‹ La chambre des poisons (volume 2)Chapitre 13 sur 17 · II · texte numérisé non relu

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vers la religion capable de le défendre etde le consoler : il s'agenouilla donc avec des sentimens de foi et de ferveur qui ne durèrent pas long- temps, car il entendit derrière lui deux courtisans qui l'accusaient presque tout haut, vis-à-vis de l'image du Dieu qu il implorait comme un infaillible appui. Ce fut alors de sa part un amer reproche contre la Providence qui ne venait pas à son aide et qui semblait complice de ses ennemis : il se taxa de faiblesse pour avoir espéré une intervention divine dans une conjoncture difficile, où il ne devait compter que sur luimême, sur son bon droit et sa force d'ame. Il était impatient de retourner à Paris et de faire jaillir la lumière dans ce ténébreux complot , en interrogeant les individus arrêtés par la police de M. d'Argenson. Enfin, on acheva la grand' messe vers dix heures du matin, et au lieu d'accepter la collation que le prieur de r Abbaye avait fait préparer dans la salle du Chapitre, suivant l'usage, pour les principaux personnages du convoi, il prétexta un malaise subit, qui fut encore interprété dans le sens des

remords qu'on lui supposait, et il remonta dans son carrosse, au milieu des mêmes injures qui l'avaient accompagné par tout le chemin. Le cocher avait ordre de ne pas ménager ses chevaux, et les gens qui rencontraient sur la route cette voiture de deuil, roulant avec autant de rapidité qu'un équipage de chasse, se demandaient entre eux la cause de ce scandale. A onze heures, le duc d'Orléans rentrait au Palais-Royal.

— Je n'ai fait saisir qu'un seul quidam qui distribuait de l'argent à la populace pour l'exciter contre Votre Altesse royale, lui dit le lieutenant de police, qui s'était établi dans le Palais-Royal afin de le préserver du pillage et de l'incendie.

— Je vous en remercie, monsieur, répondit le prince : nous saurons peut-être d'où proviennent ces distributions d'argent?

— J'entrevois là-dessous, monseigneur, quelque terrible mystère, repartit M. d'Argenson prenant un air et un ton confidentiels ; j'en suis

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effrayé moi-même, et je soupçonne qu'il vaudrait mieux relâcher cet homme, sans tirer de lui son secret.

— Hé! pourquoi, monsieur? voulez-vous que je fournisse, par cette clémence coupable envers moi-même, de nouvelles armes a mes calomniateurs? On dirait que j'ai fait remettre en liberté cet homme parce qu'il m'eût compromis dans un procès où je serais naturellement en cause! on dirait que j'ai empoisonné cet homme , s'il ne se retrouvait pas !

— J'entends bien ces raisons, monseigneur, et j'y veux condescendre ; mais que résulterat-il de la découverte que vous pourriez faire des auteurs de la cabale qui vous poursuit, si ce sont des personnes placées fort avant dans l'esprit du roi?

— Qu'importe, monsieur ? ces personnes ne méritent-elles pas de subir les conséquences de leur mauvaise action?

— Assurément, monseigneur, et je me réjouirais qu'il en fût ainsi; mais quel crédit aurez-vous pour accuser ces personnes .)...

— Je ne les accuserai pas, monsieur; mais le laisserai ce soin au Parlement, où toute indépendance, tout amour de la vérité, tout zèle pour la justice, ne sont pas encore éteints, je l'espère, bien que M. de Mesme en soit aujourd'hui le premier président... Enfin, j'aurai fait ce que l'honneur m'ordonne, et le reste à la grâce du sort!

— Soit, monseigneur. Je vous ai objecté ceci, parce que je crois deviner les ressorts de cette intrigue, et que la partie ne serait pas égale, si vous en veniez à une lutte ouverte avec les personnes que j'imaginje. Songez-y encore, pour n'avoir pas à vous en repentir : d'accusé, ne devenez pas accusateur sans tenir en main les preuves matérielles du fait?

— Où est l'homme que vous avez pris ? je l'interrogerai seul à seul; puis, vous le mènerez vous même au Châtelet.

— Eh bien ! monseigneur , vous me ferez avertir quand vous aurez fini cet interrogatoire, que je souhaite profitable à vos intérêts. Mais, à vous parler net, je crains que vous n'ayez pas

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bon marché de ce garçon, qui a refusé de me répondre.

— Vous l'avez sans doute effrayé en le menaçant?... J'ai tant à cœur de le faire parler, que je lui promettrai tout, excepté son pardon.

— Enfin, monseigneur, je fais des vœux pour qu'il parle et pour qu'il vous justifie des atrocités qu'on débite contre vous !

Le lieutenant de police n'accompagna pas le duc d'Orléans auprès du prisonnier; il connaissait trop bien l'effet de son effroyable visage sur les coupables pour vouloir paralyser les bons résultats que le prince espérait de sa figure bienveillante et persuasive : il dirigea en personne plusieurs patrouilles du guet aux alentours du Palais-Royal , afin d'écarter de nouveaux rassemblemens, qui se proposaient d'opérer la délivrance du jeune homme arrêté dans la nuit, et livré comme une victime expiatoire à la merci du duc d'Orléans. Celui-ci était entré dans un petit vestibule qui précédait le corps-degarde : un sergent de police le suivait pour

l'introduire dans ce corps-de-garde , dont la porte était soigneusement fermée, cadenassée et verrouillée. Devant cette porte, il y avait une espèce de gardien agenouillé sur le carreau et ramassé dans un étroit espace , sans qu'on aperçût son visage collé au seuil et ombragé de ses longs cheveux. Comme il ne bougeait pas plus qu'un mort, le sergent le poussa du pied, pour débarrasser l'entrée. Alors , ce muet et immobile personnage s'agita en soupirant et en gémissant ; sa figure qu'il releva , inondée de larmes, n'était pas inconnue au duc d'Orléans, et, malgré les vêtemens grossiers sous lesquels se cachait Jacques Van Dole, le prince le nomma aussitôt avec une exclamation de surprise. Ce ne fut pas de l'étonnement , mais de la terreur et de la rage, qu'exprima la^physionomie du page, qui restait, sans force et sans résolution, dans l'humble posture où le prince l'avait trouvé.

— C'est vous, Jacques ? lui demanda Philippe d'Orléans en cherchant à se rendre compte de

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ce déguisement trivial et de la présence du page en cet endroit. Que faisiez-vous ici? Quelle livrée avez-vous, au lieu de celle de madame du Maine?

— Monseigneur, je gardais cette porte ! reprit le page, qui baissait les yeux et la voix. Mais qu'on se hâte de l'ouvrir ! ajouta-t-il avec un trouble et une angoisse inexplicables; car, depuis plus d'une heure, elle ne m'a pas répondu, quoique je l'en priasse !

— Qui vous aurait pu répondre? Il n'y a làdedans que l'homme que M. d'Argenson a fait arrêter cette nuit.

— Oh! malheur à M. d'Argenson, qui a mis la main sur elle! s'écria Jacques VanDole, dont l'égarement paraissait augmenter, et qui ébranlait à grand bruit la porte du corps-de -garde. M. d'Argenson me rendra raison de cette injure !

— En effet, mon pauvre Jacques, tu as grand besoin qu'on te rende la raison qui te manque ! répliqua le duc d'Orléans en faisant signe au sergent d'ouvrir ce((e porte. Mais j'ignorais que

tu fusses devenu fou... C'est l'amour, n'est-ce

pas?

