision. Gachet vit plusieurs objets bril' 1er sur le mur derrière l'inconnu, et il distingua d'abord des faisceaux d'armes...
C'étaient les fusils, les pistolets et les poignards qui avaient tant imposé à Merluchon... S'ils imposèrent moins au receveur des Pyrénées-Orientales , la vérité nous force à dire que la différence ne fut pas grande...
Cependant un autre objet venait d'attirer l'attention de l'observateur : cet objet était un portrait dont il ne pouvait distinguer la figure, à cause de la manière dont il était éclairé... mais bientôt l'inconnu se leva, posa sa pipe , prit sa lampe à la main , s'avança lentement vers le portrait, s'arrêta immobile et pensif à le contempler , puis se pencha tendrement sur la toile, et baisa trois fois au front la charmante figure...
Trop charmante, hélas !.,^ en effet; car
Cachet n'avait pu méconnaître madame de Kerdaniel!...
Oui! le portrait de madame de Kerdaniel chez le diable , et baisé par lui trois fois de suite!...
On conviendra que cette dernière circonstance était faite pour égarer une tête plus forte que celle de notre champion... L'impression qu'il ressentit fut si violente, que, oubliant du môme coup ses terreurs et le péril qui les causait, le Chinois et l'Espagnol , le diable et son arsenal , il se laissa glisser jusqu'au pied de l'arbre^ en criant : — Misérable! tu vas avoir affaire à moi!...
Mais ce fut lui-même qui eut affaire au chien de garde, sans lequel il avait compté, et qui s'élança en hurlant sur sa proie.
Cuéri de son exaltation par ce brusque qui vive , le receveur sentit la moitié de son paletot enlevé par le premier coup de gueule ,
40è LA CHAMBRE DE LA REINE:
et n'eut que le temps de tirer ses cleux pistolets de sa poche.
II en présenta les canons à l'animal furieux, et le fit d'abord reculer de quelques pas; mais presque aussitôt celui-ci revint à la charge, et Cachet fit feu de la main droite. Le coup n'ayant qu'effleuré le chien, il bondit avec rageet mordit le receveur à la jambe. Heureusement Cachet fut sauve par le cuir épais de sa botte, et déchargea plus habilement son second pistolet.
La balle atteignit l'animal à la gorge; il lâcha prise en hurlant, fit plusieurs sauts sur lui-même, et alla retomber devant le seuil de la maison.
Alors seulement le receveur entendit le qui va là? poussé de deux fenêtres à la fois ; et qu'aperçut- il à ces deux fenêtres? Les deux hommes qu'il av.'tit crus ne faire qu'un: le Chinois à droite et l'Kspagnoi à gauche î...
Ainsi la ferme de la Ramée avait deux habitants, et le receveur avait encore deux ennemis à combattre I...
Dans l'exaspération que lui avait causée sa lutte avec le chien de garde, il fut tenté de répondre aux hommes comme à Tanimal; mais il se sentit retenu par la prudence... et par la vue des pistolets que le Chinois tenait braqués sur le balcon. Ce double motif lui inspira un stratagème assez adroit , et il se donna pour un voyageur égaré qui implorait un asile...
Un dialogue auquel il ne comprit pas un mot s'établit entre le vieillard et le jeune homme ; celui-ci rentra en fermant sa fenêtre, et l'autre descendit lentement l'escalier...
Quand le receveur le vit paraître sur la porte, enveloppé de sa grande robe rouge, une sorte de lampe funèbre dans une main
et un pistolet chargé dans l'autre, il sentit tous les frissons qu'il avait déjà éprouvés lui monter des pieds à la tête, et il crut plus que jamais à la présence du diable en face de l'elfroyable figure qui vint frapper ses yeux...
Mais, pour que rien ne manquât aux péripéties de cette nuit étrange, la frayeur de Cachet se convertit subitement en une exclamation de surprise, et plus subitement encore cette exclamation fit place à un énorme éclat de rire...
Il faut renoncer à décrire cette scène et se borner ^ traduire les deux cris qui se croisèrent d'une bouche à l'autre :
— Monsieur Potiron-Gachet!...
— La femme de Magan!..,
Qu'est ce que le receveur et la vieille Bre-
XE SAIT Ot'AND REVIENDRA. 109
tonne se dirent après cettte reconnaissance? C'est ce que nous pourrons savoir un jour. Ce qu'il faut avouer tout de suite , c'est l'influence extraordinaire qu'exercèrent les paroles de Magan sur la résolution de Cachet.
Ce champion si déterminé naguère à enfoncer toutes les portes et à obtenir des aveux de gré ou de force, remit docilement ses pistolets dans son paletot, et reprit le chemin de Saint-Marc sans retourner la tête...
Le secret qu'il voulait savoir lui avait il été révélé? 5a dernière aventure fera présumer le contraire ..
