CHAPITRE IV
La population.
L étude des differentes unités naturelles dont la coordination géographique constitue la région champenoise nous a déjà permis d’esquisser, dans le détail, le peuplement de la Champagne, d’y constater un groupement très inégal de la population et des formes d’habitat assez variées. Maintenant que nous disposons des éléments de comparaison essentiels, nous pouvons procéder à une étude d’ensemble, et expliquer les principaux phénomènes démographiques particuliers à la Champagne.
Le chiffie de la population totale des 1 38G communes appartenant à la formation crétacée ou situées sur ses confins (18 271 kilom. carrés) s devait en 1901 a 930 734 habitants, soit une densité kilométrique de 50,9, sensiblement inférieure à celle de l’ensemble de la I rance (72); si l’on défalque la population des quinze centres urbains champenois dont les effectifs individuels dépassent 5 000 habitants (au total: 305 675 habitants pour 318 kilom. carrés), et qui, entrant en ligne de compte, enflent démesurément les moyennes et faussent les rapports naturels, la densité de la population se réduit à 34,8.
La Champagne apparaît ainsi comme une des régions les moins peuplées de la France du nord.
Ce qu’il importe de faire res.sortir ici, c’est la répartition et le mode de groupement de la population a 1 intérieur de la région, dans leur rapport avec les divers phénomènes géographiques. Nous savons déjà que la distribution inégale des niveaux d’eau, des sources et des rivières, les aptitudes agricoles variables du sol, l’extension des masses forestières, l’abondance ou la rareté des matériaux de construction ont régi le peuplement de la contrée, les influences ethniques et historiques restant subordonnées à celles du milieu géographique. La carte que nous avons dressée de la densité de la population exprime avec une netteté saisissante et une approximation suffisante
certaines particularités du peuplement ('). Ce qui fraj>pe tout d’abord, c’est la faible densité de la population dans toute la partie du pays où affleure le terrain de craie. Si l’on fait abstraction des centres urbains (Troyes, Cluilons, Retbel) qui dérangent les relations naturelles en constituant des anomalies, quelques taches fout ressortir les agglomérations exceptionnelles dans les vallées principales, où, indépendamment de conditions naturelles plus favorables, la permanence de quelques industries a concentré la population : vallée de la Suippe et de la Retourne (industrie lainière), vallée de la Seine eu aval de Troyes (bonneterie de Romilly), vallée supérieure de la Vanne (bonneterie d’Estissac et Aix-en-Otbe). Partout ailleurs, les hautes plaines arides de la Champagne Pouilleuse, où s’étendent les savarts incultes, les jachères et les bois de sapins, sont à peine peuplées (moins de 15 habitants au kilomètre carré). Le pays d’(Jthe, où les affleurements du terrain de craie sont limités aux pentes et au.v vallons, est, malgré le développement de ses forêts, relativement favorisé sous le rapport du peuplement. La Champagne Humide, malgré l'étendue considérable des bois et prairies marécageuses, apparaît plus peuplée que la Champagne Sèche ; elle présente des groupements assez compacts dans les fertiles vallées de l’Armance, de l’Armançon et du Serein, où les industries forestières et agricoles (scieries, tanneries, sucreries, fromageries) sont assez nombreuses. 11 en est de même dans le Vallage, zone mixte, à la fois agricole, minière et métallurgique qui confine au Der, au Perthois et au Barrois (vallées de la Biaise et de la Marne). Çà et là quelques taches indiquent les minima de densité, sur l’emplacement des plus grands massifs forestiers (forêts de Chaource, d’Orient, du Der) ou des plus mauvaises terres (plaine de Brienne, bas plateaux marécageux du bassin supérieur de l’Aisne).
Les principales aires de peuplement sont situées sur les confins
1. La métUodo cousistaut à rcprêseutcr la densité do la population p ir airo artiticioUe (départe* mont, arroudisboment ou canton) nous ayant paru iu6adi:iantc pour saisir le rapport entre la natuie du sol et le mode de groupement de la population^ nous avons tenté de figurer le phénomène de la répartition de la population ou prenant pour base de nos calculs ruiiité communale, soit 1386 com* naines appartenant à la lorinatioii crétacée champoiioiso ou situées sur ses confins. Kous avons pu ainsi représenter la densité de la population en Champagne suivant les aires naturelles de la région, avec une méthode analogue à colle dont s’est inspiré M. de Martonue pour la Valaehie {Recherehtê sur la di-Hrihution géographi<ftts de la population en Valaehie, in-8<^, Paria-Bucarest, UM3). Nous avons adopté une échelle réduite qui, tout eu exprimant les phénomènes avec une netteté et une exactitude suffisantes, soulève les moindres difficultés d’exécution. Nous avons représenté les principales villes par des cercles dont le diamètre est eu rapport avec les effectifs de la popul .tlo:i, afin d’atténuer Peffet pro'Uiit par la soustraction de la population urbaine. 11 nous a parti utile de figurer les principaux cours d’eau, les limites d’affiourement des principaux terrains, les voies ferrées et canaux, tous éléments indispensables d’ap])réciatiou des causes qui régissent le groupement de la population.
