‹ La chambre des poisons (volume 2)Chapitre 10 sur 17 · II · texte numérisé non relu

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lui devait d'avoir été appelé de Montpellier à la cour et d'y faire une brillante fortune , s'interrompît et levât la tète pour répondre. Il ne répondit et ne fit la révérence au prince que quand celui-ci le tira par la manche.

— Ah ! monseigneur ! dit-il avec son impudence et sa malice ordinaires, qui aurait pensé que Votre Altesse royale fut ici en un pareil jour?...

— Chirac î reprit le duc d'Orléans, qui n'essaya pas de lutter de langue contre un brutal que rien n'intimidait, un grand docteur a posé cet aphorisme : la conscience seule fait battre le pouls. Veuillez tâter le mien?

— Monseigneur ! repartit insolemment Chirac, qui refusa son ministère au prince, qu'il accusait d'un double crime d'ambition , je ne ine permettrais pas d'usurper les attributions de votre premiei •médecin et premier chimiste Hombcrg î

En accompagnant ces mots d'une moue ti

significative, il tourna le dos à son ancien protecteur et s'éloigna. Le duc d'Orléans fut abasourdi de cet excès d'audace et d'impertinence : il en rougit de pudeur, après en avoir pâli de colère. Pour ne pas laisser voir quels étaient au fond ses sentimens, son trouble, sa douleur, son désespoir, il s'efforça de vaincre ses dégoûts, et de se plier à des avances qui empruntaient des formes obséquieuses avec des inférieurs , que cette distinction aurait rendus fiers en toute autre occasion. Mais partout il fut repoussé par des paroles dures ou équivoques , par des manières guindées ou impolies , et surtout par des visages qui portaient écrite sa condamnation. Le marquis de La Fare et le comte de Noce se rapprochèrent de lui et le trouvèrent découragé.

Sa mère sortit alors de l'appartement du roi, où elle entrait à toute heure , comme madame de Main tenon. Cette fière princesse Palatine, qui avait seule à la cour le privilège de tenir tête à la favorite, et souvent avec avantage en présence de Louis XIV, venait de soutenir une de ces po-

lémiques aigres et mordantes, où elle se laissait aller à toute sa vivacité bavaroise. Elle en était encore émue , murmurait entre ses dents et agitait son éventail avec tant d impétuosité qu'il se rompit. Elle avait les yeux pleins de larmes, et son teint, ordinairement pourpre, se nuançait de violet. La colère et 1 indignation poussaient violemment le sang au cerveau : elle fût même tombée de sa hauteur, comme foudroyée d'apoplexie, si elle n'eût pas rencontré à la porte sa dame d'honneur, madame de Chàteauthiers, qui lui prit le bras et la guida lentementà travers les salons, jusqu'à ce quelle pût se guider elle-même en distinguant les objets devant elle. Madame, apercevant son fils, quitta brusquement sa dame d honneur , fendit la presse, et courut au duc d'Orléans avec une nouvelle explosion de sanglots qui lui coupèrent un moment la parole. Elle regardait d un air attendri le prince, qui comprit sa pensée, et qui, sattendrissantà son exemple, l'entraîna hors du salon où ils étaient, pour cacher son trouble et son visage en pleurs.

— Les monstres ! s'écria Madame dès quelle put parler. Ah ! monsieur, je ne suis pas cruelle ; mais je voudrais faire mettre ces gens à la question pour savoir ce qu'ils ont dans lame, si tant est qu'iis aient uneame!... Venez avec moi, je vous consolerai»..

— La philosophie m'a déjà consolé, Madame, répondit le prince 5 mais j'avoue que je serai plus sensible à des consolations et à des conseils venant de vous! Pour reprendre quelque courage, je me rappelle que mon père , qui était bien le meilleur des hommes, fut pourtant soupçonné et accusé d'avoir empoisonné sa première femme, madame Henriette d'Angleterre.

— Madame Henriette est morte du poison que d'Elhat et le chevalier de Lorraine lui firent prendre, répliqua la princesse, qui ne cédait jamais sur un point de ses; convictions; mais Monsieur était parfaitement étranger à ce crime.

