‹ La chambre des poisons (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

ikê LA POUDRE DK SUCCESSION

l'amour lui prêtait une énergie factice, pour supplée" à celle dont lavait privé sa longue maladie. Enfin il perdit une seconde fois connaissance entre les bras de Léonora Pacheco.

Son amante ne se pressa pas de le tirer de cet évanouissement, qui paraissait devoir se prolonger plus long-temps que le premier. Elle le laissa seul dans l'obscurité, étendu sur le sopba, en faisant des vœux pour qu'il ne rouvrit pas les yeux avant qu'elle fût de retour auprès de lui, et elle passa dans un cabinet, en souriant à ses propres pensées avec une expression indéfinissable de malice et de noirceur. Elle prit X Almanach royal de l'année courante, qu'elle avait apporté à dessein , le même jour , de la Cbartreuse de madame du Maine, et, l'ouvrant au chapitre des Naissances des souverains et principaux princes et princesses de l Europe, elle lut ce catalogue, classé en forme de calendrier, et bilTa d'un trait de plume les articles suivans, en continuant de rire à part elle :

<( 8 janvier. Due de Bretagne, second enfant

» de M. le duc de Bourgogne, aujourd'hui mon- » seigneurie dauphin, 1707.

» 15 février. Duc d'Anjou, fils de M. le duc » de Bourgogne , aujourd'hui monseigneur le » dauphin, 1710.

» 6 août. Louis de France , duc de Bourgo- » gne, aujourd'hui monseigneur le dauphin, » 1682.

» 31 août. Charles de France, duc de Berry, » 1686.

» 6 décembre. Marie-Adélaïde de Savoie, du- » chesse de Bourgogne, aujourd'hui madame la » dauphine, 1685. »

Après avoir ainsi retranché de cette liste les héritiers directs de Louis XIV, elle ajouta, en riant plus malignement encore, le titre de roi de France au nom du duc d'Orléans; puis, elle compta sur ses doigts le nombre des morts quelle choisissait dans la famille royale , et pour préciser l'origine du titre de roi qu'elle décernait à Philippe-d'Orléans, en parodiant la formule du sacre qui fait les rois par la grâce de Die u y elle écrivit par la grâce du poison.

lk$ LA POUDRE DE SLCCKSSIOX.

Ensuite, elle se couvrit dune chemise mouillée , cacha ses mains sous des gants de peau, et abrita son visage derrière un masque de verre, en s'enveloppant la tète d'un linge trempé dans l'eau. Revêtue de ce costume étrange, elle étendit une serviette sur une table, y répandit de l'eau avec la même précaution, et brisa la soudure qui fermait une boite de plomb dans laquelle était préservée du contact de l'air une poudre blanche, tellement fine que le moindre souffle l'eût fait voler en nuage. Elle saupoudra les pages et la tranche du livre, qu'elle enveloppa aussitôt de parchemin soigneusement plié, et qu'elle cacheta de cire rouge, en se servant d'un petit cachet aux armes du duc d'Orléans; puis, elle imita l'écriture de ce prince dans l'adresse qu'elle traça d'une main ferme sur le paquet : A monseigneur le dauphin, de la part d un ami. Dès que l'encre fut séchée, elle plongea le paquet dans l'eau , 1 eu retira sur-le-champ , pour que la poussière qui pouvait être incrustée dans l'enveloppe ne conservât point une influence nuisible aux personnes qui touche-

raient ce paquet sans l'ouvrir. Ces préparatifs terminés avec beaucoup d'adresse et de prudence, elle alluma un grand feu dans la cheminée, et y jeta successivement les linges dont elle s'était affublée, et la boîte de plomb, qu'elle n'avait pas vidée entièrement. Une odeur infecte s'exhala du foyer, et elle se hâta de sortir du cabinet pour ne pas respirer la vapeur malfaisante qui se dégageait de cette poudre en combustion.

