II
50 l'appartf.mkm .
— Ah! monsieur le duc, quelle douleur jéprouvj par intervalles au-dessus de la tempe! dit la dauphine à M. de Noailles : ne pensezvous pas que votre tabac pourrait soulager cette furieuse souffrance?
— Je n'oserais vous le conseiller , madame , répondit le duc de Noailles; car le tabac d'Espagne n'est pas trop bénin de sa nature.
La duchesse de Bourgogne ne s'inquiétait pas de l'origine de ces maux de tête violens, mais passagers, qui revenaient plus fréquemment, sans se prolonger ni s'accroître : l'angoisse ne durait qu'un moment, après lequel s'effaçait jusqu'au souvenir de la douleur, qui avait un caractère encore indécis. La princesse , espérant que cette douleur ne se renouvellerait plus, chaque fois qu'elle en était délivrée, appelait à son aide les distractions du jeu, qui ne lui fut pas contraire, comme elle s'v attendait; mais elle remarqua que les cartes qu'on lui donnait pour v placer sa mise formaient presque a tous coups le nombre vingt-sept : après trois ou quatre cottpf
l'appartement. ol
dont aucun ne la faisait perdre , elle fut ramenée, malgré elle, à la prédiction de l'astrologue de Turin, et comme le malaise inexplicable qui avait son siège dans la tête ajoutait un fâcheux pronostic à ses pressentimens lugubres, elle se renferma dans un morne silence, qui fut imité par les assistans, que sa gaieté et son amusant verbiage mettaient toujours en humeur de rire. On se demandait à F oreille ce qui était arrivé de fâcheux, et les mieux instruits firent circuler le bruit du départ de M. de Nangis pour l'armée de Flandre.
Louis XIV étant entré dans la chambre de madame de Maintenon , fut étonné de la voir assise sur un pliant, contre les lois de l'étiquette : il s'arrêta droit devant elle, comme pour lui demander compte de cet oubli des convenances; puis, changeant d'avis, il toussa, cracha, renâcla, et alla s'établir dans un grand fauteuil disposé pour lui près de la cheminée , pendant que la favorite se remettait dans le sien sans proférer un seul mot. Le roi, qui était alors dans sa soixante-quatorzième année, paraissait
o'I l'appartement.
moins vieux que son çrainl âge et soixante ans de règne auraient dû le faire : il se tenait droit en marchant et ne se voûtait qu'assis; son visage ridé et chargé d'embonpoint conservait quelque chose de sa belle et majestueuse physionomie ; son regard avait le même feu et la même fierté que dans sa jeunesse, du moins avant ses repas, qui lui alourdissaient les sens, et le plongeaient d'ordinaire dans une somnolence générale du corps et de l'esprit : car ces repas, qui avaient été fort copieux en tous les temps, le devenaient davantage à mesure que la vieillesse concentrait dans la bonne chère les appétits du roi. Louis XIV était plus changé au moral qu'au physique, et 1 influence de madame de Maintenon avait agi puissamment sur l'homme et sur le roi, domptés 1 un et l'autre à force de persévérance et d'astuce. Ce prince, dont la volonté faisait autrefois tout le génie, n'eût pas été capable de vouloir par lui-même, dans la plus mince circonstance, si madame de Maintenon avait exprimé une volonté contradictoire, non pas en face et avec énergie, mais à l'aide d •
l/ APPARTEMENT. 53
droites et souterraines manœuvres qui ne manquaient jamais de réussir , pourvu que la dauphine y prêtât la main.
Louis XIV n'aimait plus le luxe, ni la représentation, ni le bruit, ni même la flatterie : il vivait très-retiré , et ne se montrait qu'à sa famille et à ses ministres , le soir, chez madame de Main tenon et pendant son souper. La cour le voyait seulement à la messe et au sermon; mais tout était muet, grave et triste sur son passage. A peine si, de loin en loin, quelque cérémonie d'apparat , une réception de chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, une audience d'ambassadeurs, une "grande soirée de musique, offraient une ombre des splendeurs de l'ancienne cour. Le roi, qui voyait s'épuiser les ressources précaires d'un déplorable système de finances,, arrivait par degrés à une avarice impitoyable ; il prêchait d'exemple l'économie et l'étendait à tout, excepté à sa table particulière ; il portait des habits usés et fanés , ne distribuait aucun don sur sa cassette , et laissait les pensions s'éteindre par le décès des pensionnaires, qui subis *
