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et la rumeur générale; mais aujourd'hui, ce ne sont plus des bruits vagues, et voici de quoi fonder une accusation...
— Si le duc d'Orléans a acheté du poison, je lui ferai trancher la tête! murmura le roi effrayé pour lui-même.
— Je résigne ma charge de lieutenant de police, sire, en cas que ce fait soit vrai ou sen ment vraisemblahle ! dit Voyer d'Argcnson ; car je regarde Son Altesse royale comme le plus honnête et le plus généreux des hommes : or donc, si le plus généreux et le plus honnête s est laissé aller à un crime ou à la pensée d un crime, les méchans sont trop nombreux pour que je puisse leur tenir tète et leur imposer un frein. Non, sire, le duc d'Orléans est et ne peut tire qu'innocent !
— J'examinerai cette affaire, monsieur, dit le roi en portant les mains à son front avec une grimace de douleur. J'éclaireirai surtout ce qui
concerne le poison Oh! je poursuivrai sans
pitié les vendeurs et les acheteurs de poison !
— Dieu merci î on saura bientôt à qui la Mail-
l'appartement. 83
torte a vendu son poison, puisque je l'ai, dès à présent, à ma disposition !
— Cette femme est, dit-on, bien caduque et infirme, objecta madame de Maintenon, que l'emprisonnement de la devineresse paraissait embarrasser : on aurait mieux fait de la laisser libre et de s'en servir , comme je l'entendais , pour pénétrer les secrets des gens.
— Raillez-vous, madame? s'écria le roi en s'agitant ; laisser libre une empoisonneuse ! quelle sûreté aurons-nous, si ces espèces se flattent de l'impunité? On a brûlé la Brinvilliers et la Voisin : je veux qu'on en fasse de même pour celle-ci.
— Comptez sur moi, sire, pour presser l'enquête , dit Voyer d'Argenson enchanté d'avoir entre les mains l'accusatrice du duc d'Orléans.
— J'approuve les mesures de rigueur qu'on prend à l'égard des empoisonneuses, repartit madame de Maintenon ; mais n'usera-t-on point de semblables précautions contre les empoisonneurs, ou du moins les personnes qui achètent et fabriquent des poisons?
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— Mon Dieu ! madame , n'aui ai-je pas un moment de répit? grommela le roi, qui refusait de supposer que son neveu pût être coupable. Ne vous ai-je point avertie de mon grand mal de tête? Autant vaudrait ici Fagon que M. \o lieutenant de police !
— N'ordonnerez-vous pas, sire, qu'on surveille M. le duc d'Orléans, qui serait mieux placé à cent lieues de la cour?
Un tumulte inaccoutumé régnait dans tout le château : on allait, on venait, on courait, on criait. Louis XIV, qui avait l'ouïe très-fine, était intrigué par ces pas et ces voix, qu'il ne s'expliquait qu'en imaginant quelque accident inattendu. L'idée d'un incendie s'offrit la première à son esprit, et il se leva tout elfaré, comme si les flammes faisaient irruption dans la chambre. Madame de Maintenon ne fit pas un mouvement ; mais elle poussa un cri , lorsqu'elle aperçut dans la cheminée les papiers de police et le prétendu écrit du duc d'Orléans, que le roi avait fait tomber sur le brasier, où tout fui con-
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sumé en moins d'une seconde. Voyer d' Argenson contempla , en souriant, cet heureux hasard qui détruisait les armes rassemblées pour perdre le duc d'Orléans ; mais Louis XIV n'y prit pas seulement garde : il croyait que Versailles entier brûlait; il ouvrit lui-même la principale porte, appela l'huissier, qui n'était pas à son poste, et vit paraître, à la place de l'huissier, le marquis de Dangeau, pale, tremblant et tellement troublé, que ce chevalier d'honneur de la dauphine oublia l'étiquette, dont il était le plus religieux observateur.
— Eh bien î monsieur ? lui dit Louis XIV, qui s'étonnait de ne pas entrevoir la lueur de l'incendie qu'il s'était figuré.
— Sire , répondit Dangeau en pleurant , je viens vous annoncer que madame la dauphine est fort mal...