-—On l'en accusa néanmoins!... Et moi, madame, moi, qui répugnerais à souhaiter la mort de mon pire ennemi ; moi, qui plutôt lui porterais aide et secours; moi, qui ne sentirais pas

même l'envie de me venger de mes accusateurs ! . . .

— Vous avez aussi trop de débonnaireté, monsieur! Vous serez toujours la victime des méchans!. .. Quant à moi, Dieu merci ! je n'imite pas votre faiblesse: tout-à-lheure j'ai rudement tancé à votre endroit cette vieille coquine de Maintenon !

Le lendemain vendredi 1 9, de bon matin , l'ouverture du corps du dauphin eut lieu dans sa chambre, à Versailles, selon la volonté du roi. Cette autopsie se fit en présence des principaux médecins de la Faculté, qu'on avait mandés de Paris par lettres closes. Maréchal, premier chirurgien du roi, tenait le scalpel ; le marquis de Dangeau , chevalier d'honneur du dauphin et de la dauphine, assistait à ce pénible spectacle, avec le maréchal de Tessé, premier écuyer, le duc d'Aumont et quelques menins. Vingt médecins, en robe, étaient rangés sur des banquettes autour d'une grande table couverte d'un drap noir, sur lequel on avait étendu le eada-

vre, dont la figure livide, parsemée de taches rouges et noires, ne conservait plus un seul de ses traits : les yeux, entourés d'un cercle bleu , s'étaient enfoncés d'un pouce dans la tête ; le nez semblait également déprimé , et la bouche grimaçait horriblement. Quant au reste du corps, il avait maigri, dans l'espace de six jours, au point que les côtes étaient saillantes, et que les membres ne différaient presque pas de ceux d'un squelette : tout le tissu de la peau offrait çà et là des taches de diverses couleurs, qu'on eût dit provenir de coups et de meurtrissures; les cheveux se détachaient par touffes dès qu'on les touchait, et la corruption avait fait de si rapides progrès dans les vingt-quatre heures écoulées depuis la mort, que l'embaumement eût été impraticable, si on l'avait ajourné au troisième jour, suivant l'usage.

Parmi les docteurs de la Faculté, qui se rendirent aux ordres du roi avec l'intention arrêtée d'avance d'opiner du bonnet à tout ce que diraient les médecins de la cour, et surtout Fagon, qui, par l'autorité de sa science et de son

crédit auprès du roi, dominait presque despotiquenieut dans la médecine, on remarquait ces derniers à leur air protecteur < i superbe* C'était d'abord Fagon, dont la grosse tète niai enchâssée dans ses épaules contrefaites ne se courbait même pas devant le roi, et qui lançait des regards malins et hardis, accompagnés d'un sourire diabolique. 11 n'avait pas souvent recours à un autre langage, et les paroles qu'il prononçait d'un ton sec et dur ressemblaient à des oracles du temple d'Epidaure. La rareté de ses apparitions en public ajoutait à l'espèce de prestige formidable qui entourait son personnage laid et difforme . C'était ensuite Boudin , premier médecin de la dauphine , le plus effronté et le plus audacieux faiseur d'épigrammes, avec des manières humbles et souriantes, trésignorant d'ailleurs dans son art et versé seulement dans ce qu'on appelait alors les secrets» sorte de médecine occulte et traditionnelle. C'était Chirac, habile médecin, mais impitoyable, capricieux, fantasque, sauvage, aveugle dans » S jugemens; toujours ingrat; quelquefois courii-

san : il appartenait à la Faculté de Montpellier; mais il avait acheté une charge dans la Maison du duc d'Orléans pour exercer la médecine en cour et à Paris. C'était enfin Boulduc, premier apothicaire du roi, mauvais chimiste, fort estimé et fort estimable à cause de son caractère. Quant à Maréchal, qui s'élevait au rang de médecin par son esprit et son instruction autant que par son adresse dans les opérations de chirurgie , que Fagon et Chirac étaient loin de croire au-dessous d'eux, il passait, à juste titre, pour le plus honnête homme de la Faculté, et il poussait en effet l'honnêteté jusqu'à risquer de se compromettre, en se jetant dans le parti de la droiture et de la franchise, sans s'inquiéter de ce qu'il en adviendrait pour ses intérêts.

