II
1T8 F.FS MÉDECINS
avec sa pétulance ordinaire; je voudrais que Le) anciens combats singuliers j qu'on qualifiait de
jugemens de Dieu, fussent encore permis aux gentilshommes qui n'ont pas d'autre moyen de prouver leur droit qu'en invoquant celui de leur épée : comme je jetterais le gant à ces calomniateurs î
— Et moi qui suis l'offensé, je ne serais pas si confiant dans la preuve par gage de bataille. reprit le prince , qui était bien aise de causer avec quelqu'un pour affermir sa contenante ; car la fortune me servirait assez mal peut-être, pour que mon champion fût battu et mon innocence non reconnue... Ah !Noeé, ajouta-t il d'un ton plus grave et plus solennel, vous ne savez pas ce qu'on souffre à se voir soupçonné d'un crime î
— Monseigneur, dit le marquis de La Fare, j'ai entendu qu'il était question de vous arrêter de par le roi! Si l'on poussait à ce point l'oubli de toutes convenances, quelle conduite m'ordonnez-vous de tenir? je Suis prêt à vous défendre contre l'abus qu'on ferait de la puissante du roi : me permettez-vous de moui ira \os pieds plutôt que. .
— Je vous ordonne, marquis, de ne mettre aucun empêchement à l'exécution de la volonté du roi.
— Mais on vous conduira à la Bastille, monseigneur ! on vous fera votre procès ! . . .
— Eh bien! mon ami, j'en serais content, repartit le duc d'Orléans, qui avait des larmes dans les yeux et dans la voix : un procès inique et ridicule tourne au préjudice des gens qui l'ont forgé, et je ne souhaiterais pas de meilleure vengeance contre mes ennemis, que de les forcer de mettre en tout son jour mon caractère, qu'on a noirci avec tant de* fureur.
— Oh ! ce complot passe les plus diaboliques machinations, dit Noce, et il n'a pu sortir que d'une tête de femme !
— Noce, ne fais pas injure aux femmes, en leur assimilant un monstre qui n'a d'humain que la forme et qui mériterait le dernier supplice î
— Non , monseigneur, interrompit La Fare , il n'est pas vraisemblable que la personne dont il s'agit ait elle-même attenté à la vie de ces deux
illustres victimes, pour vous eu faire porter la peine, quelque grande que soit sa méchanceté; car ce serait s'exposer à de gros risques avec peu de chances de vous perdre...
— Je n'accuse pas cette personne d'avoir commis desempoisonnemens qui n'existent pas ; mais je l'accuse d'avoir semé des bruits exécrables que les circonstances et la malice des courtisans ont trop bien secondés !
— Sans doute, dit Noce; la dauphine n'est pas morte de poison; le dauphin, pas davantage. J'ai entretenu à ce propos Chirac , qui assistait à l'ouverture du corps, et Chirac m'a juré que Jésus-Christ avait été plutôt empoisonné que la dauphine. Or, Chirac, qui s'est particulièrement occupé des maladies extraordinaires. . .
— D'où vient que Chirac a soutenu devant le roi que le corps de la dauphine offrait encore les signes du poison? reprit La Fare.
— C'est que Chirac est courtisan chez le roi et habile homme partout ailleurs, répondit le duc d'Orléans avec un profond sentiment de pitié pour ces iniquités mesquines. Nous verrons
ce qu'on trouvera dans le corps du pauvre dauphin î
Pendant que le prince conversait à voix basse avec ses deux olïiciers , l'espace vide laissé autour d'eux s'élargissait de plus en plus, et bientôt on aurait fini par évacuer entièrement le salon où ils étaient, si la venue des médecins sortant de la chambre du roi n'eut produit quelque mouvement dans l'assemblée, et fait diversion à cette ligue de malveillance contre le duc d'Orléans, qui fut un moment entouré et pressé par la foule avide de- nouvelles et de scandale , sans qu'on prit garde à lui. C'étaient les médecins qu'on assaillait de questions, et qui annoncèrent avec certaines réserves que le roi les avait mandés pour leur recommander d'apporter le soin le plus scrupuleux à l'ouverture du corps du dauphin, laquelle aurait lieu le lendemain même, vingt-quatre heures seulement après la mort, en plein jour, nonobstant tous les usages établis. On applaudit hautement à la prudence de Louis XIV, et l'on n'épargna pas les conjec-
tures sur les résultats de l'autopsie : on offrait de parier que l'empoisonnement serait si évident, que le Parlement se saisirait de L'enquête vis-à-vis du cadavre.