— L'amour ! répéta le page en regardant le prince avec des yeux furibonds et un sourire moqueur; qu'en savez-vous ?

— C'est le vin, peut-être?... Crois-moi, retourne chezHomberg, et prie-le qu'il te guérisse mieux qu'il n'a fait... Laisse-nous.

— Vous n'entrerez point! criait Jacques, qui s'opposait à ce que le sergent ouvrît la porte, qu'il couvrait de son corps.

— Ce malheureux est en démence !... Ne lui faites pas de mal ! dit -le duc d'Orléans au sergent, qui n'était pas disposé à endurer les coups de pied et de poing que Jacques Van Dole lui distribuait avec assez peu de ménagement. Appelez main-forte, pour qu'on s'empare de cet insensé, et qu'on le remette sous îa garde de M. Homberg, mon premier médecin !

— Monseigneur, si vous n'entrez pas dans cette prison, j e vous en aurai une éternelle reconnaissance !

— Je ne veux pas qu'on te fasse mal, mon

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ami Jacques; mais je suis bien aise, pour toi et pour moi, qu'on te ramène dans ton lit.

— Je vous supplie de m'accorder ce bienfait, monseigneur!... Ne vous montrez pas à elle; car je tremble qu'elle ne vous aime encore!

— Elle ! qui, elle? Tu te méprends, Jacques : ta maîtresse n'est pas en ce lieu-là. C'est un homme qu'on a arrêté...

— C'est elle, vous dis-je ; et j'ai peur qu'elle vous reconnaisse!... Mais si vous vous obstinez à la voir, je serai témoin de l'entrevue !

— Messieurs, dit le duc d'Orléans à plusieurs laquais que le sergent était allé avertir, il s'agit d'emporter dans vos bras, avec toutes sortes de précautions, ce pauvre diable, qui a l'esprit malade et qui s'est échappé de chez son père !

— Monseigneur ! criait Jacques en s'eflbreant de s'attacher aux habits du prince et en luttant avec désespoir contre ses ravisseurs, ayez pitié de mes amours, monseigneur!... je ne serai point ingrat!... Je puis vous rendre un sign.dé service!... Mais remettez-la en liberté'.... ne la voyez pas, ne lui parlez pas! Quelle obligation

je vous aurai ! . . . Je vous puis sauver, monseigneur ! . . • Prenez garde ! je serai sans pitié ! ... . je me vengerai !... je vengerai Léonoraî...

A ce nom , qui rappelait au prince le souper de Madrid et celui de Châtillon, il s'émut d'un poignant ressentiment , que fit évanouir à l'instant la réflexion ; car Léonora Pacheco ne pouvait guère se trouver mêlée aux derniers événemens' qui avaient amené l'arrestation d'un provocateur d'émeute. D'ailleurs, les traits bouleversés de Jacques Van Dole, ses yeux hagards, ses larmes intarissables, ses discours désordonnés , attestaient assez l'égarement de son esprit. Homberg avait, à diverses reprises, depuis que son fds adoptif était retourné chez la duchesse du Maine, témoigné de vives inquiétudes sur l'état du cerveau de ce jeune homme exalté et mélancolique, et le duc d'Orléans, en essayant de rassurer le vieillard, n'était que trop convaincu lui-même de la certitude de ces prévisions, qui se réaliseraient tôt ou tard. Dès que Jacques eut été enlevé

ïô'l LES OBSÈQUES

par trois vigoureux laquais, qui le portaient au logement de Iïomberg, et n'outrepassaient pas l'ordre du duc d'Orléans en étouffant les cris du patient avec sa cravate, qu'ils serraient au point de lui ôter la respiration, le sergent de police ouvrit la porte, et le prince entra seul, en lui recommandant de se tenir prit à venir au premier appel.

Le corps-de-garde , éclairé par une seule fenêtre basse garnie d'épais barreaux de fer, qui en faisaient presque une prison, ne recevait qu'un jour terne et douteux, auquel la vue avait peine à s'accoutumer de prime-abord. Le duc d'Orléans, qui était plus mal servi qu'un autre par ses yeux affaiblis, ne distingua pas du premier coup d'œil l'individu qu'il s'apprêtait à interroger, et il crut que les parties intéressées avaient favorisé la fuite de leur agent. Mais, en avançant vers l'extrémité obscure de cette salle, il aperçut dans un coin une masse inanimée, qui avait quelque apparence de forme bumaine. 11 ne fut retenu par aucune défiance, et, allant, d'un pas ferme, droit

au prisonnier, qu'il supposait endormi, il le secoua légèrement par la manche, et l'appela doucement. Sa voix produisit une telle impression sur cet individu en prières , qu'un cri de stupeur et un tremblement convulsif furent les seuls signes de vie que donna l'inconnu , qu'il pressait en vain de questions réitérées.

— C'est donc vous qu'on a vu répandant de l'argent parmi le peuple et l'excitant à la révolte ? lui disait-il avec un accent de reproche affectueux et touchant. C'est donc vous qui engagiez la foule à me mettre en pièces, pour mieux célébrer ces lamentables funérailles? C'est donc vous qui m'accusiez hautement d'avoir commis deux crimes dignes de la potence?...

Mais le duc d'Orléans n'obtenait pas de réponse, et le prisonnier, qu'il interrogeait avec beaucoup de bonté et de patience, se taisait obstinément : on l'entendait néanmoins soupirer en murmurant des oraisons. Après bien des tentatives inutiles pour tirer de lui une parole

distincte, le prince le saisit par le collet, et, le soulevant de terre plus aisément qu'on ne devait s'y attendre, l'entraîna jusqu'à la fenêtre pour l'examiner en face. C'était un tout jeune garçon affublé d'un sarrau de toile bleue et coiffé d'un bonnet de laine rouge, comme un charretier; mais ses pieds chaussés de bottines de fourrure élégantes, ses mains déliées et plus blanches que celles du plus raffiné courtisan, et ce qu'on apercevait de sa figure couverte de ses mains, démentaient complètement les prétentions de ce costume populaire, qui n'avait jamais convenu à une personne si parfumée et si délicate. Les soupçons du duc d'Orléans ne tardèrent pas a se confirmer, lorsqu'à fut parvenu à faire tomber le masque que cet te personne se faisait avec ses doigts, et quand il entrevit un charmant visage à la peau lisse, aux contours arrondis et aux linéamens gracieux : c'était une femme; et, dès qu'il cul < comme ébloui du regard qu'elle lui lança, regard embrasé de tous les feux de la colère et 4e l'amour, il reconnut Léonora Paeheeo.

— C'est vous! lui dit-il d'une voix émue et indécise : vous, madame, en cet équipage!... et dans quelle circonstance!...

— Je pensais que vous m'aviez oubliée ! reprit-elle avec une secrète satisfaction d'avoir laissé dans la mémoire de son amant un souvenir assez présent pour que ce souvenir n'eût pas hésité à s'éveiller de lui-même devant elle.

— Et vous, vous ne m'oubliez pas, ce me semble? répliqua-t-il en la considérant avec une certaine curiosité.

— Vous savez ce que je vous ai promis ? ditelle en le regardant aussi avec une émotion qui n'était pas seulement de la fureur. Je vous poursuivrai toujours et partout, jusqu'à ce que ma vengeance soit entière!

