LA POU DU II M SI CCKSSIO
— Eh î pourquoi? une femme violée eu eslelle meins belle et moins amoureuse? Je suis sûr, d'ailleurs, que Léonora ri y a rien mis du sien!... Je dirai donc à mon ami Jacques que ce cœur de cristal de roche s'est, amolli, aux yeux de toute la compagnie de Sceaux, depuis qu il a disparu : Léonora Paeheco se lamente, pleure, ne quitte plus l'église, jeune et porte sans doute un ciliée, tant elle est en peine de son page ; c'est elle qui a fait plusieurs démarches à Versailles auprès de madame de Main tenon, pour redemander le jeune homme qu'on m'accusait d'avoir enlevé, emprisonné; c'est elle encore...
Il n'acheva pas la nomenclature des preux» s d'amour que Léonora Paeheco donnait à Jacques Van Dole ; car celui-ci ouvrit brusquement la porte de la chambre où il était couche. et parut à demi nu, le visage pâle et défait, les joues creuses, les yeux hagards, la chevelure flottante, la barbe longue. Une effroyable grimace bouleversa ses traits lorsqu'il aperçut le duc d'Orléans qui lui souriait et l'encourageait
d'un signe de tête ; il se cramponna machinalement à la porte qu'il tenait, et détourna la vue, pour ne pas tomber privé de sentiment ; ensuite, il sonda du regard la poitrine du duc d'Orléans, comme s'il voulait y plonger une épée,- puis, il chercha cette épée autour de lui, et ne la trouvant pas, il soupira profondément. Son cerveau était si faible après tant de secousses et sous l'influence d'une affection mentale prête à renaître plus invincible, qu'il s'égara dans le cours de ses réminiscences et de ses projets , au point de ne pouvoir se rendre compte de sa situation présente et de n'avoir plus que des larmes pour exprimer le furieux ressentiment qui se tordait et se déchirait lui-même au fond de son ame. Homberg s'était élancé en avant, pour faire de son corps un rempart au duc d'Orléans , qui se
présentait sans défiance à la rencontre d'un en-
nemi fanatique et délirant.
— Jacques î lui dit le prince avec cet accent de tendre intérêt qui allait au cœur le plus inaccessible : il est bien temps, en vérité, d'avoir
108 LA IMUDHE 1)K SICŒSSIO.N .
la fièvre et d'enrichir les apothicaires , quand une je lie fille se meurt d'amour pour loi !
Le page, à ces mots qu'il ëcoutait comme à travers un sommeil léger, tressaillit de joie, et son front se colora d'une vive rougeur à laquelle l'espoir avait autant de part que la surprise : ii desserra les dents, et forma un son inarticulé qui demandait l'explication de cette parole consolante ; mais, en revoyant le duc d'Orléans si pi 8 de lui qu'il aurait pu le frapper sans faire un pas, il sentit se ranimer sa rage, et fut tenté de se jeter sur le prince pour le mettre en pièces. Homberg ne cessait de supplier à voix bosse ce dernier, pour le décider à ne pas pousser à bout le désespoir du malade , qu'il craignait de voir ressaisi d'affreuses convulsions. L'aspect du duc d'Orléans agit autrement sur Jacques Van Dole, qui, sans abandonner ses plans de vengeance,- se trouva revenu à L'usage de son intelligence et ramené à un impérieux désir de retourner vers sa maîtresse : jusqu'alors, il n'avait eu que des intervalles lucides, qui faisaient
LA POl'DKK DE SUCCESSION. 109
bientôt place à de longs et terribles accès de démence, pendant lesquels il prêtait mille formes extravagantes à ses desseins contre le duc d'Orléans, et à son dévouement pour la victime du souper de Madrid ; mais l'apparition réelle du prince au milieu de ces imaginations atroces et bouffonnes à la fois avait eu pour premier effet de faire rentrer son esprit dans le cercle des idées de la vie ordinaire : il s'était aperçu avec humiliation qu'il n'oserait jamais, lui page, porter la main sur un prince du sang; et d'ailleurs, il ne pouvait se dissimuler que ce prince du sang était l'ami et le bienfaiteur de Homberg.
— Jacques ! lui dit encore Philippe d'Orléans, qui n'accusait du silence du jeune homme que son état d'anéantissement physique et moral : je suis envoyé par cette mignonne que tu sais, pour te prier de lui venir en aide?
— Vous, monseigneur! interrompit d'une voix sourde Jacques, qui avait résolu pourtant de ne pas répondre.
— Voici que tu devines la personne qui m'en-
110 LA POJJDRfi I»E SLCCI SSIOX.
voie! Oui— dà ! l'aimes-tu donc autant qu'elle t'aima? Il est dangereux de trop aimer, mon cher, et les hommes prudens ne se soumettent qu'à demi au pouvoir des friponnes.
— Monseigneur, je vous adjure de ne pas demeurer davantage! disait le chimiste au duc d'Orléans, qui observait la contenance de Jacques et qui ne la jugeait pas offensive. Je vous ai prévenu que ce garçon était fou !...
— Fou? Les amoureux le sont plus ou moins, et vous-même, Homberg, si vous fûtes amoureux comme la tourbe des mortels, vous n'étiez pas bon à souffler vos fourneaux. Savez-vous ce qui a rendu ce pauvre diable moribond ? c'est l'absence de deux beaux yeux. Tenez, mon ami : l'amour est une science qui a plus de secrets que la chimie et la médecine.