Un silence d'attente, de curiosité et de respect régna dans la chambre, pendant que Maréchal tranchait, sciait, perforait le cadavre, pour mettre à nu les parties intérieures qui pouvaient présenter des indices de mort violente : Maréchal était si attentif et si absorbé dans l'examen minutieux des viscères enlevés

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du corps et déposés sur des plats d'argent, qu il oublia de remplir la première formalité de son ministère en cette triste circonstance, et que le duc d'Aumont fut obligé de lui rappeler que le cœur devait être d'abord mis à part dans un vase de plomb préparé pour le recevoir. Maréchal n'avait pas rencontré sous sa main ce cœur, qui s'était amolli et presque liquéfié, en sorte que cette substance, dépourvue de solidité, brisa son enveloppe et coula jusqu'à terre, lorsque le duc d'Aumont tendait le vase qu'on s'empressa de sceller pour arrêter l'odeur intolérable qui s'en exhalait. Mais à cette odem participait toute la masse du sang, qui était dissous en eau noirâtre et fétide. Le reste du corps offrait une désorganisation complète, comme si des acides corrosifs avaient brûlé les organes, déchiré les tissus et tordu les ligamens. La tête, qui devait avoir été le siège du mal, ne fut pas ouverte, parce que la poitrine, l'estomac et les intestins enflammés, noircis et comme réduits en bouillie, témoignaient assez du genre de mort auquel le dauphin avait succombé.

Plusieurs fois, des exclamations de surprise et d'horreur échappèrent aux assistans, qui se montraient l'un à l'autre le désordre des parties nobles dans ce cadavre infect et défiguré ; quelques-uns faillirent tomber en défaillance, tant l'appartement était rempli de miasmes putrides et nauséabonds; les autres faisaient usage de senteurs et de sels, ou se bouchaient les narines avec la main : tous avaient hâte de sortir de cet air empoisonné, excepté Fagon, Chirac et Maréchal, qui n'y prenaient pas garde, chacun évitant néanmoins d'entamer la discussion et de donner son avis le premier; mais on était d'accord d'avance pour déclarer à l'unanimité que le dauphin avait péri par l'effet d'un poison subtil et dévorant. Cette opinion se prononçait à tous momens par des gestes , des regards et des mines : on attendait que Fagon prît la parole, Fagon qui restait silencieux et immobile, accoudé contre la table et penché sur le mort , sans que la puanteur l'eût fait reculer ni pâlir.

— Messieurs, dit Fagon en se tournant vers

l'assemblée , que vous en semble , s'il vous plaît?

— Cher docteur et illustre maître* répondît

Boudin en se barbouillant le nez de tabac , nous avons tous vu par vos yeux et ju.^é par votre jugement. Il appert que monseigneur le dauphin n'a pas été, comme madame ladauphine, empoisonné sous les espèces de cette exécrable drogue, tabacimi , nicotiana , que vous ave/ tant de sujets de haïr et de mettre en interdit, ainsi que j'ai eu l'honneur de le démontrer dans la thèse que je vous ai dédiée ; mais le poison lui fut donné par une autre voie : or, attendu que le sang est tout gâté, que les artères sont bourbeuses, que les veines sont vides, que le ci ur est pourri, etc., je suis tenté de croire que le venin a passé dans le cours du sang, par intromission, absorption, inoculation, si je puis dire, et ce, à l'aide d'un vésicatoire, d'un emplâtre, d'une piqûre quelconque, telle que leùt laite une lancette trempée dans certains sues...