— Votre vengeance , Léonora ? répéta le prince , qui fut touché de cette persévérance vindicative ; ce n'est ni le lieu ni le moment de vous renouveler de sages représentations, que je vous fis dans votre propre intérêt, lorsque vous m'avez menacé de cette vengeance qui ne pouvait guère m'inquiéter, sinon à cause des consé-

quences fâcheuses quelle aurait pour vous..,

— Y raiment ! ... Je vous trouve bien mal avisé de vous occuper de mon intérêt ! Savez-vous en quoi git l'intérêt qui me tient le plus au cœur?

— Enfin, vous n'êtes pas ici et je ne vous interroge pas pour savoir ce qui vous plait davantage ! . . . J'imagine, soit dit en passant, que c'est le pauvre Jacques Van Dole, que vous avez enlevé à son père adoptif, pour l'enrôler page de la duchesse du Maine.

— Je ne suis pas ici, comme vous dites, pour vous répondre sur l'amour que j'ai, ni sur celui que j'ai eu!

— Quant à ce dernier, j'en pourrais parler avec toute connaissance de cause, et je dois dire que, chaque fois que je vous ai revue par rencontre, j'ai senti quelque envie d'éprouver si vous étiez toujours aussi charmante qu'à l'époque où j'avais le bonheur d'en juger tous les jours.

— Ah ! sécria-t-elle avec un éclat de rire railleur, qui l'empêchait démontrer son (rouble révélé par sa rougeur subite et par les bat terriens de son sein. 11 y a des choses dont je me sou-

viens si peu, que je doute même qu'elles aient jamais été !

— Ce qui a été ne peut-il être encore?

reprit le duc d'Orléans, qui ne savait pas parler sérieusement à une jolie femme, et qui se sentait entraîné à des idées de galanterie au milieu des plus graves circonstances.

— Monseigneur, je ne croyais pas que ce fut à moi de vous faire observer que nous avons l'un et l'autre une affaire plus importante à débattre ! dit d'un accent timide l'Espagnole, qui s'accusait de lâcbeté, en souhaitant tout bas que son ancien amant fit amende honorable devant elle, et se reprît à l'aimer comme autrefois.

— En effet, madame ! repartit sévèrement le prince, qui reporta ses yeux et sa pensée sur le déguisement de Léonora et sur les faits de cette étrange arrestation. C'a été de ma part un instant de doute et d'hésitation, pendant lequel je ne parvenais pas à me persuader, au souvenir de notre vieille amitié, que vous fussiez coupable des mauvaises actions qu'on vous impute...

— Quelles actions? répondit-elle, en devenant

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pâle tout-à-coup , de rouge quelle t'-tail s<m> 1 impression d'un reste d'amour.

— Je balancerais encore à vous supposer capable de tant de malignité, si je non avais la preuve sous les yeux !

— Je vous ai trop aimé pour ne vous pas haïr de la même force! dit-elle en fixant sur lui des yeux qui contredisaient ces paroles.

— Parbleu! madame, on peut baïr les gens, sans leur attribuer pour cela des crimes abominables à faire dresser les cbeveux sur la tète !

— Cbacun hait à sa manière, murmura l'Espagnole , et je vous forcerai d'avouer que la mienne est la meilleure.

— Je pourrais vous demander en quoi j'ai mérité cette furieuse haine; mais je me contenterai d'apprendre qui vous a si bien conseillée dans cette odieuse conduite : vous me direz , n'est-ce pas , quelles sont les gens qui vous ont fait agir?

— Moi, conseillée! moi, agissant au profit de certaines gens!... l;i donc! je n'ai pris coni que de moi-même, et n'agis que pour moi.

— Ainsi, vous agissiez pour vous en répandant de l'argent et des calomnies contre moi , en excitant la canaille à me lapider, en marchant à la tête d'une tourbe de scélérats que j'aurais dû faire enlever pour meubler les galères du roi !

— J'agissais pour moi seule, comme j'agirais encore, si mon étoile ne m'avait mise dans vos mains.

— Je comprends pour qui et par qui vous agissiez ! . . . Vous auriez été sage, voulant prendre ce parti , de quitter d'abord le service de madame du Maine. "

— Madame du Maine est parfaitement étrangère à mes actes comme à mes intentions , je vous le jure.

— Je vous jurerais le contraire, si vous vouliez, parce que je suis forcé d'ajouter foi à l'évidence, et vous avez tort de nier...

— Je nierai jusqu'à mon dernier soupir que madame du Maine soit pour quelque chose dans ce que j'ai fait!

— En ce cas, ce serait donc le duc du Maine?. . .

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Je tiens de bonne part qu'il cabale contre moi à Marly avec madame de Maintenon.

— J'ignore ce que fait le duc du Maine, et ne m'en soucie pas; je vous atteste seulement que je suis femme à me conduire de mon seul mouvement dans mes affaires, et vous en conviendrez plus tard, quand j'aurai atteint mon but!...

— Quel but? le plaisir de me causer de la peine?... Vous êtes en France, Léonora, et ces mœurs espagnoles ne conviennent plus. Vous aurez beau dire et faire, je ne penserai pas que votre ressentiment soit tel que vous le peignez; car, si vous me haïssiez tant, depuis ces quatre années où je n'ai pris nulle précaution pour ma sûreté, vous m'auriez tué afin d'en finir.

— Je me tarderais de vous tuer î... Vous ne souffririez plus î .. . Depuis quatre ans, navezvous pas vécu dans les transes?

— Hé! pourquoi? repartit le duc d'Orléans étonné de cette question, qu'il trouva bouffonne et qu'il accueillit presque en riant.

— Parce que j'étais près de vous! parce que je

vous avais annoncé une vengeance digne de moi!

— Et la vengeance digne de vous, ce fut de vous équiper de la sorte, ce qui ne vous sied point mal d'ailleurs? ce fut de descendre dans la rue avec la populace et de soudoyer cette fange pour qu'elle m'éclaboussât ? Belle vengeance, ma foi !

— Oui, c'est la vengeance qui me suffît ! mais attendez la fin ! . . . Il n'y a qu'un retard qui durera peu : vous me retiendrez en prison jusqu'à ce que l'on me renvoie, avant ou après un procès que je ne redoute guère... Redoutez davantage celui qui vous sera fait, monseigneur!.». Vous qui consultez les sibylles, ne connaissezvous pas quelle est votre fortune à venir?

— Voici ma main : lisez-y ma destinée, puisque vous êtes si experte en divination ! objecta îe duc d'Orléans, frappé tout-à-coup du rapport qui existait entre cet entretien et celui qu'il avait eu chez la Mautorte avec une femme masquée dans laquelle il n'hésita plus à reconnaître Léonora. Depuis quand êtes-vous devenue devineresse, ma mie?

— Depuis que je peux vous prédire le sort funeste que je vous souhaite!... Ah! si vous m'aviez aimée comme je vous aimais!...

— Ah ! si vous m'aviez aimé comme je vous aimais, répondrai -je, nous nous aimerions peut-être encore à ma mode, et je ne vous retrouverais pas tantôt sous les guenilles d'une tireuse d'horoscopes, tantôt sous le sarrau d'un charretier !

— Et vous, si vous m'aviez plus aimée, s'écria-t-elle avec une chaleur qui sécha ses yeux hordes de larmes, je ne vous retrouverais pas aujourd'hui accusé et à demi convaincu d'avoir empoisonné le dauphin et la dauphine ! Votre tête, entre mes bras, eut bravé la hache du bourreau !

