‹ La chambre des poisons (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · APPARIE ME. VI · texte numérisé non relu

APPARIE ME. VI

— Pas même, à votre sens, lorsque cette conduite met en péril lÉtat et la personne du roi 1 dit madame de Maintenon.

— Que s'est-il donc passé, monsieur? s'écria le roi avec impétuosité; je prétends qu'on ne me cache rien , madame !

— Interrogez M. le lieutenant de police, sire , répondit madame de Maintenon jouissant de l'embarras de Voyer d'Argenson.

— Je ne crois pas, madame, que le roi et le royaume soient intéressés aux actions particulières de M. le duc d'Orléans, repartit Voyer d'Argenson, qui préféra se jeter dans des lieux communs plutôt que de rester court. M. le duc d'Orléans est, dans son palais, en dehors de ma magistrature, et je ne me permettrai pas d'écouter aux portes pour connaître quelles chansons il chante, quel vin il boit, quels convives il invite à sa table, quels savans il admet dans sa compagnie...

— En effet, je ne voudrais pas que mon neveu fut soumis à cette inquisition, dit le roi, qui vint au secours de son lieutenant de police, à qui

madame de Ma intenon tendait un piège. On m'a rapporté qu'il s'occupait fort de sciences ?

— A quoi lui serviront ces sciences profanes pour paraître devant Dieu? murmura madame de Maintenon avec un soupir. Mais ce ne sont pas là du moins des sujets de blâme vis-à-vis de la justice des hommes : plût à Dieu que le prétexte de devenir savant ne couvrît pas le but d'être scélérat, ambitieux, impie, et peutêtre....

— Madame, on vous a trompée grossièrement! reprit avec chaleur le lieutenant de police. M. le duc d'Orléans n'est pas semblable au portrait qu'on vous en a fait par erreur, ou plutôt par malignité; j'en prends à témoin le fameux complot d'Espagne, dans lequel le premier prince du sang de France aurait imaginé d'usurper le trône de Sa Majesté Catholique, en s'aidant du poison! Qu'était-ce, au fond, que tout ce complot? Qu'en est-il résulté? L'innocence de M. le duc d'Orléans n'a-t-elle pas rejailli de l'enquête qu'on a faite?...

— Monsieur , dit madame de Maintenon en

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levant la main, je jurerais devant Dieu que M. le duc d'Orléans...

— Ne jurez pas, madame, ce serait un serment téméraire, interrompit le roi. D'ailleurs, j'ai pardonné.

— Pardonnerez -vous encore, sire, avec la même facilité, quand on vous prouvera que M. le duc d Orléans , dans ses débauches, ne manque jamais d'insulter les personnes que vous aimez et estimez le plus?...

— C'est là un des plus grands crimes, à mon avis, et je ne lui pardonnerai jamais la santé qu'il porta dans un souper à Madrid.

— Ne le jugeriez- vous pas indigne de toute lémission, s il avait renouvelé en France a abominable saule .}

— 11 mériterait d'être envoyé à perpétuité dans une prison d'état, comme Fouquet à PigneroJ ! s'écria Louis XIV en rougissant au souvenir de lacruellesantéadresséeàmadamede Main tenon.

— Kh bien î sire, que ne l'y envoyez-vous ? reprit celle-ci en lui mettant sous les \eu\ un papier qui contenait les principaux détails du

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souper donné par M. de Noce, dans sa maison du iîef des Hanches-Marcades , au village de Châtillon.

— Monsieur le lieutenant de police, dit-il sévèrement après avoir lu cette dénonciation anonyme, ne saviez- vous pas que le comte de Noce traitait le duc d'Orléans et d'autres libertins de ses amis dans un vieux logis qu'il a hors de Paris?

— Je sais, sire, que le comte de Noce a quelquefois l'honneur de recevoir chez lui Son Altesse royale, répondit d'Argenson.

— Saviez -vous que ces orgies nocturnes étaient remplies de propos insolens sur les plus vénérables dames de ma cour?

— Je sais, sire, que les gens qui ont bu pardelà leur soif sont malheureusement capables de dire ce qu'ils ne pensent pas.

— Saviez-vous que dans un souper de cette sorte , qui eut lieu à la fin du mois dernier , M. le duc d'Orléans passa toutes les bornes ?

— Sire, je ne le veux pas croire, à moins qu'un personnage véridique et considéré ne se présente pour témoin.

