‹ La chambre de la reineChapitre 7 sur 13 · L EMBARQUEMENT FORCE · texte numérisé non relu

L EMBARQUEMENT FORCE

C'était à Flesseingue, en Hollande, en l'année 1618. Par une fraîche matinée du mois d'avril, un enfant à demi-habillé , tête nue , ses souliers dans ses deux mains , couiait sur le quai de la ville, coudoyant les portefaix et les mariniers, sautant pardessus les barils,

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les caissons et les fromages , entassés pêleniêle sur le port.

Cet enfant se rendait ainsi vers la rade, et cela pour une affaire importante et pressée, à en juger par la rapidité de sa course et par l'attention avec laquelle il observait de temps en temps un navire qui appareillait au large.

Les tranquilles habitants de Flessingue qui voyaient notre marmot passer , tout en sueur et hors d'haleine , le suivaient de l'œil un instant , puis rentraient dans leur béate insousiance , sans chercher à pénétrer le mystère de cet empressement et de celte vivacité si rares chez les Hollandais. Et les enfants de son âge qu'il heurtait en courant lui criaient quelquefois : Où vas-tu donc, Michel ? lu ne réponds pas! comme tu est fier aujourd'hui!

En effet, Michel ne leur rendait pas un

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mot, pas un geste, et gagnait toujours la rade , les yeux tournés vers les navires.

— Cah! disaient alors ses camarades en reprenant leurs jeux , il \a faire quelque goniniission pour le cordier Peters.

Mais ce n'était pas une commission qu'allait faire le petit coureur. L'inquiétude peinte sur son visage, les regards effrayés qu'il rejetait parfois en arrière, comme pour s'assurer qu'il n'était pas suivi, donnaient à penser qu'il venait de commettre une espièglerie dont il fuyait le châtiment, ou qu'il allait exécuter un coup de tête dont il n'avait pas fait confidence à ses mentors, et qui pouvait avorter s'il était découvert.

Le navire qui attirait sa mystérieuse attention continuait d'appareiller. 11 avait déjà déployé ses voiles et il commençait à lever ses ancres. Chacune de ces manœuvres avait été suivie par l'œil inquiet de l'enfant, et ,

plus elles s'avançaient, plus ses pieds redoublaient de \itcsse. Quand il vit le navire arriver sur son dernier cable, et s'éviter à la marée, il se débarrassa de ses deux souliers en les jetant par-dessus sa tête, et s'élança vers l'embarcadère où étaient attachés plusieurs canots. Sauter dans le premier, le dégager de son amarre, saisir l'aviron et pousser au large, tout cela fut exécuté par l'enfant en moins de temps qu''il n'en faut pour le dire. Il commençait déjà à ramer de toutes ses forces, lorsqu'un incident imprévu vint rallentirson ardeur.

Il vit un nègre accourir vers lui en jurant et en lui montrant le poing. Le rameur novice voulut s'éloigner du bord avant que le nègre l'eût atteint; mais sa force tialiit son courage, et bientôt le petit malheureux sentit son oreille prise entre deux doigts vigoureux. La douleur lui arracha l'aviron des

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mains et le fit tomber lui-môme à genoux devant le noir, comme un coupable surpris en flagrant délit.

— Pourquoi voulais-tu emmener ce canot, moussaille; pour le voler?

L'enfant ne savait que répondre.

— Ah ! je t'apprendrai , garnement, à mettre les embarcations en dérive !

Et , pour mieux lui faire entrer la leçon dans la tête, le nègre lui serrait l'oreille à en faire jaillir le sang, tandis que le patient, sans mot dire, inclinait sa tête sur son épaxile, en suivant, pour diminuer la douleur, tous les mouvements du bras terrible qui s'était emparé de lui.

— Sans compter que tu pouvais te noyer comme un chat, malheureux! ajouta le charitable Africain , avec un intérêt ironi(jue, vivement manifesté par un revers de main

qui rendit la joue du pauvre enlanl rose in. 10

ik\ LA cuambrk: de la reine.

comme une pomme d'api. Cette secousse physique et morale sembla le tirer d'embarras et lui suggérer une justification. Il se frappa le front comme un homme qui se ravise et prend son parti.

— Ah çà ! dit-il, voici assez d'insultes, moricaud! qui es-tu pour me traiter de la sorte?

En parlant ainsi, l'enfant se posa fièrement sur un banc du canot et lança à son adversaire un regard plein d'importance.

Le nègre eut une sorte d'éblouisseraent devant ce petit drôle qui le toisait ainsi du haut de ses deux bras croisés.

— Qui je suis, moussaille ! répondit-il enfin, je suis matelot à bord de ce navire qui appareille et qui m'attend pour partir; ainsi , file ton nœud sans demander ton reste, et remercie le ciel qui ne me donne pas le temps de te châtier comme il faut.

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— Si tu os matelot sur co navire, moi j'y suis mousse ! repartit l'enfant, en appuyant ce mensonge improvisé du sang -froid le plus parfait.

— Et depuis quand mon capitaine a-t-il l'avantage de l'avoir pour mousse? reprit le matelot, d'un air de doute et de raillerie.

— Depuis quand > répéta l'autre sur le inême ton, depuis quand mon capitaine a-til l'avantage de te posséder pour matelot?

I.a terreur première du marmot avait encouragé la brutalité du nègre; son aplomb soudain lui .plut et l'adoucit.

— Je suis embarqué d'avant-hier , à bord de la galiote la Sainte-Jeanne , dit le véritable matelot.

— Et moi j'y suis embarqué d'hier! riposta le faux mousse; voilà, sans doute, pourquoi je n'ai pas encore l'honneur d'être connu de vous... Mais nous ferons connaissance...