— Jacques ! dit-elle en appelant de sa voix la plus caressante le jeune homme, qui continuait en songe ses extases d'amant , et qui s'éiança plus amoureux aux pieds de sa maîtresse i demain, au point du jour, tu te glisseras hors du château , en évitant, s'il se peut, qu'on te voie ; tu te rendras à Marly, où le roi est allé à cause de la mort de ladauphine ; et là , tu mettras tout ton savoir-faire à l'introduire dans l'appartement du dauphin , qui n'y sera point encore arrivé : il s'agit de placer ceci sur son bureau de travail... . mais avise à ce que per-

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sonne ne découvre l'objet de ton vovage î ... Si tu étais surpris et arrêté avec ce paquet dans les mains, tu n'aurais qu'à recommander ton ame à Dieu et à penser au salut éternel !... car il va là-dedans de quoi assurer un bel arrêt de mort à quiconque sera trouvé porteur d'un tel message.

— Je n'ai que faire de connaître ce qu'il v a là-dedans, répondit le pape avec l'enthousiasme de la passion; j'ai promis d'être ton esclave, belle Léonora, et de t'obéir en toute chose, sans considérer jamais les suites de cette aveugle obéissance : fût-ce ma mort que contint ce paquet, je n'hésiterais pas une minute, malgré la douleur de mourir quand tu m'aimes !

— Ce n'est pas toi qui mourras, Jacques, puisque je t'aime ! . . . Songe que tu portes avec toi ma vengeance !

LES WÉflEOTS,

Le mouvement qui se fit dans la chambre de la dauphine au moment où elle expira apprit au dauphin qu'il était veuf. Quoique le dernier rapport des médecins l'eût préparé à cette mort, et quoique son confesseur et le duc de Beauvilliers, son ancien précepteur, lui eussent à l'avance prodigué les consolations qu'exigeait une

si grande perte, en la représentant comme une épreuve que la Providence lui envoyait, il fut, néanmoins, saisi d'une douleur foudroyante, qui éclata d'abord en cris et en gémissemens ; puis bientôt , la religion lui prêtant de la force d'ame, il se résigna sous la main de Dieu qui le frappait, et resta pourtant anéanti, sans pouvoir s'accoutumer à l'idée de son malheur. Il écoutait avidement les bruits sourds qui avaient lieu au-dessus de sa tête, et qui venaient à l'aide de ses illusions , en donnant une sorte d'apparence au miracle qu'il attendait du ciel pour faire revivre la femme adorée qui lui était ravie : il avait des intervalles d'extase, pendant lesquels il la voyait apparaître, et lui parlait des joies du paradis. Il passa ainsi cette nuit-là, se promenant, s'agenouillant, priant, méditant, mais refusant de se coucher et de prendre quelque nourriture. 11 ne put échapper à l'examen des médecins Fagon et Boudin, que le roi avait chargés spécialement de veiller sur son petit -lils : ceux-ci le trouvèrent agité d une fièvre menaçante, qu'ils attribuèrent à l'émotion du tragi-

que événement qui avait jeté la cour dans une morne consternation.

Mais le duc de Bourgogne n'avait point assez à cœur de se conserver pour vouloir suivre les ordonnances de la Faculté : il ne prit pas d'autre soulagement que celui qu'il puisait dans la parole pieuse et sage du duc de Beauvilliers. MM.de Chevreuse , d'O, et de Gamaches, qu'il affectionnait entre toutes les personnes de sa Maison, ne le quittèrent pas pendant cette nuit terrible. Avant que le jour parût, les apprêts de l'exposition du corps de la dauphine avertirent les officiers du dauphin qu'il était temps d'arracher ce prince à V horreur des bruits quil pourrait entendre sur sa tête. Ce ne fut pas sans peine et sans faire valoir la volonté du roi, qu'on le détermina enfin à partir. Il sortit de son appartement par une porte de derrière, monta dans une chaise bleue qui le mena jusqu'à son carrosse, et s'évanouit dès qu'il y fut monté. On le conduisit à Marly, où il arriva avant le lever du roi.