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— Surmonameï vous avez raison, monsieur; car si quelqu'un, en qui l'on se pût fier, allait me dire : « J'étais à cette débauche ; j'ai entendu le duc d'Orléans calomnier et outrager madame de Maintenon ! » oh ! alors, je ferais rendi i un terrible arrêt contre mon propre neveu, et je le déclarerais déchu de ses privilèges de prince du sang !

— Cet avis m'est venu de bonne main, sire, dit madame de Maintenon piquée de l'incrédulité du roi relativement à un fait qui la regardait seule; mais j'ai promis le secret à la personne qui m'a transmis ces particularités... On pourrait interroger les complices de la débauche, puisqu'ils sont nommés la plupart dans cet écrit : M. le comte de Noce, M. le chevalier de Lons, M. le comte de Chàtillon , le chimiste Homberg, le petit lia vannes...

— Eh! madame, voulez-vous donc remuer celte boue de scandale ? interrompit le roi, qui n'était pas disposé à donner suite à cette affaire désagréable pour lui autant que pour madame de Maintenon. Les gens qu'on interrogera n au-

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ront garde de se rappeler ce qui s'est dit dans les fumées du vin... Je n'en conserve pas moins de rancune contre mon neveu; mais...

— Je n'espérais guère vous faire embrasser ma querelle ! dit aigrement madame de Maintenon en dépliant un autre papier que le roi voulut prendre, et qu'elle manifesta l'intention de lire elle-même. Quant à moi, vous me trouverez plus ardente à vos intérêts , sire : c'est pourquoi je vous vais instruire d'un bien étrange vœu formé par M. le duc d'Orléans contre votre autorité...

— Encore le duc d'Orléans ! s'écria le roi avec plus d'impatience" que de colère. On voudrait me persuader que M. le duc d'Orléans n'est étranger à aucune des machines de mes ennemis du dehors et du dedans !

— Il ne m'appartient pas, sire, de disculper sur tous les points Son Altesse royale, dit le lieutenant de police, qui cherchait à deviner le contenu de ce nouvel écrit accusateur; mais je maintiens que ce pauvre prince ne serait pas en peine de se défendre lui-même.

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— Ceci a été écrit de la main du duc d'Orléans pour une, conjuration magique! repril madame de Main tenon, qui appuyait à dessein sur

chaque mot, les yeux tournés vers le lieutenant de police, inquiet de lavoir munie de preuves en forme et plus acharnée que jamais contre le duc d'Orléans. Ce billet, fermé et cacheté, lut remis à un prêtre qui devait le faire passer sous le calice en disant une messe de nuil à cet objet. Ne perdez pas une syllabe de ce très-audacieux et très-superbe factum offert à Dieu par un athée qui ne suit que la doctrine d'Epicure ?

— Madame, je puis attester que Son Altesse royale n'a pas écrit ce que vous (eue/ ! dit \ oyei d'Argenson en se penchant pour examiner récriture. Je ne sais encore ce que c'est ; mais je connais assez la main du duc d'Orléans pour...

— Ne jurez pas, monsieur d'Argenson ! répliqua vivement le roi, que madame (le Alaintenon prit pour arbitre; je connais mieux que vous comment écrit mon neveu, et il n'y a point ici matière à se trompet . Mais voyons ce que c'est .'

— C'est un attentat de lèse-majesté , repartit

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madame de Main tenon , qui lut dune voix habilement accentuée : « Une personne , qui croit )) avoir les droits les plus légitimes à la succes- » sion royale, et qui estvictimedes plus injustes » préférences , espère que la fortune lui sera « moins ennemie par la suite, et demande in- » stamment au ciel que les «gens qui lui font )) obstacle dans le rang qu'elle doit tenir de sa » naissance ainsi que de son mérite, cessent de » lui nuire , et en soient empêchés par toutes » sortes de moyens... »

— Je m'imagine que l'ambitieux entendait par là le dauphin , qui s'est souvent emporté contre ses libertinages" ! dit le roi.

— « Cette personne , » continua madame de Maintenon en faisant ressortir par sa diction la valeur relative des expressions, « désire d'abord » entrer plus avant dans la faveur secrète du » roi , en captivant l'esprit de Sa Majesté et » en écartant d'auprès d'elle des rivaux de » pouvoir qui ont été jusqu'à présent plus fa- » vorisés... »

— Je soupçonnais bien que le duc d'Orléans ,

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malgré ses façons do philosophe cynique, enviait la condition de mes enfans!