— Léonora! interrompit le prince, qui lui mit la main sur la bouche,- silence ! On n'aurait qu'à vous entendre...

— C'est un bruit qui s'élève d'un bout de la France à l'autre, et je danserai de joie lorsqu'on plantera votre échafaud !

— Si vous d "étiez pas une folle, vous swu/

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un monstre ! . . . Mais je vous pardonne î ... Je vous plains d'être l'instrument aveugle dont se servent mes ennemis... Je les connais maintenant! qu'ils tremblent à leur tour !

— Je vous proteste de nouveau, avec mille sermens, que le duc et la duchesse du Maine ne sont pour rien là dedans !

— Madame, dit noblement le prince, il n'est pas décent que vous paraissiez en public avec cet habit de mascarade : je vais donner des ordres pour qu'on vous procure les vêtemens de votre sexe et de votre condition ; ensuite , un de mes carrosses vous ramènera chez madame du Maine, où l'on est sans doute fort ému de votre absence.

— Monseigneur, vous voulez me rendre la liberté?... dit-elle, stupéfaite de cette générosité et regrettant de ne pas rester prisonnière au Palais-Pioyal. Je vous invite plutôt à empêcher que je sorte : vous vous en repentiriez bientôt î

— Vous êtes libre, Léonora ; et si, dans une autre occasion , votre imprudence vous jetait

en quelque nouvel embarras, je vous autorise à vous réclamer de moi. . . car je suis et serai votre ami, en dépit de cette grande haine que je voudrais tourner en amour !

— En amour! reprit-elle avec un soupir, en fixant ses prunelles humides sur le duc d'Orléans qui souriait.

— Sans doute! dit-il gaiement, prêt à l'embrasser pour lui prouver qu'elle avait conservé tous ses charmes : je m'accommoderais d'un amour qui cesserait dans une heure, plutôt que d'une haine qui dure depuis quatre ans... Mais à quelle folie vais-je songer? vous êtes dans le camp de mes ennemis , ma chère , et je ne me livrerai pas, comme Samson, à la merci de Dalilah!

— Monseigneur ! s'écria-t-elle en joignant les mains et recourant au ton de la prière, retenez-moi en otage dans quelque chambre de votre palais ! opposez-vous à ce que je m'en aille! faites-moi plutôt enchaîner !... Si je sors d'ici, de grands malheurs arriveront... Sauvezvous, sauvez-moi, sauvez la France!..

— Tu n'as pas le sens plus rassis que ton page, ma fille ! c'est l'amour qui vous fait ainsi perdre la raison. . . Dépêchez-vous donc de ne plus aimer, afin que la raison vous revienne , mes enfans !

Les accusations unanimes qui s'élevaient de toutes parts contre le duc d'Orléans retentirent en vain aux oreilles du roi, et furent ramenées sans cesse inutilement par les perfides manœuvres de madame de Maintenon : Louis XIV ne voulut pas qu'on mît en jugement le duc d'Orléans. Ce n'étaient pas seule-

ment les conseils de Madame qui triomphaient de la cabale acharnée contre un innocent, et qui aidaient le roi à se préserver de l'aveuglement des préventions défavorables à l'égard d'un prince de son sang; l'orgueil du vieux roi détermina seul sa conduite dans cette situation délicate: il comprit qu'un procès criminel intenté à son neveu traduirait la famille rovale à la barre du tribunal, et ferait rejaillir sur lui-même la honte d'une condamnation ou le ridicule d'un acquittement, lequel semblait inévitable en absence des preuves matérielles. Louis XIV déclara donc à madame de Maintenon qu'il ne compromettrait pas sa propre gloire au point de dévoiler aux yeux de l'Europe les attentats qui pourraient déshonorer le premier prince du sang de France.

Le chirurgien Maréchal ne contribua pas peu à faire adopter ce sage parti au roi, qui se fit rendre compte de l'ouverture du corps du dauphin : Fagon, Boudin, Boulduc et Chirac, furent d'accord pour déclarer que cette mort était le résultat d'un poison très-violent, très-actif et

très-volatil; ils ne différèrent d'avis que sur la qualité et l'essence de ce poison ; mais Maréchal refusa de soumettre son opinion personnelle à la leur, qu'il combattit en face avec une vivacité et une éloquence dont le roi lui sut bon gré ; car Maréchal croyait défendre l'honneur du roi et de la royauté en écartant du duc d'Orléans les soupçons d'empoisonnement qu'on avait accueillis et répandus sans aucun examen. Louis XIV, tout en s'opposant aux suites tragiques qu'on prétendait donner à deux morts irréparables, conservait une amère rancune envers Philippe d'Orléans, qui, par son impiété, son libertinage et ses scandaleux débordemens, avait fourni un prétexte et en quelque sorte une autorisation à ces bruits odieux circulant par tout le royaume : il consentit donc à prolonger la durée de l'espèce d'exil qu'il lui avait infligé, à la prière de madame de Maintenon, et il le fit avertir de ne pas reparaître à la cour, soit à Versailles, soit à Marly, soit à Fontainebleau, tant qu'il n'aurait pas expié ses torts par une vie meilleure, plus chaste et plus dé-

vote. Le prince, qui n'avait pu obtenir une audience du roi pour se justifier, fut indigné de cette injuste partialité, et se renferma dans un dédaigneux silence, en renonçant volontiers à cette cour jésuitique dont madame de Maintenon était l'ame.

Le duc d'Orléans n'espérait plus que dans une manifestation tardive de son innocence, et il tâchait de s'isoler des difficultés et des ennuis du présent pour se réfugier dans l'avenir : il demandait du courage et des consolations à la retraite, à l'étude; mais sa retraite n'était point assez séparée du monde pour qu'il n'entendit rien de ce qui s'y passait, et les clameurs que l'envie, la méchanceté et la sottise poussaient contre lui, le dégoûtèrent de l'étude où il cher- (•hait à se plonger. En peu de jours d'adversité, il avait mieux appris à connaître les hommes que dans toute sa vie, et les ingratitudes auxquelles il s'était vu exposé le laissaient profondément navré de misanthropie. 11 restait continuellement au Palais-Royal , comme dans une prison, et mi petit nombre d amis el <1<

serviteurs dévoués ne l'approchaient qu'avec des nouvelles tristes à la bouche : on l'avait pendu et brûlé en effigie dans une ville de province; les gazettes de Hollande le mettaient au rang des Néron et des Caligula; on affichait la nuit aux portes de son palais les écriteaux les plus atroces ; on disait que les deux fds du dauphin tombaient en langueur, et qu'on avait trouvé sous leurs oreillers des sachets remplis de cheveux et d'os de mort; on racontait les indiscrétions du président de Mesmes dans un diner chez la duchesse du Maine, indiscrétions qui concernaient l'enquête commencée à la Bastille contre la Mautorte et ses complices; on annonçait chaque jour la vente d'une charge dans la maison du duc d'Orléans. La voix publique empruntait les accens les plus énergiques pour désigner et flétrir l'empoisonneur.