— La dauphine! s'écria le roi ému de cette nouvelle et des larmes qui l'accompagnaient. Mais elle n'est point sans doute en péril? Et Fagon ? que dit Fagon ? a-t-on averti Fagon ?. . . La dauphine malade !
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— M. Fagon se trouvait là , sire , quand madame la dauphine a perdu connaissance en plein Appartement : il lui a tàté le pouls et n'a rien dit ; mais il a hoché la tète et fait sa moue de mauvais augure. Enfin madame , la dauphine est revenue à elle, en se plaignant beaucoup, et on l'a transportée dans son lit, où elle souffre des douleurs inouïes dans la tête au-dessus de la tempe droite...
— Holà! que je souffre aussi! cria le roi, qui se tenait la tête à deux mains : ma douleur esta la tempe gauche!... Vitement, qu'on cherche Fagon!... Où est Fagon?... Je veux voir Fagon !... Je suis plus malade qm> la dauphine, mon pauvre Dangeau !
poume m siœssw.
Homberg n'avait pas reparu à son laboratoire depuis la fatale nuit où sa sobriété ordinaire s'était fourvoyée par l'attraction de la bouteille et de l'exemple. Il babitait pourtant le petit logement que le duc d'Orléans lui avait assigné au Palais-Royal , pour qu'il pût s'y retirer et y passer la nuit lorsqu'une expérience
chimique ou quelque urgente occupation l'empêchait de regagner la maison de la rue Saint- Honoré dans laquelle il avait élu son domicile conjugal. Le vieux savant se plaisait davantage dans les deux chambres hautes où il couchait seul , quand son devoir de médecin ou ses études d'académicien le retenaient au palais : c'étaient ces deux chambres qui lui suffisaient avant que son ami Dodart l'eût forcé de prendre femme et ménage; c'était son lit de célibataire, lit peu douillet et rarement garni de draps propres, où il se jetait tout habillé pour réparer par trois ou quatre heures de sommeil la fatigue d'un travail immodéré. La plus reculée de ces chambres avait été long-tempe occupée par Jacques Van Dole, qui travaillait moins et dormait plus que son père adoplif.
Homberg vivait donc renfermé dans sa cellule, qui était au dernier étage de l'aile droite du Palais-Royal, sur la cour extérieure* Depuis quinze jours, il ne s'était pas montré, et les familiers du prince, témoins du souper de Chàtillon ou instruits des hauts faits de ïlom-
berg dans son apprentissage de buveur, assuraient qu'il cuvait encore son vin. Vainement, madame Homberg et son père le docte et vénérable Dodart étaient venus ensemble et l'un après l'autre frapper à la porte du reclus : le savant avait répondu, sans leur ouvrir, qu'il ne voulait pas voir figure humaine , tant qu'il poursuivrait un problème de physique , dont la solution devait lui faire plus d'honneur que toutes ses précédentes découvertes. Sa femme et son beau-père étaient habitués à ses bizarreries , et ne le contrarièrent pas dans celle-ci , qui dura plus long-temps qu'on ne le prévoyait. Enfin , Homberg manqua deux fois aux séances de l'Académie des Sciences, où son absence produisit autant de surprise et d émotion que s'il ne devait plus jamais s'asseoir sur son banc.
Le soir du 12 février, le duc d Orléans, qui s'était à diverses reprises informé de l'état de la santé de son médecin, et qui l'avait fait prier inutilement de descendre, sortit de ses appartenons sans être aperçu même par son fidèle Ravannes, monta rapidement l'escalier de ser-
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vice qui conduisait au logement du chimiste et frappa sans interruption à la porte jusqu'à ce que Homberg accourut au bruit, en demandant d'une voix caverneuse ce qu on lui voulait. Le duc d'Orléans n eut qu'à se nommer pour que la porte s'ouvrit et lui livrât passage. Homberg. qui le reçut avec respect sur le seuil , n'était plus reconnaissable . sa barbe, qu'il avait lais croître, lui caebait la moitié du visage, et ce qu on en voyait, à travers cette barbe inculte et ses cheveux épars, était marqué du sceau de la douleur ou de la maladie : teint livide, lèvres décolorées, yeux rougis et plissés par les larm< Le costume du savant présentait encore plus de désordre que sa chevelure, et le duc d'Orléans aurait eu de la peine ;i retrouver quelques traits irrécusables de l'identité de son chimiste-médecin avec ce spectre en haillons, si ses propres pi occupations lui avaient permis de réfléchir à la cause de cette effrayante métamorphose Cependant il s'aperçut , en jetant un regard distrait sur Homberg , que ce vieillard paraissait avoir souffert e( souffrir encore
— Mon ami , lui dit-il tristement étiez-vous malade , qu'on ne vous a pas vu depuis Châtillon?
