‹ La chambre des poisons (volume 2)Chapitre 12 sur 17 · IL · texte numérisé non relu

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sourds roulemens, pendant qu'on plaçait les cercueils et les urnes sur le char mortuaire. Puis , le cortège se mit en mouvement au son des cloches.

Ce cortège était précédé de cent pauvres habillés d'une longue cape grise et claire, plissée, avec un capuchon et une ceinture, avant chacun à la main un flambeau. Une compagnie des gardes -du- corps , cent vingt gentilshommes choisis dans les deux compagnies des mousquetaires, et les compagnies entières des gendarmes et des chevau-légers ; tous à cheval et en habits d'ordonnance, avec des flambeaux, défilaient devant les carrosses de deuil, attelés de huit chevaux, ceux du duc d'Orléans, du dauphin et de la dauphine , suivis de leurs valets de pied portant des torches. Les cinq carrosses de la dauphine étaient occupés par les dame? de sa Maison et par cinq princesses, la duchesse de Bourbon, la duchesse de Vendôme, mademoiselle de Conti, mademoiselle de la Rochpsur-Yon, et la grande Duchesse. Le duc d'Orléons était seul, avec le marquis de La I ;n<

le comte d'Étampes , son second capitaine des gardes, dans son carrosse, qui, par un hasard singulier , ou par une méchanceté calculée , se trouvait en quelque sorte séparé du cortège, tant les carrosses suivans laissaient d'intervalle entre eux et lui, intervalle qu'envahit bientôt une populace en haillons , avec des cris et des insultes à la bouche. Les pages du dauphin et de la dauphine venaient après les valets de pied , avant le roi d'armes et les hérauts d'armes, qui menaient le char , lourde machine drapée en velours noir à ornemens d'argent, et traînée par huit chevaux caparaçonnés. Quatre aumôniers en rochet, manteau et bonnet carré, escortaient à cheval les corps, en tenant les cordons du poêle noir, sur lequel brillait un autre poêle de drap d'or, aux armes de France et de Savoie. Derrière ce char, des carrosses, des pages, des valets et des gardes, arrêtaient un torrent de peuple qui se pressait tumultueusement pour voir quelque chose du cortège et de l'enterrement. La route de Versailles à Paris était bordée de curieux, que la nuit , la pluie et le froid , n'a-

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vaient pas empêchés d'attendre à la même place depuis plusieurs heures. Partout, des cris injurieux s'élevaient àl'apparition du carrosse du duc d'Orléans, qui restait au fond, la figure cachée dans son mouchoir. Il n'avait pas l'air d'entendre ces cris, qui augmentaient de fureur à mesure qu'on approchait de Paris, et qui ne rencontraient aucune opposition de la part des commissaires chargés de la police du convoi. Le comte d'Étampes semblait mal à l'aise et ne disait mot ; mais le marquis de La Fare se prononçait énergiquement contre l'insolence des perturbateurs, et contre l'imprévoyance ou la tolérance coupable des maîtres de cérémonies, qui auraient pu si aisément faire cesser le scandale.

— Monseigneur, dit-il pour la vingtième fois, permettez-moi de mettre pied à terre, et de sommer M. le marquis de Dangeau, qui a la police générale des obsèques, de faire taire ces criards soudoyés par vos ennemis ?

— Non, La Fare, répondit le due d'Orléans

en montrant son visage sillonné de larmes; ce ne serait pas me disculper et m'absoudre, que de fermer la bouche à ces gens qui ne savent que ce qu'on leur a appris et qui ne font que ce que l'on leur a payé.

— Voilà ce qui m'indigne, monseigneur! repartit La Fare ; moi qui suis votre capitaine des gardes, je ne dois pas souffrir...

— Ces clameurs ne m'ôtent pas une minute de vie, interrompit le prince , et si j'usais de violence pour obtenir qu'on me respectât , on crierait moins, sans doute, mais on gloserait davantage sur mon compte, n'est-ce pas, monsieur d'Étampes?

— Monseigneur, êtes- vous sûr que ce soit contre vous qu'on crie de la sorte? objecta timidement le second capitaine des gardes.

— J'en voudrais pouvoir douter, monsieur; mais je ne saurais me méprendre sur mon nom, qu'on répète de façon assez malhonnête. Je me console en pensant que Madame n'est point là !