54 L APF'AKTEMEriT.
saient une foule de retards et de retenues. Il s'endurcissait même à l'égard des conversions deprotestans, qu'il avait encouragées à si grands frais, et il prenait parti pour les jésuites dans l'affaire du livre du père Quesnel, parce qu'on ne lui demandait pas d'argent et qu'il n'entrevoyait point la nécessité de payer les frais de cette guerre théologique. Quant à la guerre qu'il soutenait à la fois avec des armes plus coûteuses en Espagne, en Flandre, en Italie et sur le Rhin, il la détestait autant qu'il l'avait aimée lorsqu'il la faisait à coups de victoires, par l'entremise de ses généraux ; il s'apercevait trop tard que ses plus beaux triomphes militaires n'avaient abouti qu'à ruiner son royaume, et il se repentait de n'avoir pas épargné des monceaux d'or et des flots de sang ; enfin, pour obtenir la paix qui se traitait à Utrecht après de longs et inutiles préliminaires à La Haye et Gertruydemberg, il avait d'avance accepté les sacrifices les plus douloureux pour son orgueil.
Mais ce qui caractérisait la tristesse habituelle du roi, rétait la crainte do la mort : il ne
l'appartement. 55
pouvait plus se faire illusion sur son âge , sur ses infirmités et sur le terme prochain de cette vie, à laquelle il tenait par des liens de tenace personnalité ; il éprouvait une horreur invincible pour la fin de son être, pour la destruction du moi, et les consolations dune autre vie immatérielle n'avaient pour lui que de l'amertume, en lui promettant sa part de cette égalité bienheureuse que les élus trouvent dans les bras de Dieu. Louis XIV avait donc sans cesse devant les yeux un spectre menaçant qui l'entretenait du néant des grandeurs humaines , et ce spectre reparaissait sous toutes les formes aux yeux de sa victime , qui tremblait moins de la peur de l'enfer que de l'effroi de la tombe. En vain il avait abandonné le château de Saint- Germain, d'où il pouvait découvrir le clocher de Saint-Denis , qui semblait le poursuivre d'idées funèbres ; en vain il défendait qu'on prononçât en sa présence, hors de l'église et du confessional, le mot de mort, qui ébranlait son ame comme un son de cloche des funérailles : il ne parvenait pas à se rassurer un seul jour sur
cette terrible loi de l'humanité, qu'il eût voulu éviter, à la faveur de sa couronne. Tous les jours, à son lever, on lui annonçait qu'une charge de sa Maison était vacante; tous les jours, son confesseur, qui savait la faiblesse du royal pénitent, lui rappelait combien le paradis ou l'enfer étaient proches ; tous les jours , madame de Maintenon, qui ne dédaignait aucune occasion de rabaisser encore devant elle cette royauté qu'elle avait réduite à une humiliante décadence, se vengeait de tout ce qu'elle souffrait de l'égoïsme brutal du roi, en lui mettant sous les veux la perspective inévitable de cette mort qui avait déjà frappé sa femme, sa bru et son fils.
— Madame, dit-il d une voix lente el plaintive , nous n'aurons pas ce soir le Conseil des dépêches; car je suis mal portant.
— Fagon était Venu m'en avertir, reprit madame de Maintenon, qui ne bougeait p.is de sa place; et c'est moi qui ai prié M. de Torey d envoyer seulement les dépêches que j'ai lues, pour
vous en rendre compte sommairement.
l'appartement. 57
Ah ! Fagon vous a entretenue de mon état ?
répliqua le roi avec inquiétude ; que vous en a-t-il dit , s'il vous plaît?
— Que vous avez un tempérament à vivre plus de cent ans, si vous observez le régime qu'il vous prescrit... On écrit d'Espagne que M. le duc de Vendôme n'est pas en belle santé, et que nous devons être préparés à le voir mourir...
— Mourir! s'écria Louis XIV en frappant dans ses mains; tout le monde meurt donc maintenant? M. de Vendôme n'a pas soixante ans! mourir à soixante ans! Mais il n'est pas encore... Et Fagon vous a-t-il parlé de la nature de mon cas?
