LE SECRET DE L ENFANT
— OÙ as-tu péché ce petit passager, moricaud? Il ne valait pas la peine de nous faire attendre si longtemps, morbleu, criaient les matelots du bord , en jetant l'écbvllc de cotxics au.v deux nouveaux venus.
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Le noir, sans leur répondre, fit monter l'enfant devant lui , et courut droit au capitaine lui conter son aventure, dont il retrancha comme il pût ce qu'il y avait de mystifiant pour lui-même. Le capitaine lui donna le sMt/ qu'avait prédit le marmot, et s'apprêta à interroger celui ci. Mais il le chercha en vain sur le pont; le petit drôle y avait à peine mis le pied , qu'il avait escaladé les haubans comme un écureuil , et s'était réfugié dans la grande hune , aux applaudissements de tout l'équipage.
— Descends, vaurien, lui cria le capitaine.
— Je descendrai quand vous aurez perdu de vue la ville, et que vous ne pourrez plus me débarquer, répondit l'enfant du haut de sa tribune aérienne.
— Bosmann, dit le capitaine, allez prendre cet enfant, et vous le ferez mellre à
terre, à la pointe du nord , pendant que nous la doublerons.
Le bosmann mit le pied sur la première enfléchure pour aller forcer le rebelle dans SCS retranchements, mais ce dernier, qui avait deviné l'ordre, quitta la hune où il était pour grimper plus haut, et se réfugia jusqu'au bout de la vergue de perroquet.
L'équipage applaudit de plus belle à la dextérité de cette nouvelle ascension.
— Le petit diable ferait un bon mousse, murmura le capitaine, qui ne put s'empêcher de sourire de satisfaction à la vue d'une telle agilité.
Cependant , le bosmann avait examiné le fuyard avec attention, pendant qu'il s'installait sur le bout de la vergue.
— Par Sainte-Jeanne, s'écria-t-il , je reconnais cette figure là, c'est le petit Michel , le fds du vieux porteur de bierre de la grande
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rue, le garçon apprenti du cordier Peters. Eh! parbleu! j'aurais dû le deviner avant de le voir, car il n'y a que lui dans tout Flessingue qui soit capable d'une pareille équipée. Son père n'aura pas voulu l'embarquer de bon gré , il s'embarque de force ; et celui qui le dénichra de là-haut pourra se flatter d'avoir bon pied bon œil ; je cède la place à qui voudra la prendre.
— Je la prends, s'écria un grand flandrin de novice, qui, en trois enjambées, fut au pied du mât de hune, et en deux autres au milieu de la vergue dont l'enfant occupait l'extrémité.
En se voyant sur le point d'être pris, Michel s'accrocha aux cordages, et se suspendant au-dessus de l'eau par un seul Ijias, il cria de toutes ses ferces :
— Si l'on ne promet pas de me garder à bord de la Sainte- JecnmL\ je me jette à la mer !. .
Tout le monde pâlit de frayeur et en même temps d'admiration devant une résolution et une intrépidité si incroyable à cet âge. Le novice^ arrêté court, regarda en bas pour demander ce qu'il devait faire.
— Descends ! cria le capitaine après avoir dit deux mots à l'oreille du bosmann.
En ce moment la Sainte -Jeanne rangeait la cote en doublant la pointe du nord...
Michel était remonté sur la vergue, et l'équipage se demandait ce qu'on ferait de lui. Tout le monde était d'avis qu'il fallait garder à bord un si brave petit mousse. La capitaine et le bosmann allèrent sous la dunette ; ce dernier écrivit une lettre , où il déclarait au père de Michel qu'il ne devait pas être inquiet de son fds, que le commandant de la Sainte-Jeanne l'emmenait avec lui,
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et qu'il le lui ramènerait dans un an , sain et sauf et bon marin.
Celle lettre fut confiée à deux matelots, qui allèrent le remettre au garde-côte en sentinelle sur la pointe du nord , et revinrent à bord à force de rames.
Un quart-d'lieure après la Sainte -Jeanne était en pleine mer.
Alors seulement Michel descendit sur le pont. A peine y fut-il arrivé^ que l'équipage entier l'entoura. Chacun voulait lui parler et lui serrer la main comme à un personnage.
