‹ La chambre des poisons (volume 2)Chapitre 15 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

30G LA LETTRE DE C \i:i! ■ I

parce qu'il fut piqué dune guêpe, comme l'Amour dans Anacréon.

— Sire, sire ! s'écria sans aucune préparation oratoire la princesse Palatine dès qu'elle se vif seule avec le roi, qui la considérait d'un air affectueux et presque tendre; sire, on accuse mon fils! on vous insulte vous-même dans la personne de votre neveu! On outrage tout*' la famille royale et tous les princes ensemble par l'outrage qu'on fait au duc d'Orléans.

— Quel outrage, madame ?repritLouis\I Y, qui feignit de ne pas le savoir et qui empêcha Madame de lui embrasser les genoux.

— Un outrage tel que ma bouche s'indigne de le dire! répliqua-t-elle, fondant en larmes. On veut qu'il ait empoisonné!...

— Et vous ne le croyez pas, madame? lui demanda Louis XIV, qui ne la laissa pas achever et qui lui prit la main avec amitié.

— Et vous, sire, le croyez-vous? réponditelle énergiquement et pathétiquement «à la fois. Croyez-vous que mon (ils, votre neveu, le pi mier prince du sang de France, ait commis un

crime, deux crimes, trois crimes monstrueux et inutiles?

— Inutiles, madame? En effet, puisque ces pertes cruelles sont loin d'avoir épuisé ma race, qui compte encore plusieurs fils de France , outre les deux que je crains de perdre fort prochainement, outre le duc de Berry, qui les remplacerait!...

— Qui ? les bâtards , sirè ! Vous n'en viendrez pas à cet excès d'aveuglement et d'injustice ! vous ne vous déshonorerez pas en frustrant vos héritiers légitimes au profit de vos bâtards légitimés î N'on, sire, vous ne ferez pas cela pour votre conscience !

— Nous n'en sommes pas là , Dieu merci ! et nous n'y serons jamais, puisque nous avons plus de trois dauphins au besoin !

— Oui , sire , je l'espère, la Providence ne vous réserve pas cette douleur de survivre à tous les vôtres! Mais si quelque jour la fatalité éteignait votre descendance directe, ce qu'à Dieu ne plaise, le duc d'Orléans serait seul propre à vous succéder...

308 LA LBTTBB J)E CACHET.

— Me succéder ! me succéder! \ ous allez vite en affaire ! Je n'ai pas envie de quitter ma couronne, madame; et en casque je la dép sasse sur une autre tête, ce ne serait pas sur celle d'un impie, d'un libertin, d'un...

— Jusques à quand madame de Maintenon s'aventurera-t-elle à critiquer mon fils? Un impie! un libertin! ce sont là des termes de son langage ordinaire au sujet de mon fils! Impie ! je déclare que cela n'est pas ! et que le duc d'Orléans a sa religion à lui, laquelle eu vaut une autre. Libertin! cela peut être vrai ; mais ce n'est point un crime irrémissible.

— Non pas devant les bommes ; mais devant Dieu, madame; et un libertin est capable

— D'empoisonner ses parens , une princesse de vingt-six ans, aimable, ravissante, aimée !... un prince de la plus belle espérance, un enfant qui commande» la pitié par son bas âge, un autre qui tette encore? Si les libertins, sire, étaient gens à se souiller de ees forfaits exécrables, on ne verrait pas les mis fameux, les plus avidi >

de gloire, les plus grands par leurs actions, les plus généreux dans leur munificence, les plus victorieux et les plus clémens , s'abandonner parfois au libertinage...

— Madame! interrompit le roi, confus de cette allusion hardie à ses amours adultérins et scandaleux...

— Je défends mon fils par 1 exemple des César et des Alexandre, sire; car je maintiens que les pires libertins...

— Passons, s'il vous plaît, madame; contentez-vous de me démontrer que l'on ne s'est pas servi de poison.

— C'est ce que Maréchal vous a prouvé, sire. Quant à moi, qui ne suis pas docteur en médecine, ni maître en chirurgie, je n'ai qu'à protester de l'innocence du duc d'Orléans.