— Avec une éloquence admirable. Il m'a expliqué que le sang vous tourmentait , à cause que vous faites moins d'exercice à Versailles qu'à Marly... On écrit d'Utrecht que les conférences sont fort bien entamées, et que les plénipotentiaires ont tous les mêmes intentions pour la paix : on fait maintenir avec une rigueur excessive le règlement de police concernant les
58 l'apfartemk>t.
domestiques des gens du congrès, et l'on a fouetté un heiduque qui avait insulté le coureur de M. le maréchal d'Uxelles. On a chassé de la ville un agent secret du duc de Marlborough , lequel travaillait à envenimer les esprits...
— Nous retournerons à Marly, madame, interrompit le roi, qui n'avait pas l'humeur tournée vers la politique; et je ferai beaucoup d'exercice dans mes jardins. D'ailleurs, la vie qu'on y mène est moins chère qu'ici. . . Que vous a dit encore Fa^on?
— Qu'il faudrait vous saigner, si le mal de tète persistait. Au reste, vous n'êtes pas le seul qui ayez de ces fâcheux maux de tète, et la pauvre dauphine en a un à crier miséricorde...
— La dauphine a aussi mal à la tète! s'écria Louis XIV avec une sensibilité qui perçait rarement dans sa voix et dans son air; souffre-telle bien ? se plaint-elle beaucoup ?. . . Mais on ne doit pas s'en inquiéter, puisque j'ai le même mal.
— Je ne m'en inquiète aussi que pour ia douleur (pie c'est : ce mal lui vient sans doute d'à-
l'appartement. 59
voir trop ri et trop parlé... On écrit encore de Madrid que la reine d'Espagne, dont la nouvelle grossesse commençait bien , se trouve gravement incommodée, et. . .
— Elle est morte ? s'écria le roi prévoyant une mauvaise issue dans cette maladie. Ma bellefille! une enfant!...
— A Dieu ne plaise ! mais les médecins ont déclaré que la grossesse courait de gros dangers. .. On écrit de Rome...
— Remettons à demain ces détails, dit le roi, à qui la pensée de la mort causait un redoublement de migraine : je ne suis pas en mon assiette ordinaire, et les paroles qu'on me dit augmentent mon mal... Fagon n'a rien ajouté de plus?
— Non, sire; et vous le verrez vous-même à votre coucher. Laissons-là les dépêches, qui d'ailleurs ne contiennent pas de plus importantes nouvelles, et occupons-nous, pour vous distraire, des affaires de votre famille...
— Je veux qu'on ne me trouble plus , madame; je vous donne plein pouvoir d'aviser au plus pressé.., Mais, comme rien ne presse dans
les choses du gouvernement , parlons plutôt de ma santé et du régime que je suis?
— Sire, un roi se doit à son royaume, aux dépens de sa propre personne, dit madame de Maintenon avec le ton et les allures d'un prédicateur ; un roi ne saurait sans péché remettre au lendemain le soin de ses peuples, la justice à rendre et le bien à faire : supposons que Dieu vous retirât de ce monde celte nuit même, au milieu de votre sommeil...
— Madame , je ne crois pas être malade au point d'appréhender une mort subite? murmura le roi effrayé.
— C'est une pure supposition, sire, continua madame de Maintenon. Eh bien ! quel regret ne sentiriez-vous pas, en comparaissant au tribunal du Juge éternel, d'avoir négligé voire devoir de roi, et d'être cause d'un grand scandale?
— De quoi s'agit-il, madame?... Nous savez que je suis l'ennemi du scandale?
— J'ai fait mander M. le lieutenant de police pour qu'il puisse défendre son administration par-devant vous....
l'appartement. 61
— Quoi ! madame , vous prétendez que je reçoive M. Voyer d'Argenson, quand je n'ai pas reçu M. de Torcy? vous voulez donc me faire mourir de fatigue?... Qu'avons-nous affaire du lieutenant de police? Est-ce encore quelque nid de jansénisme à purger ? Mon Dieu ! madame , ordonnez-en à votre guise , et qu'on me laisse mourir en paix !
— Oui-dà, sire, vous mourrez plus tôt que vous ne pensez, si vous n'arrêtez les criminelles entreprises de certaines gens î
— Quelles gens? quelles entreprises? Vraiment ! a-t-on découvert une conspiration ? Quels sont les conspirateurs?
— Nous verrons le châtiment que vous leur infligerez; mais je suis satisfaite de vous démontrer l'insuffisance et peut-être la trahison de votre lieutenant de police, qui ferme les yeux sur les desseins de vos ennemis...
