‹ La chambre des poisons (volume 2)Chapitre 11 sur 17 · J0 I.KS MÉDECINS · texte numérisé non relu

J0 I.KS MÉDECINS

de la mort; mais il regarda Maréchal avec attendrissement, et le remercia par un signe de tète pour sa généreuse défense. Ensuite, il s'approcha lentement de la table où gisait le corps, versa quelques larmes, et s'écria dune voix forte, la main étendue sur la victime inanimée, comme si elle devait répondre à cette allocution solennelle :

— J invoque la justice de Dieu à défaut de celle des hommes, et je supplie le vertueux prince, que je pleure avec toute la France, d'intercéder là-haut afin que l'auteur du crime soit découvert et puni, quel qu'il soit, si le crime existe réellement! mais je souhaiterais plutôt que ce crime abominable n existât point!... Je pardonne à ceux qui m'accusent, parce que je les crois animés seulement d'un zèle aveugle pour venger une mort que je vengerais aussi avec la même ardeur, en me gardant toutefois de poursuivre l'innocent à la place du coupable!...

Le jour même, le convoi qui devait porter à l'abbaye du Val-de-Grâce les cœurs du dauphin et de la dauphine, partit de Versailles à cinq heures et demie. L'évoque de Senlis, qui représentait le grand aumônier de France, tenait

les deux cœurs enfermés dans un vase d'or : à ses côtés, au fond du même carrosse , aux

portières, étaient madame la princesse de Coude, madame de Vendôme et mademoiselle de Conti ; sur le devant, la duchesse du Lude et le duc du Maine : dans les carosses de la suite, se trouvaient les menins du dauphin et les dames du palais de ladauphine. Le cortège, qui allait au pas, n'arriva au Val-de-Gràce qu'à minuit et demi, à travers les rues obstruées d'une foule triste et silencieuse , parmi laquelle le nom du duc d'Orléans circulait de houche en bouche. L'abbesse du Val-de-Grâce, en recevant les cœurs, des mains de l'évêque de Senlis, prononça un discours fort convenable, où elle ne fit aucune allusion au genre de mort des princes. Pendant la cérémonie religieuse, qui se prolongea jusqu'à deux heures du matin, on afficha sur les murs extérieurs de l'abbaye un placard diffamatoire, qui fut attaché cette nuitlà aux portes de toutes les églises de Paris et dans plusieurs endroits du château de \ cisailles. Ce placard, qu'on avait répandu des la veille autour du Palais-Koval, était ainsi conçu : « Le dauphin et la dtuphine ont été empoi-

LKS OBSÈQUES. 219

sonnés! La main qui leur donna le poison n'a pas fait de tels coups pour s'y arrêter... La France, dans ses regrets pour un grand prince et une grande princesse, ne doit pas oublier que le sang de l'empoisonneur serait plus agréable aux illustres morts que des larmes et des gémissemens. Mais si cet empoisonneur est, par son rang et sa naissance, à l'abri des lois et de la justice, se contentera-t-il de deux empoisonnemens qui ne font que lui ouvrir le chemin du trône? Il abattra toutes les têtes qui sont destinées à porter la couronne , et il ramassera ensuite cette couronne sur le tombeau de ses victimes. Peuple ! le successeur de Louisle-Grand sera le meurtrier de sa famille ! »

Ce placard, imprimé en gros caractères, et surmonté des attributs de la tragédie, une coupe et un poignard, fut enlevé, avant le jour, par la police de M. dArgenson; mais il reparut, les nuits suivantes, surtout aux environs du Palais- Royal, sans qu'on pût savoir quels en étaient les auteurs. Cet affreux placard se multipliait aussi à Versailles et même à Marly, où le roi le

lut apposé tout fraîchement à 1 en liée de sa chambre. Voyer d'Argenson avait beau redoubler d activité pour parvenir à la source d'une trame si habilement ourdie, il n obtenait aucune lumière capable de le mettre sur la voie. On lui rapporta seulement que des bourgeois avaient vu le soir un jeune homme, enveloppé d'un manteau brun , errer dans la rue Saint-Honoré , et laisser sur son passage plusieurs placards collés aux murailles. Mais, à Versailles, c était une femme voilée et vêtue de deuil, qu'on avait surprise exécutant le même office, et qui disparut avant qu'on put la rejoindre. Ces placards excitèrent davantage la cour et le peuple à poursuivre d'injures et de malédictions le duc d'Orléans, qui se voyait entièrement abandonné dans son palais, et qui avait besoin de toute sa force dame pour se montrer en public, où il était accueilli par des murmures et des gestes d'horreur.

