‹ La chambre des poisons (volume 2)Chapitre 6 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

9S LA POUDRK DB SI CCESSIO.V.

trame? s'éeiia Honiberg, dont I indignation était plus forte que celle du prince.

— Toujours madame de Maintenon! Son implacable haine, augmentée de l'amour qu'elle a pour son bâtard de duc du Maine, est sans cesse renouvelée par le souvenir de mon souper de Madrid et de la belle santé que je lui portai, ainsi qu'à madame des Ursins. Ma mauvaise étoile m'a fait conter l'histoire du souper de Madrid au dessert de celui de Chaullon , et le diable était apparemment aux écoutes, puisqu'il a tout redit à cette vieille fée , qui en crève de rage.

— Je vous jure , monseigneur, que, depuis l'orgie de Chàtillon , mon fils n'est pas sorti de cette chambre. Ce n'est donc pas lui...

— Lui! mon espion?... Je le connais assez pour n'avoir pas eu un moment l'idée de lui imputer une dénonciation qui a rajeuni les anciens griefs de madame de Maintenon contre moi , et qui a poussé le roi à me défendre de reparaître à Versailles sans son ordre.

Le roi vous a fait une pareille défense .

monseigneur? Je vois partout la main de vos ennemis.

— Ils sont bien lâches, puisqu'ils se cachent derrière la jupe de madame de Maintenon! Mais je me suis résigné d'avance à tout ce qui peut arriver, et puisqu'on me défend d'aller à Versailles, où je n'allais qu'avec répugnance, quand je ne pouvais faire autrement , je me consolerai de n'y plus aller en travaillant avec vous , mon ami , et en faisant des expériences.

— Oui , monseigneur. Je vous surprendrai fort en vous mettant au courant de mes dernières découvertes sur les phosphores !

— Pourvu qu'une ordonnance du roi ne vienne pas éteindre nos fourneaux et fermer notre laboratoire !

— Fermer notre laboratoire î . . . une ordonnance du roi!... s'écria Homberg épouvanté de ces présages. Est-ce que la science n'est plus libre en France? S'il en était ainsi, monseigneur, je partirais demain avec mes instrumens.

— Que sais-je , mon ami ? ne suis-je pas environné de gens qui épient mes actions, re-

cueillent mes paroles et dénaturent tout ce que je dis ou fais sans penser à mal? On m'a bien accusé, comme je vous l'ai dit, d'avoir acheté des poisons chez la Mautorte , et, si cette devineresse n'était pas morte à la Bastille assez brus- (juement, elle aurait pu me soutenir en face que jetais son complice, ainsi qu'il arriva au procès de M. le maréchal dé Luxembourg, qui lui incriminé par la Voisin dans l'affaire des poisons !

— Eh bien! monseigneur, il arriverait ce qui est arrivé pour le maréchal de Luxembourg , (jui se lava de ces méprisables accusations, et qui ne fut que plus estimé au sortir de la Bastille.

— Oui; mais le maréchal de Luxembourg ne passait pas pour un chimiste, un opérateur; il n'avait pas, chez lui, de fourneaux, de cornues, d'alambics et de substances minérales; on le savait incapable de composer des poudres...

— Monseigneur, ne faites pas cette injure aux savans ! A ce compte, il faudrait donc arrêter 1 Académie en corps !

— Il n'y a pas de prince du sang dans I V-

cadémie , et les académiciens peuvent être savans impunément. Mais, à la cour, on ne conçoit pas que , sans autre intérêt que celui de la science et de mon instruction , je consacre des journées entières et même des nuits à préparer des expériences et des analyses. Il y a long- temps qu'on se moque de ce qu'on nomme mes goûts d'apothicaire. Les plus éclairés se figurent que j'ai trouvé la pierre philosophale ! . . . Passe encore pour la chercher ! . . . Sur ma foi î mon ami, je voudrais être délivré du fardeau de mon titre et de mon rang , pour vivre à mon aise et à ma fantaisie, sans être ainsi exposé aux perfidies des méchans.

— Ayez confiance dans l'avenir, monseigueur ; madame de Ma in tenon ne vous opprimera pas toujours !