— Eh ! madame , voilà de votre haine contre M. d'Argenson ! A vous entendre, M. d'Argenson remplirait mal son office, tandis que les médians se plaignent do ce qu'il le fait avec trop de
62 L 'appartement
scrupule et de fidélité! Mais on sait d'où vient cette injustice de votre part : vous ne pardonnez pas à ce pauvre M. d'Argenson d'avoir mis de la prudence dans l'affaire du complot d'Espagne? Il fallait, selon vous, qu'il se saisît de quinze ou vingt personnes de ma cour, et cela sans autres preuves que des dénonciations; il fallait qu'il fît une descente au Palais-Royal pour y enlever les papiers de mon neveu ; que sais-je? il fallait qu'il trouvât des coupables et qu'il forçât le capucin arrêté par Chalais en Poitou d'accuser le duc d'Orléans, qui n'avait aucune intelligence avec ce misérable vendeur de poisons!... Bien plus, vous lui reprochez de s'être rangé contre vous dans le parti du prince, que vous parliez de mettre en jugement!... Croyez-moi, M. d'Argenson est un de mes plus utiles serviteurs, et sans lui je ne dormirais pas tranquille à Versailles, lorsque j'entends d'ici la rumeur de ce Paris où se réfugient les esprits turbulens de tout mon royaume. M. d'Argenson ne se soucie pas de ménager la populace ni la noblesse; il ne s'intéresse qu'il mou gouverne-
l'appartement. G3
ment, sans avoir égard aux personnes ; et si vous paraissiez vous-même mal intentionnée pour moi à ses yeux, il ne balancerait pas à m'en avertir.
— Voici un panégyrique en forme de M. le lieutenant de police, dit madame de Maintenon, qui se fût bien gardée d'interrompre le roi avant l'épuisement de son sujet. Ce qui m'en flatte, c'est que le mal de tête a disparu dans ce flux de paroles.
— Enfin, madame, je n'impose pas silence à vos griefs contre M. d'Argenson , reprit Louis XIV essoufflé par une sortie où il avait donné carrière à son irritation contre le despotisme de la favorite; je désire, au contraire, je veux en être informé ?
— Mademoiselle d'Aumale! appela madame de Maintenon en agitant une sonnette d'argent. Faites savoir à l'huissier de mon cabinet que M. le lieutenant de police peut être introduit auprès du roi ?
La porte de la chambre, où mademoiselle d'Aumale se tenait continuellement prête à venir
fjk L APPARTEMENT.
aux ordres de sa maîtresse, ne fit que s'entrebâiller pendant que madame de Main tenon ordonnait sans tourner la tète, et peu d'instans après, l'huissier annonçait M. Voyer d'Argenson , qui entra par la porte d'honneur. Ce magistrat salua lourdement, en homme peu habitué à ces usages de simple politesse; ensuite, il resta debout au milieu de la chambre , en lançant à madame de Maintenon un regard qui la fit frémir de terreur et de colère à la fois.
Marc-René Paulin y Voyer dArgenson, né à Venise, dune famille française qui avait acquis de la considération dans les emplois de la robe et des finances, était admirablement doué pour les fonctions de police qu'il exerçait depuis vingt ans, outre la charge de conseiller d'état et plusieurs autres commissions auxquelles il pouvait à peine suffire par un travail infatigable: il en était venu au point de se priver de tout sommeil. Ses rapports avec des gens de basse condition cl des malfaiteurs de toute espèce lavaient rendu plus durci plus grossit rqu il ne l'était naturellement; il possédait, entre autres
L'appartement. 60
qualités précieuses pour un lieutenant général de la police de Paris et de la France, une finesse et une astuce qui se perfectionnaient sans cesse; mais son horrible figure ajoutait, un prestige de plus à l'effroi qu'il inspirait par son caractère inflexible. « Quand il est revêtu magistralement avec sa robe noire , dit un contemporain qui avait eu le triste privilège de le connaître à la Bastille, il semble être une ombre sortie de l'Achéron. On aurait peine à dire qui de son chapeau, de sa perruque, de ses sourcils, de ses yeux, de son visage ou de sa robe est le plus noir; quant à son ame, on sait qu'il n'en a point. Il n'y a pas dliomme, quelque intrépide qu'il soit, qui ne se sente saisi d'horreur en l'envisageant. Il est d'une sévérité terrible , d'un regard épouvantable, d'une malice redoutable et d'une avarice insatiable. » Voyer d'Argenson tempérait son affreux aspect par un esprit toujours pétillant de saillies et orné de beaucoup de connaissances, tellement qu'il était aimable et presque charmant hors de son ministère ; son nom faisait trembler le peuple ; la
OG l'appartemskt.
cour le craignait; niais il avait des amis, au nombre desquels le duc d'Orléans n'était pas le moins attaché par intérêt et par reconnaissance autant que par admiration pour un esprit si gracieux sous une écorce si rude et si repoussante.