Il s'empressa d'échapper aux doléances et aux

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regards des courtisans qui s'étaient placés sur son passage par curiosité autant que par affection ; il descendit à la chapelle, y entendit une messe basse, et se fit transporter en chaise dans son appartement, où il ordonna de le laisser seul. Il n'y fut pas long-temps, sans que madame de Maintenon y accourût et y pénétrât malgré les défenses générales. Mais on assure que la demi-heure qui s'écoula entre sa retraite dans son appartement et la venue de madame de Maintenon décida de sa vie. En s'approchant de son bureau, il examina machinalement les papiers qui s'y trouvaient, et qui concernaient la plupart ses affaires particulières : c'étaient des placets présentés par des veuves , des orphelins et des parens d'officiers invalides ou morts sur le champ de bataille, dans lesquels on réclamait sa protection pour des droits acquis , ou bien quelques secours d'argent en faveur d'une honorable infortune ; c'étaient des lettres qu'on lui écrivait de Flandre et d'Espagne, pour lui rendre compte de l'esprit qui animait l'arm» c'étaient les plaintes de la noblesse, qui le regar-

dait comme un champion toujours armé pour elle ; c'était le vœu de la véritable Église catholique, qui n'était ni jésuite, ni janséniste, et qui attendait du duc de Bourgogne la paix de l'Évangile. Ce prince ne donna qu'un coup d'œil distrait et plein de larmes à toutes ces écritures, qui d'ordinaire avaient le privilège de l'occuper beaucoup ; il lut seulement avec plus d'attention une lettre de son ancien instituteur Fénelon, archevêque de Cambrai, qui lui continuait des leçons de religion , de morale et de politique , dictés par la philosophie chrétienne la plus éclairée de ce temps-là : il fut louché des conseils de sage tolérance que le prélat lui adressait au sujet du parti à prendre dans la querelle du père Le Tellier et du cardinal de Noailles, et il se félicita intérieurement d'avoir d'inspiration pensé et agi en cette circonstance comme Féne- Ion l'invitait à penser et à agir. Mais son cœur fut déchiré de regrets, et il s'assit en sanglotant, sans avoir la force de poursuivre cette lecture, lorsque sa vue tomba sur des avis plus intimes, relatifs à son bonheur privé, bonheur que ve-<

156 LES MÉDECl>'S.

nait do détruire la mort imprévue de sa femme. La grandeur de la perte qu'il avait faite éclata davantage vis-à-vis des éloges que l'archevêque de Cambrai accordait aux grâces aimables et aux qualités solides de la duchesse de Bourgogne.

Ce fut dans ce moment qu'il aperçut parmi ses papiers un paquet fermé de cachets aux armes d'Orléans : il le saisit avec un fatal empressement ; il vit la suscription : A monseigneur le dauphin, de la part d'un ami, et il reconnut tout d'abord la main de Philippe d'Orléans. L'origine supposée de ce paquet excita davantage sa curiosité, et il l'ouvrit brusquement, en brisant les cachets et en développant le parchemin qui recouvrait le volume de \ Almanach royal : un nuage de poussière imperceptible s'éleva de l'enveloppe et du livre, tellement qu'il en fut presque aveuglé, et qu'il éternua deux ou trois fois de suite, pour expulser les molécules qui s'étaient introduites dans son gosier et ses narines. Il se figura que cette poussière provenait de quelque écrit où elle avait servi à sécher l'encre, et il feuilleta le livre, qui lui envova au visage une plus grande

quantité de cette poudre, que retenaient tous les pores de sa peau et qu'aspirait son haleine. Il éternua encore , et fit voler encore cette même poussière qui reposait entre les feuillets : il se contenta de secouer le volume dans la cheminée, afin de le toucher sans inconvénient; ensuite il fut très-surpris de voir que c'était un exemplaire de Y Jlmanach royal pour la présente année 1712.

Que signifiait l'envoi de cet Almanach ? et surtout, de la part du duc d'Orléans? Mais, à coup sûr, le duc d'Orléans n'avait pas voulu se découvrir, en écrivant l'adresse avec cette formule vague : de la part d'un ami! D'ailleurs, ce prince pouvait il s'intituler Y ami du duc de Bourgogne, qui lui témoignait beaucoup de froideur et même d'aversion, à cause de la vie peu édifiante qu'on menait dans les petits appartemens du Palais-Royal ? Le dauphin crut donc que ce volume ne lui arrivait que par l'effet d'un quiproquo, et il allait le laisser de côté, lorsqu'il eut l'idée de rechercher si cet exemplaire n'offrait pas quelque différence notable avec les autres. Il le

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feuilleta de nouveau , et bien des atomes de poudre s'envolèrent encore pendant cet examen, qui le conduisit au chapitre où plusieurs naissauces de princes et princesses avaient été ravées, entre autres la sienne , celle de la dauphine et celles de leurs enfans. Il sentit un frisson par tout son corps, en remarquant ce résultat d'une intention homicide, et il ne put s'empêcher d'être frappé d'un horrible pressentiment, à l'aspect de ces ratures faites en forme de croix, comme pour changer le berceau en tombe. Il aurait vainement essayé de rattacher à un effet du hasard les retranchemens indiqués à dessein dans une liste où les noms seuls de la famille royale de France avaient été biffés; il ne douta plus de l'objet de ces traits de plume, en lisant à la suite du nom de Philippe d'Orléans : Roi de France par la grâce du poison !