Cette aventure , la plus mystérieuse de toutes, fut la rencontre d'une femme, seule, à cheval, sur le coup de minuit^ à mi-clicmin de Cernan et de la Ramée. — L'ardeur avec laquelle Cachet se mit à sa poursuite était celle d'un homme (}ui a beaucoup à ap-
prendre... Il approcha la cavalière d'assez près pour reconnaître une jeune dame vêtue en amazone , avec un voile vert et une cravache dorée... comme madame de Kerdaniel!... Il reconnut positivement un cheval anglais que la châtelaine montait l'année précédente... Et de nouveaux vertiges s'emparèrent de l'infortuné receveur...
Madame de Kerdaniel, seule, à pareille heure, sur le chemin de la Ramée!... de la Ramée où se cachait un beau jeune homme inconnu!... Quelle confirmation de tous les reproches, de tous les soupçons^ de toutes les injures!...
— Il faut absolument que je m'assure si c'est elle!... se dit le receveur dans une convulsion de jalousie.
Et il vola plutôt qu'il ne courut sur les traces de l'amazone...
Les irrégularités de la route servaient son
NB SAIT Ol'AND REVIE.NDRV. 111
projet; le cheval ne pouvant galoper ; il l'atleignil en quelques minutes. Trois fois il s'élança jusqu'auprès du beau visage enveloppé par la mousseline verte, et trois fois il crut sentir la douce étincelle des yeux qui avaient consumé son cœur... Enfin, il fit un effort désespéré pour dépasser la cavalière , pendant que le vent de la nuit soulevait son \oile ; mais le pied lui manqua au moment de toucher le but... il tomba à la renverse sous les pieds du cheval , et, roulant de là hors de la route , il descendit de chute en chute jusqu'au fond d'un précipice obscur.
— Au secours! je suis perdu! s'était-il écrié avec cet instinct de conservation , qui domine le paroxisme des passions les plus violentes.
Et , poussant aussi un cri d'effi'oi , l'amazone avait mis pied à terre.
Attacher son cheval à un arbre , s'élancei*
vers le gouffre où gisait le receveur, arriver jusqu'à lui à travers mille obstacles , tout cela fut pour l'agile écuyère l'affaire de quelques instants...
Cachet était tombé clans le lit d'un ancien canal, où quelques semaines plus tôt il aurait trouvé la mort; mais les premières chaleurs ayant à demi desséché cet abîme, il n'y restait plus qu'une vase épaisse entremêlée de joncs. Notre champion, néanmoins, s'y trouvait planté jusqu'aux épaules , et il lui eût été impossible de s'en arracher sans la main secourable que lui tendit l'amazone.
H fut étonné de la vigueur de cette pelile main blanche et potelée... et il se dit, en la pressant avec une ardeur contenue, que c'était là sans doule l'héroïque main des Mériadek... Mais jugez de ce que devint son étonncmcnt lorsqu'il put distinguer la (ignre qui se ponchail vers la sienne.
Cette figuie n'était point celle de madame de Kerdaniel !...
C'était une figure que le receveur n'avait vue ni au château , ni dans le pays, ni nulle part, autant qu'il s'en souvenait...
Quelque chose d'étrange et d'inconnu...
Une de ces beautés indiennes au teint d'or, à l'ovale allongé, aux grands yeux et au longs cils noirs , au regard défaillant, à la taille souple et vigoureuse ; un assemblage inouï de force et de langueur, de grâce et de volupté...
Celte apparition produisit un tel effet sur notre champion, qu'il en serait tombé instantanément amoureux, s'il ne l'eût déjà été de la châtelaine de Cernan !...
Après l'avoir tiré de la mare bourbeuse
où il se débattait, le charmant fantôme lui
indiqua d'un geste impérieux la route de
Saint-Marc , lui dit : silence et au re- 111. 8
VOIR avec un accent qui allait au cœur, regagna d'un pied agile les hauteurs de la route, remonta sur son cheval en poussant un éclat de rire , et disparut dans la direction de la Ramée...
DÉSE\CIIiïïEME\T — PERIPETIE,
Le lendemain matin, dAs le point du jour, deux groupes assiégeaient la porte du Liond'Argent. Le premier se composait des domestiques de toutes les dames de Saint- Marc, chargés de savoir des nouvelles du receveur. Le second était dirigé par M. Noi-
ll'l- LA CIIAMBRB DE LA REINE.
raud , et lous ses satellites se pressaient autour de lui...
Au grand désespoir des uns et des autres , l'hôtesse leur répondit que M. Cachet n'était pas visible.
— Rentré à deux heures après minuit, dit-elle, dans un état désastreux, tout meurtri d'une chute de cent pieds au fond d'un précipice, il serait obligé de garder le lit jusqu'au surlendemain; car M. Valinski
dont il avait pris les consultations lui avait ordonné une application de sangsues.