— Lors même que j'y voudrais croire sur votre parole , madame , on ne l'accuserait pas avec moins de force.

— Soit! qu'on l'accuse, sire, j'y consens, et lui n'y trouve point à redire ! mais, du moins, qu'on lui donne licence de se défendre; et il se

défendra de telle sorte que ses accusateurs pourront bien être accusés à leur tour.

— Mon Dieu ! madame, je ne permettrai pas tout ce scandale , et j'ordonne, au contraire, à votre fils de se taire.

— De se taire, sire ! quand on le charge des plus abominables forfaits, quand on le désigne à la haine et à la vindicte publiques, quand on le fuit comme s'il avait la peste, quand on l'insulte ! Oui, sire, cette position n'est pas tolérable pour un prince qui n'a rien à se reprocher, et qui se croit digne de sa parenté avec votre majesté.

— Voilà l'effet des méchantes mœurs, niadame! il y a long-temps que je vous ai pronostiqué ce qui arrive. .

— Allons, sire, madame de Maintenon n'est plus là pour vous entendre. Vous pouvez ne pas vous contraindre et avouer que les torts du duc d'Orléans, qui aime trop le plaisir, sont d'une autre nature que ces attentats contre votre famille!

— Rendez grâces à madame de Maintenon !...

elle n'est pas témoin de vos audacieux argumens, madame; sans quoi je serais forcé de sévir contre vous pour faire respecter ma personne royale ! . . . Mais enfin que souhaitez-vous ? que puis-je faire?

— Recevoir le duc d'Orléans, sire, l'entendre et le juger! répondit la douairière en se dirigeant vers la porte.

— Ah! madame, demandez-moi quelque chose que je puisse accorder sans répugnance! J'ai promis de ne plus recevoir en particulier mon neveu, qui ne peut même se présenter à Versailles à moins d'.y être mandé.

— Si vous avez promis cela, vous ne le tiendrez pas, voilà tout! le^vous demande pour le duc d'Orléans ce queivôù's ne refuseriez pas au dernier de vos sujets, les moyens de se défendre et de se justifier ! je vous le demande comme un droit, comme un bienfait.

— J'y vais réfléchir, madame : je ne puis décider ainsi de prime-abord ce qui convient à mon caractère de roi.

— Vous aurez le loisir de la réflexion après

Ml LA LKTin.l. 1)1 CACHET.

la chose faite, sire; niais nous qu'on calomnie, nous souffririons (rop d'attendre!...

— Il vous faudra bien attendre cependant que j'aie mandé M. le duc d'Orléans, en cas que je le mande î . . .

— J'ai voulu vous éviter cette peine, sire, et j'ai fait venir, sous ma responsabilité, mon fils, qui est resté dans la Salle des Gardes.

— Quoi! madame, vous avez enfreint mes volontés, et M. le duc d'Orléans s'est prêté à cette désobéissance î

— Sire, un fils doit obéir à sa mère; et le mien, pour se conformera mes ordres, s'est aventuré d'enfreindre les vôtres.

— Vous êtes une rebelle, madame, et je finirai par me lasser de vos révoltes. . . Hé ! qu aije besoin de voir le duc d'Orléans?

— Il a un extrême besoin de vous voir, lui, et vous en saurez tout-à-flieure la cause, car je vais vous l'envoyer lui-même.

— Point, madame; je ne veux pas le voir, vous dis-je, je ne le verrai pas !... Ne suis-je plus le roi ?

— Et moi, sire , ne suis-je plus la femme de votre frère ? mon fils n'est-il plus le premier prince du sang, et votre neveu, sire? Il importe à notre honneur ainsi qu'au vôtre, il importe à notre repos que vous le voyiez, et vous le verrez!