Mais il eut beau retrouver dans ces mots, comme sur la suscription du paquet , tout le caractère de l'écriture du duc d'Orléans, il De soupçonna pas un moment que ce prince les <iùt écrits, et il aima mieux attribuer cet envoi à la

lks médecins. 159

perfidie de quelqu'un qui espérait par là lui jeter de la défiance dans l'esprit contre Philippe d'Orléans. En partant de cette opinion, il craignit de fournir des armes à la malignité de cet ennemi anonyme s'il gardait ce volume, qui pourrait tomber en des mains moins prudentes que les siennes. Il n'hésita donc pas à faire disparaître ce qui servirait peut-être au préjudice d'un innocent, et il enfouit X Almanach royal sous un lit de charbons arden s, où le livre se consuma lentement etsiirement. Quanta la poudre impalpable qui se trouvait semée dans le paquet, il n'y attacha aucune prévention défavorable , et il observa simplement que ce volume, en s"enflammant, répandait par la chambre une odeur forte et acre, dont, au reste, madame de Maintenon fut incommodée après être restée peu d'instans avec le dauphin.

Madame de Maintenon et le dauphin pleurèrent ensemble en silence, avant d'échanger des regrets qui prenaient l'expression de leurs sentimens personnels : cette triste conversation fut entrecoupée de bien des sanglots, et madame de

Maintenon eut l'indiscrète légèreté de faire entendre a. ce mari désolé que la mort de sa femme n'était pas naturelle. Si le dauphin avait paru s'associer à ce jugement téméraire, qu'il repoussa énergiquement, elle lui aurait sans doute raconté le fait de la tabatière, fait étrange et suspect, gravement altéré et interprété par les courtisans ; mais elle n'essaya pas d'ébranler l'apparente confiance du dauphin , et elle assura que ses soupçons ne se portaient d'ailleurs sur personne.

— Elle n'est plus de ce monde ! dit-il en se signant : que les hommes l'aient tuée, ou que Dieu l'ait prise, j'adore également ses décrets!

Dès que madame de Maintenon fut sortie de l'appartement du dauphin , il eut à essuyer princes et princesses qui , pur discrétion, rij furent que des momens, dit Saint-Simon. Cette réception était fort lugubre, et l'on n'y voyait que des visages consternés, excepté toutefois celui de la jeune duchesse de Ben y, qui ne pou-

vait s'empêcher de paraître réjouie d'être délivrée d'une rivale. Ce ne fut pas elle qu'on accusa d'insensibilité, mais son père le duc d'Orléans, à qui Ton reprocha d'avoir élevé cette princesse dans la haine de la famille de Louis XIV. Le dauphin était si profondément plongé en sa douleur, qu'il n'avait ni yeuxni oreilles pour ce qui se passait autour de lui. Tout le monde « fut épouvanté de son regard également contraint, fixe, avec quelque chose de farouche, du changement de son visage et des marques plus livides que rougeâtres, en assez grand nombre et assez larges qu'on y remarquait. «.Cependant il ne pleurait pas. On vint l'avertir que le roi était éveillé : il ne bougea pas ; on lui répéta plusieurs fois que le roi l'attendait. Il restait immobile et glacé comme une statue,- enfin le duc de Saint-Simon osa lui prendre le bras et le pousser dans la chambre de son aïeul.

Toute la cour était rassemblée dans le grand salon et dans le petit : les princes, les ministres et les personnes ayant les grandes entrées passèrent chez le roi , où madame de Maintenon n. 1 1

\i>2 les MÉDECINS.

s'était montrée la première, en s'infornianl des nouvelles de Louis XI \ , (|ui se plaignait et s'inquiétait de son mal de tête continuel. Fagon , qui précéda le flot des courtisans, eut le temps d'adresser quelques questions au roi en lui tâtant le pouls, et de lui annoncer une saignée pour le lendemain.