Pendant que le duc d'Orléans conversait familièrement avec Homberg, qui lui répondait à peine et n'était occupé qu'à surveiller les mouvemens de son fils, Jacques Van Dole avait pris une détermination soudaine, qui semblait in-
compatible avec sa condition de santé : il voulait enfin sortir de cette captivité que son père n'avait réussi à prolonger qu'au moyen d'une foule de ruses et à la faveur des tristes ressources de la maladie. En conséquence, Jacques puisa dans sa volonté une force toute factice qui ne pouvait subsister que sous l'énergique inspiration d'un sentiment passionné : chancelant sur ses jambes débiles, et luttant contre des éblouissemens qui le forçaient de s'asseoir à chaque minute pour ne pas s'évanouir , couvert de sueurs glacées > et presque aussitôt obsédé de chaleurs accablantes, il eut le courage de s'habiller au lieu de se recoucher, comme le lui commandait sa faiblesse extrême ; les prières et les ordres du chimiste furent également inutiles pour s'opposer à ce que le page se revêtît du costume de couleur sombre qu'il avait pris pour accompagner la duchesse du Maine à Châtillon : il ne lui manquait que son épée et ses pistolets, que le chimiste avait eu la précaution de cacher.
— Jacques ! mon cher fds î lui dit Homberg
qui le voyait, presque défaillant, sappuver contre la muraille : tu n'es pas encore assez fort pour rester debout? Voici le vertige qui te prend î. . . Je t'invite à te remettre au lit...
— Laissez-le faire, Homberg, objecta le duc d'Orléans: il se consume dans ce lit, et il v mourrait d'ennui plutôt que de son mal; car je suis assuré qu'un regard de la personne aimée le guérira !
— Savez-vous qui j'aime ? s'écria le page d'un air menaçant; le savez-vous bien, monseigneur?
— En l'état où tu es, beau page, ne t'avise pas de vouloir trop aimer, si tu veux aimer longtemps î
— Qu'importe que je meure, pourvu que je ne meure pas seul ! murmura-t-il d'un accent sinistre.
— Diable! la lin du monde ne me consolerait pas de linir avec lui !... Mais profite des conseils que je te donne : tu as affaire à un démon femelle qui peut te mener joyeusement au cimetière, si tu n'v prends garde...
— Monseigneur, ce n'es! point a moi seul
qu'il faut conseiller de prendre garde ! je prévois que d'autres iront au cimetière avant moi, car je me sens aussi gaillard et vigoureux qu'il faut pour enterrer un ennemi !
— Entendez- vous comme il déraisonne? dit Homberg à l'oreille du duc d'Orléans qui, considérait la physionomie sombre de Jacques Van Dole ; ce sont là les propos qu'il tient nuit et jour depuis ce malencontreux souper de Châtillon !
— Je crains qu'il ne soit jaloux de moi? repartit Philippe d'Orléans à voix basse. Ce serait une grande folie, car les rois et les amans succèdent toujours à quelqu'un, et quelqu'un leur succède tôt ou tard* Sic voïuere fatal
— Où prétends-tu aller, insensé ? cria le savant qui saisit le bras de Jacques , lequel se dirigeait en trébuchant vers l'escalier; tu vois bien que tu ne peux faire un pas sans risquer de choir en pâmoison? Retourne à ton lit, mon fils; c'est le mieux.
— Mon père, en ne me retenant pas, répondit le page en se penchant vers Homberg; vous empêcherez un malheur!
il. 8
114 LA POIDRK DK SUCCESSION.
— Comme il est amoureux, le candide garçon ! dit le prince, ému de celte lutte de la passion contre la nature épuisée. 11 ne se soucie pas de vos ordonnances de médecin , Homherg? il n'aspire qu'à baiser son Espagnole! Il se traînerait ainsi jusqu'à Sceaux, si l'on ne venait à son secours!... Ecoute, Jacques : on te va porter dans un de mes carrosses, et l'on te conduira le plus vite possible à l'endroit où t'attendent tous les juleps de l'amour.
— Ah! monseigneur, je ne mérite pas que vous vous occupiez de moi ! . . . répondit le malade touché de cette bonté.
— Ciel! le bourdon de Notre-Dame! interrompit le duc d'Orléans consterné; la danphine est morte !
Il sortit précipitamment pour recevoir le message qui devait lui apprendre ce tragique événement, que les derniers bulletins de Versailles ne laissaient pas prévoir comme inévitable ni comme si prochain. Jacques Van Dole, nonobstant les nouvelles tentative* de son père adoptil
pour le retenir, s'autorisa de l'approbation du duc d'Orléans pour descendre dans la cour, où était rassemblée une foule de gens qui réclamaient des nouvelles en écoutant le glas funèbre de la grosse clocbe de Notre-Dame, laquelle annonçait à la capitale la mort de la daupbine. A la faveur du tumulte de la curiosité et de l'affliction générales, le page, dans un moment où Homberg échangeait quelques paroles médicales avec le chirurgien Maréchal, qui avait été consulté pour la maladie de la duchesse de Bourgogne, se glissa dans la rue , où il trouva un carrosse de place : il s'évanouit dès qu'il fut monté dedans et qu'il eut promis une bonne somme au cocher pour se faire conduire au château de Sceaux ; il ne reprit ses sens qu'à son arrivée, et deux laquais qui le reconnurent le transportèrent, à sa prière, dans le petit entresol occupé parLéonora Pacheco, qu'on n'avertit pas sur-le-champ.
