‹ La ChampagneChapitre 154 sur 166 · IV · texte numérisé non relu

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CONCLUSION

Nous voiuh-ions, dans ce dernier cha^jitre, rassembler les traits qui caractérisent rindividualité physique et morale de la Champagne, noter quelles transformations diverses le travail de riiomme et les exigences de la vie moderne ont imprimées à la physionomie de la contrée, et examiner, en terminant, dans quelles conditions la région champenoise pourrait servir de base à un remaniement des cadres administratifs actuels.

Telle que nous l’avons définie et décrite, la région champenoise n’est donc point l’ancienne province de Champagne dans sa totalité, assemblage factice de pays très différents, réunis entre des limites plutôt flottantes. Ses frontières, fortement marquées par la nature, coïncident avec l’extension considérable et vraiment originale de la formation crétacée dans la partie orientale du bassin parisien.

La Champagne, dont la dénomination originelle (Campania) apparaît très justement appliquée dès l’origine mérovingienne à la zone aride et dénudée du terrain de craie comprise entre la Seine et l’Aisne, est essentiellement le pays des plaines : son nom évoque à la fois l’image de vastes étendues très découvertes, sillonnées de larges vallées, voies des invasions et du commerce, et le souvenir de champs de bataille fameux, de grands rassemblements de troupes. 8:ins doute les plaines champenoises ne saïu’aient être comparées au.x grandes plates-formes horizontales qui distinguent les massifs compacts de la formation oolithique : la Champagne du terrain de craie est une contrée ondulée, mais ses ondulations, dont les parties culminantes s’arrêtent sensiblement à un même plan, n’enlèvent pas au pays le caractère de plaine. Enfin la dénomination géographique de Champagne s’applique, avec non moins de justesse, aux nappes d’alluvions sous lesquelles ont été nivelés les thalwegs extraordinairement élargis qui s’intercalent entre les bas plateaux de la formation infracrétacée.

ün chercherait donc vainement, au cœur de la Chainjîagne, des paysages aux ju'olils vigourcuseinent accusés : les formes du relief, presque partout atténuées, sont commandées par la plasticité des assises du sol et l’insignifiance des accidents tectoniques ; çà et là seulement, quelques talus surmontés de corniches , des lambeaux de crêtes résultant de la saillie de roches assiz résistantes émergent plus ou moins régulièrement au-dessus des ondulations confuses, des collines aux contours indécis qui caractérisent la topographie de là contrée. Les reliefs un peu mouvementés sont relégués à la périphérie, sur les confins de la nappe tertiaire, ou dans les massifs de la forêt d’Othe et de l’Argonne.

Circonscrite par les aflleurements de la formation crétacée, la région champenoise constitue une contrée à part, dont l’individualité dérive d’un ensemble de caractères topographiques qui la différencient nettement des régions circonvoisines. Au point de vue climatérique, son originalité est moindre, car elle marque une transition progressive entre la pax-tie centrale du bassin de Paris où prédomine l’influence adoucissante de la mer, avec des pluies médiocrement abondantes, et les régions ardennaise et lorraine, où les influences continentales qui prévalent s’affirment par la rudesse du climat accompagnée d’une recrudescence des précipitations atmosphériques due à une altitude supérieure.

La diversité relative des aspects et les contrastes de détail qu’expriment les dénominations locales de Champagne Humide, Der, Bocage, Vallage , Perthois, Argonne, pays d’Othe, Champagne Pouilleuse, ]\Iontois, etc., en relations avec les variations du faciès crétacé, ne détruisent pas l’homogénéité et la tonalité générale de la région : en Champagne, l’homogénéité se dégage de la simplicité structurale de la contrée, du développement uniforme de grandes masses minérales, de l’identité des conditions générales de l’existence et des formes typiques de l’habitat, et, on peut dire que l’unité de la région repose sur un fonds très ancien d’habitudes agricoles contractées par les habitants en conformité avec la nature du sol. Nulle part on ne rencontre en Champagne de petites unités cantonales isolées par la nature, communiquant difficilement les unes avec les autres, vivant d’une vie propre et correspondant à des groupes de population très définis; d’autre part, la concentration des habitants en villages agglomérés donnait prise aux influences extérieures; entre toutes ces petites sociétés villageoises, jjIus ou moins rapprochées les unes des autres, les échanges ont toujours été très actifs et favorisés par la

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difscmination de minuscules centres urbains jouant le rôle d’intermédiaires et d’agents de cohésion.