— Sa Majesté sera saignée demain à cause de son mal de tête! se disait-on, un moment après, par tout Versailles.

Le roi, apprenant que son petit-fds était arrivé, l'appela dune voix émue et lui tendit les bras : il l'embrassa tendrement \ longuement et

(i reprises, avec les signes d'une douloureuse émotion, que les paroles n'eussent pas su rendre. Mais dès que le roi envisagea le dauphin, il fut frappé de ce qui avait frappé tous les assistans, et il lui demanda s il ne se sentait pas malade. Les médecins Fagon et Boudin, qui se trouvaient là, répondirent pour le prince, en constatant à l'examen du pouls une lièvre qu'ils nommèrent

souterraine ? et en lui ordonnant de se mettre au lit. Le duc de Bourgogne n'eût pas suivi cette ordonnance , si le roi ne lavait appuyée avec autorité. Ce fut donc par obéissance filiale que ce prince se coucha, lorsqu'il éprouvait le besoin de se distraire par quelque promenade solitaire. Il employa cette journée en lectures pieuses, qui ne réussissaient pas à le tirer de sa noire et cruelle préoccupation : il pensait avec horreur à cette mort si prématurée et si rapide ; il pensait qu'elle n'était pas naturelle.

Le roi, qui s'était peu promené dans ses jardins, et qui n'avait pas aussi copieusement dîné qu'à l'ordinaire, vint juger lui-même de l'état de son petit-fils, qu'il trouva plus abattu et plus souffrant que le matin. Les médecins, confus de s'être abusés si long-temps sur la maladie de la dauphine, s'alarmaient déjà pour le dauphin, afin de n'être pas pris au dépourvu par de graves accidens; néanmoins, ils se bornaient à dire que, la rougeole étant dans l'air, on pouvait présumer que le duc de Bourgogne en serait atteint.

1 f»V LKS MKDFC.INS.

La lièvre augmenta sur le soir, et le malade, les yeux brillans, le teint animé, demandait à chaque instant si Ion n'avait pas des nouvelles de Versailles : il savait, le malheureux prince, qu'on ferait ce soir-là l'ouverture du corps de la dauphine. Cette triste opération, en effet, commença vers minuit, en présence de la dame d'honneur et de la dame d'atours de la défunte (c'est une obligation de leur charge , dit Dangeau), et dura plusieurs heures, sans offrir aucune cause de mort, sinon sous les parties intérieures de la tête voisines de cet endroit fatal où la dauphine avait souffert. Cependant les médecins qui ouvrirent le corps furent divisés d'opinion à un tel point qu'ils se disputèrent avec acharnement et qu'ils ne conclurent pas à l'unanimité. Fagon et Boudin se montrèrent les plus obstinés à soutenir que l'empoisonnement était indubitable, quoiqu'il n'eût pas laissé de traces fort apparentes ; Boulduc , l'apothicaire du roi, assura que ce poison avait produit une inflammation du cerveau, et qu'il avait sans doute été introduit par \v nez ; ce qui s'accordait

avec l'aventure de la tabatière, que la duchesse du Lude et les dames de la dauphine racontaient hautement. Le célèbre chirurgien Maréchal prétendit, au contraire, que la dauphine n'avait pas été empoisonnée, et que rien d'ailleurs ne l'annonçait daas le désordre interne du corps et surtout de la tête de cette princesse. Mais Maréchal avouait confidentiellement à ses amis qu'il croyait au poison, et qu'il le niait pour ne pas effrayer le roi, qui s'imaginerait être aussi empoisonné. Le lendemain de l'autopsie, Fagon, Boulduc et Boudin avaient donné leur avis devant le roi et madame de Main tenon , qui échangèrent des regards d'intelligence , sans prononcer une parole ; quoique le secret eût été recommandé aux médecins! Paris retentissait, le jour même, de ces bruits d'empoisonnement. Le dauphin fut la seule personne de la cour qui les ignorât.