— Au nom de l'amitié que vous daignez m'accorder, monseigneur, reprit Homberg en étendant la main vers la seconde chambre, qui était fermée , parlez plus bas ! car nous serions perdus s'il vous entendait !
— Eh î qui? demanda le prince, baissant la voix, avant de savoir pourquoi on le priait de prendre cette précaution.
— Mon fds ! . . . répondit Homberg avec mélancolie. Il dormait tout-à-1'heure, et je tremble qu'il s'éveille !
— Quoi ! Jacques était ici? s'écria le duc d'Orléans avec le sentiment d'un désir satisfait. Et moi , qui le cherche partout depuis six jours ! Vraiment ! je me réjouis d'avoir fait ce que j'aurais dû faire dès le premier jour, c'est à-dire d'être venu vous demander de ses nouvelles... Enfin ! Dieu merci î voilà ce coquin de page retrouvé !
— Gardez-moi le secret, monseigneur! reprit Homberg en joignant les mains : il ne faut
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pas qu'on sache ce que Jacques est devenu ; autrement, on nu- l'enlèverait de nouveau et pour toujours !
— On est bien éloigné de soupçonner que vous le tenez eu charte privée , Dieu sait pourquoi! mais la vérité est qu'on croit généralement que cet enfant se cache au Palais-Royal et que je suis son geôlier. J'ai eu d'abord de madame du Maine deux ou trois lettres agréablement assaisonnées, dans lesquelles on me suppliait de rendre la liberté à Jacques Van Dole, comme si j'étais le cerbère de quelque cachot infernal. Je répondis par des regrets de ne pouvoir contenter le désir d'une belle dame , qui n'eût pas prêté le bout du doigt à contenter le mien, .l'avais fait rechercher avec soin par Noce en quel endroit pouvait être ce maudit page, contre qui je conservais de la rancune pour la tragédie qu'il nous a jouée dans le plus beau moment de notre souper : les valets qui vous aidèrent à le porter dans un lit où il resta comme mort sous votre garde affirmaient qu'il s'était enfui peu (le temps après que nous fûmes retourne»
à Paris ; Dubois, qui l'avait examiné de près durant son évanouissement, attestait qu'il n'y pouvait guère survivre, à moins d'être pris dune fièvre chaude. Quant à moi, j'imaginais que les gens avec lesquels il était, dans l'intérêt de quelque entreprise qui ne me semble ni belle ni honorable , avaient fait de leur mieux pour le soustraire à un interrogatoire ; et en effet, afin qu'on perdît la trace de ces gens-là, les chevaux qu'ils avaient emmenés dans leur fuite furent reconduits au point du jour à l'entrée du fief des Hanches-Marcades... Cette aventure est inexplicable .
— Inexplicable! répéta Homberg, dont les pleurs ruisselaient le long de ses habits en lambeaux. Malheureux enfant!
— Mais Jacques nous en donnera la clef, puisqu'il est notre prisonnier : je vais l'interroger moi-même devant vous...
— Arrêtez, monseigneur!... s'écria Homberg en barrant le passage au prince, qui se dirigeait vers la chambre du fond.
— Il dort , disiez-vous ? j'en suis fêehé pour
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sa paresse, mais je l éveillerai en faisant ma grosse voix : Jacques î...
— Monseigneur, je vous conjure de ne pas lui faire savoir que vous êtes ici ! je vous en conjure par tout ce qui est sacré pour vous ! par la science !... Tenez-vous plutôt à l'écart, monseigneur ! car il viendrai! à vous, pour vous tuer î
— Pour me tuer, Homberg ? Que lui ad-je donc fait? Est-il en délire, ce petit garçon ?