Par suite de sa situation géographique et de sa structure en terrasses à pentes convergentes très articulées, coupées de grandes vallées transversales, artères de la vie générale, la Champagne a une physionomie propre : lieu de rencontre de peuples, croisement d’influences venues de toutes les directions, telle est la marque de la contrée, et on peut encore saisir dans la composition de sa population les traces de courants très lointains et très divers. C’est pourquoi la Champagne, si on la compare à quelques-unes de nos anciennes provinces, présente une individualité dont les traits sembleront peu saillants, d’autant plus que les liens politiques et administratifs qui l’ont rattachée de bonne heure au reste de la nation ont contribué à émousser prématurément sa personnalité.

Cependant, s’il n’existe pas plus de type ethnique que de dialecte champenois, on ne saurait nier qu’il y ait eu jadis une Champagne qu’on peut reconnaître encore aujoui-d’hui à un certain nombre de survivances.

Pour toutes les raisons que nous avons précédemment exposées, l’ancienne Champagne n’a jamais constitué une région fortement caractérisée, vivant d’une vie propre, comme un petit monde à part dans le grand corps de la nation ; mais, entre tous ces petits pays champenois où les particularités de la vie locale dérivant de l’influence du sol avaient été accentuées pendant de longs siècles par l’insuffisance des voies et moyens de communication, entre ces unités naturelles groupées dans le cadre artificiel de la province, il s’était formé, à la longue, des liens solides reposant sur d’antiques traditions, sur une continuité séculaire d’échanges et de rapports, sur la communauté de privilèges provinciaux et municipaux. La Champagne qui eut ses assises judiciaires, les « Grands Jours de Troyes », et ses coutumes particulières, ne fut jamais pourvue d’assemblées régulières d’Etats; mais la plupart des villes champenoises ont joui, au Moyen Age, d’un régime municipal à peu près identique, modelé sur la charte communale de Beaumont-en-Argonne, qui était considérée comme la « loi de la Champagne (’) ». La solidarité économique avait

1. La Champag^ie fat, dès le Moyen Age, un payfl de bourgeoisie. La féodalité y était peu forte et peu oppressive. Un régime spécial y rapprochait, plus qu’allleurs, les nobles des roturiers. U’uue part, l’usage s’était établi que les enfants de père roturier et de mère noble fussent nobles. C'est ce qu*expriiuaU cette maxime i « Eu Champagne, le ventre anoblit. » D’autre part, la coutume de Troyes permettait aux nobles de race, s’ils venaieut à tomber dans la misère, de faire le commerce sans déroger à leur qualité ; iis restaient des nobles « vivant marchandemeut ».

rapproché les pays cliampenois, si différents par leurs productions : la Brie, tributaire de la Champagne pour ses vins, lui fournissait en échange des matériaux de construction ; la Champagne Pouilleuse tirait de la Champagne Humide et du Vallage des bois et des fers ; ces pays s’approvisionnaient à leur tour dans la zone oolithique bourguignonne et barroise de vins et de pierres à bâtir.

Sans doute la prompte assimilation de la Champagne à la France détermina l’effacement rapide de ses particularités provinciales, au point que les Champenois ne parlèrent pas un autre idiome et n’écrivirent pas dans une autre langue que les populations de la région parisienne. Cependant, si la littérature champenoise se confond avec la littérature française à son berceau, la Champagne, comme la plupart des autres provinces, a eu son folk-lore ; les archéologues et les sociologues épris de provincialisme ont recueilli ses chroniques rimées, scs rapsodies ])opulaires vulgarisées par les imprimeui's troyens, ses chants patriotiques, ses superstitions, ses légendes et ses dictons ('). Le costume champenois lui-même se distinguait ]>ar son originalité, et, il y a une soixantaine d’années, on reconnaissait encore le paysan de la Pouilleuse à son grand chapeau à larges bords, de cuir ciré, à sa blouse blanche et aux houssettes qui enserraient ses jambes (*). Enfin, le Champenois se distinguait encore de ses voisins bourguignons, lorrains et ardennais j)ar une tournure spéciale de l’esprit et certains traits de caractère, qui ne sont pas complètement oblitérés.

Les écrivains de l’ancienne France, et ceux qui, de nos jours, ont essayé d’esquisser la psychologie des populations de la Champagne, abondent en témoignages souvent hyperboliques sur les qualités et les défauts du Champenois (®). Le paysan de la Champagne est représenté comme laborieux, ménager, doux de caractère ; il avait la réputation d’être le plus disciplinable des provinciaux ; sa simplicité apparente était même passée dans un dicton cruel, inspiré par la malignité populaire (*), et la « nience » de Châlons était proverbiale.