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LA POPULATION
des deux fumiations infracrétacée et supracrétacée, et à la périphérie de la contrée, là où la présence de l’eau combinée avec une fertilité plus grande du sol a attiré les hommes et les a fixés. C’est ainsi qu’à la base des collines de la craie blanche sous lesquelles plongent les assises imperméables de l’infracrétacé, les centres habités s’accumulent sur la ligne d’affleurement d’un niveau d’eau abondant, à danc de coteau sur les terrasses adossées au massif de la forêt d’Othe, et le long de la convexité que dessinent les monts de Champagne entre Vitiy-le-François et Attigny. 11 en est de même dans le Vallage d’Aisne, en aval de Sainte-Menehould, riche district agricole qui s’intercale entre l’Argonne et la Champagne Pouilleuse. i\Iais c’est dans la vallée d’Yonne, et plus particulièrement sur la bordure de la nappe tertiaire, que le peuplement atteint son maximum d’intensité: tout le long de la falaise de Champagne-Brie, bourgs et villages se tiennent en vedette et se j)ressent à la base ou sur les déclivités des protubérances qui festonnent les plaines crayeuses ; là, le contact de sols variés, une exposition et un terroir exceptionnellement favorables à la viticulture, la proximité de grandes forêts et l’abondanm des matériaux de construction (montagne de Reims) étaient destinés à grouper fortement la population.
Chaque formation géologique correspond donc, dans une certaine mesure, à une aire de peuplement distincte, et ce déterminisme imposé au groupement des centres habités par la nature du terrain est d’autant plus rigoureux que les affleurements d’une même roche sont plus étendus : le terrain de craie en est un exemple frapjiant (‘). Indépendamment de la nature du sol, c’est la répartition des industries qui régit la répartition inégale de la population ; des arrondissements industriels sont plus peuplés que les ari’ondissements agricoles (■).
C’est ainsi que se dessinent sur le territoire champenois des aires
1. Kn 1873, Mkuoy et Nivoit attribuaient à chaque formation qéologiiiue de l’arrondissement de Vouziers les densités de population euiraiitos ; sables verts et gaize, 53; marnes crayeuses et sables verts, 38; craie, 21 {Statiat. agronpm. de l’arrond. de Vouziera, p. 261).
AUK03DISSKME3TS
Denailé de la populatio i en iS96,
AKBON'DISSKMENTS 1NDI'STU1IC1.S.
agricoles.
Arcls*sur*Aaba . . .
Chàlons
SaintO'Menchould . .
Xogeiit-sur-Seine . .
40 (bonneterie)
V'Urv-le- François . .
Kuthel
41,9 (industrie lainière, sucreries)
Vouziers
Vassy
45,3 (mines, métallurgie, carrières)
Kpernay 1.5,4 (vins île Ch.impagnej
Troyes 71 (bonneterie)
Ueims 118,6 (ladustrie lainière, vins de Champagne).
de peuplement plus ou moins intense où la fertilité du sol, la concentration des niveaux de sources et la présence des matériaux de construction ont déterminé la fixité des premiers établissements humains, les centres industriels qui se sont développés dans la suite ayant joué à leur tour le rôle de foyers d’appel pour la population ; ailleurs la population se raréfie en quelque sorte par suite du développement considérable des masses forestières, de l’absence d’industries (Champagne Humide, Argonne), de l’aridité irrémédiable et des médiocres aptitudes agricoles du sol (Champagne Pouilleuse). Au cœur même de la région champenoise, la zone du terrain de craie constitue donc un véritable pôle répulsif sur la périphérie duquel la population s’est agglomérée inégalement (*).
]\lais la notion de la densité est insuffisante puisqu’elle n’exprime pas tous les caractères de la distribution des habitants d’une contrée, tels (pie le groupement particulier des lieux habités, le mode d’assemblage des habitations toujours en relation étroite avec la nature du sol et des habitudes de vie fortement localisées.
Pour préciser davantage, il nous faut consid(';rer successivement: 1® le rapport de la population rurale à la population urbaine ; 2“ la fréquence des communes dépassant un chiffre déterminé de population et la localisation des principaux centres urbains *, 3® la proportion de la population agglomérée à la population disséminée, expression la plus exacte des conditions du peuplement et de l’habitat dans une région déterminée.
l. Vers la fin du xviie siècle, la répartition et la densité de la population apparaissent ré^cs par les memes lois dérivant de la nature du sol. La Cbampaj^no septentrionale et les Ardennes, pays de minoS) de métallur^e et de carrières, do même que la Cüampa;^ne luériJiouale (Montois, forêt d’Othe, vallées do rVonue et de ses artluciits), qui remporte par sa richesse accole, avaient une densité du population supérieure à celle de la partie centrale de la Champagne, moins favorisée sous lu rapport du sol. C'est ce qui résulte d'une évaluation, entre les années 1780 et 1782, de la population de tous les contres ruraux liguraiit sur les fouilles cLdessous mentionnées do la carte de (’assiui :