Il raconta qu'il avait toujours eu le désir de naviguer, qu'il s'ennuyait de tourner une roue du matin au soir dans la corderle du vieux Peters; qu'il avait envain supplié son père de rembarquer 5 qu'enfin, résolu de partir à tolit prix, il s'était échappé le matin de l'atelier de son maître et s'était jeté dans
le premier canot qu'il avait trouvé, pour aller obtenir de gré ou de force une place de mousse à bord de la Sainte- Jeanne.
Le capitaine, qui en en écoutant ce récit comme les autres, observait avec attention le visage de l'enfant, remarqua que l'air délibéré affecté par lui devant les matelots cachait un grand fond de tristesse et de regret, et que ses yeux se mouillaient de larmes involontaires en parlant de son père et en regardant du côté de Flessingue. Cette découverte lui fit soupçonner que Michel ne disait point tous ses secrets à l'équipage, et qu'il n'était peut-être pas dans sa désertion aussi coupable qu'il paraissait l'être. Décidé à pénétrer ce mystère, il ordonna à Michel de le suivre et se rendit avec lui dans sa cabine.
— Mon enfanl, dit-il en s'asse'yant avec gravité, pendant que le mousse restait de-
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bout devant lui comme un accusé devant son juge, mon enfant, tu viens de commetlre une grande faute; tu viens de désobéir à ton père et de l'abandonner en t'embarqua ut sans son approbation ; quelle raison a pu te pousser à agir ainsi ?
— Je l'ai déjà dite, balbutia Michel qui commentait enfin à se déconcerter ; je voulais être marin, et mon père ne le voulait pas.
— Il fallait te soumettre à la volonté de ton père, ou attendre son consentement.
— Je ne pouvais pas attendre...
— Tu ne pouvais pas attendre ! à ton âge ! qui te pressait donc tant de partir?...
L'enfant baissa la tête, garda le silence, et refusa de répondre à la question réitérée du capitaine.
— Mon enfant, reprit celui-ci avec douceur, je ne suis pas seulement ton cliof , je
suis encore ton ami ; je t'ai déjà pardonné ta faute en devenant ton complice, et ton courage m'intéreçse. Voyons, parle-moi franchement... Tu as un secret que tu n'oses me dire... Ce secret serait peut-être ta justification... Allons, viens me le confier... viens.
En disant cela, le capitaine se radoucissait de plus en plus , et attirait l'enfant sur ses genoux. Tout à coup, l'ayant regardé de plus près, il vit deux grosses larmes rouler sur ses joues, et il entendit un soupir étouffé sortir de sa poitrine.
— Michel 1 s'écria-t-il avec émotion... Michel ! tu as du chagrin... Ne m'en cache pas plus longtemps la cause, parle... Je te l'ordonne! je t'en prie...
— Eh bien ! dit le mousse , en laissant échapper des sanglots et en se jetant dans les bras du capitaine. — Eh bien, je vais
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tout VOUS dire... et vous venez si, à ma place, vous n'auriez pas fait comme moi. Je ne suis pas aussi mauvais sujet que j'en ai l'air, allez , mon capitaine , et si j'ai désobéi à mon père... ce n'est pas faute de l'aimer... au contraire... Enfin, mon capitaine, voici l'histoire. Si j'ai menti deux fois depuis ce matin , c'était dans une bonne intention , et Dieu me le pardonnera : vous allez savoir toute la vérité. Vous connaissez assez mon père pour savoir qu'il est pauvre , très pauvre. 11 m'avait placé chez le cordier Peters pour ne pas trop m'éloigner de lui et pour que je pusse l'aider à vivre par mes petits bénéfices; mais ces bénéfices étaient si peu de chose que notre misère ne faisait qu'augmenter de jour en jour. Enfin , il y a peu de temps f mon père est tombé malade. Il a été obligé de cesser de porter sa bière, n'en ayant plus la force, et moi j'ai quitté la cor-
derie pour rester auprès de lui et le soigner, comme c'était mon devoir. Cela a duré plus de deux semaines ; si bien que, quand mon père a été convalescent , nos dernières ressources se sont trouvées épuisées et nous nous sommes vus sans pain. C'était la première fois que cela nous arrivait. Ce que je pouvais gagner chez Peters était plus insulïisant que jamais 5 je ne savais comment faire pour tirer mon pauvre père de son affreuse position, et je passais les jours et les nuits à chercher un moyen de gagner quelque argent. Je me suis offert dans tous les ateliers de Flessingue sans réussira obtenir des avances; c'est alors que j'ai songé àm'embarquer; j'en ai parlé à mon père; mais, loin d'approuver mon projet, il m'a défendu de l'exécuter, et m'a serré dans sus bras, en déclarant qu'il ne me laisserait jamais me séparer de lui. Cependant il le fallait. Après avoir
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hésité bien longtemps, je me décidai à chercher une place de mousse. Mais j'eus beau faire , je ne pus en trouver ; tous les capitaines me refusaient parce que j'étais trop jeune. Alors, ne sachant plus où donner de la tôte, et voyant mon père exposé à mendier ou à mourir de faim , je courus chez Peters , je lui dis que j'étais embarqué; je le priai de me prêter quelque argent dont il se ferait payer à mon retour sur mes gages. Il y consentit; je revins déposer secrètement cet argent près du lit de mon père, je le quittai, en lui disant que j'avais trouvé du travail; et je vins à bout de m'introduire à votre bord , comme vous avez vu. Voilà mon histoire, capitaine; si j'ai eu tort;, pardonnez-moi, et apprenezmoi à devenir un bon marin pour gagner de quoi faire vivre mon vieux père.