— Oui, monseigneur!... Depuis quinze jours, je le veille sans cesse : vingt fois, j'ai cru que la violence du mal remporterait sur les impuissans efforts de l'art ; vingt fois, je l'ai serré dans mes bras , froid et raide, sans haleine et sans pouls ; vingt fois, je lai retenu au moment où il allait se précipiter par la fenêtre ou se briser le crâne aux murailles; enfin, j'espère lavoir sauvé : il me reconnaît, il se calme, il n'appelle plus la mort... Si je lui peux éviter une rechute...
— Qui vous donne à p; user, mon ami, qu il essaierait de me tuer, moi qui 1 aime et qui Le lui ai celles prOUV<
— Ah ï monseigneur, une fièvre chaude!
s'écria Homberg en se frappant le front avec les poings fermés.
— En vérité , mon ami , cette fièvre chaude a singulièrement commencé î dit le duc d'Orléans, qui devint pensif et sombre à ce souvenir. Comment votre fds , page de madame la duchesse du Maine , s'est-il trouvé la nuit dans la maison de M. de Noce? Pourquoi avait-il mis l'épée à la main pendant que ses compagnons s'enfuyaient? Quels étaient ces compagnons qui se sont enfuis si gaillardement avec nos propres chevaux!... Je vous avoue, Homberg, que je me suis souvent depuis adressé ces questions à moi-même , et que j'e n'y ai pas su répondre.
— Je serais plus en peine que vous d'y répondre, monseigneur, parce que je ne me souviens pas de ce qui s'est passé dans ce détestable souper, avant que la voix de mon enfant m'eût tiré d'une honteuse ivresse.
— Enfin , maintenant que Jacques est retrouvé , il nous dira peut-être ce que nous souhaitons?
— Il ne dira rien de plus, monseigneur!....
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vous pensez bien que je l'ai mainte fois interrogé sur ce mystère? mais il se tait ou ne fait que gémir, en proférant des paroles de vengeance et de malédiction.
— Contre moi? Convenez-en, mon ami, puisque je l'ai vu dans vos yeux et dans votre air, c'est moi seul qui déchaîne ce courroux! c< i moi qu'il menace et qu'il accuse ! c'est moi qu'il voudrait immoler !...
— Monseigneur, qui vous l'a dit? reprit le chimiste, stupéfait de la perspicacité du prince. Je croyais ces murs plus sourds...
— Me soupçonnez-vous d'écouter aux portes, Homberg?... Personne ne m'a rien dit; mais il ne faut pas être devin pour comprendre que cet enfant participe aux scntimens de la duchesse du Maine pour moi : c'est vous-même qui m'avez fait entendre qu'il ne parlait que de me tuer, et qu'il en serait capable, comme tant d'autres que je sais...
— Ah! monseigneur, il n'était pas dans son bon sens lorsqu'il parlait ainsi , et je crains , vous dis-je, qu'il ne reste fou , s il se rétablit !
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— Pauvre Jacques ! j'en serais fâché... Mais, à propos, c'est à cause de lui que je venais vous déranger dans votre retraite : M. Voyer d'Argenson m'a écrit par deux fois que madame la duchesse du Maine avait porté plainte au roi de ce que je retenais en prison un de ses pages, en exerçant une foule de mauvais traitemens sur ce jeune homme!... Voyez la calomnie! Si je ne donnais promptement des nouvelles de Jacques , on m'accuserait peut-être de l'avoir assassiné !
— Monseigneur ! . . . répliqua le chimiste , touché des soupçons et des odieuses manœuvres auxquels le prince était en butte.
— Que n'imagine-t-on pas sur mon compte? continua Philippe d'Orléans avec amertume : on est allé jusqu'à m'accuser devant le roi d'avoir fait dire des messes magiques pour la réussite de certains projets ambitieux contre la succession légitime de la couronne! Bien plus, on avait fabriqué, pour me perdre, un papier imitant mon écriture. . .
— Et qui est l'auteur de cette détestable