En disant ces mots avec l'énergie d'une mère qui plaide la ^ause de son fils, et avec la fermeté d'une princesse qui soutient ses droits, elle sortit précipitamment, et rentra, un instant après, accompagnée du duc d'Orléans. Louis XIV avait été si étonné de l'espèce de violence que Madame exerçait sur lui, qu'il fut incapable de prendre un parti, et qu'il demeura comme passif dans la scène que la duchesse douairière venait de provoquer. Philippe d'Orléans, les traits altérés, les yeux pleins de larmes, le front couvert de sueur, s'était agenouillé devant le roi, qui détournait la tête pour ne pas se trouver face à face avec un impie libertin.

tu — Sire! dit le prince en usant d'une élo-

quenee chaleureuse et louchante, qui ne manquait pourtant pas d'apprêt ; sire, soyez mon juge! je me soumets d'avance à vos arrêts, quels qu'ils soient; d'avance, j'accepte les supplices les plus terribles et les plus infamans, si l'on prouve que je suis coupable ou complice de l'odieux attentat qu'on m'impute! Moi, j aurais empoisonné ou fait empoisonner monseigneur le dauphin, duc de Bourgogne, la dauphine et encore leurs enfans qui se meurent au moment où je parle! moi, sire, votre neveu, le iils de votre propre frère ! moi, premier prince du sang! Et dans quel intérêt ces empoisonnemens? Pour me rapprocher du trône, diton ! pour usurper votre héritage, sire! Quels desseins abominables, s'ils n'étaient absurdes et impossibles ! Sommes-nous chez les Turcs ou les Persans, qu'il faille du poison pour régler les affaires d'une succession royale, qui est loin encore, Dieu merci! Et c'est moi qu'on soupçonne de briguer votre couronne par ces horreurs? C'est moi qu'on montre du doigt comme l'auteur de ces morts si subites et si préma-

turées, qui ont répandu îa terreur dans le monde? c'est moi qui suis ce lâche, ce scélérat, ce monstre ! . . .

— Vous avouez donc, monsieur ! s'écria le roi, qui se méprit sur le sens de cette dernière phrase, et qui repoussa son fauteuil en arrière, pour mettre plus de distance entre lui et ce soi-disant empoisonneur. Vous avouez!...

— Sire, sire, vous vous êtes laissé prévenir contre mon fils, repartit vivement Madame : pouvez- vous voir un aveu dans ce cri d'une ame indignée qui proteste de son innocence et de la fausseté de cette accusation? Si M. le duc d'Orléans était justement accusé, je me ferais moimême son juge et son bourreau ! Oui, sire, je le condamnerais à s'empoisonner lui-même !

— Sire, avez-vous pu prendre à contrepied mes protestations d'innocence! dit le prince, blessé d'un mal-entendu qui témoignait de la préoccupation défavorable du roi. Avez-vous pu penser un seul instant que j'étais l'assassin de votre famille?

— Eh! monsieur, je ne dois compte de mes

pensées à personne! répliqua durement le roi,

qui se voyait dans l'alternative de paraître manquer d'intelligence ou de justice. Vous auriez mieux fait de ne pas venir ici sans mon commandement ?

— Ne le querellez pas là-dessus, sire, objecta la douairière : le fait seul me regarde, puisque c'est moi qui vous l'ai amené.

— Je suis venu, sire, pour vous prier de me donner des juges, reprit le duc d'Orléans, qui se hâta d'aller au but sans circonlocution, eu remarquant que le roi s'était levé pour fairt cesser un entretien qu'il n'avait ni prévu ni autorisé.

— Des j uges, monsieur ? répliqua Louis XIV , frappé du ton résolu et néanmoins respectueux que son neveu avait pris.

— Oui, sire, nous voulons des juges! nous voulons être jugés, s'écria Madame, à qui son tils ferma la bouche d'un signe.

— Vous savez les atrocités qu'on débite tout haut, même dans votre chambre, sire, continua le duc d'Orléans en appuyant sur chaque

mot avec une vigueur pleine de dignité et de convenance; vous savez qu'on m'accuse non seulement des morts déplorables de ladauphine et du dauphin, mais encore de celle de Monseigneur, qui fut enlevé par la petite-vérole, comme il est notoire. Demain, on m'accusera encore de la mort du troisième dauphin et du duc d'Anjou...

— Vous êtes donc bien assuré qu'ils mourront l'un et l'autre ! s'écria le roi en le regardant avec défiance et anxiété.