Des gens de la cour, il n'y avait que le duc de Saint-Simon qui continuât d'entretenir des relations avec le prince mis en interdit. Ceux qui fréquentaient encore le Palais -Royal n'étaient pas des courtisans , ou bien avaient pris

trop à cœur ie parti du prince accusé, pour se trouver face à face avec les accusateurs : d'une part, l'abbé Dubois, Homberg , des savans et des artistes; d'autre part, le marquis de La Fare, le comte de Noce et quelques joyeux amis de la table et du plaisir. Tous à l'envi exhortaient le duc d'Orléans à prendre patience et à ne pas se laisser abattre par cet orage passager : « Buvez et chantez ! lui disait La Fare. — Faites la chasse aux onze mille vierges ! lui disait Noce. — Cherchez la pierre philosophale , le mouvement perpétuel et la quadrature du cercle ! proposait Homberg. — Croisez-vous les bras j usqu'à ce que le grand roi soit aux gémonies ! grommelait Dubois. — Je sacrifierais mon nom, mon rang, mon bien, pour faire éclater mon innocence î » répliquait le duc d'Orléans, qui ne s'accoutumait pas à Fidée de passer pour un empoisonneur. La Providence parut un moment se déclarer pour lui et donner gain de cause à l'opinion du chirurgien Maréchal , qui soutenait que la mort de la dauphine et du dauphin ne devait provenir que d'une maladie de venin.

En effet, un assez grand nombre de maladies semblables , qui avaient peut-être de pareilles causes, se manifestèrent à Paris, chez des personnes bien portantes en apparence, qui étaient enlevées dans l'espace de quelques heures : M. de Seignelay, brigadier d'infanterie et colonel au régiment de Champagne , mourut ainsi , sans avoir été malade.

Mais, dans les premiers jours du mois de mars, les imaginations furent frappées plus fortement que jamais par la maladie simultanée du jeune dauphin et de son frère le duc d'Anjou. On cria au poison, dès que les médecins eurent supposé que ce pouvait être la rougeole. Ces symptômes de venin chez les jeunes princes consternèrent le roi, qui avait cruellement souffert, lui si tremblant au nom seul de la mort, en voyant mourir sous ses yeux la dauphine, qu'il chérissait comme sa propre fdle , et le dauphin, sur lequel il fondait l'avenir de la monarchie. Le lendemain même de l'enterrement des deux victimes, Louis XIV avait cherché à effacer, pour ainsi dire, le vide produit dans sa cour et dans

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sa famille par cette double perte. Le roi ne revint que le 27 février à Versailles, où Ton eùr dit que rien n'était changé, excepté la couleur des habillemens, car les femmes portaient des mantes de deuil, et les hommes des manteaux. Les complimens des ministres étrangers, du Parlement, de la Chambre des comptes, des autres Cours souveraines et du Corps de ville, rappelèrent encore les lugubres évémmens que Louis XIV aurait voulu pouvoir oublier. Il était tellement impatient d'arriver à cet oubli, qu'il se débarrassa des lamentations de toutes les dames et de tous les oiïiciers des défunts en leur conservant leurs pensions même les plus élevées. Madame du Lude ayant essayé de jouer l'attendrissement avec des cris et des sanglots qu'elle apporta exprès sur le passage du roi, celui-ci lui tourna le dos en disant : « Madame , je ne suis pas encore en état de vous parler; mais nous nous reverrons! » Louis XIV ne voulait plus s'attendrir.

Deux jours après la mort du dauphin, il avait envoyé dire par M. de Ponehartrain à ma-

dame de Ventadour, gouvernante des deux petits princes fils du duc de Bourgogne, que l'aîné de ces princes ne devait plus être appelé duc de Bretagne, mais dauphin, à la place de son père. Ce nouveau dauphin avait un peu plus de cinq ans : son intelligence était vraiment extraordinaire pour son âge , et il montrait déjà une opiniâtreté et une hauteur que sa gouvernante ne parvenait pas à corriger. Quant au second enfant du duc de Bourgogne, c'était le duc d'Anjou, qui tétait encore. Le jour des obsèques , le jeune dauphin , qui entendait parler de cette pompe mortuaire, dit à madame de Ventadour : « Hélas! le voyage de Saint-Denis n'est pas un trop joli voyage ! » Dès ce moment, la mort circulait dans ses veines, et après avoir traîné avec la fièvre pendant plusieurs jours, sans qu'on crût urgent d'en prévenir le roi, le malheureux enfant se trouva presque subitement à l'extrémité. Son frère était malade aussi, mais moins gravement, lorsque les médecins jugèrent que la rougeole allait se déclarer chez l'un et l'autre. Le roi , qui com-

27G la LETTRE i)li CACHET.

mençait à reprendre sa tranquillité d'esprit, ses promenades dans ses jardins, la chasse au tir après son dîner, ses travaux du soir avec les ministres dans la chambre de madame de Maintenon, apprit avec terreur qu'une double perte menaçait encore sa famille.

Cette nouvelle lui fut transmise parFagon, dans la journée du lundi, 7 mars, quand l'état des deux frères était désespéré. LouisXIY en ressentit une violente commotion, accompagnée des plus sinistres pressentimens : il ne douta pas que les jeunes princes fussent atteints du même mal que leurs père et mère, et il les regarda comme perdus, avant que les médecins eussent reconnu l'impossibilité de les sauver. Il songea du moins au salut de leur ame, et se rappelant qu'on les avait seulement ondoyés à leur naissance, i! ordonna de les faire baptiser sur-le-champ, en les nommant tous deux Louis, afin que son successeur portât son nom, dans le cas où l'un de ces enfans ne succomberait pas. Ce baptême eut lieu dans la chambre du dauphin, qui lut tenu par sa gouvernante et par le comte de La Mo-

the; on choisit le marquis de Prie et la duchesse de la Ferté pour servir de parrain et de marraine au duc d'Anjou, que la maladie avait moins vivement attaqué que son frère. La médecine semblait impuissante pour combattre un principe mortel qui existait dans le sang et les humeurs des princes : leur situation ne s'améliora pas pendant la nuit, et le lendemain, mardi 8, ils tombèrent comme en léthargie, sans que les remèdes les plus actifs eussent la moindre action sur cet engourdissement, qu'on jugeait avant-coureur de la mort. On appela de Paris cinq médecins, qui conseillèrent chacun quelque nouvelle prescription également inutile : le soir, le petit dauphin était à l'agonie.

Louis XIV, écrasé par tant de malheurs domestiques, qui paraissaient devoir amener l'extinction de sa race, n'avait pas eu le courage de s'occuper long-temps des affaires du gouvernement. Après avoir travaillé une heure avec ses ministres Voysin et Desmarets dans la chambre de madame de Ma in tenon, qui ouvrait

et lisait les dépêches , il lut presque suffoque par la douleur que lui causait la fatalité attachée désormais à sa personne et à tous les siens : il prétexta son mal de tète, qui le quittait peu en effet, pour faire cesser le Conseil et pour rentrer dans son appartement, où il se promettait d'être seul, loin des irritantes désolations de madame de Maintenon , qui revenait sans cesse sur l'empoisonnement de la dauphine , du dauphin et de leurs deux enfans. Mais à peine eut il commencé à s assoupir dans son grand fauteuil, en s' interrogeant lui-même au sujet de sa propre santé, qui n'était pas mauvaise, au mal de tète près, madame de Maintenon, suivie de la duchesse du Maine, qui aspirait à remplacer la duchesse de Bourgogne dans l'intérieur du roi, vint, une lettre à la main, annoncer à Louis XIV que sa famille avait encore une mort à pleurer : la reine d Espagne Marie-Louise-Gahrielle de Savoie , sœur de la défunte dauphine, était décédée à Madrid, deux jours après celle-ci, le I \ février, à huit heures un quart du matin, âgée d'un

peu plus de vingt-cinq ans! Cette mort, qui laissait veuf Philippe V au moment où il avait besoin de se ménager des alliés pour suppléer au prochain abandon de son aïeul , était surtout affligeante sous le point de vue politique; mais Louis XIV n'y vit que la main de Dieu étendue sur lui et acharnée à le poursuivre du spectacle de la mort, jusqu'à ce que lui-même fût frappé sur les tombeaux de ses descendans. 11 s'abandonna par degrés à l'amertume de sa position , et cachant son visage dans ses mains, il ne retint plus ses larmes, qui coulèrent silencieusement, pendant que madame de Main tenon lui prêchait l'abnégation de soi-même et la résignation aux décrets de la Providence, comme aurait pu le faire Massillon ouBourdaloue. Madame du Maine faisait bonne contenance de pleureuse et de pénitente, en dissimulant ses bàillemens et en se demandant à part elle si la succession de la dauphine valait l'ennui et la tristesse de la corvée journalière qu'elle s imposait.