— 11 a vu M. Yalinski? s'écria le gardechasse du baron de Saint-Vital, — alors, ajouta-il en tournant le dos, je conçois qu'on nous mette à la porte!...
Factotum et confident de la baronne, non moins curieux d'ailleurs que sa maîtresse, ce digne garde partagouit les rancunes de Celle-ci contre la discrcliori tardive du doc-
leur. Il entraîna en grommelant tous ses camarades, et leur persuada d'annoncer à leurs maitres que le receveurpassait à l'ennemi!... C'est ce qu'aucun d'eux ne manqua pas de faire, et Cachet fut maudit chez ces dames autant qu'il y avait été béni la veille.
Madame de Saint-Vital alla jusqu'à supposer que sa chute n'était qu'une invention pour garder les secrets qu'il avait découverts à la Ramée, et dont cet infernal docteur venait leur intercepter la confidence.
Quant aux compagnons du notaire , ils se dispersèrent au bruit des éclats de rire d'Athanase, en se disant avec leur perspicacité habituelle :
— Il Y A Ql'EI.QT F CHOSE LA DESSOUS !...
Pendant deux Jours entiers, j Cachet fut invisible. Le troisième jour enfin, il quittasa chambre, tout pâle encore, s'appuyant sur sa
canne, et montrante chacun combien il avait réellement souffert...
— Diable ! se dirent nos curieux en courant à lui , il paraît que ça a chauffé tout de bon !.,,
— Ah ! ah ! M. Cachet, lui demanda le goguenard Athanase, vous avez trouvé, à la Ramée, plus et mieux qu'un piège à loup ?
Puis, ce fut à qui l'interrogerait le plus avidement sur son expédition :
— Eh bien, les avantures?
— Eh bien, les découvertes ?
— Eh bien! le vieux Chinois?
— Eh bien! le jeune Espagnol?
— Eh bien! les loups-garoux?
Le receveur prit son attitude la plus altière et répondit de la sorte :
— Les loups-garoux sont de votre invention île jeune Espagnol n'en est pas un! le vieux Chinois pas davantage!... Mes aven-
nKSENCHANTEMENT. — PÉRIPÉTIE. ii*t
tures sont mon secret , et mes découvertes les voici : — Madame de Kerdaniel est un ange , comme mademoiselle de Mcriadek en était un!... et tout ce qu'on débite sur son compte n'est que mensonge ou sottise!...
— La preuve! la preuve! s'écrièrent tous les curieux, surpris d'une pareille assurance.
— La preuve? repartit Gacliet qui se redressa sur la hanche, je la donnerai à pied ou à cheval , à l'épée ou au pistolet , à quiconque osera soutenir le contraire de ce que je viens d'affirmer !
— Ah! ah! ah! ah! fameux! dit Merluchon en faisant la roue sur les deux mains tout autour de l'orateur... Je décerne à M. Potiron-Gachet la palme de la finesse, vulgairement appelée i3onnet d'âne! et je le baptise, au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit , le Don Quichotte de la Bourgogne!...
118 LA CHAMBRE DE LA RÊmE.
En parlant ainsi, le clerc évita lestement le coup de canne que voulut lui allonger le receveur, et disparut en lançant ses éclats de rire par-dessus l'épaule, comme le Parthe ses flèches...
Cependant le notaire et ses satellites se regardaient, ébahis, les bras croisés, d'un air qui formait le plus plaisant contraste avec l'hilarité d'Athanase. . .
— Voilà tout ce que vous avez à nous dire, M. Cachet?... demanda enfin M. Noiraud, remis le premier de son désenchantement.
— Voilà tout! répondit le receveur} j'ai bien l'honneur de vous saluer...
Et, s'appuyant du plus grand sang-froid sur sa canne, il prit le chemin de la ville,, un peu clopin dopant , mais en homme enchanté de la manière dont il a rempli son rôle...
Il alla faire la même déclaration chez ma-
dame de Preuil, et, se dérobant sans pitié aux curiosités les plus suppliantes , il rentra pensif au Lion-d' Argent.
Le soir de ce jour, les compagnons du notaire , encore tout étourdis de l'outrecuidence de Cachet, et grossis d'un grand nombre de bourgeois de Saint-Marc, se trouvaient réunis sur la terrasse de M. Noiraud. Il s'agissait de vérifier l'assertion de celuici , relativement à la non-exécution par M. et madame de Kerdaniel de 4'article 214 du Code civil.
— Vous verrez, pendant toute la nuit simultanément, avait dit le notaire, de la lumière dans la chambre du mari et de la lumière dans la chambre de la femme. Or, ces deux chambres sont situées aux deux extrémités du château... Donc!...