— Je le crains, sire, et Maréchal m'a dit qu'il n'en espérait pius rien. Ces morts foudroyantes et successives sont épouvantables, qu'elles soient naturelles ou non, que les hommes ou la Providence y aient mis la main : mais n'est-il pas encore plus affreux d'accuser un innocent ? Je suis victime d'une machination qui eût été généreuse en m'assassinant...

— Bon ! vous vous voyez environné d'embûches et de complots, comme si vous étiez roi de France!... Tenez-vous coi, monsieur, si vous m'en croyez plutôt, et aspirez à vous faire

:j(8 LA LETTRE DL CACHET.

oublier, au lieu de vous attirer une lâcheuse ,'îlîaire sur les bras.

— Écoutez, sire, je ne peux plus vivre ainsi, outragé par vos courtisans, menacé par le peuple, méprisé, détesté; j'aimerais mieux mourir, j aimerais mieux mettre un terme moi-même à cette existence insupportable !...

— Ne nourrissez pas votre esprit de cet exécrable dessein, monsieur î interrompit sa mère. Votre vie ne vous appartient pas!

— Madame a raison , monsieur; la religion vous défend d'avoir recours à un suicide, dit le roi, qui ne se sentait pas si éloigné de consentir à un procès que l'accusé réclamait avec autant d'instances que l'accusateur.

— Si vous refusez, sire, d'ordonner au Parlement de me juger reprit le duc d'Orléans,

déterminé à tout pour sortir de la cruelle position où il se trouvait, par suite des trames de ses ennemis.

— Eh bien ! si je refuse ? murmura le roi, outré de celte sorte de défi, que ferez-vous . monsieur?

— Eh bien! sire, demain je me rendrai à la Bastille , et me remettrai prisonnier dans les mains du gouverneur.

— Vous devriez, au contraire, me supplier de ne pas vous faire arrêter, comme j'en ai eu vinçt fois l'envie !

— Je vous aurais béni de le faire ; car c'eût été me protéger contre les gens acharnés à ma perte. On ne vous a pas dit, sire, qu'aux funérailles du dauphin et de la dàuphine on semait de l'argent dans le peuple pour l'exciter à me déchirer en lambeaux, et peu s'en est fallu que ces bêtes féroces me lapidassent.

— Qui supposez-vous capable de soudoyer la canaille , et de l'ameuter contre le duc d'Orléans? demanda Madame en hochant la tête d'un air de triomphe.

— On m'a dit, repartit froidement le roi, qu'un des principaux de ces turbulens ayant été pris et enfermé au Palais-Royal , vous l'avez voulu interroger vous-même en secret, et qu'ensuite vous l'auriez relâché en dépit de M. d'Argenson?

•i20 LA LETTRE DE CACHET.

— Sire ! reprit en rougissant le prince embarrassé de trouver une réponse suffisante ou vraisemblable, celait une femme!

— Une femme ! répéta le roi frappant du pied et haussant les épaules. Vous llattez-vous de me mentir à ce point?

— Je vous jure, avec les plus solennels sermens , que c'était une femme déguisée en homme ; et cette femme....

— Quand c'eût été une femme , n'était-elle pas bonne pour parler et ouvrir la voie qui

mène à la vérité? Mais, vous aurez beau

nier, monsieur, j'ai eu en mon pouvoir un papier écrit de votre main

— Quel papier, sire? reprit le prince ému et troublé de la crainte de s'être compromis par quelque noël licencieux ou quelque épigramme hardie contre madame de Main tenon, les jésuites ou le roi lui-même. J'écris beaucoup de choses, et toutes ne sont pas bonnes.

— C'était un véritable projet d'usurpation de ma puissance; et si je ne l'avais pas brûlé par charité pour vous...

— Vous l'avez brûlé, sire? répliqua le duc d'Orléans, un peu tranquillisé; j'aurais été curieux, toutefois, de voir les beaux desseins qu'on me prête ! car ne doutez pas que mon écriture ait été contrefaite : l'objet de cet écrit vous le fait voir assez î Moi, je serais envieux de votre puissance! moi, j'attenterais à votre autorité! J'avais de l'ambition, sire, lorsque j'étais à la tête de vos armées et que je vous remportais des victoires. J'avais alors une noble ambition de concourir à la gloire de votre règne, à l'agrandissement de vos éta ts , à la défection de vos ennemis . . .