— Je suis certain, monseigneur, dit La Fare,

que cette rumeur cesserait aussitôt, si je tirais l'épée contre cette canaille î

— Gardez-vous-en bien, La Fare ! s'écria le prince en l'arrêtant et en lui touchant dans la main avec reconnaissance; on m'accuserait d'un nouveau meurtre, et Ion me peindrait au roi comme l'assassin de son peuple!... C'est la première fois que je comprends la douceur de la religion pour les affligés et les opprimés, qui vont chercher la justice là-haut, ne la trouvant pas ici-bas !

Le convoi n'arriva que vers deux heures et demie du matin à Paris, où il entra par la porte Saint-Honoré , pour se rendre à l'abbaye de Saint-Denis, en suivant la rue Saint-IIonoré dans toute sa longueur, jusqu'à la rue Saint- Denis, par laquelle il devait sortir de la ville. Le lieutenant de police, à qui appartenait le droit de maintenir la tranquillité de Paris, avait pris toutes les précautions nécessaires, sans empiéter sur la police Spéciale du convoi, que le marquis de Dangeau ne s'était pas soucie dorgani-

ser de manière que le duc d'Orléans fût à l'abri de toute insulte. Néanmoins, malgré les mesures de prudence prises d'avance par M. d'Argenson , malgré les escouades du guet parcourant les rues, malgré les lanternes allumées de distance en distance, et malgré les réglemens sévères publiés à son de trompe pour empêcher les réunions des gens mal intentionnés , il y avait, sur les places et dans les carrefours, des groupes d'hommes à moitié ivres qui vociféraient contre le duc d'Orléans, et qui se reformaient sans cesse en niasse, aussitôt après que le guet les avait dispersés. Ces sourdes rumeurs, qui annoncent une émeute populaire, avaient depuis la veille circulé dans les quartiers que le cortège allait [parcourir , et les marchands , inquiets du pillage, s'étaient promis de faire bonne garde dans leurs boutiques.

Les Feuillans, les Capucins et les Quinze- Vingts de la rue Saint-Honoré, se présentèrent processionnellement, croix et bannière en tête, au moment où le convoi passa vis-à-vis de leur couvent, et psalmodièrent un De profundis de-

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vant les corps. Le clergé de chaque église, qui se trouvait sur le passage des corps, leur rendit mêmes honneurs, les cloches tintant à la fois dans tous les clochers de Paris, et le bourdon de Notre-Dame dominant cet immense glas funéraire. Les fenêtres des maisons étaient encombrées de spectateurs , et la foule bordait d'une haie épaisse et mouvante toute la route que tiendrait le cortège jusqu'à sa destination. Mais vainement le lieutenant de police courait à cheval, avec ses émissaires, en avant et sur les flancs de la colonne qui se développait avec une solennelle lenteur; vainement, il chassait à coups de houssine les provocateurs de trouble, qui cherchaient à soulever la multitude par des allocutions incendiaires; vainement, il se dirigeait sur tous les points où commençait un tumulte et où se formait un rassemblement hostile : les cris et les injures accueillaient à chaque pas le carrosse du duc d'Orléans, et à rentrée des rues transversales, des hommes hideux lui jetaient de la boue, des pierres et des tessons de bou^trilles, qui blessèrent le rocher et les laquais.

Ces vociférations farouches redoublèrent à l'approche du Palais-Royal, ainsi que la grêle de projectiles qui souillèrent la voiture et brisèrent les glaces. La marche du convoi fut toutà-coup interrompue au coin de la rue de Richelieu , par l'irruption d'une bande de séditieux qui, armés de bâtons et de torches, poussaient des cris de mort contre le prince ; mais le lieutenant de police accourut dans la bagarre, et ordonna aux soldats du guet de mettre l'épée à la main pour charger sur ces malfaiteurs, qui s'enfuirent à toutes jambes.

— C'en est trop, monseigneur! s'écria La Fare, qui s'efforça d'ouvrir la portière du carrosse sans y parvenir, à cause de la proéminence incommode de son ventre : je veux couper les oreilles à ces misérables î

— Je vous prie , je vous commande de demeurer, dit le duc d'Orléans, qui partageait pourtant l'indignation de son capitaine des gardes, et qui serrait dans sa main la poignée de son épée : quand vous leur couperiez les

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oreilles, joueraient-ils moins de la langue?