Le dimanche 14, ce prince, qui revenait sans cesse sur l'ouverture du corps de la dauphine, et qui voulait savoir tous les détails des honneurs funèbres rendus à cette illustre victime , ne fut pas capable de se lever pour entendre la

messe; niais, lorsqu'il vit combien le roi se tour mentait pour lui en écoutant les doctes divagations des médecins, il fit un effort pour le tranquilliser, et déclara qu'il se sentait assez bien remis pour supporter la fatigue du travail : quelque représentation qu'on lui objectât, il envoya chercher M. de Torcy, qui était chargé de préparer les réponses des plénipotentiaires de la France au congrès dUtrecht, et il resta enfermé pendant trois heures avec ce ministre, qui lui lisait des dépècbes et qui recevait ses instructions. Au sortir de cette pénible séance, il laissa tomber sa tète sur l'oreiller, et dit à son médecin Boudin, en présence de son premier valet

de chambre, Duchesne, et du duc de Chevreuse

— Dieu soit loué! je n'en relèverai pas . él Dieu ne séparera guère ce qu'il avait si étroitement uni !

Le lundi 15, le roi, qui fut saigné, prêta de nouveaux alimens à la calomnie et à la terreur générales : on disait de tous côtés que son mal

de tète lui pronostiquait le même sort que celui de la dauphine. Mais le dauphin était plus sérieusement atteint : il souffrait de chaleurs insupportables et de démangeaisons inouïes à la peau; il avait une soif brûlante , et la rougeole annoncée par les médecins ne paraissait pas encore ! Les apprêts des funérailles de la dauphine et les cérémonies qui en étaient le préambule d'étiquette détournaient en vain l'attention de la cour; en vain s'occupait-on des débats puérils soulevés autour d'un cercueil, par les évèques de service, qui prétendirent des chaises a dos, le carreau et le goupillon ; par les dames titrées, qui gardaient le corps à tour de rôle ; par les grands-officiers qui se tenaient dans la ruelle droite près de l'estrade de trois marches où ce corps était exposé. On redoutait l'issue de l'indisposition du dauphin, que la fièvre avait pourtant quitté, et qui ne voulait voir personne, en disant qu'il n'avait pas trop de temps pour se préparer à faire une bonne fin. Les médecins auguraient sa guérison , malgré la persistance de ce feu intérieur qui le consumait, et qui

semblait circuler dans ses veines avec son sang. Le mardi 16, il se trouva plus mal, en dépit de toutes les réflexions rassurantes des médecins, qui ne se guidaient que d'après les symptômes de la fièvre, et qui s'étonnaient que le pouls fui aussi enfonce , sous l'influence d'un feu caché et dévorant. On colportait déjà sous le manteau une foule de mensonges, qui tous avaient pour objet de démontrer que le dauphin était réellement empoisonné. Ces rumeurs retentirent jusqu'à Paris, où l'on savait que le prince était en danger, avant que les médecins eussent exprimé des craintes sérieuses. Le nom du duc d'Orléans était mêlé à tous les propos malveillans qui passaient de bouche en bouche : à la cour surtout, on ne se faisait pas scrupule de le signaler comme l'empoisonneur . L'écho de cette abominable accusation gronda sourdement au Palais-Royal , et aussitôt la société peu nombreuse que le duc d'Orléans avait conservée pour l'associer à une vie de plaisirs sensuels, diminua successivement, sous prétexte du grand deuil qui devait inlei dire toute nunion joyeuse et tout divertis

ment. Le prince se trouva presque seul pend an I les six jours que dura la maladie du dauphin , et toutes les fois qu'il parut à Versailles, il fut accompagné d'un murmure défavorable, et ne rencontra sur son passage que des figures hostiles : il ne fit pas moins bonne contenance , comme s'il était étranger et indifférent à ces marques de défiance et d'antipathie. Dans la journée du 1 7, il alla donner de l'eau bénite à la dauphine , avec sa mère Madame, la princesse de Conti , la duchesse du Maine et le comte de Toulouse, tous en manteaux noirs, ainsi que leur suite. Le chevalier d'honneur de la duchesse de Bourgogne , à la tête de toute la Maison de cette princesse , reçut et reconduisit le duc d'Orléans, qui avait les yeux fort rouges et l'air très-accablé; ce qu'on ne manqua pas d'attribuer à des remords.