— Monseigneur! dit le duc de Saint-Simon qui arrivait en grand deuil, et qui n'hésita pas à aborder le duc d'Orléans, qu'il attira dans une embrasure de fenêtre : vous devez me croire bien làcbe en me voyant ici après la perte que j'ai faite du vertueux et incomparable prince qui m'honorait d'une amitié spéciale? Je voulais ce matin tout quitter et me retirer du monde pour mieux faire paraître ma douleur; mais madame de Saint-Simon a eu le pouvoir de m'en empêcher, et je lui sais .gré de cet ouvrage de sa sagesse, puisque, demeurant à la cour, je vous puis encore témoigner mon extrême dévouement.
— Monsieur le duc, votre démarche note prouva ce qu'il est, répondit le prince en lui tendant la main, que M. de Saint-Simon prit avec respect et reconnaissance. Vous me redonnez de la foi
en ma conscience; car jetais sur le point de douter de moi-même.
— Ce qui se passe sous nos yeux , monseigneur, est un abîme qui confond l'esprit. La vérité est que madame la dauphine a péri par le poison : je le tiens de Boulduc, qui en est convaincu, et pour moi, lavis de Boulduc est tout en ces matières.
— Je ne nie pas que Boulduc soit recommandable par sa science comme par sa probité ; mais la passion est aveugle...
— Boulduc ne sait ce que c'est que la passion : il est impartial autant que je le puis être, et nous devons nous ranger de l'avis de Boulduc. Mais qui peut avoir conçu et parfait ce double attentat? car il est manifeste que monseigneur le dauphin nous fut ravi de la même façon que madame la dauphine. On ne voit pas quel intérêt a dirigé l'empoisonneur?
— Voilà justement ce qui m'empêche de voir le poison dans deux morts qui ne serviront à personne.
— A personne! reprit le duc de Saint-Simon
en observant le maintien noble et assuré du prince; à personne, puisque deux dauphins nous restent, et qu'à leur défaut, M. le duc de Berrv, ou même le roi d Espagne, succéderait en lipne directe.
— Fi! dans notre temps, qui est-ce qui achèterait le trône par un crime, par deux c rimes, par sept crimes? car il y avait hier encore sept tètes à couronner, après le roi qui règne à présent...
— En admettant que Ton comptât jusqu'à vous les héritiers de cette couronne, qui ne vaut pas celle des élus en paradis, croyez-le, monseigneur... Tout cela est odieux, ajouta-t-il en haussant les épaules, et il y a bien de la malice dans les bruits qu'on ré;. and aujourd'hui... Quelle est cette tabatière que Votre Altesse royale aurait envoyée?...
— Une tabatière? envoyée par moi? J'ignore ce que vous voulez dire, monsieur de Saint- Simon.
— On dit partout, et M. le marquis de Dan- •;<au me l'a répété hier encore, que \<>us avei
fait tenir en cachette à madame la dauphine une tabatière pleine de tabac d'Espagne, et que cette tabatière ne s'est plus retrouvée sur la toilette de la princesse...
— Voici le premier mot que j'entends de cette tabatière î Je n'étais pas en assez bons termes avec la dauphine, pour lui faire un présent de cette espèce... Mais je vous proteste que je n'ai jamais donné tabatière ni tabac à personne !
— Il n'est pas besoin que vous protestiez, monseigneur, pour qu'on vous en croie. Ce n'est pas tout : on parle des visites nocturnes que vous meniez chez la devineresse de l'île des Cygnes , afin de vous faire tirer des horoscopes
— -Quelle apparence que je sois allé me mettre à la merci de cette vilaine qui espionne les gens pour la police de madame de Maintenon ï... Cependant, je me souviens d'y être allé une seule fois, au sortir d'un souper où le vin m'avait disposé à cette comédie; oui, je l'avoue, j'ai eu audience de la sorcière, qui était jeune et jolie sous le masque, et qui me prophétisa tous les chagrins que j'essuie aujourd'hui : pour la ré-
compenser de sa peiner, je L'aurais embrass»
si...