— Monseigneur, si vous souffrez qu'on vous outrage et qu'on vous menace ainsi en ma présence, je ne le puis souffrir, moi ! Je sais quels sont les devoirs de ma charge, et je veux les remplir, s'il vous plaît, malgré vous.

— Non, La Fare; ce serait déshonorer votre épée, que de vous en servir contre de pareilles gens!

— Cependant, monseigneur, en cas qu'on leur donne toute licence d'agir, ils vous déchireront en lambeaux?

— Dès que je croirai ma vie en danger , je me résignerai peut-être à la défendre , parce (pie j'en ai besoin pour obtenir une éclatante justification ; mais j'espère que M. le lieutenant de police nous épargnera cet ennui.

— Voici le Palais-Royal, monseigneur : ne voulez-vous pas y descendre? vous y seriez du in oins en sûreté !

— Que me proposez-vous, monsieur ? n'est-o pas le fait d'un ennemi, que de me conseiller une lâcheté? Quoi ! j'aurais l'air de fuir el de

me cacher ! Bien plus, je serais indigne de l'honneur que m'a fait le roi, en me nommant pour accompagner le corps de son petit-fils î Ah ! monsieur , j'aimerais mieux mourir cent fois que de quitter mon poste !

— Accordez-moi seulement, monseigneur, de requérir quelques-uns de vos serviteurs pour qu'ils fassent escorte à votre carrosse ? Il y a des gens armés dans cette tourbe , et si l'on entreprenait sur votre personne M, d'Etampes,

aidez-moi donc à déterminer Son Altesse royale à ces raisons de prudence ! Vous semblez étranger à tout ce qui se passe, pour Dieu !

— Eh ! monsieur, si vous le trouvez bon, j'attendrai les ordres de Son Altesse royale ! repartit le comte d'Etampes.

On ouvrit brusquement la portière, et le marquis de La Fare , qui s'imagina que c'était une attaque dirigée contre le duc d'Orléans, se jetait au-devant de celui-ci , afin de lui faire un rempart de son propre corps, lorsqu'il reconnut le lieutenant de police, qui avait mis pied à terre

après la dispersion des agresseurs. Le prince était si accablé de chagrin, qu'il n'ôta pas son mouchoir de ses yeux pour voir qui se présentait à la portière, et il ne se fût pas boupé davantage, avec la certitude de recevoir un coup de poignard. La voix de M. Voyer d'Argenson le fit sortir de cette sombre et insouciante disposition d'esprit; car M. d'Argenson était un des rares amis sur lesquels il pouvait compter, et son intérêt devait être gravement mêlé à la communication verbale que venait lui faire le lieutenant de police, en personne, au milieu de la pompe funèbre et sous tant de regards inquisiteurs.

— Monseigneur, puis-je parler? dit ce magistrat en désignant d'un coup d'œil le comte d'Etampes, qui méditait tout bas de se défaire de sa charge avant que le duc d'Orléans fut mis en accusation.

— Parlez, monsieur! répondit le prince en redevenant calme par l'empire qu'il exerçai ( sur lui-même. Je n'ai rien à dissimuler, et je

serais fort offensé qu'on crût que je fais mystère de quelque chose.

— Eh bien ! monseigneur, si vous n'avez rien à craindre d'un procès , comme je n'en doute pas pour ma part , je vais faire saisir les meneurs de cette émeute, et nous connaîtrons enfin de quel côté souffle ce mauvais vent.

— Ah ! monsieur , vous me rendrez un incomparable service, en arrêtant un des chefs de ce complot, sans lui faire aucun mal.

— Je n'ai pas voulu prendre sur moi d'exécuter cette arrestation, avant d'avoir l'assentiment de Votre Altesse- royale.

— N'étiez-vous point assuré d'avance, monsieur, de me faire plaisir, en remontant à l'origine de ces étranges bruits?

— Je sais , monseigneur , combien ces bruits sont faux et odieux; mais je sais aussi qu'on ne doit jamais s'exposer à contrarier, par un bon office maladroit, les personnes qu'on a le plus à cœur de servir. Ainsi, vous ne prévoyez nul inconvénient à ce que je m'empare des plus turbulens, pour les livreraux juges-enquêteurs du Châtelet?