La mort de la dauphine avait été sue à Sceaux vingt-cinq minutes après que cette princesse eut rendu le dernier soupir; à huit heures du soir, madame de Maintenon, avant d'accompa-
1HÎ LA POl'DRE DK SUCCESSION.
gner le roi à Marly, avait envoyé un exprés au
duc du Maine. Depuis le commencement de la maladie, qui avait dure près d'une semaine sans suivre une marche régulière , ni offrir un caractère déterminé, la duchesse du Maine, qui n'affectionnait guère la dauphine personnellement, et qui en était jalouse à toutes sortes d'égards, s'était tenue nuit et jour au courant des nouvelles de la malade , que Léonora Pâcheco disait atteinte mortellement. Madame du Maine, étonnée de la coïncidence que présentait avec son vœu et la messe magique de Chàtillon une catastrophe qui la délivrerait de sa seule rivale auprès du roi et de madame de Maintenon, ne pouvait se défendre d'espérer que les promesses du sort seraient remplies; elle sentait donc croître son ambition, en raison des progrés, trop lents à son gré, dune maladie sur laquelle se répandaient des bruits vagues d'empoisonnement où le nom du duc d'Orléans était mêle.
Depuis la première crise du dimanche soir, 7 février, la dauphine n'avait eu que de rares et courts intervalles de répit dans ses douleurs de
tête, quoique aucun signe n'en parût à l'extérieur. Elle souffrait tellement le soir du 7, qu'elle fit prier le roi de ne point entrer chez elle , et qu'elle ne cessa de crier, de se plaindre et de verser des larmes pendant toute la nuit : madame deMaintenon passa cette nuit-là en prières, au chevet de la princesse , qui eut quelques accès de délire. Boudin, son premier médecin, était le seul qui ne s'alarmât pas : il lui fit avaler beaucoup d'opium, et il la saigna du bras deux fois ; mais cette perte de sang diminua la fièvre, sans apaiser la persévérante douleur, qui semblait plus intolérable que celles d'un accouchement. Fagon, qui ne fut introduit que le lendemain auprès de la malade, soutint, contre l'opinion de Boudin, que cette rage de douleur ne provenait pas du sang, mais de la malignité des humeurs : il pronostiqua une éruption de rougeole, et fut d'avis d'éloigner le dauphin de la chambre de sa femme.
Le lundi 8, l'opium et les fumigations de tabac n'avaient pu procurer à la dauphine un seul instant de sommeil; mais le mardi 9, après
118 LA POUDilE DK SUCCESSION.
qu'on leut saignée du pied, elle tomba dans un assoupissement entrecoupé de spasmes et de délire. La rougeole ne paraissait nulle part , et la douleur, concentrée au-dessus de la tempe droite, retentissait par toute la tète. Le mercredi 1 0, on essaya l'effet de lémétique, qui ne servit qu'à irriter cette douleur atroce , qu'on cessa enfin d'attribuer à la rougeole. Alors, on n'arrêta plus ledaupbin,qui gémissait à la porte de l'appartement de la dauphine , et qui interrogeait l'une après l'autre les personnes sortant de cette chambre, où il entra pour entendre les débats pédantesques de sept médecins réunis autour de la malade. 11 s'agenouilla dans un coin, et pleura en silence; sa femme ne le reconnaissait pas, et il vit bien quelle était perdue !
— Ah! si cette mort était avancée! dit-il
bas à madame de Main tenon en quittant rein chambre où il ne devait pas rentrer vivant. 0 mon Dieu ! mon Dieu ! je leur pardonne !...
le j< 1 1< 1 1 11 , la dauphine, qui a\aii plus
changé en quatre jours de maladie que la plupart des malades au bout de plusieurs mois passés au lit et dans les remèdes, demanda d'ellemême à recevoir les sacremens, et comme madame de Maintenon , aveuglée par les avis des médecins, qui croyaient de nouveau à la rougeole, nejugeaitpasque ces pieuses précautions fussent urgentes :
— Madame, lui dit la duchesse de Bourgogne, l'astrologue de Turin ne m'a point trompée : voici que je touche au terme ! Mourir à vingtsix ans ! n'est-ce pas une suffisante punition de tous les péchés que j'ai pu faire?
Madame de Maintenon essaya de la rassurer, et n'y réussit pas , la dauphine lui répétant toujours que l'astrologue en savait plus qu'elle pour les choses de l'avenir. Le père de La Rue, jésuite, était confesseur de cette princesse, qui l'estimait personnellement , mais qui ne lui accordait pas une entière confiance , à cause de Tordre auquel il appartenait; car elle n'ignorait
pas que les jésuites étaient capables de se servir dune coofession pour augmenter leur crédit et leur puissance. Elle montra donc quelque répugnance à se confesser généralement au père de La Rue, qui eut la probité de l'encourager à choisir un autre confesseur : elle choisit un missionnaire de la paroisse de Versailles, nomméDaillv ; mais ce prêtre, qui, selon le langage du temps, n était pas net du soupçon de jansénisme, ne fut point appelé : on prétendit qu'il ne se trouvait pas à Versailles, et la dauphine dut réclamer un confesseur moins janséniste. Elle nomma le père Noël, récollet célèbre par son savait et sa sévérité. On le lui amena sur-le-champ, et cette importante confession, qui renfermait plusieurs secrets d'Etat, dura long-temps.