— Que parlez-vous de lancette empoisonnée .' s'écria Maréchal : prétendez-vous insinuer qm

les saignées, prescrites par votre ordonnance et faites par moi sons vos yeux, soient suspectes en quoi que ce soit? Pardieu! je me saignerai des mêmes instrumens ! ajouta-t-il en cherchant dans sa trousse les lancettes dont il s'était servi pour saigner le dauphin.

— Ce n'est pas pour vous accuser, monsieur le premier chirurgien, répliqua Chirac; mais j'entends bien ce qu'a entendu monsieur mon docte confrère : le sang aurait été le véhicule du poison, et il existe quantité de sucs mortels qui se glissent dans la circulation du sang après être descendus dans l'estomac en manière de potions, pilules et tisanes prises par la bouche....

— Hé ! monsieur le docteur, interrompit Boudin avec emportement, me renvoyez-vous à l'école, et ne sais -je pas la valeur des drogues depuis l'alpha jusqu'à l'ômega ? Miséricorde! j'aurais, à votre sens, empoisonné monseigneur le dauphin par ignorance dans l'emploi des remèdes , ou par négligence dans mes formules , ou par toute autre cause également digne d'un supplice exemplaire ! Ah ! monsieur Chirac, ce

n'est pas là un charitable procédé de votre part, et je ne m'exposerai pas à devenir votre malade !

— Je me suis donc mal expliqué , monsieur Boudin, reprit vivement Chirac; car j'apprécie ce que vous valez , et je vous ai vu exercer !... Mais ce n'est point vous offenser que de supposer quelque quiproquo d'apothicaire...

— Hé ! monsieur Chirac ! s'écria Boulduc avec sa bonhomie ordinaire : quand je ferais un quiproquo , ce qui n'est point impossible, hélas ! dans une composition selon l'ordonnance, je me garderais bien d'en rendre passible un prince de la famille royale ! Venez, je vous prie , dans mon laboratoire lorsque j'y apprête une médecine, un julep ou un lavement pour le roi î

— Messieurs, messieurs! repartit Maréchal, ne vous querellez pas à propos dune imagination qui ne peut naître que chez un esprit prévenu î Je maintiens, moi , fussé-je seul de mon opinion, que monseigneur le dauphin n'a pas été plus empoisonné que madame la dauphinc !

— Voilà une monstrueuse proposition, monsieur le premier chirurgien ! reprit dédaigneu-

sèment Chirac au milieu du tumulte désapprobateur que souleva la négation opposée par Maréchal à lavis unanime des médecins.

— A votre compte, monsieur le chirurgien, nous serions des ânes, ni plus ni moins? dit avec aigreur Boudin, en s'adressant à Fagon, qui continuait ses observations particulières sur l'état du cadavre.

— Ah ! monsieur Maréchal , je ne reconnais pas là votre savoir si justement vanté ! dit Boulduc en s'inclinant devant lui.

— Il est heureux pour nous, monsieur le premier chirurgien, murmura Chirac, que vous n'ayez pas étudié la médecine î

— Si le pauvre dauphin avait eu la pierre ou la fistule , je vous aurais prié de l'opérer , et il eût guéri certainement, ajouta Boudin en se cachant de Fagon pour aspirer une large prise de tabac; mais votre chirurgie n'a nul pouvoir contre le poison.

— Je maintiens et maintiendrai que cette mort fut naturelle ! répéta Maréchal , que des railleries n'ébranlèrent pas dans sa résolution

généreuse. L'inflammation du sang, des Naisseaux, des membranes et des viscères, ne prouve rien, sinon làcreté et la malignité des humeurs, qui, faute de purgations suffisantes, ont corrompu toutes les parties, de même que la rouille attaque le fer, et que diverses substances minérales noircissent, altèrent ou rongent l'or et l'argent. Je considère la maladie du défunt comme une irruption interne de ces humeurs amassées et putréfiées depuis long-temps , qui, n'ayant pu s'écouler au dehors...

— Me remettez-vous encore sur la sellette , monsieur le chirurgien? interrompit Boudin en lui faisant la grimace. Vous inférez (pie cette maladie provient d'un défaut de purgations? Je ne vous souhaiterais pas d'avoir sous le nez tout ce qu'ont produit celles qui furent administrées à monseigneur le dauphin depuis le mois de janvier; savoir : deux médecines, quatre lavemens...