— Vous ave/, eu tort, monseigneur, de. prêter l'oreille à ces superstitions, interrompil le rigide Saint-Simon; mais il y a loin de là aux laits qu'on vous impute, et qui n'iraient à rien moins qu'à user du secours de l'enfer contre le roi et
sa famille! On ajoute que cette devineresse,
qu'on arrêta peu de jours avant que madame la daupliine se sentit incommodée, a écrit une déclaration par laquelle vous vous seriez fourni de poison dans sa boutique...
— Oh! si j'ai à répondre à de telles accusations, pourquoi tarde-t-on à me mettre en ju ment ?
— On n'y croit pas, monseigneur, et on les méprise!... Mais ce qui est plus grave et moins incroyable, on dit que vous employez votre ehiinie non plus à souffler et à chercher la pierre philosophai, mais à mélanger et à inventer des poisons fort subtils ; en sorte que vous en amie/ une chambre toute pleine au Palais-Royal..,
— Une chambre de poisons! s'écria le duc
d'Orléans. Cela est si grossièrement ridicule, qu'on n'y donnera pas créance.
— Au contraire , monseigneur ; le cas a semblé nouveau , et les gens qui ne se fussent pas émus si on leur eût dit seulement que vous teniez en réserve quelques fioles de poisons, jettent les hauts cris et s'émerveillent de ce que vous en remplissez une chambre. En ce moment, par tout le château, et jusque dans le Commun, on ne parle que de la Chambre des Poisons du Palais-Ptoyal , et les descriptions qu'on en fait auraient de quoi vous divertir dans une circonstance moins terrible et moins douloureuse : à entendre ceux qui se disent bien informés, vous auriez amassé, de poisons en élixirs, en onguens et en poudre, une quantité suffisante pour empoisonner toute la France.
— En vérité , je ne vois rien au Palais-Royal qui ait pu servir de prétexte à ce bruit!... Mais si je garde une telle provision de poisons , ce qu'on peut aisément vérifier, qu'ai-je affaire d'en acheter à une devineresse ?
— Les inventeurs de ces belles choses, mon-
seigneur, ne prennent pas le soin de les rendre vraisemblables : il leur suffît qu'elles soient de nature à plaire aux curieux de peu de jugement; ainsi, votre Chambre des Poisons épouvante la cour.
— Quand je m'en affligerais et m'en indignerais , monsieur le duc , y remédierais-je ? reprit Philippe d'Orléans en haussant les épaules avec un geste de dédain. On n'aurait qu'à dire aussi que j'ai abrégé la vie de l'empereur de la Chine ! Il me semble que ces calomnies sont à un tel point absurdes , que ce serait déchoir que d'y avoir éçard.
— Cependant, monseigneur, ces calomnies ne tendent qu à vous entraîner dans un procès criminel, dont l'issue serait triomphante pour Votre Altesse royale, je n'en doute pas, mais qui vous causerait un mortel ennui. Je vous invite plutôt, monseigneur, à ne pas rester sous cette épée de Damoclès , et à vous aller justifier devant le roi...
— Oui-dà! le roi est trop prévenu contre moi par les créatures qui l'entourent, et tout-
à-l'heure je n'ai pu obtenir d'être reçu, lorsque le duc du Maine sortait de la chambre du roi î Je vous jure qu'on a pris les de vans pour empêcher cette justification, qui, d'ailleurs, n'aurait à faire valoir que des sermens et des témoignages d'innocence... Oh ! le rouge me monte au visage, de penser que moi, premier prince du sang, et, par-dessus tout, honnête homm^, j'aie à me défendre de n'avoir pas commis le plus lâche, le plus détestable, le plus infâme attentat !
— Je suis mécontent que vous ne puissiez pas voir le roi, avant l'ouverture du corps du dauphin ; car si cette ouverture montre des indices de poison!... Ce qui se passe est bien affreux et fort extraordinaire ! Mon esprit s'arrête indécis devant cette question : Qui a fait le
coup? Car, Boulduc la dit, notre pauvre
dauphine a été empoisonnée !