— N'ayez plus maintenant d'autre ambition que de pourvoir à votre sûreté, si vous avez à redouter un procès criminel, monsieur : il en sera comme vous le demandez, et demain, sans faute, on instruira!

— Acceptez-en mes remerciemens, sire, car je me purgerai si bien de ces calomnies, que vous serez le premier convaincu.

— Voyez si c'est là le langage d'un coupable, sire! s'écria la douairière d'Orléans, toute fière de l'assurance de son fils.

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322 LA I.KTTIti: DE CACHET.

— II en est temps encore, monsieur, reprit le roi : vous avez la nuit pour vous éloigner, en cas que la conscience vous y invite : vous avez aussi le loisir de faire disparaître les poisons que vous amassez au Palais-Royal...

— Quels ] toisons, sire? Qui s'est raillé de vous en vous berçant de ces chimères? répondit le prince.

— Je suis instruit de tout, bien que je ne le montre pas toujours : on m'a rapporté do sinistres particularités relativement à cet h Chambre des Poisons dans laquelle vous amassez les poisons de tous les pays du monde, et ceux que vous fabriquez sans cesse, de concert anrec un certain Homberg, qui avait pourtant abjuré le protestantisme. . .

— En vérité, sire, on se joue de votre majesté! Ce sont là les impertinences qu'on a colportées dans le peuple, et cette Chambre des Poisons sert du moins à frapper les imaginations! Mais vous, sire, vous laissez-vous moquer?

— Malheur à qui se moquerait du roi î -

cria Louis XIV, irrité à l'idée d'avoir été pris pour dupe.

— L'invention de cette Chambre des Poisons est encore plus perfide que ridicule ; car on sait que je m'occupe de chimie, et que le savant chimiste Homberg, qui est mon premier médecin, travaille avec moi à l'analyse des métaux...

— L'analyse des métaux ! Quel profit tirer de cela , monsieur? Des poisons, des poudres malfaisantes, du vert-de-gris! Qu'êtes- vous, s'il vous plaît? Chimiste, ou prince du sang? Ce Homberg m'a l'air d'un autre libertin...

— Homberg! dit la douairière d'Orléans, qui faillit éclater de rire, malgré la gravité de la situation; Homberg est un vieillard respectable, en cheveux blancs, membre de l'Académie des sciences et connu dans toute l'Europe !...

— Qu'importent sa science et son âge! repartit le roi impatienté : il y a des libertins à tout âge, et je me défie des savans ; ce sont presque tous des athées, des impies... A quoi travaillezvous avec ce Homberg, monsieur?...

— Tenez, sire, signez ceci! reprit Madame, qui entendait la voix de madame de Main tenon, et qui présenta au roi la lettre de cachet qu Vile aperçut toute scellée sur la table : le bonhomme Homberg ira demain matin se faire recevoir à la Bastille, et il répondra sur la sellette à toutes les questions qu'on voudra lui adressera propos de sa chimie.

— Oui, sire, je vous conjure de signer cette lettre de cachet pour Homberg et pour moi! ajouta le duc d'Orléans.

— La voici , afin de vous contenter! dit te roi, qui se détermina enfin «à intenter ce proc< que réclamaient également son neveu et madame de Maintenon. Cette lettre de cachet est seulement pour votre médecin Homberg: invitez-le a s'en aller demain à la Bastille, où Ton aura ordre de le recevoir. Quant à vous, monsieur, ne bougez pas du Palais-Royal, que je vous assigne pour prison ; mais, encore une fois, si vous n avez pas la conscience nette, parte/.!., ah ! partez ! ...

— Le due du Maine va mieux; mais le dan-

phin est à l'agonie! dit madame de Maintenon, qui rentra seule, et qui chercha sur les visages à démêler ce qui s'était passé. Je le vois, sire, mon absence a profité contre vos intérêts et ceux de votre peuple : vous pardonnez!....