Ensui te le père Noël administra lcxtrème-onction à la mourante, et alla chercher le viatique, devant lequel le roi vint s agenouiller cérémonialement au pied du grand escalier. La dauphine, qui avait communié avec une vive ferveur, parut se tranquilliser, quoiqu'elle sentit , à ce qui se passait en elle, que sa mort serait prochaine :
elle souriait comme si le paradis s'ouvrait à ses regards; et pourtant son affreuse douleur de tête lui arrachait des cris étouffés.
— Ma tante , dit-elle à madame de Maintenon, qui cachait les larmes quelle versait en priant, je me sens toute autre !
Le dauphin était gardé à vue dans sa chambre , par ordre du roi : ce prince , chez qui le désespoir avait allumé une fièvre ardente, ne mangeait ni ne dormait. Il écoutait nuit et jour le bruit qui se faisait dans la chambre supérieure , qui était celle de la malade. Celle-ci fut visitée par la reine d' /Angleterre, qui devait, à peu de jours de là, voir succomber presque subitement sa fille unique ! En présence de madame de Maintenon et de Louis XIV, les sept médecins, qui surveillaient la marche de cette maladie jusqu'à ce moment inconnue, se consultèrent longuement, non sans d'aigres débats où la science se montra moins que l'entêtement systématique : on décida enfin , d'après
le sentiment de Fagon et de Boudin , qu'on saignerait une seconde fois au pied la dauphin**, et que vers la fin de la nuit on lui ferait prendre encore l'émétique. Mais la duchesse de Bourgogne suppliait qu'on la laissât se préparer à faire une bonne mort, plutôt que de 1 importuner par des soins qu'elle déclarait inutiles. Elle avait demandé qu'on commençât les prières des agonisans auprès de son lit; mais madame de Maintenon s'y opposa, en lui disant que son état n'était pas tel qu'elle le pensait. On l'engageait à tacher de se rendormir, et elle souffrait horriblement.
La nuit fut cruelle : la saignée du pied avait affaibli la fièvre, ce qui donnait quelque espoir aux médecins; mais la tête s embarrassait de plus en plus , avec des redoublemens inouïs de cette douleur interne, qui ressemblait, dit la dauphine, à la morsure d'un serpent. Elle était fort préoccupée de la destruction de certains papiers, lesquels se trouvaient dans sa cassette, dont elle portait toujours la clef sur elle : ces papiers, assurc-t on, étaient une correspondance avec son
père le duc de Savoie, en faveur de qui elle trahissait la France. S'étant mise sur son séant pour trier ceux qu'elle voulait anéantir dans cette cassette, elle ne tarda pas à perdre connaissance entre les bras de madame de Maintenon, qui lui promit de la suppléer dans l'examen de la cassette , et de brûler ce qui n'était pas bon à garder. Dès cet instant, la dauphine fut condamnée par les médecins, excepté par Chirac, qui affirmait qu'elle en réchapperait , et que lémétique entraînerait le reste de l'humeur qui s'était fixée dans la tête. Madame, duchesse douairière d'Orléans , avait essayé d'empêcher que la malade, trempée de sueur, après la saignée , sortît à moitié des couvertures pour avoir plus de liberté dans ses mouvemens, tandis qu'elle mettrait de l'ordre dans ses lettres et dans ses affaires; mais madame de Maintenon s'était rangée contre l'opinion de Madame, avec l'amertume qui caractérisai fies rapports purement politiques de ces deux ennemies, que le .? ai avait beaucoup de peine à contenir dans les bornes d'une haine froide et silencieuse.
— Voulez-vous être plus habile que tous les médecins qui sont là ? lui dit brusquement madame de Maintenon.
— Non, madame, reprit la vieille duchesse d'Orléans ; mais il ne faut pas être fort habile pour savoir qu'on doit suivre la nature , et puisqu'elle incline à la sueur, il serait sage de ne la pas contrarier. Mon fils, qui n'est pas médecin, et qui a pourtant grande autorité pour moi dans les matières de médecine, m'a dit mainte fois que la nature en sait plus qu Hippocrate et M. Fagon.
— Trêve, Madame!... Ce n'est pas le lieu de parler de votre fils, et ce nom-là, vous voyez, ne réjouit guère madame la dauphins.
— Madame , s'écria en colère la princesse bavaroise avec sa franchise tant soit peu brutale, plut à Dieu qu'on eut fait venir mon lils et son médecin, le bonhomme Ilomberg, au lieu de la saignée et de l'cméiique!
Madame de Maintenon haussa les épaules et sourit dédaigneusement; puis elle emporta dans
sa chambre la cassette de la dauphine, et revint avec Fagon, qui dit tout haut que cette maladie présentait de graves symptômes d'empoisonnement. C'était la première fois que le mot de poison avait été prononcé, et en quelques secondes il eut des échos par tout Versailles. On se racontait à l'oreille la circonstance de cette tabatière qui avait paru et disparu dans la chambre de la dauphine , sans qu'on pût soupçonner de quelle main venait ce tabac parfumé, que la duchesse de Lude assurait être du tabac d'Espagne , à en juger par l'odeur et la couleur ; or, on avait pris l'habitude de se rappeler le duc d'Orléans toutes les fois qu'il était question de l'Espagne , et , dans cette occasion délicate , on ne manqua pas de lui attribuer l'envoi de la tabatière, en rapprochant de ce fait tout problématique celui de l'arrivée des tabacs du duc de Noailles au Palais-Royal , dans les mains du duc d'Orléans. Ce fut un texte abondant de soupçons et de calomnies, sur lequel les langues s'exercèrent pendant l'agonie de la dauphine. Personne néanmoins n'osa redire au roi
ce qu'on disait partout au sujet delà fatale tabatière.