Cependant, il alla, dans la journée du lundi 22, donner de l'eau bénite aux corps du dauphin et de la dauphine, qu'on devait conduin

à Saint-Denis la nuit môme. Depuis le samedi 20, ces deux corps étaient placés sur une estrade dans l'appartement de la dauphine, tout tendu de noir, ainsi que les arcades du vestibule, le grand escalier et la première chambre des gardes, sans autre ornement que des bandes d'écussons, qui régnaient de chaque côté de la tenture, jusqu'à la salle où l'on gardait les corps : aumôniers du roi, évêques, menins du dauphin et dames de la dauphine, venaient, à tour de rôle^ se ranger en prières à droite et à gauche du catafalque, où veillaient jour et nuit quatre Pères de la Mission, quatre Feuillans et quatre Récollets. Pendant deux jours , tout le monde fut admis indistinctement à visiter cette funèbre exposition, et l'on y vint de Paris et des villes voisines, avec des sentimens de vifs regrets pour les défunts et de plus vive irritation contre l'empoisonneur. Une multitude d'hommes et de femmes, la pi part en deuil, défilaient avec recueillement devant les deux cercueils environnés de cierges et de lampes sépulcrales : ce specta-

cle mettait des larmes dans tous les yeux, et, par momens , quelque exclamation énergique contre l'auteur de cette double mort se faisait jour entre des rumeurs de pitié et de colère, auxquelles les huissiers n'avaient pas le courage d'imposer silence, parce qu'ils en partageaient le sentiment : il y eut même deux ou trois individus qui, en arrivant près de la barrière, au-delà de laquelle le public ne pouvait avancer, s'agenouillèrent tout en pleurs, et prononcèrent d'une voix pleine de sanglots une espèce de requête pour que le duc d'Orléans fût accusé d'empoisonnement et jugé par une cour de justice composée des princes et des ducs et pairs. On se contenta de chasser avec beaucoup d'égards ces agens accusateurs, qui répétaient un rôle, et qui eussent pu fournir des renseignemens sur la ligue secrète acharnée à la perle du duc d'Orléans.

Ce fut bien pis lorsque le duc d'Orléans, accompagné de sa mère, se présenta pour donner l'eau bénite au corps du dauphin : il était seul avec Madame, les princes e( princes

LES OBSÈOUES. 223

ayant rempli ce devoir d'étiquette dès le samedi ma tin , afin de ne pas se trouver en compagnie du prétendu empoisonneur ; Philippe d'Orléans portait sur ses traits altérés l'empreinte du chagrin qui le consumait, et ses yeux malades, rougis par les larmes amères qu'il avait versées, avaient peine à supporter le jour et la lumière , tellement qu'il les tenait baissés presque constamment , ce qui ajoutait un air de contrainte et d'embarras à son maintien abattu. Une grande foule l'attendait à la grille du château ,, et quand on vit paraître son carrosse venant de Paris., des cris sinistres éclatèrent de toutes parts, et continuèrent avec plus de fureur lorsqu'il fut descendu dans la cour d'honneur. Il se retourna et fit un pas en avant pour aller droit à cette populace qui criait; mais sa mère le retint par le bras , et ils entrèrent ensemble sous la voûte , où les reçurent le duc d'Àumont et le marquis de Dangeau à la tête des menins du dauphin. On avait fait évacuer les salles qu'ils devaient traverser jusqu'au lit de parade^ et ils ne rencontrèrent sur leur passage

que des domestiques du dauphin et de la dauphine : exaltés par la douleur d'avoir perdu leurs emplois et leurs gages , ces gens-là ne se continrent plus à la vue de celui qu'ils regardaient comme la cause de leur malheur, et ils lui montraient le poing en proférant les injures les plus atroces à ses oreilles. Le prince ne leva pas la tête et poursuivit jusqu'au bout cette pénible épreuve, tandis que Madame, pénétrée de l'innocence de son fils et de l'indignité des accusateurs, foudroyait ceux-ci d'un regard terrible et majestueux.

— Monseigneur, et vous, madame ! dit à demi-voix le duc d'Orléans en secouant le goupillon sur les deux cercueils : je serais bien aise d'être à cette heure dans la condition où vous êtes, car du moins respecterait-on le mort plus que le prince du sang !

Le duc d'Orléans s'étant retiré, avec sa mère qui l'encourageait, dans la chambre où la dauphine élait morte, les daines d'honneur et lesda-

mes du palais de cette princesse reculèrent à la fois dans l'angle le plus éloigné de la chambre.

Cependant l'évêque de Senlis, assisté des évêques de Montauban , de Tournay et d' Autun , des aumôniers de la cour , et du curé de Versailles, en surplis et en étoles, entonnèrent le psaume Exsultabunt , et les Pères de la Mission chantèrent ensuite le Miserere : alors vingt gardes-du-corps levèrent les deux cercueils , et quatre autres les deux urnes où étaient renfermées les entrailles. Le marquis de Dangeau avertit le duc d'Orléans et les dames qu'ils pouvaient suivre les corps- : le duc d'Orléans marcha le premier, après avoir serré la main de Madame, qui était dispensée par son rang d'accompagner le convoi , et les dames de la dauphine , chuchotant entre elles avec des gestes et des regards indécens, affectèrent de se tenir à distance du prince, qui avait été nommé par le roi pour conduire le deuil . Sur le grand escalier, la musique commença le De prof midis en faux bourdon , et les tambours des gardes françaises et suisses, qui étaient sous les armes, battirent de

Page 1