— Madame, répondit Louis XIV, voici M. le duc d'Orléans qui vient me supplier de le faire juger, comme s'il était le dernier de mes sujets ; Madame se joint à lui pour cette étrange prière, que vous m'adressiez vous-même tout-à-1' heure.

— Qu'avez-vous répondu à M. le duc d'Orléans, sire? reprit madame de Maintenon, stupéfaite et indécise. .

— Qu'il serait jugé, puisque tel était son plaisir, et que je m'en lavais les mains... Quelle prodigieuse faim ! Je serais saisi de défaillance en attendant davantage le souper... Dieu soit loué! ce n'est pas vigile et jeûne aujourd'hui!

La duchesse du Maine, qui était allée s'installer à Versailles depuis la mort de la dauphine, venait de se mettre au lit, après une longue conférence avec sa première femme de chambre, lorsque celle-ci, en déshabillé de nuit, sortit de l'appartement de la princesse vers trois heures du matin, avançant avec précaution, écoutant

le bruit (le ses pas sur le parquet, et regardant derrière elle si on ne la suivait point. Elle était dune pâleur de cire, avec les lèvres violettes, les yeux encadrés d'un cercle bleuâtre, le front traversé de plis sinistres et la bouche agitée de mouvemens convulsifs. A la voir se glisser dans les ténèbres, un flambeau à la main, et s'arrêter par intervalles en retournant la tête au retentissement de sa marche dans le silence nocturne , on eût dit lady Macbeth préparant le meurtre du roi Duncan. Elle se rendit de la sorte au cabinet où couchait Jacques Y an Dole, non loin de la chambre de madame du Maine , et elle entra doucement, sans avoir frappé ni gratté à la porte pour annoncer son arrivée.

Jacques, qu'elle avait prévenu de sa visite, l'attendait tout éveillé, mais tellement absorbé dans l'amertume de ses pensées, qu'il n'en fut pas tiré par le roulement de la porte qu'on ouvrait. 11 était assis, les coudes sur ses genoux et la figure dans ses mains : il ne bougeait pas plus que s'il eût été endormi, et 1 on nenlcn-

dait pas seulement le murmure de sa respira lion. Léonora Pacheco crut d'abord qu'il était mort, et elle l'appela vivement, en lui saisissant les mains, qu'il avait froides et comme paralysées : il parut s'éveiller en sursaut, se leva d'un bond, et resta immobile devant l'Espagnole, qu'il considérait d'un regard fixe, égaré et profondément mélancolique. On remarquait sur le visage du jeune homme les traces indélébiles de la maladie, du chagrin et de l'inquiétude. Une fatalité terrible avait imprimé le sceau du malheur et de la souffrance sur les traits de Jacques, qui portait- en lui un poison moral plus consumant et plus incurable que tous les poisons créés par la nature ou inventés par la chimie. Jacques Van Dole se détestait lui-même, et ne désirait plus que la mort la plus prompte.

— Pauvre enfant ! lui dit Léonora avec un air de compassion , je te fais veiller bien tard ; tu dormais?

— Je ne dormais pas , répondit le page en soupirant ; vous savez bien que je ne dors plus.

— Enfin, je me reproche de n'être pas venu» plus tôt; mais Sou Altesse royale me retenait toujours , et si je l'avais laissée faire , elle ne m'eût pas congédiée avant l'aube. J'ai prétexté le besoin de sommeil , et surtout de repos; alor9 elle s'est emportée sur ce qu'elle nommait ma paresse, et elle m'a dit bonsoir en me conseillant de me faire roétamorphoser en marmotte... Tu ne ris pas de cette boutade, Jacques? ajoutât-elle en se forçant à rire elle-même. As-tu rêvé que...

— Faut-il vous répéter que je ne dormais pas? interrompit-il brusquement. Et le dauphin? dit-il en hésitant.

— Il est mort un peu avant minuit, répondit-elle en ayant peine à cacher la joie barbare qui se refléta de son cœur dans ses yeux et dans son demi-sourire. Le duc d'Anjou semble avoir pris le dessus dans une crise que j'estime heureuse, puisque je ne vois pas d'utilité à ce qu'il succombe maintenant. Demain le duc d'Orléans sera mis en jugement.