Ce jour-là, mercredi \ 7, le dauphin était plus malade que la veille : le roi et madame de Maintenon vinrent le visiter plusieurs fois, sans s'apercevoir des progrès du mal. Dans la soirée, le dauphin sent augmenter l'ardeur du feu qui le

ronge; il comprend seul sa véritable situation : il envoie demande!' au roi la permission de communier. Le roi consulte ses médecins, qui répondent que rien ne presse : là-dessus , le roi décide que la communion aura lieu le lendemain matin, à la messe qu'on disait tous les jours dans la chambre du dauphin. Celui-ci s'attrista de ces retards :

— Si le viatique tarde à venir, dit-il dans une anxiété croissante, je serai mort avant qu'il arrive !

On lui obéit enfin : son confesseur dit une messe à minuit et le fait communier; ensuite, le dauphin demande l'extrème-onction ; mais on la lui refuse, en prétextant toujours que sa maladie n'est pas dangereuse et ne peut le devenir si vite. Le patient s'agite dans son lit, et s afflige de mourir sans avoir reçu tous les sacre-

mens.

Je brûle ! oh ! je brûle ! criait-il sans ces

mais ce sera bien pis, dans ce lieu où nos âmes sont purifiées !

Cette combustion interne prenait de minute en minute une nouvelle activité, et s'étendait à toutes les parties du corps. Le dauphin, en proie à d'horribles souffrances, se tordait convulsivement, et demandait la mort comme un bienfait du ciel. Enfin sa tête s'embarrassa, et le délire de l'agonie emprunta de son mal étrange les plus lugubres imaginations : l'empoisonnement de la dauphine et le sien étaient le texte de ses paroles désordonnées, parmi lesquelles ne se glissaient ni haine ni vengeance. On alla réveiller le roi, quoique le jour fût encore loin de paraître, et le roi, qui s'était endormi assez tranquillement sur l'avis des médecins, retrouva son petitfils dans les angoisses de la mort. Aussitôt , pour suppléer à l'insuffisance de la médecine , on expédia aux curés de Paris l'ordre de commencer des prières dans leurs églises, le saintsacrement exposé et les reliquaires découverts ; mais, avant que cet ordre fût mis à exécution le

17*2 les MÉDfiClftS.

dauphin avait cessé de souffrir : il expira vers huit heures du matin, presque sous les veux du roi, qui alla s'enfermer dans son appartement, où il fit appeler plusieurs fois Fagon, et le consulta sur sa propre santé.

Cette journée du jeudi 18 fut des plus tristes à Marly : la stupeur était peinte sur tous les visages ; maîtres et valets éprouvaient les mêmes regrets et le même effroi. Les courtisans qui avaient le plus d'expérience évitaient de se prononcer au sujet des soupçons d'empoisonnement, que tout le monde avait dans l'esprit sinon à la bouche : ils hochaient la tête, essuyaient une larme, et se détournaient, si l'entretien s'engageait là-dessus à leur passage. Les jeunes gens, au contraire, s'abandonnaient à leurs impressions spontanées, et fulminaient contre les empoisonneurs, quels qu'ils fussent. C'était là le sujet des conversations et des jugemens les plus hardis dans les salons comme dans lesanticham bres. Le bruit courait que Boudin, premier nu decin de la dauphine, avail khu un avis ;m<> nvme qui l'avertissait d'un oamplof dirigé contre

la vie de tous les héritiers de la couronne. On racontait aussi que la Mautorte, morte à la Basiille pendant l'instruction criminelle qui devait lenvoyer au bûcher, avait déclaré par écrit, que le duc d'Orléans était venu en personne lui demander de faire réussir un dessein de haute importance^ et qu'il avait acheté chez elle différens poisons^ dits poudre de succession. On ajoutait que, depuis un mois surtout, le duc d'Orléans passait des jours entiers dans son cabinet de chimie, et qu'il avait au Palais-Royal une chambre des poisons où étaient rangés en forme de bibliothèque tous les poisons connus, naturels ou factices. Cette fable grossière séduisit par sa nouveauté les esprits crédules ou malintentionnés, de telle sorte que, vingt -quatre heures après qu'elle eut été inventée, on la donnait comme authentique, avec des détails à faire dresser les cheveux.