Le roi s'était levé de bonne beure pour savoir le résultat de la nuit, et il trouva la danphine plus abattue que la veille : elle lui demanda de vouloir bien payer les dettes qu'elle laissait, et elle recommanda nominativement ses domestiques à la générosité du roi , qui promit tout, avec des torrens de larmes. On n'avait pas vu Louis XIV pleurer depuis bien des années, et cette scène émut profondément les assistans.
— Si je l'aimais moins et si j'en étais moins aimée, dit la daupbine en montrant le roi, je mourrais sans regrets !
Les médecins étaient découragés du peu d'efficacité de leurs remèdes, et, durant cette journée, (jui ne fut pas marquée par de nouveaux symptômes , on attendit un miracle du ciel et un effort de la nature. Dans l'après-dîner, la ma- Lade tourna à la mort , et l'on pressa le roi Je
ne pas attendre le dénouement inévitable de la dernière crise , qui s'annonçait par une si terrible douleur de tête , que la dauphine se roulait et. se tordait en criant qu'on la tuât par pitié. Louis XIV embrassa encore cette infortunée princesse , qui avait l'air d'être possédée du démon et qui ne le reconnut pas ; puis, il quitta la chambre avec madame de Maintenon, pour monter en carrosse et aller à Marly, sans songer à emmener le dauphin , qui , enfermé chez lui avec son confesseur, le père Martineau , envoyait, de quart d'heure en quart d'heure, chercher des nouvelles qu'on ne lui transmettait pas aussi alarmantes qu'elles l'étaient réellement.
La nuit venue, les souffrances de la dauphine se calmèrent : elle sembla revivre et s'éveiller d'un sommeil pénible ; elle appela par leurs noms ses femmes , qui priaient et se lamentaient dans la chambre , tandis que le père Noël lisait à demi-voix les prières des agonisans devant un autel figuré sur un meuble, où le saint-sacrement était exposé. La dauphine , les yeux fixés sur cet autel couvert d'ornemens noirs ; se re-
128 LA POUDRK M SUCCESSION
cueillit comme pour offrir un sacrifice à Dieu :
— Aujourd'hui dauphine et demain rien ! murmura-t-elle en rendant le dernier soupir.
Tous les détails de cette maladie et de cette mort avaient été fidèlement adressés à la duchesse du Maine, par différentes personnes qui l'informaient tous les jours de la situation des esprits à Versailles. La duchesse du Maine , en apprenant que la rumeur publique accusait le duc d'Orléans, s'indigna de cette calomnie, et, par un mouvement de générosité aussi spontané que passager, elle dit tout haut qu'un prince de France ne savait pas empoisonner. Léonora Pacheco , qui était alors pensive et sombre auprès d'elle , fit un geste d'impatience et leva les épaules en regardant d'un air de pitié l'inconséquente princesse, pour la rappeler à une meilleure entente de ses intérêts, que devait servir la disgrâce du duc d'Orléans.
Léonora, prévenue de l'arrivé* de Jacques Van Dole, s'esquiva du salon où la société in-
time de madame du Maine était réunie en cercle, déjà impatiente de quitter un deuil qui suspendrait le jeu , le bal et la comédie pendant plusieurs mois. Léonora avait profité, pour disparaître, d'un entretien particulier auquel la baronne de Sceaux et le curé de Chatenay donnaient toute leur attention ; car autrement, elle n'aurait pu échapper aux servitudes de son rôle de confidente auprès de la duchesse du Maine, qui exigeait d'elle le sacrifice de tous ses instans. L'Espagnole éprouvait, du retour de Jacques, une satisfaction intérieure qui ne se peignit pas sur son visage, dont les traits étaient plus fortement accusés, comme si elle eût encore maigri pendant l'absence de son amant : on pouvait aussi attribuer à cette absence l'agitation d'esprit qui se trahissait dans ses tremblemens convulsifs, dans ses regards vagabonds, dans l'expression turbulente de sa physionomie. Il y avait de la fatalité sur son front soucieux et voilé. Elle paraissait absorbée par une idée fixe qui ramenait sans cesse sous ses yeux une image qu'elle accueillait d'un sourire vindica-
130 i v POU DR] in; si CCI 5î
lif; elle tombait sans cosse dans une lugubre distraction , dont elle sortait en sursaut comme d'un sommeil fiévreux : c'était pour elle un devoir pénible, que de se montrer en public à la suite de la princesse , et elle eût souhaité , au contraire, avoir la permission de se confiner dans sa chambre, pour y pleurer en liberté; mais la duchesse du Maine avait une telle antipathie pour les larmes et les figures tristes , que Léonora se faisait une continuelle violence, sans parvenir à jouer la gaité, ou du moins la bonne humeur.