A ce récit , qui portait tous les caractères de la franchise et, qui annonçait dans le pe-
tit Michel autant de piété filiale que ses premières démarches avaient semblé témoigner d'indocilité, le capitaine ne put retenir des larmes d'attendrissement et d'admiration, et il pressa l'enfant dans ses bras, en lui promettant de l'instruire et de le traiter comme un fils. Il reconnaissait d'avance un véritable marin, au mélange d'esprit et de cœur, de finesse et de sensibilité , d'espièglerie et de franchise dont Michel lui avait fourni les preuves en si peu de temps. Il vx)ulut lui donner tout de suite une marque de sa satisfaction.
— Mon ami, dit-il à l'enfant, combien Peters t'a-t-il prêté sur tes gages futurs ?
— Quarante livres.
— Eh bien ! je te les donne comme gratification. Cela ne comptera pas dans le prix de ton enrôlement , et tu auras , en outre , vingt livres par mois, si tu te comportes biea.
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— Quel bonheur ! quel bonheur ! s'écria Michel ; mon pauvre père sera riche à mon retour.
Et il se jeta au cou du capitaine , en jurant de devenir le premier marin de Hollande. A dater de ce moment, Michel fut l'exemple et l'idole de l'équipage de h Sainte- Jeanne. Lebosseman et le capitaine lui apprirent toutes les manœuvres du bord, et en firent en quelques semaines un mousse accompli.
Après le capitaine et le bosseman, le meilleur ami de Michel fut le nègre qui l'avait amenéà bord , le jour de son embarquement, et' qui en avait été l'auteur involontaire.
Ce nègre se nommait Kan-Goué. Il avait été acheté fort jeune sur la côte de Guinée par un Hollandais qui l'avait amené à F les singue , où il l'avait gardé à son service. Kan- Goué sut si bien gagner l'affection de son maître, par ce dévouement machinal et ces
petits soins serviles dont les bons nègres seuls sont capables,, qu'il obtint enfin l'objet de tous ses désirs : la liberté ! Le premier usage qu'il en lit fut de chercher un moyen de retourner dans sa patrie. Il n'en vit pas de meilleur que de s'embarquer. Il s'instruisit donc de tout ce qu'il fallait savoir pour cela , et se fit enrôler comme matelot à bord de la Sainte- Jeanne. La Sainte-Jeanne devait toucher à l'ile de Corée , sur la côte occidentale du Sénégal.
Lorsque Kan-Goué avait surpris Michel dans son canot , sur le quai de Flessingue, il revenait de faire une dernière commission pour son capituine. Et, maintenant que l'on connaît son désir de revoir son pays , il est facile de comprendre pourquoi il aima mieux favoriser la désertion de Michel que de s'exposer pur un retard à se faire renvoyer par le capitaine de \^ Sainte- Jeanne,
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Michel et Kan-Goué oublièrent sans peine leur altercation dans le canot, et tous deux s'accordèrent pour ne voir dans cette scène que l'heureuse origine d'une amitié réciproque. Cette amitié ne s'altéra jamais. Pendant tout le voyage , on vit le mousse aider le ma telot de son agilité , et le matelot seconder le mousse de sa force.
Ces détails étaient nécessaires pour l'intelligence de l'aventure qui va suivre.