Au coup de neuf heures, tous nos curieux
se mirent en contemplation , les uns à l'œil nu, les autres avec leurs lunettes, ceux-ci avec des lorgnons, ceux-là avec des télescopes...
Or, il était écrit « que le château d'Udolphe » deviendrait de plus en plus incompréhensible, et que la Fée-Sournoise déjouerait toutes les prévisions ; car voici le bulletin des observations faites par la société Noiraud et compagnie.
A dix heures, lumière chez madame de Kerdaniel.
— ténèbres chez le capitaine.
A onze heures , lumière chez le capitaine.
— ténèbres cliez madame de Kerdaniel.
A minuit , ténèbres chez madame de Kerdaniel. — ténèbres chez le capitaine.
A une heure | Lumière unique... dans la cham- A deux liei A trois hei
A deux heures ^^^ ^^ ^^ „^,^.^ ,^
Il faut dire que les châtelains, depuis leur retour, n'avaient pas habité un seul jour la Cliambre de la Reine.
Ainsi donc, désenchantement sur désenchantement, mystères sur mystères, complication sur complication , tel était le bilan de la journée de nos curieux...
On conviendra que leur patience méritait un meilleur sort.
Chacun alla se coucher, l'oreille basse et l'esprit tendu , emportant pour toute pâture à ses méditations ce nouvel hiéroglyphe :
Lumière Unique dans la chambre de la reine !...
Or, si personne ne trouva le mot de cet hiéroglyphe , nous pouvons le donner à nos lecteurs.
M. de Kerdaniel était jaloux, en effet, et il l'était depuis l'aventure du bal de l'Opéra.
Les détails donnés à madame de Saint-Vi-
tal sur cette aventure étaient exacts, même en ce qui concernait l'ignorance du capitaine.
Jamais sa femme n'avait voulu lui expliquer cette rencontre étrange. Elle lui disait toujours, quand il la questionnait à cet égard: Cest un secret que vous saurez un jour; votre honneur n'y est pour rien. C'est tout ce que je puis vous dire à présent. Malgré cette assurance, et malgré sa promesse d'attendre patiemment , M. de Kerdaniel avait senti se développer dans son âme le ver rongeur de la jalousie. Cette maladie des cœurs tendres était devenue chez lui d'autant plus incurable, qu'il mettait plus de soins à la dissimuler, et que ses soupçons ne s'établissaient sur aucun motif plausible. Son imagination se perdait en mille conjectures plus absurdes, mais plus cruelles les unes que les autres. Et, comme loin de diminuer dans ce supplice, sa
UÉSEXCIIANTEMENT. — PÉRIPÉTIE. 123
passion ne faisait que s'y accroître, suivant l'usage, il n'osait se livrer, vis-à-vis de madame Kerdaniel , ni aux épanchements qui eussent trahi son injustice , ni à l'espionnage dont il aurait rougi secrètement. De là, cette mélancolie profonde, cet isolement continuel , ces accès de fureur concentrée , qui n'avaient pu échapper à Merluchon , et qui faisaient le désespoir du fidèle Magan.
Étrange, mais inévitable effet d'une dissimulation poussée réciproquement jusqu'à l'héroïsme! Madame de Kerdaniel était la personne qui appréciait le moins l'état réel de son mari, comme M. de Kerdaniel ignorait seul les bruits injurieux qui se répandait sur sa femme!... Il ne pouvait redouter sérieusement le docteur Valinski , maigre ses assiduités singulières ; car le docteur n'était point à Paris lors de l'aventure de l'Opéra... cl la jalousie du capitaine , on le conçoit ,
i$4 LA CHAMBRE DE LA REINE.
s'acharnait sur ce point de départ... Plus d'une fois, cependant, soupçonnant le docleur de quelque complicité, il l'avait observé dans ses entretiens avec sa cliente... mais sans jamais rien découvrir qui pût justifier ses craintes... Quant à épier sa femme dans ses courses, l'idée seule lui en répugnait violemment : il sentait que c'eût été franchir une limite, au delà de laquelle toute confiance se brisait pour jamais I... Et pourtant le malheureux souffrait le martyre ! et il n'avait ni confident, ni ami pour le consoîer!... et il s'accusait tour à tour de niaiserie et d'iniquité, et il ne pouvait ni justifier ni guérir son mal!... Et il jouait devant sa femme et ses gens une comédie qui était le pire de ses tourments !... Quelquefois seulement , quand il voyait la châtelaine dans ces inexplicables accès de joie et de coquetterie qui le mettaient à la torture, il laissait
DKSE5CnANTEMENT. — PÉRIPÉTIE. 125
éclater sa sombre douleur devant elle, et il
lui rappelait Taventure de l'Opéra... C'était
précisément ce qu'il venait de faire , lorsque
Cachet s'était présenté la veille... et cette
lettre déchirée avait été le dénouement d'une