Ce changement complet dans son caractère et dans sa manière d'être datait du souper de Chàtillon, où le hasard lavait rendue témoin auriculaire des indiscrétions du duc d'Orléans. La duchesse du Maine s'était d'abord beaucoup divertie de l'importance que sa première femme de chambre attachait à certains souvenirs, peu agréables il est vrai , mais aussi indifférons que si les faits n'eussent jamais existé, disait l'egrillarde princesse. Ces faits eux-mêmes ne tardèrent pas à s eflacer de la mémoire de madame du
Maine, et elle ne comprenait plus rien à l'air maussade de Léonora, qui se les rappelait à toute heure avec de nouveaux élans de vengeance. Enfin, la princesse, reprochant à la favorite sa fâcheuse métamorphose comme un défaut de complaisance, la menaça de lui retirer confiance et amitié, si elle persistait à devenir un épouvantait; Léonora répondit à sa maîtresse qu'elle avait pris le parti de la faire reine de France à tout prix, et que l'exécution de ce grand projet excusait bien quelques nuages dans son esprit ainsi que sur son front. La duchesse du Maine reçut cette réponse comme une flatterie , et répliqua en riant , qu'il serait à propos de hâter l'affaire de la couronne, pour ne pas perdre de réputation la cour de Sceaux , en y faisant régner les noirs soucis au lieu des ris et des amours. Cependant madame du Maine, étonnée de l'assurance avec laquelle Léonora lui promettait le trône de France , ne pouvait se défendre de compter les degrés qui l'en séparaient , et elle se disait tout bas que ces degrés n'étaient pas infranchissables , puisque le
\ grand dauphin avait été enlevé dans la force de
l'âge, ei que la dauphine succombait à vingtsix ans. Aladame du Maine voyait encore quatre têtes à couronner avant celle de son mari; car elle n'avait jamais voulu reconnaître que les droits du duc d'Orléans fussent supérieurs à ceux d'un fils de France légitimé : elle ne trouvait donc, sur son passage jusqu'à ce trône tant convoité , que le dauphin , duc de Bourgogne, ses deux fds au berceau , le duc d'Anjou et le duc de Bretagne, puis le duc de Berry, frère du dauphin. Tandis que madame du Maine s'exerçait à étudier des chances de probabilités et de mort, au milieu des distractions littéraires et galantes de sa Chartreuse, le duc du Maine composait un traité sur les infiniment petits.
Léonora , qui n'avait pas deviné les causes de la disparition du page, et qui le regrettait d'autant plus qu'elle avait besoin de lui, jugea du premier coup d'œil que ce jeune homme n'avait pas été maître de revenir plus tôt. Il eut à peine la force de se lever pour aller à elle, et l'émotion qu'il ressenti! delà revoir ajoutant
à sa faiblesse, il retomba défaillant sur un sopha dès qu'il l'aperçut. L'Espagnole, qui le retrouvait pâle, débile et réduit à un déplorable état de marasme, se persuada qu'il sortait de prison et qu'il y était resté en otage pour elle, comme elle l'avait supposé : ce prétendu dévouement arracha des larmes à cette nature implacable et insensible dans ses haines, mais tendre, expansée, exaltée dans ses affections. Ce n'était pourtant pas de l'amour qu'elle portait à Jacques Van Dole : c'était un sentiment plus égoïste , qui résultait surtout de sa reconnaissance pour les services que Jaccfues lui rendrait, et qui se mélangeait de quelque pitié à l'égard d'un si fidèle serviteur prêt à faire le sacrifice de sa vie et de son honneur. Mais ce sentiment ressemblait presque à de l'amour, quand elle accourut vers le page , lui mit les bras au cou , le nomma d'une voix entrecoupée de sanglots, et l'étourdit de baisers.
— Jacques ! mon chéri ! mon bien ! mon ame ! mon tout!... lui disait-elle avec la fureur
l'Sk LA I'Ol'DKK D; SI CCESSK» .
amoureuse des femmes de son pavs : est-ce toi ? tu m'es rendu ! Je craignais tant que tu ne revinsses pas!... J'ai tant pleuré, j'ai tant prié, que mon saint patron a permis ce bienheureux retour ! Dieu soit béni ! J'avais aussi fait dire chaque jour une messe à votre intention , mon pauvre prisonnier !
— D'où savez-vous ?. . . Ah ! Léonora ! Je puis mourir maintenant, ce me semble . avec moins de regret : tu m'aimes î
— Mourir!... et pourquoi mourir ? fi! le vilain mot!... ne le prononce jamais pour toi , cher petit ! Ce n'est pas à toi de mourir , ajouta-t-elle en l'effrayant d'un rire frénétique, mais à lui !... mais à eux !... mais à tous ceux dont la mort sert ma vengeance !...
— J'entends, dit le page qui lui serra la main et la regarda d'intelligence : aujourd'hui même, si j'avais eu une arme, je l'aurais tué!
— Garde-t'en bien, Jacques! s Ycria-t-elle toute troublée du danger que le duc d Orléans avait pu courir : il n'est pas temps encore... «i d'ailleurs, qu'est-ce qu'une mort ordinaire,
un coup de poignard ou d'épée, pour un pareil ennemi?
— J'aurais pris plaisir à lui plonger une lame dans le cœur, en lui annonçant que c'était toi qui lui envoyais payer ta dette !
— Ce n'est point assez pour lui , te dis-je , et je n'ai pas attendu jusqu'à ce moment pour finir par de la clémence.
— Hélas ! que faire pour que tu sois vengée comme il faut, malheureuse victime? Je ne t'en aime que davantage par l'espérance que j'ai de laver dans du sang l'injure qu'on t'a faite ! Ils sont tous morts „a-t--on dit, les lâches auteurs de ce viol?...
— Jacques, par tous les saints ! ne me parle jamais de cet abominable guet-apens pire qu'un assassinat! oh! jamais!
— Je voudrais en avoir un seul à ma merci, et je ne sais quels supplices j'inventerais pour me satisfaire, pour expier sur celui-là du moins le crime de tous, pour le torturer sous tes yeux ! Je sens que je serais cruel avec délices , et que je boirais volontiers du sang !
13f> LA POIDRE DE SUCCESSION.
— Jacques, il n'est pas bon de se trop presser : atiendons un peu encore, et nous serons mieux vengés !