— Il est mort! i éprit Jacques en baissant

ses yeux mouillés de larmes. Mort î . . . On ne lui a pas même fait grâce en faveur de son âge !

— Qu'importe! c'est lui rendre service que de l'envoyer dans le paradis, qu'il ne gagnerait pas si aisément en devenant roi. D'ailleurs, sa mort nous était nécessaire, et j'apaiserai son ame par les messes que je ferai dire pour lui. . . Certes, il est bien content, à cette heure, d'être mort, puisqu'il est au ciel ï Plût à Dieu que je fusse à sa place sans amour et sans haine.

— Je comprends votre haine contre l'homme qui vous a offensée, qui nous a offensés l'un et l'autre! . . . J'aurais versé mon sang pour la servir, Léonora ; j'aurais voulu de ma main poignarder le duc d'Orléans, et vous apporter son cœur arraché de sa poitrine; j'aurais été fier et satisfait

de mourir votre vengeur et votre amant

Mais loin de là, qu'avons-nous fait ?

— N'avais-je pas un bras pour frapper moimême, si cette vengeance m'eût suffi ? répliqua t-elle dédaigneusement. Il est étrange que, me connaissant, tu ne connaisses pas mieux à présent ma façon de voir et de sentir en fait d'à-

mour et de haine! Ainsi, je pourrais, en ce moment, avoir la vie de mon ennemi, sans efforts, sans combats, sans angoisses pour lui, sans jouissances pour moi, je ne la voudrais pas prendre î Ce que je veux , c'est sa mort sur un échafaud , sa mort obtenue par un procès criminel qui épuisera sur ses derniers jours el sur sa mémoire tous les amonts, tous les anathèmes des hommes!

— Oh ! ne parlez pas ainsi , Léonora ! renfermez du moins ces vœux implacables que je ne puis partager.

— Je me soucie bien qu'il meure î continuât-elle avec un surcroît d'énergie sauvage; la mort est souvent un bienfait pour les gens qui souffrent ! Je n'avais pas tant à risquer, dans le cas où j'aurais eu la faiblesse de borner là l'effet de mon ressentiment : c'eut été une mon seulement, au lieu de trois, de quatre, sans doute, et de cinq peut-être! Le poison n eut pas agi autrement sur lui que sur une dauphine et deux dauphins!... Jacques, voici que nous touchons à la lin de nos rôles !

— Je vous jure, Léonora, que je me serais coupé le poignet plutôt que de remettre ce paquet cacheté dans la chambre du dauphin, et de secouer cette poudre , que vous disiez un simple narcotique, sur l'oreiller des deux petits princes, si j'avais pu prévoir que vous me faisiez complice des plus lâches et des plus exécrables attentats î

— Tu aurais donc manqué à ta parole, Jacques? dit-elle dédaigneusement: tu aurais donc préféré mon mépris à mon amour ?... Tu m'as promis de m'obéir aveuglément, fût-ce le meurtre de ton père que je t'ordonnasse!

— J'ai tenu ma promesse et au-delà, repritil avec désespoir : je me suis déshonoré à mes yeux par ces empoisonnemens.

— Et moi, n'ai-je pas tenu ma promesse? Ne me suis-je pas livrée à toi ? ne t'ai-je pas rendu amour pour amour?

— Ah ! si j'étais sûr d'avoir cet amour dont vous me flattez et auquel je n'ose croire, je ne me repentirais pas de l'avoir acheté si cher!

— En doutes-tu , Jacques ? dit-elle d'une

voix caressante en lui passant les bras autour du cou et en le provoquant à des baisers qui opérèrent une subite révolution dans ses idées. Tu doutes que je t'aime , ô mon cbéri? Hé ! quelle preuve plus forte que mon implacable baine contre l'ingrat que j'ai bonté d'avoir aimé! Ce serait plutôt à moi de douter de ton amour, puisque tu semblés le porter comme un fardeau, puisque tu te nourris de larmes et de regrets, puisque tu veux mourir !...

