‹ La ChampagneChapitre 109 sur 166 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Hydrographie.

L’esquisse analytique que nous avons tracée des différents pays champenois nous a déjà })ermis de noter les caractères variables que présente l’hydrologie do la contrée et de saisir ses relations avec la nature du sol. Nous avons pu constater combien les appellations de Champagne Humide et de Champagne Sèche sont justifiées au point de vue hydrologique. Nous voudrions rassembler ici tous les éléments d’information susceptibles de nous éclairer sur l’hydrologie de la Champagne et en même temps sur certains traits saillants dans l’économie générale de la contrée. Cette étude nous permettra d’aborder quelques problèmes sur la solution desquels l’opinion des savants est loin d’être unanime, et qui présentent un intérêt tout spécial en ce qui concerne la santé publique ; elle nous sera facilitée par les recherches approfondies auxquelles se sont livrés, depuis la publication des travaux devenus classiques de Belgraud, les ingénieurs chargés d’assurer l’approvisionnement des villes en eau potable (').

Nous savons que les sources sont rares, quoique parfois assez abondantes, dans les terrains perméables de la ci’aie; qu’elles sont au contraire innombrables, mais d’un débit plutôt maigre, sur les sols en grande partie imperméables de l’infracrétacé. H en résulte que les principaux centres urbains de la Champagne trouvent difficilement à s’alimenter en eau potable de qualité et de quantité suffisantes. Si Paris a capté, pour subvenir partiellement à ses besoins, les principales sources du bassin de la Vanne; si des villes peu populeuses comme Provins, Sens et Joigny sont suffisamment alimentées par des sources du terrain de craie, Epernay, Ay et la grande agglomération de Reims doivent se contenter des eaux de puits captants forés dans la

1. Nous avons consulté sur cette question un mémoire manuscrit de M. Mosbt, ingénieur en chef dos ponts et cliaussées : Considérafionê sur le groupement des sources dans le département de la Maimet Châlous, 22 mars litOO. Nous renvoyons également le lecteur aux Études d’hydrologie très importantes, relatives au bassin de la V'auue, publiées par la Commission scientifique de perfectiounemviit de l’obsorvatoi e de Moutsouris. S vol. in-1", Paris, 1901, 1902 et 1903.

craie compacte ou dans les alluvions ; Cliâlons-sur-Marne et Saint- Dizier sont réduits à ne consommer que de l’eau de rivière liltrée naturellement; Troyes s’est vu dans la nécessité de se pourvoir au loin et de capter des sources abondantes formées dans le calcaire jurassique moyen de la Bourgogne (Cliâtillonnais) [']. Les agglomérations rurales sont encore j)lus mal partagées, et on pourrait définir la Champagne : la région où les centres habités sont alimentés par des eaux de puits tandis que, dans la plupart des contrées limitrophes, les sources sont les réservoirs essentiels où s’alimente la majorité de la population.

Le mode de circulation des eaux souterraines et le groupement des niveaux d’eau aussi bien que la disposition du réseau d’artères par lesquelles sont drainées les eaux sujjerficielles et le régime qui règle leur écoulement sont essentiellement subordonnés à la contexture et au degré de perméabilité des différentes assises du sol, aux conditions variables dans lesquelles s’effectue leur contact. Plus on pénètre dans le détail, en scrutant les particularités qu’offre la cireulation des eaux, plus on est frappé par la complexité résultant de la juxtaposition des cas particuliers, des accidents locaux considérés isolément. C’est ainsi que l’homogénéité de la bande infracrétacée au point de vue hydrologique n’est qu’apparente. Sans doute, la prédominance typique des sols argileux imperméables se traduit, dan.s l’éeonomie générale de la contrée, par la multiplicité des petits cours d’eau et des sources, la faible profondeur à laquelle on rencontre les eaux sous le manteau d’alluvions qui les recouvre ; mais les phénomènes hydrolügiques accidentels, par cela même plus intéressants, qui s’observent sur la périphérie des affieurements infracrétaeés constituent des anomalies qu’il importe de faire ressortir, car elles ont leur répercussion sur les groupements humains.

Par exemple, au cœur de la forêt de Trois-Fontaines, les ealcaires portlandiens émergent et forment le fond de la vallée de la Bruxenelle, aux environs de Cheminon : là, de nombreuses brisures, provenant de la grande faille de Xarcy, ont déterminé le jaillissement de plusieurs sources autour du hameau de Trois-Fontaines. Ces sources proviennent de nappes irrégulières formées au sein des calcaires portlandiens, retenues par les couches imperméables des étîiges voisins, et dont les dénivellations brusques résultant des cassures ont provo-

1. Imbkacx RT TiiiKKY, Taltlcau êtniiêtiqut dt Vaj>provi»ionnemeut en ean den ville» de France, br. iu’8», li)08) p. 11-lâ. 26-27, 46-17. A Cleruiout-en-Argonue, les eaux alimentaires provicnneut d’unu source captée dans le calcaire portlandleu sur la rive droite de TAire.