1. Cf. Tarui^., Romancero de Champagne^ t. p. 17I> 242 sqq. ; Albert Metuac, Traditionê et coutume» des Ardenneét paasim; Moiskt, Anciens NotUs chantés dans les pays qui forment aujourd’hui le département do TVonne {BulUt. de la Soc. de» êc. del’Yonne, année 1886, p. 301); André Lefèvre, iSuperstitions et oraisons de la Chainpa^^ne et do la Brio {Bullet. de la Soc. d^anthropol., 4« série, t. ill, p. 131). Louis ]^[OKiN, Proverbes et dictons recneillia dans le département de VAube, br. in-8®, Troyes, 1901. I)r Jaillot, Notes sur le folk*lore argonnais {Hev. d'Ardenne et d' Argonne, uuv.-déc. 1894).

2. Sur les particularités du 'eostuiiie en Champagne, cf. Albert Meyrac, loe. cit., p. 28 ; Hubert, Géographie des ArdenneSf p. 97 ; Alb. Baukau, La Vie rurale dans l'ancienne France, p. 58, 76, et Heuri Brun, dans la Science sociale, t. XXXUI, p. 171*172.

3. Bauuikr, Mém» de Champagne, t. 1, p. 332 ; BouIjAINVILLiebs, État de la France, t. III, p. 547; OitOSLEY) Fphémérides, t. I, p. 16*17 ; Takbb, Romancero de Champagne, t. Il, p. 4 ; Dr O. OuEiiLJOT, Le Champenois, di.scours prononcé à la séance publique de l’Académie do Reims, ô juillet 1900.

1. <1 <4uatre*vingtKlix*ueuf moutons et un Champenois fout cent bétes. » Les écrivains champenois

CON’CLUSIOX

Mais, SI le Champenois a eu ses détracteurs, il a rencontré plus d’un aiiolopste (') . Quoique débonnaire et un peu naïf, le Champenois passait, comme le Picard, pour avoir la tête un peu chaude, et il ne le fallait point pousser à bout :

Tête de Champenois n’est que bonne.

Mais ne la choque point personne.

La ruse et la hnesse ne lui faisaient point défaut (-). Taine, qui était originaire de Vouziers, remarquait» l’œil allumé, la bouche narquoise, le ton goguenard, le grand nez vulgaire, irrégulier » des habitants de la Champagne Pouilleuse (’). :Michelet a signalé « le tour ironique de niaiserie maligne » particulier à l’esprit champenois ; il a remarqué que la satire est, avec l’histoire, la vocation de cette Champagne, » pays des bons contes, des facétieux récits sur le noble chevalier, sur l’honnête et débonnaire mari, sur M. le curé et sa servante » . Deux Troyens, Passerat et Pithou, ont collaboré à la Satire Mémppée ; le Troyen Pierre Larrivey est un précurseur de Molière. A l’éloquence et à la rhétorique bourguignonnes, Michelet oppose la grâce et l’ironie rêveuse de la Champagne, « l’esprit de saillies pétillant comme le vin du cru, qui stimulait la verve de nos joyeux conteurs de fabliaux, jusqu’à La Fontaine (‘) ». Par ces traits du caractère, le Champenois ressemble plus à l’habitant de l’Ile-de- France qu’à celui du nord de la France, des Ardennes ou de la Lorraine.

Le Champenois du type populaire est ouvert, accueillant f), expansif jusqu’au bavardage, ironique, plaisant et gouailleur jusqu’à la vulgarité. L Ardennais, moins jovial et moins ouvert, est plus réfléchi, plus méthodique, plus opiniâtre dans ses résolutions, plus tenace que le Champenois ; le Lorrain est plutôt réservé et froid, madré sous les apparences de la bonhomie {“).

60 6ont ingéniés à fournir de ee proverbe les explications les plus fantaisistes. Cf. V. Dcruï, Tour du Monde, auneo 1861, t. I, p. ;U1 ; Étienne Geokoes, La Champagne et le» Champenoi», br. in-8o, Troyes 18J1, p. 8; A. Daol'Ik, Blason populaire do la Haute-Marne {Uevue de Champagne et de Brie, 2c série’ t. II, p. G95). ' ^

1. Cf. la balUde d’Eustaelie llKsirHAUPS, Des Mœurs et conditions des Champenois (Collection de» ancten» texte», t. 1, p. 177); Alexandre Dumas, La Boute de Varenne», p. 100-102 ; Victor Hloo, Le Bhin, t. I, p. 36-11 (édit. Uctzel-Quantin).

2. OnosLET, pour expli., uer ce trait du car ictère champenois et troyen, va jus.,u’à imaginer que le mot tricasse signifie . trois fols prudent, trois fois rusé ! • (Kphêméride», t. II, p. 1-5).

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