— Vous verrez, sire, que ces morts fou-

'260 Là LETTRE DE CACHET.

choyantes ne s'arrêteront pas à ces beaux essais ! dit madame de Main tenon.

— Hé! qui voulez-vous donc que \v voie mourir à présent, madame? reprit le roi, troublé d'un pronostic qui semblait le regarder

— A Dieu plaise que ce soit la dernière ! Je m'offrirais volontiers en victime expiatoire pour conserver de bien précieuses télés.

— Vous savez bien que la mort ne s'accommode pas de ces changemens de personne, et qu elle ne fait pas grâce, une fois quelle a désigné quelqu'un? Certainement, si l'on se pouvait racheter de ce tribut que chacun paie fût ou lard à l'humanité, je ne manquerais pas de gens qui mourraient à ma place!... Mais où voyezvous autour de moi ces indices de mort ? .

— D'abord, sire, le dauphin et son frère n'en sauraient réchapper, puisqu'ils ont pris le même poison que leur père...

— Du poison I toujours du poison î on ne parle que de cela! J'y aurais cru si j'avais été empoisonné, ainsi que j'en eus un moment la pensée; mais, hormis mon grand mal de tête,

qui procède de mes chagrins, je ne me porte pas moins bien qu'à l'ordinaire.

— Dieu en soit loué , sire ; car que deviendrions-nous si nous avions l'horreur de craindre aussi pour vos jours ?

— N'est-ce pas que je n'ai pas si mauvais visage que le disait Fagon?... Ma dernière médecine a beaucoup opéré...

— Sire! interrompit la duchesse du Maine, à qui ces détails de garde-robe étaient insupportables, et qui se bouchait le nez pour échapper aux illusions peu balsamiques de son imagination. Vous vivrez cent ans, j'offre de le parier; et si le ciel mesurait votre existence à notre amour, elle n'aurait pas de fin. Quant à moi , je donnerais de bon cœur ma vie pour l'ajouter à la vôtre.

— Vous avez raison, madame, répondit le roi en examinant son teint dans une glace : il y a des personnes qui ne devraient pas mourir. La dauphine, par exemple, qui n'a jamais eu et n'aura jamais sa pareille... Oh ! quelle perte que celle-là î

— Madame la dauphine était un miracle de grâces et d'esprit, répliqua la duchesse du Maine en se conformant aux idées du roi.

— (Tétait aussi un modèle de vertus, ajouta Louis XIV. On ne conçoit pas à quel point elle m'aimait !

— Oui, c'était une toute charmante princesse! repartit madame deMaintenon, que cette apothéose continuelle impatientait, et qui n'attendait plus aucun service du souvenir de la défunte, qu'elle voulait faire oublier par la duchesse du Maine. Mais...

— Il n'y a point de mais sur le chapitre des éloges de madame la duchesse de Bourgogne , s'écria le roi offensé de cette restriction.

— Mais elle n'avait qu'un médiocre zèle pour la religion, continua madame de .Main tenon, qui savait à propos contrecarrer la volonté du roi. Le père de la Rue a été fort blessé de se voir préférer un récollet janséniste —

— Janséniste! reprit Louis XIV avec inquiétude; est-il certain que le père Noël soit janséniste ?

LA LETTKE DE CACHET. 28o

— Et des plus fougueux, sire; demandez au révérend père Le Tellier si ce récollet ne trempe pas dans les doctrines de Port-Royal?

— Ce serait fâcheux, répondit le roi après un moment de réflexion ; mais je crois qu'un confesseur janséniste n'est pas si dangereux pour une confession générale; et d'ailleurs, il n'y a point de remède, puisque la pauvre dauphine est défunte !

— On ne trouvera certainement pas une seconde dauphine, dit la duchesse du Maine, qui ne se jugeait pas inférieure à cette princesse : elle était pleine de charmes, et l'on ne se lassait pas de l'admirer riant, dansant, chantant, jouant!

— Elle avait d'autres mérites, madame, murmura le roi avec humeur : le principal, à mes yeux, était son incroyable affection pour moi et pour ma gloire ; elle se fût cent fois immolée à l'intérêt de la royauté...

— Elle? repartit en souriant d'un air d'incrédulité madame de Main tenon, qui souffrait d'être ravalée au-dessous de la dauphine, et qui

sentait la nécessité d'abattre oette idole dans resj)rit ue Louis XIV.

— Sans doute, madame ; et vous ne l'ignorez pas, puisque vous fûtes souvent témoin de ses nobles mouvemens. Rappelez-vous seulement ce jour où elle se jeta toute en larmes à mes pieds pour que je ne compromisse pas l'honneur de la victoire de Marsailles, en ordonnant à M. de Catinat de poursuivre les alliés dans leur retraite !

— Oui, reprit madame de Main tenon résolue à détruire les regrets du roi pour la dauphine; car le duc de Savoie, qui avait laissé deux de ses meilleurs généraux, les marquis de Parella et PaUevicini, sur le champ de bataille, avec dix mille morts, et qui s était échappé luimême à grand'peine, ne pouvait plus tenir la campagne sans armée et sans artillerie.

— Ladauphine, madame, était devenue Française! repartit aigrement Louis \I\ : elle ne se souvenait plus même que mon ennemi (Vit son père; j'en prends à témoin son indignation à la prise de Cazal , où le marquis de Crénau ca-

pitula avant de tirer un coup de canon

— Moyennant les instructions secrètes que la dauphine lui avait fait tenir en votre nom !

— Cela n'est pas et ne peut être ! s'écria le roi non moins étonné que chagrin d'entendre accuser la dauphine de trahison.

— Il ne faut regretter les personnes qu'en raison de ce qu'elles le méritent, dit madame de Maintenon en tirant du portefeuille des dépèches plusieurs lettres qu'elle présenta au roi. Voici une partie des papiers que j'ai trouvés dans la cassette de notre chère dauphine.

— Des lettres de M. de Savoie! s'écria Louis XIV en les parcourant avec une émotion croissante. Quoi! M. de Savoie était instruit par sa fille du menu des affaires de l'État?.. . La petite coquine nous trahissait !

— Ce n'était pas sans dessein qu'elle fouillait dans les papiers des ministres; qu'elle ouvrait et lisait les correspondances de vos généraux et de vos ambassadeurs ; qu'elle s'informait soigneusement de vos projets ! ... Si elle eût vécu, la paix ne se ferait pas encore.

