L ORDRE DE LA MOUCHE A MIEL
aux plus chauds partisans de la duchesse du Maine, à laquelle Malezieu promettait presque la couronne royale dans ce compliment audacieux. La musique, qui recommençait à soutenir les voix des chanteurs invisibles, étouffa le murmure de surprise circulant dans l'assemblée.
— Illustre dictatrice perpétuelle de l'ordre de la Mouche , dit Malezieu, que personne n'avait reconnu dans sa métamorphose singulière, depuis huit révolutions du soleil autour de la terre, votre empire repose sur des bases inébranlables, qui sont l'amour, le zèle et l'admiration de vos sujets : ceux-ci, dont la société s'augmente en raison des mérites et des eharmes de votre puissance, emploieraient volontiers leur aiguillon au service de leur chère souveraine , et je prédis que les mouches de Sceaux iront tôt ou tard faire leurs ruches à A ersailles. Voici de nouveaux chevaliers (qui briguent l'insigne faveur d'être reeus au nombre de vos abeilK travailleuses, et qui se préparent à faire une rude guerre aux frelons.
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— Jeunes mouches fidèles! dit d'un accent solennel le roi d'armes, représenté par M. de Bessac, enseigne aux gardes du duc du Maine, prêtez une oreille attentive à la lecture des statuts de l'ordre; songez bien sérieusement à ce que vous allez faire , examinez-vous scrupuleusement, et voyez si vous vous sentez capables de pratiquer toutes ces règles dans leur plus étroite observance; ensuite vous jurerez par le sacré mont Hymette.
— Aimable grand-maître de mon ordre chéri, ajouta la duchesse en se levant, je vous autorise à recevoir les nouveaux chevaliers qui se destinent à vivre sous mes lois.
à ces mots, le chœur répéta le refrain sacramentel : Quel plaisir y quel bonheur de vivre sous ses lois ! et les hérauts d'armes formèrent des danses joyeuses, avec des entrechats et des pirouettes qui révélaient assez leur véritable condition de danseurs de l'Opéra : ils rivalisèrent de souplesse et de grâces dans un ballet dessiné par Me de Malezieu lui-même, qui ne
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se contentait pas d'être jurisconsulte, philosophe, mathématicien , helléniste, et qui voulait participer eu personne à tous les divertissemens qu'il imaginait sans cesse pour la duchesse du Maine ; il enviait même le sort de ces coryphées de ballet , qui attiraient les regards de la princesse.
— Jacques Van Dole, gentilhomme allemand, natif de Magdebourg , appela le roi d'armes : à genoux !
— Madame et royale maîtresse ! dit le page qui, triste et distrait, n'avait pas répondu surle-champ, et qui alla s'agenouiller aux pieds de la duchesse en cherchant auprès d'elle quelqu'un qu'il n'y trouva pas : vous plait-il que je consacre ma vie à la défense de votre ruche et de votre miel ?
— Ainsi soit fait comme vous le demandez , reprit la princesse qui lui donna une main à baiser.
— Vous jurez et promettez, lut le roi d'armes déployant un parchemin écrit en lettres
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d'or, Une fidélité inviolable , une aveugle obéissance à la grande Ludovise, dictatrice perpétuelle de l'ordre incomparable de la Mouche à miel ?
— Je le jure par le sacré mont Hymette ! répondit le page, inquiet de ne pas voir Léonora.
Le chœur, accompagné de la musique qui partait des quatre coins de la salle , où quatre orchestres étaient cachés par des tapisseries , chanta un refrain italien, qu'il reprenait sur un ton plus élevé à chaque serment du nouveau chevalier de la Mouche, cérémonie imitée de celle du Malade imaginaire :
Viva, sempre riva, ed in honore cresca , Il noYO cavalier délia mosca!
— Vous jurez et promettez , reprit le roi d'armes de la Mouche, de vous trouver dans le palais enchanté de Sceaux , chef-lieu de l'ordre de la Mouche à miel, toutes les fois qu'il sera question d'y tenir chapitre, et cela, toutes affaires cessantes, sans même que vous puissiez vous excuser sous prétexte de quelque incom-
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modité légère, comme goutte, excès de pituite et gale de Bourgogne?
— Je le jure par le sacré mont Hymetie ! i » pondit machinalement Jacques, qui soufrait d'être condamné à la représentation lorsqu'il n'aspirait qu'a être seul avec Léonora.
On lui fit encore jurer, avec la même formule poétique, de danser toutes sortes de danses, comme furstemberg , pistolet, derviche, pet en cul et autres, en tout temps et même pendant la canicule, jusqu'à ce que l'écume lui en vint à la bouche; d'escalader généreusement toutes les meules de foin, sans craindre les culbutes; de prendre en sa protection toutes les espèces de mouches à rmel , de ne faire jamais mal à aucune et de s'en laisser piquer galamment , quelque endroit quelles pussent attaquer; de respecter le précieux ouvrage des mouches à miel, et d'avoir en horreur l'usage profanequ'en font les apothicaires; enfin de éonsarver religieusement la marque disûnctive de sa dignité dans Tordre de la Mouche.
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Dès que Jacques Van Dole eut reçu des mains de la dictatrice la médaille suspendue à un ruban citron, il crut apercevoir à l'extrémité de la galerie Léonora Pacheco, montrant sa jolie tête au-dessus de la foule; et aussitôt, sans attendre la fin de la cérémonie, qui devait se prolonger encore plus dune heure avec des chants et des danses , il quitta brusquement sa place et rentra dans les rangs des spectateurs pour rejoindre sa maîtresse. Cette disparition subite, à laquelle on ne prit pas garde , allait donner lieu à quelque vive admonition du grand-maître de Tordre , lorsque la duchesse , qui pensa que le page se disposait à. la suivre dans son expédition nocturne, fit signe à Malezieu de ne pas remarquer l'absence du nouveau chevalier de la Mouche. Celui-ci ne serait pas retourné en arrière à l'appel du grand-maître; il n'eût pas entendu la voix de la princesse, car il fendait la presse, les yeux toujours fixés sur l'endroit où Léonora lui était apparue un moment, et il ne se faisait pas faute de marcher sur les pieds et de froisser les côtes des