— Vous voyez-bien qu'on s'entend quand on s'explique, conlinua-t-il en s'asseyant sur l'arriére du canot; si vous n'aviez pas été si brutal, nous serions déjà à bord, où vous courez risque d'attraper un suif (une réprimande) pour punir vos lenteurs,etmoides taloches pour guérir mon oreille. Ainsi, virez de bord, et ramez ferihe , si vous tenez à conduire seul l'embarcation , — de peur que je ne la mette en dérive ou que je ne me noie comme un chat.

Ce mélange de résolution , de sang-froid et de malice intrigua un peu le matelot; mais il y avait dans les dernières paroles de l'enfant tant de sincérité apparente, tant de ce laisser aller qui ne permet pas le moindre doute, qu'il nen demanda pas d'avantage, cl, gagnant le large, il se mit à ramer vigoureusement pour rattraper le temps perdu.

rendant (juclqucs minutes, l'enfant parut

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tourmenté d'une vive inquiétude, mêlée de remords et de regrets. Il resta pensif et silencieux, l'œil tourné vers la ville qui semblait s'éloigner. Une grosse l'arme vint s'enfler aux bords de ses petits yeux vifs et ronds , et, après s'être arrêtée un instant dans ses blonds cils, elle roula lentement le long de sa joue, dont le vermillon disparut sous une pâleur étrange-, mais à peine eut-il donné cette marque de faiblesse, qu'il s'en repentit. La honte lui rendit ses couleurs; et, dévorant promptement ses larmes, comme pour anéantir une preuve de lâcheté, il se jeta sur un aviron , l'engagea dans les tolels et le mania avec une force et une dextérité qui causèrent au nègre autant d'étonnement que de plaisir.

— Ma foi! dit-il, mon capitaine peut se llatter d'avoir fait une bonne acquisition en t'cnrùlant à son bord ; sais-tu aussi bien

grimper clans les hunes que manier la rame, mon camarade?

L'enfant ne semblait pas entendre et donnait de tels coups d'aviron qu'il faisait éviter la barque.

— Si tu n'es pas bavard , par-dessus tout cela, continua le nègre, tu seras vraiment un mousse comme on n'en voit point. Ce n'est pas ta première campagne ? et lu as déjà mangé de la garcelte, n'est-ce pas?

L'enfant hocha la tète et fit, sans répondre, un geste négatif .

— Si c'est aujourd'hui ta mise à l'eau, mon petit dogre , tu peux te vanter d'avoir une crâne vocation pour le métier, et ce serait un crime que de te laisser à terre, marmota encore le noir, en accentuant sa phrase de quelques hem ! arrachés par les efforts qu'il faisait pour se remettre au travers du courant , et sous le vent de la Sainte- Jeanne.

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Ils étaient en ce moment à moitié chemin de la galiole. L'enfant tressaillit à la dernière ptirase de son compagnon; il mesura vivement d'un coup d'œil la dislance qui le séparait de la ville, pour s'assurer qu'on ne pouvait plus l'y ramener. Puis, rejetant son aviron d'un mouvement convulsif , il enjemba les bancs du canot et vint se jeter au cou du noir, en répétant :

— Oui , ce serait un crime de me laisser à terre ! n'est-ce pas , ce serait un crime ? Tu es bon, toi, et je t'aimerai toute ma vie si tu m'emmènes !...

Aces mots, qui démentaient si subitement ce qu'il venait de se laisser dire, le nègre s'arrêta , pétrifié, au milieu de ses mouvements, comme la femme do Lot, et faillit, de surprise, laisser tomber sa rame à la mer...

Les aveux de l'enfant ne tardèrent pas à lui apprendre toute la vérité.

Le prétendu mousse , enrôlé de la veille, n'était qu'un déserteur, un aventurier de onze ans, qui s'échappait du toit paternel pour s'embarquer malgré sa famille, que ses parents chercheraient le lendemain par toute la ville, et croiraient tué ou noyé, ou enlevé par des pirates. Toutes ces idées trottaient dans la tête du pauvre noir; mais elles le touchaient moins encore que le remords d'avoir été si habilement joué par un bambin de onze ans. Aussi, après avoir passé par l'étonnement , par l'inquiétude, par la crainte, il finit par entrer en fureur, et cria à l'enfant, en le prenant au collet :

— Ah ça! vaurien, tu te moquais donc de moi, avec ton enrôlement? Voyons, qui es-tu? d'où sors -tu? que veux-tu que je fasse de toi? Parle vite, et si tu recommences à mentir, je te casse la tête avec ceci.

En disant cela, il levait la barre du gou-

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vernail sur le faux mousse. Celui-ci, sans trop se déconcerter, lui montra du doigt le canot qui s'en allait en dérive, et les signaux qu'on faisait de la galiote pour le presser d'arriver.

On ne pouvait mieux rappeler au nègre toute la perplexité de sa position. Retourner à la ville pour débarquer l'enfant, c'était faire perdre la marée à son navire , d'où il serait infailliblement chassé. Continuer sa route, c'était se rendre complice d'une étourderie qui pouvait avoir des suites funestes. Dans cette incertitude , il restait debout, regardant successivement lenfant, la barque en dérive et les signaux qui devenaient des menaces. Il eut un moment la tentation de rouer de coups l'auteur de son embarras; mais c'était le moyen d'y mettre le comble.

— Bast! dit-il enfin avec insousciance ,

allons toujours à bord ; le capitaine verra ée qu'il aura à faire, et je m'en lave les mains. On rira de moi , mais cela vaut mieux que d'être chassé de la Sainte-Jeanne et de manquer mon voyage.

Cette résolution définitive donnant du courage au nègre et à l'enfant , tous deux se remirent à ramer, et en peu de minutes ils accostèrent la galiote.

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