— Dieu merci ! la paix se fera, madame, selon les dernières nouvelles d'Utreeht, murmura le roi abattu. A qui se fier, bon Dieu!

— À moi, sire! répliqua madame dé Maintenon en s'emparant de l'avantage de sa position; aux personnes qui vous aiment!

— Comment vouliez-vous, sire, que la dauphine oubliât son père et son pays? objecta la duchesse du Maine : elle était Savoyarde!

— Voilà une leçon qui vous apprendra, sire, à savoir distinguer les bons conseils des mauvais ! reprit madame de Maintenon, qui se sentait dès lors assez forte pour accabler ses ennemis. Ce n'est pas moi qui voudrais vous donner un avis contraire à votre intérêt ! Ainsi , quand, depuis un mois entier, je vous presse et sollicite de faire arrêter et juger le duc d'Orléans....

— Eh! madame, répondit-il mélancoliquement, je n'ai plus assez de temps à vivre pour vouloir troubler la lin de ma carrière!

— 11 v a un mois , sire, que je vous prés.i de terribles malbeuii advenant par '(> Mfl srn'

de ce prince impie et débauché. Avant la mort

de la pauvre dauphine

— Qu'on ne me parle plus de cette intrigante ! interrompit le roi , qui était déjà consolé de cette perte. Ah ! que je me reproche de l'avoir tant pleurée!... 11 n'a pas tenu à elle que je fusse mis au ban de toutes les puissances et jeté à bas du trône !

— Appréciez mieux votre force , sire , dit madame du Maine : la faible main de la dauphine n'eût pas même ébranlé votre couronne , si elle avait tenté de vous la ravir; mais cette princesse travaillait seulement, par piété filiale, à défendre son père, que vous pouviez d'un coup anéantir î...

— Une fois pour toutes, qu'on s'abstienne d'en parler! répliqua impérieusement Louis XIV. Je l'aimais plus que tout au monde , et elle me trahissait!... Et vous, madame, dit-il durement à sa vieille maîtresse, ne me trahirez-vous pas comme les autres?

— Moi, sire ! je me trahirais moi-même pour vous servir ! Croyez-vous que je ne fasse pas acte

^88 LA LKTTlti: l>!: CACHET.

de courage et de dévouement en accusant avec insistance devant vous un prince de votre sang, qui, s'il achève ses complots, vous succédera un jour à défaut d'un héritier plus proche?

— Le duc d'Orléans me succédera? répéta le roi avec une sourde fureur. C'est donc à dire que tous mes en fans sont morts ou à peu près !

— Pas encore, sire; mais, en cas qu'on le laisse faire, il diminuera bientôt votre famille à l'aide du poison.

— Le poison î . . . Pensez-vous qu'on ose aussi l'employer contre moi? Je ne mange et ne bois qu'en tremblant aujourd'hui !

— Un homme qui n'a ni religion, ni mœurs, ni pudeur, comme le duc d'Orléans, empoisonnerait son propre père sans scrupule.

— En tous cas, il ne s'attaquerait à moi qu'après avoir tranché tous les rejetons directs de la branche rovalr; le dauphin d'alxnd.

— Le dauphin est probablement sorti de « M monde périssable à l'heure où nous sommes, hélas! Ce petit pi ineo, dans l'âge de L'innocence, se réjouira de passer si lot à l'étal de bienheu-

reux : son frère ne tardera guère à le rejoindre, sire.

— Eh bien ! madame, nous aurons encore un dauphin, reprit le roi : M. le duc de Berry prendra ce titre et régnera après moi.

— Pensez-y bien, sire : le duc d'Orléans verrait sa fille, cette madame de Berry qu'il gouverne absolument, devenir reine...

— Mais, avant le duc de Berry, n'ai-je pas le roi d'Espagne, qui renoncerait volontiers à son royaume pour hériter du mien ?

— Eh! sire, n'a-t-il pas renoncé à tous ses droits sur votre succession ! Ce serait alors une guerre civile, dont le duc d'Orléans se déclarerait le chef!... Mieux vaudrait encore, si le duc de Berry venait à vous manquer, recourir à vos enfans légitimés!

— Certainement, M. le duc du Maine, par exemple, ferait un meilleur roi de France que le duc d'Orléans, qui est gâté par tous les vices, comme vous le disiez fort justement, madame, et qui n'attirerait sur ses peuples que la malédiction du ciel.

•2JK) I A LKl ni. DE CACHET .

— Le duc d'Orléans est à lui seul plus dangereux pour votre monarchie que l'alliance de l'Angleterre et de la Hollande avec l'Empire.

— Je le sais, et je voudrais qu'une bonne rougeole l'emportât, pour n'avoir plus aie craindre îià le punir.

— Pourquoi , sire , ne le feriez-vous pas enlever et conduire en secret dans quelque prison d'état, sans qu'on sût le lieu de sa captivité?

— On n'aurait qu'à le découvrir ! de là, des conspirations, des brigues et des soucis de toute nature.

— On ne le découvrira pas, en le masquant comme cet autre prisonnier, qui a passé pour mortpendmt quarante ans qu'il fut enfermé à Pignerol, aux îles Sainte-Marguerite et à la Bastille....

— On aurait plus de peine à cacher l'existence d'un prince du sang... D'ailleurs, comment le faire disparaître?

— On dirait qu'il a été assassiné, encourant, la nuit, les rues de Paris, ou bien en s'arrctant dans un mauvais lieu...

— Eh, madame! ce serait faire rejaillir sa honte sur la famille royale et sur moi-même... Tenez, j'aimerais mieux qu'on le tuât!... Mais ce serait un péché mortel que d'ordonner ou d'absoudre ce meurtre... Si le Saint-Père m'avait accordé la dispense papale que je lui demandais pour faire mourir un homme qui m'avait offensé, Fouquet1!...

— Le père Le Tellier vous a fort habilement démontré que le pape ne pouvait, par anticipation, absoudre les péchés qu'on doit commettre; mais il est autorisé par Jésus-Christ lui-même à octroyer rémission .de tous péchés commis. Or, vous auriez, pour votre honneur et pour le bien de votre gouvernement , fait mettre à mort le sieur Fouquet dans sa prison : dès que la chose eût été faite, Sa Sainteté vous au-

1 M. Champollion-Figeac, conservateur des manuscrits de la Bibliothèque du roi, a découvert dans des papiers d'état, appartenant à ce dépôt, une lettre de Louis XIV, tellement étrange, qu'on n'y pourrait croire, si l'original n'existait encore. Dans celte lettre, adressée au pape, Louis XÏV demande une dispense pour se défaire, sans aucune forme de procès, d'un homme dangereux et nuisible au royaume.

rait envoyé des pardons et des indulgences, en considération des motifs de nécessité qui excusaient une pareille action. Pareillement, si le duc d'Orléans était retranché du monde , sans forme de procès...

— Un procès serait plus digne de moi, repartit Louis XIV, qui cédait pourtant par degrés aux insinuations de madame de Maintenon.

— A dire vrai, j'ai peine à croire que M. le duc d'Orléans soit coupable d'empoisonnement , objecta la duchesse du Maine obéissant à un sentiment de justice et de probité. Mais, en revanche, je crois que ce prince serait fatal à vos légitimes successeurs , sire , dans le cas où une régence ouvrirait le champ à son ambition et à sa politique. Je le soupçonne fort d'entretenir une ligue contre Votre Majesté dans les cours étrangères , et de s'opposer de tous ses efforts à la paix, pour qu'on lui rende le commandement des armées et pour qu'on lui donne la haute main dans les affaires de TÉtat

— Quand je n'aurais plus un général dans

mes armées, ni un ministre dans mon Conseil, s'écria le roi , je n'accepterais pas encore les services de M. le duc d'Orléans !