— Maréchal a prétendu le contraire , et je le croirais de préférence à Boulduc. Il n'y a jamais de crime sans motif, sans intérêt , sans profit pour quelqu'un : or, qui est-ce qui avait
profit ou intérêt à la mort de la dauphine? Personîie que je sache.
— Celte raison est considérable, monseigneur, surtout ici, où l'on devrait avoir à gagner beaucoup, pour jouer si gros jeu!
Le duc d'Orléans se sépara de M. de Saint- Simon. Celui-ci se perdit dans les groupes , et recueillit d'une oreille impartiale nouvelles , bruits et opinions , en n'hésitant pas à donner son avis avec sa fermeté ordinaire, et en disant tout haut que les pires ennemis du roi et de sa couronne avaient sans doute imaginé d'accuser un prince du sang de France . pour diviser et déshonorer la famille royale. Le duc d'Orléans avait aperçu Maréchal , premier chirurgien du roi, et il était impatient de l'interroger sur un fait encore douteux pour lui seul. Le caractère probe et lovai de ce chirurgien lui avait attiré lestime et la confiance de toute la cour, quoiqu'il se tint toujours à l'écart de la cabale des jésuites et de madame de Maintenon Il paraissait soucieux et distrait , ne saluant
personne et répondant à peine à ceux qui lui demandaient quelque détail de la consultation des médecins en présence du roi.
— Maréchal, lui dit le prince en l'attirant hors de la foule, parlez-moi franc : la dauphine a-t-elle été empoisonnée ?
— Monseigneur! repartit le chirurgien, qui avait une considération et une affection spéciales pour le duc d'Orléans.
— N'appréhendez pas que je vous trahisse ! Je vous donne ma foi que vos paroles ne sortiront pas d'entre nous.
— Eh bien ï monseigneur , le poison est constant à mes yeux, et les traces en étaient visibles par toute la tête.
— Je ne vous reconnais plus , Maréchal ! reprit sévèrement le duc d'Orléans. Pourquoi alors avez-vous nié le poison ?
— Vouliez- vous , monseigneur, que je fusse le bourreau du roi ? que je lui ôtasse toute sécurité pour l'avenir? que je fisse de chacune de ses incommodités le symptôme d'un empoi-
sonnement ? J'ai nié le poison, parce que je ne jugeais pas prudent de le constater; et si les autres eussent imité ma réserve, nous n'en serions pas où nous en sommes!...
— Je ne sais où nous en sommes, Maréchal ; mais je sais que l'empoisonneur, quel qu'il soit, portera sa peine.
— On n'aura garde de le découvrir, après avoir accusé tout le monde ! Une nouvelle Chambre de Justice n'y ferait rien.
— Et qui supposez-vous capable de ce crime abominable et inutile? dit lentement le duc d'Orléans en épiant la pensée secrète de Maréchal sur sa physionomie , qui n'exprima pas le moindre embarras ni la moindre répugnance à répondre.
— A coup sûr, ce n'est pas vous , monseigneur ; mais, en ce pays- ci, on dénature si habilement les faits et les intentions , que si l'on venait à m'accuser d'avoir commis ce crime, je serais pris dune belle peur et me sentirais moins innocent.
— Maréchal, vous êtes un homme en qui
Ton se peut fier : conseillez-moi donc, et voyons ce que vous feriez à ma place?
— Moi, monseigneur! répliqua-t-il, un peu troublé de cette allocution imprévue : si j'étais coupable , ne fût-ce que d'un mot imprudemment lâché qui aurait pu faire naître ce fatal soupçon , je partirais à l'heure même , je serais déjà parti!... et si j'étais non moins innocent du fait que cet Hercule peint au plafond , eh bien! je partirais encore, jusqu'à ce que le vrai fût démêlé du faux.
— Mais ce serait avouer le crime , que d'en paraître fuir les conséquences ! L'innocence attend , assurée en elle-même.
— Oui, monseigneur; mais Jésus-Christ, qui était l'innocence même, fut mené de Caïphe à Pilate, et enfin crucifié.
Cette comparaison tirée de l'Évangile n'ébranla pas la tranquillité du duc d'Orléans, qui, apercevant Chirac environné d'un auditoire attentif et fortement ému, alla droit à lui et l'interpella par son nom, sans que ce médecin, qui