— Désormais je n'aurai plus d'autre pensée . et plus je t'aimerai, plus je me sentirai acharné à ta vengeance ! . . .
— Ma vengeance a éclaté ! dit- elle solennellement, en fixant ses yeux enflammés sur le jeune homme, qui était épuisé par la secousse de cette entrevue et des sentimens qu'il avait exprimés. Jacques!... 0 mon Dieu!... s écriat-elle avec effroi en voyant tomber dans ses bras Jacques privé de connaissance et comme mort , puisque la chaleur se retirait du cœur et que son haleine était suspendue. Oh ! cher ange, réponds-moi! dis-moi que tu m'entends? réponds!... Ciel ! Sainte Vierge ! Seigneur Jésus ! venez à mon aide!... Jacques ! mon ami, mon amant, mon vengeur!... Il ne répond pas... il n'entend plus... Il faut qu'il vive pourtant! il le faut!... Son cœur ne bat point... sa lèvre est glacée... Il a respiré!... 11 n'est pas mort!... Pauvre enfant ! s'il se lut trouvé
là, quand des infâmes osèrent... il m'eût sauvée ,J1 m'eût défendue au prix de sa propre vie!... C'est qu'il m'aime, lui!...' Jacques ! un mot seulement qui me rassure?... Je t'aime! entends-tu, Jacques? Je t'aime! Je suis à toi!
— A moi ! murmura le page , à qui cet aveu passionné arrivait comme un écho lointain à travers son évanouissement.
— Léonora? répéta d'un ton impératif et railleur à la fois la duchesse du Maine, qui vint frapper à la porte de la chambre, au moment où l'Espagnole, à force de soins et surtout de tendres paroles , commençait à faire revenir à lui Jacques Van Dole , qu'elle avait dégagé d'une partie des vetemens qui mettaient obstacle au jeu du cœur et des poumons.
— Madame ! silence ! ne me dérangez point ! s'écria-t-elle en se précipitant à la porte, qu'elle n'ouvrit pas.
— Çà ! que faites-vous , ma fille , pour être ainsi enfermée à l'heure où l'on a besoin de vous ?
— Madame, j'ai fort affaire pour votre in té-
138 la rorniu: dk succession.
rétj je vous prie seulement de me laisser jusqu'à demain?
— Qu'est-ce? je veux voir ce que c'est î reprit la duchesse du Maine, étonnée et ofleos de ces difficultés pour la recevoir.
— Madame , vous feriez manquer tout ! répondit Léonora, qui ne voulait pas compromettre ses desseins secrets en paraissant d'intelligence avec le page. Vous savez ce que je vous ai promis ? eh bien! je m'en occupe fort en ce moment même
— Quoi ! de la couronne de France? dit gaiement la princesse : oh! que je voudrais éln témoin de la sorcellerie ! . . .
— Cela ne se peut, madame , sous peine de gâter les choses; et , vraiment , ce serait dommage, après ce que j'ai déjà de fait.
— Je ne gâterai donc pas les choses, de peur que la fortune, au lieu du royaume de France à gouverner, ne me donne celui dlvetot ; mais , par ma foi! je me sens une furieuse envie de voir ce qui se passe là-dedans . e( j'écouterais volontiers à la porte.
— Désistez -vous-en, je vous prie, madame? car vous me nuiriez plus que vous ne voulez, et vous en porteriez la peine.
— Je me désiste donc, quelle que soit ma curiosité ; mais il faut bien souffrir un peu pour devenir reine ! Un mot encore : ne seraistu pas là-dedans en compagnie de la Mautorte ou de quelque autre sibylle?
— Que de questions ! vous savez bien que la Mautorte fut mise à la Bastille il y a huit jours, et qu'elle mourut pendant l'enquête qui se faisait contre elle? Cette mort est venue à propos pour les personnes qui l'ont priée de jeter des sorts; car le roi a ordonné de remettre en vigueur les institutions de la Chambre de justice établie jadis à l'Arsenal.
— Je trouverais plaisant d'être mise en cause et de paraître sur la sellette ! répliqua en riant la duchesse du Maine.
— Ne riez pas, madame? le cas pourrait être sérieux ; c'est pourquoi, dorénavant , je n'emploierai d'autre sibylle que moi-même.
— Que faites-vous en ce moment, ma mie ?
HO LA POrpKL DE SlTCESSION.
demanda encore la princesse ; nètes-vous pas en conférence avec le diable?... Oh î que je serais joyeuse de voir le diable! je vendrais, pour ce beau spectacle, la couronne que lu as promis de me fondre, chère sorcière!
— Par Notre-Dame-de-Pilar ! je vous vais envoyer le diable dans les jambes , et , s'il vous entre dans le corps, je m'en lave les mains !
En parlant de la sorte, Léonora Pacheco , impatientée de l'obstination de la duchesse du Maine et n'espérant pas en venir à bout avec les plus spécieux raisonnemens, saisit un gros chat blanc qui ruminait sur une bergère de l'appartement, entrouvrit la porte, et lâcha l'animal effarouché dans les jupes de la princesse, que cette apparition imprévue mit en fuite avec de grands éclats de rire. On neuf jamais soupçonné, à ces accès d hilarité, que la dauphine était morte deux heures auparavant ! Léonora, en retournant prèsdeJacquesVanDole, le trouva entièrement revenu à lui, mais en© si faible qu'il était incapable de faire un mou-
vement. Il avait entendu une partie du colloque de l'Espagnole avec la duchesse du Maine, et il se désespérait de ne pouvoir tirer d'embarras la première en se dérobant à la vue de la seconde par une prompte retraite dans un cabinet; car il essaya inutilement de se lever. Cette défaillance avait encore bouleversé davantage son visage, dont la maigreur et la teinte livide portaient témoignage de la grave maladie à laquelle il échappait à peine; ses mains décharnées étaient aussi froides que celles d'un mort et couvertes d'une moiteur qui accusait sa débilité de convalescent. Il rougit, en s'apercevant du désordre de ses habits, et s'empressa de les rapprocher sur sa poitrine , sans se rendre compte de l'origine d'un pareil abandon dans sa toilette.