— « Enfin cette personne ne serait satisfaite » de son sort que dans le cas où les événemens » la rendraient la première de l'État! »

— Par la morbleu î voilà un souhait trop hardi et impertinent! s'écria Louis XIV, qui vit dans cette dernière phrase une intention formelle de lui succéder et l'impatience de sa mort. C'està-dire que M. le duc d'Orléans demande à la fortune quelque peste qui fasse périr moi et ma famille ! Par bonheur , la Providence n'accorde pas de grâce aux pécheurs, et je ne présume pas que beaucoup de saints dans le ciel s intéressent aux complots d'un impie sur la terre!

— Ce n'est pas tout ! Écoutez la fin, dit madame de Maintenon : « De plus, si le ciel veut » être juste, il se chargera de punir d'une façon » éclatante certain prince contre qui tous les » tonnerres ne seraient pas de trop, puisque je » le hais, puisque je le verrais sans pitié abjurer » ses torts envers moi et m'en demander labso- » lution à l'heure de la morl î »

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— Voilà un atroce projet contre la vie du dauphin ! reprit Louis XIV, incertain du châtiment qu'il infligerait à son neveu. Le duc d'Orléans est véritablement un exécrable homme ! Vous aviez raison de dire, madame, qu'on pourrait l'accuser du crime de lèse-majesté ; car il y a là-dedans une trame secrète pour hâter ma mort, nuire au dauphin, usurper le trône ! . . .

— Sire, appelez M. le duc d'Orléans, répliqua Voyer d'Argenson, montrez-lui cet écrit, et invitez-le à se justifier ?

— Oui-dà, monsieur le lieutenant de police, ne saviez-vous pas que M. le duc d'Orléans faisait dire des messes magiques et conjurait les mauvais esprits, pour arriver avec leur aide à régner au préjudice de mes légitimes héritiers ?

— Je sais , sire , que certains faussaires excellent à contrefaire les écritures , et je m'engage à découvrir l'auteur de ce faux billet.

— On peut toujours nier un méchant cas, objecta madame de Maintenon ; et je vous aiderais peut-être, monsieur le lieutenant de police, à démontrer que l'écriture de M. le duc d'Or-

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léansa été contrefaite, si je n'avais en main divers témoignages qui prouvent jusqu'à l'évidence

que ee Billet fut écrit par lui. Dans cette liasse, sire, vous verrez qu'une devineresse nommée la Mautorte, laquelle demeure en l'île des Cvgncs, vis-à-vis du cours Dauphin...

— Elle demeure présentement à la Bastille, où je L'ai fait conduire cette nuit, interrompit le lieutenant de police.

— Peu importe ! reprit madame de Maintenon contrariée de cette arrestation. Sa Majesté verra une pièce curieuse, dans laquelle la Mautorte déclare que des femmes masquées sont venues la consulter delà part du duc d'Orléans à Toccasio'n d'un dessein que ee prince voulait mettre à exécution ; ee fut la Mautorte qui conseilla cette messe magique, dite1 la nuit dans l'église de Chàtillon par le curé du village...

— 11 y a trois jours que j'ai fait enlevei curé, que la ^>i\ publique accusait de divers maléfices, dit Voyer d'Argenson.

— Enfin, sire, je frémis de vous l'annonc

et je me tairais encore , si je n'avais en main

une pièce authentique qui fait foi de ce que j'avance : le duc d'Orléans a fait acheter du poison à la Mautorte !

— Du poison ! s'écria Louis XIV, qui sentit des frissons courir par tout son corps, comme si ce poison fût déjà dans ses veines.

— Madame, imputez mille déhanches à M. le duc d'Orléans, je n'en rabattrai pas une, repartit Voyer d'Argenson avec l'accent de la conviction ; mais , sur ma tête, je jurerais que ce prince n'a point acheté du poison chez une devineresse !

— De fait, cela était bien inutile, puisqu'il en fabrique lui-même dans son laboratoire ! dit la perfide vieille.

— Ceux qui ont avancé un pareil fait sont des misérables que Sa Majesté devrait châtier ! reprit le lieutenant de police.

— Comme vous, monsieur, répliqua madame de Maintenon, j'ai repoussé les bruits de poison qui circulèrent à la mort de Monseigneur; comme vous, j'ai mis mon propre honneur à blanchir le duc d'Orléans, malgré l'apparence

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