— Madame , vous avez tort de douter des empoisonnemens qui ont été faits de la main de ce méchant prince, sinon à son instigation! répliqua froidement madame de Maintenon, piquée de se voir contrecarrée par la duchesse du Maine. Au reste, ces empoisonne* mens ne seront pas les derniers, puisque Sa Majesté n'y veut point mettre obstacle

— Moi, madame ! dit le roi , dont l'indécision augmentait à chaque nouvelle attaque dirigée contre le duc d'Orléans. Que faut-il donc faire ?

— Rien , sire : attendez que votre famille entière ait disparu, pour prendre un parti !

— Mon parti est pris, madame : je veux arrêter ces exécrables empoisonnemens. Mais quel en est l'auteur?

— L'auteur, sire? vous le demandez encore ! Il y a chez vous un esprit d'erreur et d'aveuglement qui m'épouvante.

429i LA LETTRE DE CACHET.

— Vous accusez le duc d'Orléans ; mais d'autres l'excusent : Madame me répond, sur sa tête, de l'innocence de son fils.

— Et moi, sur la mienne, de sa scélératesse ! Certes, ce n'est pas une mère qui verra jamais un grand coupable dans un fils qu'elle aime; et ne l'aimàt-elle pas, sire, elle l'excuserait toujours, comme l'a fait Madame , qui gémit tout bas de la perversité du sien. Si Madame était ici présente, je ne dirais pas moins que vous devez faire procéder contre le duc d'Orléans.

— Fût-il innocent de ces empoisonnemens, ajouta la duchesse du Maine, il ne le serait pas sur le fait de haute-trahison!

— Prêtez 1 oreille au cri d'indignation de la cour et de toute la France, sire! continua madame de Mainlenon.

— Quelle alternative, madame! dit le roi , qui ne résistait plus que faiblement. S'il est condamné, un prince de mon sang périra sur l'échafaud ; s'il est absous, comme je le crains, je serai en butte aux risées de l'Europe !

— Il ne peut être absous, sire : on trouvera au Palais-Royal sa Chambre des Poisons, toute remplie de fioles, de boîtes, de vases, de bocaux et de paquets contenant mille sortes d'essences, de liqueurs, de pâtes, de pommades et de poudres malfaisantes. Est-il besoin d'autre témoignage pour convaincre l'empoisonneur des dauphins?

— Cette Chambre des Poisons serait une invention de l'enfer, si elle existait ! dit tristement le roi.

— Elle existe , sire , et l'on en aura la description plus exacte en chargeant le président de Mesmes de se transporter au Palais-Royal avec une commission du Parlement, et de faire une enquête dans les petits appartemens du duc d'Orléans. On le surprendra peut-être luimême soufflant ses fourneaux et mélangeant des sucs mortels I

— Vous le voulez, madame? Il en arrivera quelque malheur; mais n'importe, puisque vous l'aurez voulu !

— 11 en arrivera de la sûreté pour votre vie

1(M) LÀ l.KTTKK DE CACÎI

et pour celle de vos enfans ; car, autrement , sire, nous mourrons tous!

— Plût à Dieu qu'il m'eût retiré à lui avant cette extermination de ma famille! murmura le roi en se frappant le front. Il n'v a pas un an que mon fils me fut enlevé de la même manière que le duc de Bourgogne î

— Maintenant, sire, on ne peut douter que Monseigneur ne soit mort de poison, comme le pauvre dauphin, comme mourront ses deux enfans ?

— Ah! faites- moi grâce, madame! interrompit Louis XIV, qui se touchait le front avec inquiétude. J'ai un si prodigieux mal de tète, que je me coucherai sans souper !

— Vous y paraîtrez toutefois, sire, car si le hruit se répandait que vous êtes malade, on aurait bientôt dit que vous voilà mort Î...D ailleurs j'ai fait avertir M. le premier président pour que vous lui donniez vos ordres après souper.

— Mon Dieu î naurai-je plus un moment de repos, même ;i l'heure de mes repas? M. le

président sait mieux que moi ce qu'il a à faire : on s'informera des usages établis pour traduire en justice un prince du sang; on le mettra, s'il le faut, à la Bastille ; on instrumentera comme il convient, on le jugera, on le condamnera, on l'exécutera !.. Je ne m'en veux plus mêler, quoi qu'il en soit, mais j'entends qu'on le condamne, s'il est mis en cause, et qu'on l'exécute, s'il est condamné !

— Je vous loue de cette sévérité , sire; car assurément le duc d'Orléans est coupable... Je vous approuve aussi de le vouloir mettre à la Bastille pendant l'instruction de l'affaire. Il ne faut plus que signer cette lettre de cachet pour qu'on l'arrête...

— Sire, combien de temps porterons-nous le deuil? dit légèrement la duchesse du Maine, que cette contrainte avait déjà dégoûtée de l'héritage de la dauphine dans l'intérieur du roi. Est-il vrai que les spectacles seront suspendus à la cour jusqu'à la fin de l'année ?

— Les spectacles ? reprit Louis XIV, étourdi de cette question inopportune et à la fois de la

signature que lui demandait madame de Maintenon. Une lettre de cachet pour le duc d'Orléans?... C'est M. le marquis de Dangeau qui réglera la durée des deuils... La musique remplacera les spectacles. Mais , madame , si je signe cela, le duc d'Orléans sera demain conduit àlaBastille, en prisonnier d'état...

— Ce n'est pas le premier prince du sang qu'on y aura vu; mais certainement ce sera le plus criminel !

LouisXIV avait pris la plume machinalement, et se préparai ta signer le papier que lui présentait madame de Maintenon, tandis que la duchesse du Maine dissimulait à peinesoshàillemens d'ennui, et maudissait l'étiquette qui la forçait de rester en place. Tout-à-coup l'huissier de la chambre du roi ouvrit la porte et annonça d'une voix retentissante Son Altesse royale Madame, qui, depuis la mort de la dauphine seulement , avait obtenu un privilège qu'elle souhaitait depuis long-temps, la permission d'entrer tous les soirs chez le roi. On eut dit que

Louis XIV craignait de se trouver trop souvent en tète-à-tête avec madame deMaintenon, qui l'attristait, le contrariait et le sermonnait sans cesse. Madame s'était empressée de prendre possession d'un droit qu'elle partageait avec madame de Maintenon seule, et que celle-ci lui enviait : le duc d'Orléans devait à l'assiduité de sa mère auprès du roi de n'avoir pas encore été déféré aux tribunaux pour crime d'empoisonnement. Tous les soirs, Madame venait détruire l'ouvrage de madame de Maintenon , et fortifier la détermination chancelante de Louis XIV , qui était contraire à un procès dans tous les cas, et qui avait assez de noblesse au fond de l'ame pour croire son neveu incapable de semblables forfaits.

Madame avait le teint plus animé qu'à l'ordinaire, l'air plus hautain et les yeux plus flamboyans. Avant de saluer le roi, elle regarda madame de Maintenon avec plus de colère que de dédain, et la duchesse du Maine avec indifférence; ensuite elle fit plusieurs révérences devant le roi, qui se sentait, en la voyant, un

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