— Léonora, lui répondit-il tendrement avec un torrent de pleurs, je me demande souvent si je ne préférerais pas la baine que tu as pour lui à l'amour que tu as pour moi! Car cette baine n'est pas telle, que tu le verrais avec joie rendre le dernier soupir?... Oui, tu l'aimes encore, je le comprends, je le devine dans toutes tes actions, dans toutes tes paroles décbain contre lui !

— Je l'aime! reprit l'Espagnole tremblante et pâle, car les sentimens, qu'elle essayait en vain de dénaturer, venaient de se trahir malgn'» ses efforts. Si je l'aimais, a jouta-t-ellccn évitant le

regard scrutateurde Jacques, l'aurais-jemis ainsi à deux doigts de sa perte? me serais-je acharnée à son déshonneur?... Mais attends encore pour apprendre commen t je l'aime . . .Voici son arrêt ! dit-elle avec un éclat de rire mêlé de fureur et d'ironie, en tirant de son sein une fiole pleine d'une liqueur rougeâtre.

— Quel arrêt? s'écria le page, électrisé par les embrassemens de sa fougueuse amante : son arrêt de mort, du poison pour lui? Oh ! donne, je le verserai sans scrupule ; car ce ne sera plus un crime, mais une représaille, mais un juste châtiment !

— Ce poison lui fera plus de mal que s'il le buvait ! répliqua Léonora inquiète des dispositions de Jacques, qui en voulait plus qu'elle à la vie du duc d'Orléans. Il ne vivrait que peu d'heures après l'avoir bu, tandis que cette fiole, déposée parmi ses instrumens et ses drogues chimiques , le fera condamner comme empoisonneur.

— Eh quoi ! vous avez projeté de placer ce poison dans- le laboratoire de chimie du duc

33G LE CONTRE-POISOX.

d'Orléans? s'écria le jeune homme consterné. Bien plus, vous avez compté sur mon secours pour exécuter cette trame infernale? Oubliezvous, madame, que je suis le fils adoptif du chimiste Hombcrg?

— Ilomberg serait ton propre père, que j'aurais tout aussi peu de répugnance à réclamer de toi un service qui ne peut lui nuire.

— Pensez-y, madame ! dit d'une voix suppliante Jacques Van Dole, qui frémit du nouveau crime qu'on exigeait de lui, et qui, dominé par cette femme astucieuse , ne trouvait pas en soi la force de résister à un ordre dicté par elle. Pensez que ce vieillard m'a élevé avec une infatigable tendresse! pensez que je n ai pas d'autre ami au monde î pensez enfin que je lui ai tout enlevé en me donnant à vous!

— Enfant que tu es ! ne sais-tu pas que tes affections sont les miennes, et que je ne me pardonnerais jamais de causer le moindre déplaisir à une personne qui te serait chère? Je voudrais, au contraire, prendre ma part de reconnaissance envers Ion bienfaiteur... Oui, loin de

le payer par quelque mauvais oiïice, j'ai déjà demandé pour lui la place de premier médecin de monseigneur le duc du Maine, qui sera roi un jour après la dégradation et la mort tragique du duc d'Orléans.. . Eh bien ! ne vois-tu pas que je le sauve et le venge à la fois ?

— Qui? Homberg? demanda Jacques, qui saisissait avidement les phrases creuses et insignifiantes sous lesquelles Léonora Pacheco cachait l'embarras de justifier ses desseins aux yeux de son amant. Vous le vengez? vous le sauvez?

— Sans doute, je le venge. Le duc d'Orléans l'a dénoncé au roi pour se disculper des empoisonnemens qu'on lui prête...

— Le duc d'Orléans accuse Homberg d'avoir empoisonné la dauphine et les deux dauphins î s'écria le page hors de lui.

— C'est ce soir même qu'il vint de Paris à Versailles pour cette belle expédition, répliqua l'Espagnole, qui s'aperçut de l'émotion qu'elle avait jetée dans l'ame du jeune homme en lui inspirant des craintes pour les jours et l'honneur de son père adoptif. Le duc d'Orléans a

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