— Hé! quel inconvénient, monsieur? Ce que nous désirons tous, ce me semble, c'est que la justice informe et fasse son devoir.

— Je ne tarderai guère , en ce cas, à capturer deux ou trois des plus forcenés , et la question les forcera bien de tout dire.

— Je serais curieux toutefois de les interroger le premier... Faites enfermer, je vous prie, au Palais-Royal ceux que vous saisirez, jusqu'à mon retour seulement. Après que je les aurai questionnés moi-même, en usant de douceur plutôt que de violence, on les conduira aux prisons du Châtelet pour que leur procès s'instruise. C'est là où je reconnaîtrai votre affection, monsieur, et vous n'obligerez pas un ingrat.

Le cortège s'était remis en marche, et à peine le lieutenant de police se fut-il retiré, que de nouveaux cris de mort retentirent plus furieux contre le duc d'Orléans, accompagnés d'une nouvelle décharge de pierres et de houe; mais ils se changèrent tout-à-coup en cris de terreur, lorsque le guet opéra habilement l'arrestation

du principal meneur, qui fut conduit au Palais- Royal et enfermé dans le corps-de-garde. Cette mesure de vigueur imposa aux malveillans, et les empêcha de troubler l'ordre du convoi par des tentatives de violence qui seraient rudement réprimées par le guet. Les cris seuls continuèrent de loin en loin, sans aucune autre démonstration hostile, et le duc d'Orléans put entendre qu'on le maudissait tout haut, en lui souhaitant mille morts. Dans le quartier des Halles surtout, l'exaspération des habitans était au comble, et si les agitateurs se fussent adressés de préférence à cette partie de la population, le prince, à qui l'on imputait le double empoisonnement du dauphin et de la dauphine, aurait été sans doute sacrifié à la vengeance de ces deux victimes. Il y eut des marchandes de poisson qui s'approchèrent, le couteau à la main , de la voiture du duc d'Orléans, en vomissant d'horribles imprécations contre lui. On vit alors combien le dauphin était aimé parmi les basses classes, qui avaient le plus à souffrir des malheurs de la guerre et des charges de l'État.

Dès qu'on aperçut de Saint-Denis les premiers flambeaux, le bourdon de l'Abbaye sonna pour convoquer le clergé des paroisses et les communautés d'hommes, qui se rangèrent à la suite des religieux de l'Abbaye, et allèrent à la rencontre des corps. La jonction des deux cortèges, aux chants des psaumes, n'interrompit pas la marche du convoi, qui défila sur la place de l'église abbatiale, entre des compagnies de gardes françaises et suisses, qui l'attendaient sous les armes. Le duc d'Orléans fut introduit dans le chœur de l'église tendue de noir, tandis que le prieur de Saint-Denis recevait à la porte les deux cercueils, devant lesquels on prononça plusieurs narangues; ensuite, on les transporta dans la nef, sur deux taies entourées de cinq douzaines de cierges et sous un riche baldaquin qui descendait de la voûte. Les princesses, les dames et les personnes notables du convoi se placèrent dans le chœur, les autres restèrent dans la nef et les bas-côtés; l'évèque de Senlis et le prieur de l'abbaye jetèrent l'eau béni.1 encensèrent les corps. Il était huit heures, 1

qu'on suspendit les offices pendant une demiheure, avant de commencer la grand'messe. Tout le monde se plaignait du froid et de la fatigue; car, depuis quinze heures, on n'avait pas eu de repos. Le duc d'Orléans semblait indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, et plusieurs fois les maîtres des cérémonies, MM. Dreux et Desgranges, furent obligés de lui répéter, en haussant la voix, comment il devait se conduire pour observer l'étiquette dans l'ordonnance des obsèques. Il paraissait absorbé, anéanti dans une idée fixe, et les pleurs qui s'échappaient de ses yeux malgré lui furent attribués à l'effet des remords ,* mais ces prétendus remords ne firent qu'ajouter à l'horreur qu'inspirait l'empoisonnement de la famille royale.

Le duc d'Orléans, se voyant en butte à cette unanimité d'affreux soupçons qu'il ne pouvait détruire, fut sur le point de demander un miracle à Dieu, qui ne manquerait pas de se prononcer en faveur de l'innocent, et il sentit, pour la première fois de sa vie, un élan de son cœur

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