-fi * — ^ f" V —

HYUROGRAPHIK

que l’affleurement. Ce sont ces belles sources, en pleine forêt, qui

Fontaines. Dans des conditions analogues, à la lisière septentrionale de la forêt, une double faille a maintenu à un niveau élevé un véritable mur constitué par les étages portlandien et néocoinien, derrière lesquels se trouve, fortement abaissé, l’étage du gault et les sables verts de sa base : c’est à cet accident qu’est attribuable la belle source minérale de Sermaize.

Tout le long de l’affleurement de l’étage néocomien, un phénomène hydi'ologique non moins singulier se remarque : là, les eaux pluviales, après avoir imbibé les couches superficielles demi-perméables du calcaire à spatangues, vont se perdre dans des entonnoirs ou pertuis creusés par les infiltrations dans les roches portlandiennes sousjacentes, pour jaillir dans les thalwegs les plus profonds. En certains endroits, les sources, exceptionnellement abondantes, ne sont qu’en partie d’origine champenoise : elles sont alimentées par les nappes des calcaires portlandiens, dont les eaux, s’écoulant suivant le plan d’inclinaison des strates, viennent s’amasser sous les dépôts du néocomicn ; c’est aloi’s que, dans les parties basses, elles finissent par briser la mince couche argileuse qui les surmonte. Telles sont, dans le dé- ])artement de l’Aube, la source de Turgy, celle qui donne naissance à rilozain près du village des Bordes, les fontaines de Vendeuvre (sources de la Barse), de Trannes, de Vauchonvilliers, de Soulaines ; dans la Haute-Marne celles de Sommevoire (sources.de la Voire), de Brousseval près Vassy, de Chamouilley (vallon de la Cousance) ; dans la Meuse les sources de l’Ornel à Soramelonne, de Jeand’heurs dans le val de Saulx ('). Dans les sables verts de l’albien, si développés dans le département de l’Aube, des nappes abondantes, emprisonnées entre les argiles à plicatules de l’aptien et les couches argileuses du gault, sont l’origine de sources assez nombreuses ; mais la majeure partie des eaux disparaît dans les profon leurs du sol, et ce sont ces nappes des sables verts qui alimentent à Paris les puits artésiens de Grenelle, Passy et Montrouge.

A travers le terrain de craie, la circulation des eaux, très simple en appai’ence, est en réalité assez complexe, étant en relation avec la compacité inégale des couches et les accidents du relief: les problèmes que soulève l’hydrologie souterraine des sols crayeux sont

I. Cf. Lkymkhik, .S7a<i <. gé^log. de l'Aube, p. 43,53,57, 153; Koïkk et Kabotte, Xotiee de la earle géologique de la Jfaute-Marne, p. 53-5!> ; IÎbeouanü, La Heine, p. lU, llj,

attirèrent jadis les moines défricheurs fondateurs de l’abbaye de Trois-

fif <^-->,-t»— y«^ ^ jLx

■208 f»— T 1.A cî^wplGMi "

matière à controverses. Pour ne rien omettre, nous considérerons cliacun des étages secondaires entre lesquels les géologues ont partagé la formation crayeuse, en renvoyant le lecteur à la nomenclature qui figure sur la carte géologique au 80 000’’. Nous pourrons ainsi souligner l’emplacement des principaux niveaux d’eau de la craie et explicpicr la localisation des lieux d’émergence.

Les argiles supérieures de la gaize (C’) et les couches marneuses de la craie glauconieuse (C*) constituent, à la base du terrain de craie (cénomanien), un lit imperméable entrecoupé par. l’affleurement des sables verts et bordé à l’ouest par les couches partiellement perméables de la craie à bélemnites (C^) : c’est le premier niveau aquifère de la craie; il dessine sur la carte une longue bande courbe et étroite jalonnée par de nombreuses sources, qui, entre l’Yonne et la Seine, jaillissent à la base des terrasses adossées au massif de la forêt d’Othe ('). Entre la Seine et la ^larne, et surtout au delà de la Marne, de Vitry-le-François à Sainte-Menehould, ces sources alimentent, dans les dépressions, les étangs échelonnés dans le Vallage d’Aisne, au pied des monts de Champagne. Les couches assez compactes et peu perméables de la craie marneuse ou turonicnne (C®) qui surmontent les assises cénomaniennes sont trop peu développées j)our constituer un niveau d’eau de quelque importance, malgré sa constance relative. Il n’en est pas de même des affleurements de l’étage sénonien ou de la craie blanche (craie à micraster | C’J et craie à bélemnites [C*| ) qui présentent, en Champagne, un développement et une continuité tels qu’ils peuvent être considérés comme le type de cette formation et fournissent aux hydrologues un champ d’observations assez vaste pour l’étude des différents modes de circulation des eaux à l’intérieur des masses crayeuses.

Nous avons vu que la craie blanche, médiocrement compacte, était caractérisée par son extrême perméabilité, la rareté et l’irrégularité des sources dont les points d’émergence dans les vallons se déplacent suivant la sécheresse ou l’humidité de la saison, en se conformant aux oscillations de niveau des nappes souterraines. IMais comment se forment ces nappes? Existe-t-il à l’intérieur du terrain de craie une circulation des eaux analogue à celle qui se produit dans les calcaires oolithiques compacts du Jura et des Causses? Ne se produit-il que des suintements dans la craie, ou bien, y a-t-il également des rivières souterraines émergeant sous forme de sources (') ?

Page 1