Cette journée fut donc toute employée à grossir la tempête qui s'était formée dans l'ombre contre le duc d'Orléans. On alla jusqu'à dire que le roi était lui-même victime d'un empoisonne-

ment semblable à celui qui avait déjà enlevé le dauphin et la dauphine, dans 1 espace de douze jours. Mais on sut bientôt que 1 indisposition du roi avait entièrement cédé à des lénitifs ordonnés par Fagon, et que Louis XIV se réjouissait de vivre pour venger l'attentat qui l'avait frappé dans ses petits-enfans. Il refusa de recevoir le duc d'Orléans, qui se présenta dans laprès-diner; et par un hasard dans lequel on voulut voir la main de Dieu, ce prince, en arrivant de Paris, rencontra le corps du dauphin qu'on menait à \ersailles : son carrosse fui arrêté par le cortège de deuil, et se trouva, un moment, accroché avec la voiture où était le corps. Le duc d'Orléans avait trop de force dame pour s émouvoir de ces prétendus présages, qui laissèrent une impression profonde chez tous les spectateurs, et qui furent diversement interprétés ensuite par les gens de cour.

Philippe d'Orléans savait toutes les accusations dont il était chargé, et il venait sen expliquer avec le roi, malgré l'interdiction qui pesait sur lui. Il avait espéré que le roi coin-

prendrait cette démarche inspirée par la conscience d'un honnête homme injustement et perfidement accusé : il fut donc blessé de ce qui avait l'air d'un soupçon avoué de la part du roi; et toutefois il n'insista pas pour être admis, en faisant mine de se contenter des raisons vagues qu'on lui donna pour motiver une pareille exclusion, qui avait lieu après que le duc et la duchesse du Maine furent sortis de la chambre du roi. Il hésita s'il ne retournerait pas à Paris, pour se renfermer dans le Palais-Royal, au lieu de s'exposer en face aux insolences, à la curiosité et aux ingratitudes des courtisans; mais il fut soutenu par un conseil d'ami, que le lieutenant de police lui jeta dans l'oreille, en le saluant avec une froideur et une précipitation que commandait la circonstance.

— Monseigneur , lui dit Voyer d'Argenson , vos ennemis sont en campagne, et se grossissent de tous les cabaleurs qui cherchent le scandale ; écrasez-les de votre regard et de votre assurance ! Si vous les dédaignez , et ne prenez pas

17f> lks MÉDECINS.

garde à leurs calomnies, on prétendra que vous avez peur ; et si ne vous montrez pas en publie, on croira que vous vous cachez !

— Je vous sais gré de vos avis, monsieur, répondit le duc d'Orléans pénétré d'indignation pour les manœuvres qui tendaient à le perdre d'honneur; mais quels moyens de me disculper, si je ne trouve nulle part mes accusateurs?

Philippe d'Orléans, qui, depuis la mort de la dauphine, avait souffert tout ce qu'il y a d'amertume dans une suspicion mal fondée, et qui ressentait à chaque instant le froissement d'une position de plus en plus dilhcile, portait sur sa hVure les traces des peines morales qu'il renfermait en lui-même. Ces six jours de réprobation générale lui avaient mieux appris à connaître le cœur humain que dans toute sa vie, et il devait au malheur une pierre de touche infaillible pour distinguer ses vrais amis des faux et pour mesurer l'attachement de chacun. Mais, quelles qu'eussent été ses déceptions pendant cv temps d'épreuve, il ne s'attendait pas encore

à la désertion ouverte qui signala son apparition à Marly, après la mort du dauphin. Les uns feignaient de ne pas le voir, et se retiraient à son approche; les autres, plus politiques, s'inclinaient silencieusement, et passaient outre ; ceux-ci, au contraire , regardaient fixement le prince , et ne lui accordaient aucun signe de considération ; ceux-là le menaçaient des yeux, et affectaient de s'exprimer à haute voix sur la réalité de l'empoisonnement et sur les mesures à prendre pour découvrir l'empoisonneur. Mais personne, dans cette foule en deuil qui encombrait les salons, n'osa s'avancer vers le duc d'Orléans et lui parler : il était seulement accompagné de son capitaine des gardes et du comte de Noce , qui semblaient partager la contagion de leur maître, et qui ne trouvaient que des mains fermées et des visages glacés chez leurs amis.

— Je ne pensais pourtant pas avoir la peste ! dit tristement le prince à Noce, qui s'irritait de cet accueil insolent.

— Monseigneur, répondit le comte de Noce

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