— Vous avez donc été malade, Jacques? lui demanda- 1- elle avec un tendre intérêt ; pourquoi ne l'ai-je pas su ?
— Je ne me souviens de rien, répondit-il en lui baisant les mains et en versant des larmes
d'amour; depuis l'instant où vous m'avez quitté en me recommandant de protéger votre fuite et celle de Son Altesse royale, je ne sais ce qui s'est
passé, et il me semble que je rêvais oui , je
faisais d'horribles rêves, et j'étais environné de vos bourreaux!.... Je me rappelle néanmoins que j'avais mis l'épée à la main pour garder la porte pendant que madame la duchesse du Maine vous entraînait en bas, et je tins tète à tous les convives du souper, jusqu'à ce que le galop des chevaux m'apprit que vous seriez bientôt hors d'atteinte : alors, ma mission étant remplie, je tombai dans les bras de mon père adoptif, qui me désarma et me transporta dans un lit J'étais fouî
— Cher enfant ! tu nous as sauvées ! s'écria Léonora en le baisant au front. Je te dois plus que la vie , Jacques; car j'aurais préféré mille morts à la honte d'être reconnue et de servir de jouet entre leurs mains.
— Et moi, Léonora , aurais-je donc consenti à vivre, pour vous voir insultée sons mes yeux î
— Insultée î murmura-t-elle d'une voix nie-
LA POUDRE DE SUCCESSION. li$
lancolique : ne lai-je pas été de nouveau par l'auteur de l'ancienne insulte ?
— Je te jure que son sang coulera!... c'était là mon unique pensée durant ma démence.
— Tu auras parlé? interrompit-elle d'un ton mêlé de reproche et de frayeur : parlé de moi, de ma vengeance?...
— Je me serais trahi ! . . . . mais non. . . . je ne vous ai pas nommée, Léonora ; il me semble que je parlais sans cesse de dona Sol Oripoza, et du
comte de Fuentès Oui, c'était là mon unique
idée. . . Et d'ailleurs, nous n'avons pas à craindre d'être dénoncés par mon père , qui me veillait , qui me soignait, qui ne s'éloignait pas de mon chevet
— Ah! le vieil Homberg? je le crains plus que le duc d'Orléans!... Vous n'étiez donc pas retenu de force au Palais-Royal ?
— J'y étais seulement retenu par cette maladie qui mit mes jours en péril , et qui faillit
ensuite m'ôter la raison Je vois encore mon
père pleurant et se lamentant près de moi ! — Par momens , je ne le reconnaissais plus lui-
ikk LA POUDRE DF SUCCESSION.
même, et je l'injuriais, je le menaçais, je le frappais même, comme si ce fût lui qui vous avait
outragée! Enfin, aujourd'hui, vers le soir,
au sortir d'un sommeil accablant, dans lequel j'avais cru entendre ce fatal récit, tel qu'on l'a fait au souper de Châtillon, j'entendis réellement la
même voix en m'éveillant La raison m'était
revenue fout-à-coup! Cette voix, qui me faisait frémir et qui amassait en moi une rage que rien ne saurait décrire, arrivait de la chambre voisine. . . Je me traînai hors de mon lit, pour chercher mes pistoletset mon épée,qui devaient être déposés avec mes hardes sur un buffet ; mais je ne trouvai pas même un compas, ou un canif, pour poignarder votre amant!...
— Mon amant?. . . répéta-t-elle en cachant sa tête sur les genoux du page. C'est toi , mon amant, Jacques!
— Moi! dit-il avec joie en se sentant renaître. Oui, tu m'aimes, Léonora , tu m'aimes ! je suis ton amant !... 0 Dieu ! aurai-je la force de supporter mon bonheur.'.... Qu'importe si je meurs, après t'avoir possédée!...
— Je compte sur tes sermens, je compte sur ton amour ! tu m'obéiras aveuglément , quel que soit l'ordre que je te donne?
— Je me jetterais dans un gouffre, dans une fournaise, si tu l'ordonnais!... Mais redis-moi encore que tu m'aimes !
— Je t'aime I je t'associe à ma vengeance ! c'en est fait, te voilà mon complice, bien
aimé Jacques! Encore deux mois d'attente
et de ressentiment ! mais, dans ces deux mois, dont nos amours s'efforceront d'abréger la durée, dona Sol aura satisfaction du comte de Fuentès, le duc d'Orléans ira de degré en degré porter sa tête sur un échafaudî...
Jacques Van Dole, enivré de son bonheur, que l'astucieuse Espagnole ne reculait plus, avait l'oreille sourde à ces cris furibonds qui partaient d'une ame ulcérée; il n'entendait avec délices que l'écho des paroles d'amour expirant au milieu des baisers et des soupirs : en ce moment, il croyait revivre à mesure qu'il tombait dans l'anéantissement de toutes ses facultés, et