— Messieurs ! dit Fagon, qui obtint aussitôt une attention générale sans l'avoir sollicité) vous SOUvient-il des empoisonnemens qui épou-

vantèrent la ville et la cour, vers les années 1 675 à 1680? Ces empoisonnemens étaient pratiqués au moven de ces poudres de succession, inventées par l'italien Exili et sa complice, la mar^ quise de Brinvilliers. Lesdites poudres, dont le secret n'a point été découvert, avaient différens degrés de puissance : les unes tuaient subitement, comme d'un coup de foudre ; les autres ne donnaient la mort qu'après un intervalle de temps plus ou moins long, après une semaine, un mois, une année ; en outre, ces infernales poudres réussissaient de même , quelle que fût la façon de les faire prendre, par sternutatoires , par fumigations, par boissons, par lavemens et le reste. Eh bien ! messieurs, à cette époque, j'ai fait l'ouverture de bien des corps de gens empoisonnés ainsi, et dans ces corps, j'ai trouvé des phénomènes absolument semblables à ceux que vous avez observés dans le corps du dauphin, et précédemment dans celui de la dauphine. Je suis donc fondé à croire que le dauphin fut empoisonné par une c!e ces poudres qu'on lui aura fait respirer, en sorte que les molécules pestilentiel-

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les se sont trouvées introduites dans les poumons et portées ensuite d'artère en artère, de veiné en veine, dans toute l'économie animale. Telle est mon opinion irrévocable.

— Profonde, sublime, miraculeuse! s'écria Boudin, qui ne manquait aucune occasion de (latter Fagon, que pas un médecin de la Faculté, excepté Chirac, n'eût osé contredire en face- Hippocrate n'est pas mort, puisque M. Fagon existe !

— M. Fagon est, à mon sens, le roi de la médecine, reprit Chirac; et c'est assez faire son éloge, que de rappeler qu'il sort de cette illustre Faculté de Montpellier, où je me glorifie d'avoir pareillement étudié. Mais il me permettra de différer de sentiment avec lui en la présente question : les poudres de succession , d'après mes recherches spéciales , sont fabriquées a^ des substances animales empruntées à di\< i maladies contagieuses ou putrides; savoir, pustules de petite vérole, bubons de peste, chancres de charbon, écailles de lèpre et autres, le tout pilé et pulvc risé fort menu ; en sorte que ces

poudres engendrent chacune les mêmes maux dont elles dérivent. C'est, à proprement parler, les semailles de quelque grosse maladie dans un corps sain, qui reçoit et féconde plus ou moins ce germe de mort...

— De grâce, monsieur Chirac! interrompit Boudin, empressé défaire cesser une contradiction que Fagon supportait avec dépit; il ne s'agit point de démêler par quelle sorte de poison monseigneur le dauphin est mort, mais seulement de reconnaître que ce poison lui fut donné. Or, c'est là un point que nul d'entre nous ne conteste , et nous déclarons tous que le cas de l'empoisonnement n'est pas douteux...

— Ah ! messieurs , s'écria Maréchal , ne déclarez pas ce qui est au contraire tellement douteux, que je n'oserais, pour ma part, le laisser croire !... Bien plus, le cas fût-il certain (ce qui n'est pas , Dieu merci ! ), nous devrions plutôt nous accorder pour le tenir secret...

— Et pourquoi, monsieur? répliqua vivement Fagon : est-ce pour assurer l'impunité de l'empoisonneur ?. . .

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— Non, monsieur, repartit Maréchal; non, je ne formerai jamais des vœux pour que Tauleur (Tun crime fût impuni, et s'il était connu...

— Qu'est-ce qui ne le connaît pas ? dit Boudin avec insolence. La voix publique la nommé; ce n'est plus même une nouvelle qu'on se dise à l'oreille : on la crie partout ; on la répète jusque dans la chambre du roi, et à moins d être sourd, monsieur le chirurgien...