— Sire! dit-il en s'adressant au roi, quoique sachant qu'il aurait à répondre aux accusations plus ou moins directes de madame de Maintenon, qui n'avait pu s'en faire un instrument docile ni le mettre en disgrâce.
— Asseyez-vous , monsieur dArgenson , lui dit Louis XIV, qui l'estimait à cause de ses services etde son dévouement. On se plaint de vous: j'ignore ce que ce peut être ; mais je serais ravi que ce fut à tort. Donc , défendez-vous?
— Sire ! reprit le lieutenant de police ne soupçonnant pas encore l'objet des nouvelles plaintes de madame de Maintenon, à laquelle il lit baisser les yeux en la regardant fixement : où est mon accusateur.'
— Il n'y a ni accusateur ni accusation, monsieur dArgenson, répliqua madame de Alain-
LAPPARTKMENT. Gt
tenon cherchant de quel côté elle commencerait l'attaque; mais le roi vous a fait venir pour que vous lui rendiez compte de ce qui se passe.
— Je m'étonne, madame, que vous n'ayez pas pris les devants, s'il importe au service du roi ; car, je le confesse humblement, vous savez tout ce que je puis savoir dans les choses de police, et vos yeux sont plus perçans que les miens, en sorte que si vous étiez en position d'accepter le fardeau de ma charge, je le déposerais dans vos mains avec joie.
— Etes-vous insensé de vouloir changer madame de Maintenon en lieutenant de police ? s'ë-* cria le roi en riant.
— La vérité est, sire, que madame la marquise de Maintenon augmente singulièrement la peine que j'ai dans mes fonctions, vu qu'elle s'empare des hommes les plus propres à me seconder, et qu'elle les paie mieux que je ne puis faire.
— A quelle fin tous ces préliminaires? interrompit madame de Maintenon, qui comprit qu'elle n'aurait pas l'avantage en donnant à Voyer d'Argenson le temps de sonder le terrain
f>8 l'appartement.
et de préparer une retraite habile Qui de nous deux est lieutenant de police? Lequel doit être instruit de toutes choses, même les plus secrètes? Mais celles dont je vais entretenir Sa Majesté ne sont pas si mystérieuses qu'il eût fallu de grands efforts pour les découvrir; et les ayant découvertes, c'aurait été s'en faire complice que de ne les pas dire au roi.
— Eh bien! qu'est-ce, madame? repartit vivement le roi, dont la curiosité était déjà en jeu.
— Madame, je ne crois pas devoir porter à l'oreille du roi quantité de petits faits qui se débrouillent à la Bastille et au For-1'Evèque, reprit le lieutenant de police; ce serait avoir peu d'égards pour la mauvaise santé du roi...
— Qui vous a dit que ma santé fut mauvaise, monsieur ? interrompit Louis XIV en se redressant aussitôt dans son fauteuil pour donner un démenti aux bruits qu'on avait pu répandre sur son indisposition.
— J'entendais parler de la Fatigue que cause à Votre Majesté le soin des affaires de l'Etat, dit
Voyer d'Argenson, qui ne se troubla pas. Est-il besoin de vous informer des voleurs qu'on surprend chaque nuit, des fdles de mœurs déshonnêtes qu'on enlève chaque jour, des écrivains dangereux qu'on enferme , des rues qu'on nettoie?...
— Un roi, monsieur, ne doit rien ignorer de ce qui se fait et de ce qui se dit dans son royaume, répliqua Louis XIV.
— Ne voyez dans mon silence que la crainte de vous importuner, sire; et dorénavant je vous rendrai compte, dans le plus minutieux détail, des travaux de votre police, qui n'est pas encore telle que je promets dé la faire.
— Le passé est une garantie de l'avenir ! objecta madame de Main tenon. Veuillez apprendre au roi la vie de M. le duc d'Orléans?
— Madame, si j'étais le confesseur de M. le duc d'Orléans, je pourrais trouver à redire à la vie qu'il mène, répondit fièrement Voyer d'Argenson ; mais le lieutenant de police n'a rien à voir dans la conduite privée du premier prince du sang.