— Cette femme a cent bras et mille langues pour nuire au prochain : elle me poursuit de toutes manières, sans se montrer jamais, et c'est ma chimie qui lui prête souvent des armes contre moi. Elle avait fait accroire au roi que j'apprêtais des philtres pour corrompre la vertu

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des femmes, et il ne meurt pas un prince en Europe, qu'on ne me fasse responsable de sa mortî... L'année dernière, on a répandu le bruit que j'avais jeté un sort au malheureux grand dauphin, qui ne m'aimait pas!... Comme si je disposais de la rougeole à mon gré !...

— Ces folies ne trouvent aucune créance auprès des personnes sensées, dit Ilomberg, qui entendait Jacques s'agiter dans son lit , et qui faisait des vœux tout bas pour que le duc d'Orléans se retirât.

— Les personnes sensées ne sont pas les plus nombreuses ici-bas, et surtout à la cour. Je m'estime heureux de ne m'être point trouvé à cette chasse aux canards , où le duc de Berry a blessé d'un coup de plomb dans l'œil ce pauvre M. le Duc, qui en restera borgne; car on m'eût reproché la maladresse de mon gendre.

— Comment a-t-on traité cette blessure ? demanda Homberg , qui abondait volontiers dans un sujet de matière médicale. N a-t-on pas fait fondre l'œil, comme le proposaient d'ignorant oculistes l

- — On ne pense déjà plus à la blessure de M. le Duc, si ce n'est que le duc de Berry est tout chagrin d'avoir fait serment de ne plus manier un fusil. Mais toute la cour s'émeut de la maladie de la dauphine...

— Quelle maladie ? répliqua Homberg, qui n'avait aucune connaissance de ce dernier événement, qu'on ébruitait dans le public seulement depuis la veille, parce que les médecins s'étaient alors effrayés des symptômes qu'ils appréciaient pour la première fois.

— On ne sait. On a cru d'abord que c'était la rougeole ; mais il y a une douleur extraordinaire dans la tête, laquelle vient par crises terribles et cesse subitement à intervalles égaux. Fagon assure que le mal n'aura pas de suites fâcheuses, et pourtant la dauphine souffre de telle sorte, qu'elle a demandé d'elle-même les sacremens.

— Oh! cela s'annonce tristement! une douleur dans la tête , monseigneur ? Je n'aime pas ces douleurs qui se logent près de la cervelle et qui semblent provenir d'un corps étranger, tel

10V LA l»Ol IH'.K L>K SICCKSSION.

qu'un abcès. Je serais curieux d'examiner la malade !

— Moi, je serais désolé que vous l'eussiez vue, mon ami; car on ne manquerait pas de vous attribuer les pires résultats de la maladie, et, en cas qu il y en eût d'heureux, on vous en disputerait l'honneur. Contentons-nous de souhaiter la guérison de la dauphine.

— Vous êtes plus sage que moi , malgré mes cheveux blancs, monseigneur! Qu'ai- je besoin de chercher des malades qui ne m'intéressent que pour le progrès de la médecine? JN'en ai-je pas un plus cher et non moins difficile à guérir ?

— Ce ne sont pas des drogues qu il faut employer pour cette cure ; c'est par la logique qu'on traite un esprit malade.

— Je vous ai dit, monseigneur, que j'espérais avoir sauvé la vie de mon fils ; mais je tremblerai long-temps pour sa raison !

— Pauvre enfant! ne pourrai-je le voir .' dit avec bonté le duc d'Orléans, qui s'avança <k nouveau vers la chambre fermée.

— Par pitié ! monseigneur î s'écria Homberg en se jetant au-devant de lui pour l'arrêter; votre vue le ferait mourir !

— Mon père, rendez-moi mon épée! c'est lui! . . . j'ai reconnu sa voix ! . . . criait Jacques Van Dole, qui s'était éveillé depuis quelques momens.

— Entendez-vous, monseigneur? dit le vieillard effrayé, qui s'efforçait d'entraîner le prince hors de l'appartement.

— Je me flatte, au contraire, que ma vue lui fera du bien ; car je lui apporte une bonne nouvelle.

— Laquelle, monseigneur?... Hélas! le malheureux n'a qu'une pensée ! il aime une femme astucieuse qui se joue de cet amour...

— Je lui apprendrai qu'il est aimé. . . C'est mon Espagnole de Lérida, cette Léonora Pacheco, aujourd'hui première femme de chambre de madame du Maine ! Vous vous rappelez ce que je vous ai conté d'elle au souper de Châtillon ?

— ■ Monseigneur , pour éviter des malheurs incalculables, n'entretenez pas le souvenir de ce fatal souper !

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