— Je ne suis pas sourd, monsieur, répondit Maréchal, à qui la noblesse de son intervention prêtait une dignité d air et de parole qu'il ne devait qu'à la circonstance; plût à Dieu que je le fusse, pour ne point entendre des calomnies infâmes contre un prince que je respecte!

— Permis à vous, monsieur, de placer vos respects sur la tète du plus grand criminel qui fut jamais ! objecta Boudin, en appelant à témoin Façon et Chirac.

— Je vous souhaite de Hêtre pas juge* \ousmême ainsi que vous jugez autrui! reprit Maréchal en modérant son indignation. Maisquelintérèt supposez-vous donc à la prière que je vous

fais de taire ce que vous pensez du -poison? Sur mon ame! messieurs, si je n'avais devant les yeux que la position douloureuse de celui qu'on accuse, je ne vous proposerais pas d'arrêter tout-à-coup le bruit de ces empoisonnemens ; car l'accusé ne peut que souhaiter une enquête judiciaire qui le justifiera, en perdant peut-être les méchans qui le voulaient perdre; mais je ne considère ici que l'avantage, le repos, la vie du roi. Oui, messieurs, vous allez porter un arrêt de mort contre le roi , en proclamant que ses enfans furent empoisonnés et que le poison menace d'atteindre successivement tous les membres de la famille royale : songez-y bien, votre décision prise en présence de ce corps d'un prince qui vous conseillerait, comme moi, la prudence et la discrétion, s'il pouvait venir à mon aide, cette décision s'en va retentir d'un bout à l'autre du royaume, et se répandre par tous les pays de l'Europe. L'honneur du roi, et vous savez, messieurs, comme le roi est attaché à son honneur, ne soufîrira-t-ii pas de ce qu'on imagine ses jours et ceux de ses héri Tiers sans cesse exposés

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à des complots insaisissables? Voyez déjà les euvieux s'émouvoir pour faire planer un soupçon, aussi léger que méprisable , il est vrai , sur un prince (c'est vous qui l'avez dit, monsieur Boudin?) sur un prince qui aurait droit plutôt à nos louanges pour son détachement des grandeurs et de l'ambition politique...

— Monsieur Fagon, prenez garde! interrompit Boudin en élevant la voix : le premier chirurgien du roi devient curateur et avocat du duc d'Orléans.

A ce nom, qui n'avait pas encore été prononcé, il se fit dans rassemblée un tumulte d'étonnement et d'émotion , pendant lequel Maréchal ne fut pas écouté, quoiqu'il interpellât avec énergie son imprudent confrère. Les médecins craignaient de se compromettre en se rangeant du parti de Boudin, tant que Fagon, qui restait pensif et muet, ne formulerait pas son avis personnel dans une discussion où était en cause le duc d'Orléans, et non plus un empoisonneur inconnu qu'on pouvait présumer

caché par sa propre obscurité et dirigé seulement par sa propre scélératesse. Il y eut un instant de silence, où tous les yeux se dirigèrent surFagon, qui allait parler... Mais l'attention générale fut détournée par le fracas d'une porte qu'on ouvrait violemment : les assistans demeurèrent frappés de surprise, quelques-uns, de stupeur, en voyant sortir d'un cabinet le duc d'Orléans, qui avait été l'invisible témoin de l'ouverture du corps du dauphin.

Le prince s'arrêta sur le seuil, pour contempler l'horrible tableau qu'il avait devant lui : ce cadavre ouvert et ces plats d'argent remplis de lambeaux de chair humaine hideusement colorée par la corruption ! Il était pâle et tremblant ; mais ce tremblement et cette pâleur ne provenaient que de l'indignation qui l'agitait en ce moment ; il ne daigna pas adresser un coup d'œil de reproche ou de menace à Boudin , qui l'avait désigné comme l'empoisonneur de la dauphine et du dauphin ; il n'essaya pas même de se défendre auprès de ce tribunal scientifique qui n'était autorisé qu'à constater la cause

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