‹ La ChampagneChapitre 156 sur 166 · VALEUR · texte numérisé non relu

VALEUR

vénale.

FF.KM.VOK

OU loyer à Thcctare.

11JG6 38i)0 francs 50 frants

(Alv. Thévesot, yionographie de LhuUre, p. 77-78.)

faisait subir aux contrées plus éloignées qui ne pouv'aient bénéficier de son influence immédiate.

11 est permis cependant de constater que la Champagne, à travers les vicissitudes de son histoire, et malgré les transformations qu’elle doit au travail de l’homme, n’a pas renoncé aux traditions essentielles de sa vie économique, indissolublement associées aux particularités de son sol et de son climat. L’industrie humaine s’est pliée aux exigences de la configuration et de la nature du sol, et les moyens qu’elle a employés pour l’exploiter ne font que rendre plus apparentes ses aptitudes non modifiables. Les principales voies modernes de transports, chemins de fer et canaux, dont quelques-unes doublent ou triplent les anciennes voies de circulation, ont un tracé subordonné aux principales lignes du relief; elles empruntent les grandes vallées de l’Yonne, du Serein, de l’Arinançon, de la Vanne, de la Seine, de la Marne, de l’Aisne, de la Vesle, ou elles longent les talus (jui marquent les affleurements de chacune des formations crayeuse et tertiaire : ainsi la voie ferrée de Saint-Florentin (Yonne) à Amagne (Ardennes) qui côtoie les terrasses adossées aux massifs de la forêt d’Otbe et les monts de Champagne, par Troyes, Brienne, Vitry, Sainte-iMenehould, Vouziers et Attigny ; cslle de Montereau à Laon qui contourne la falaise de Champagne-Brie par Flamhoin, Romilly, Sézanne, Épernay et Reims. La Champagne Humide et l’Argonne, aux terres exceptionnellement fortes ou profondément ravinées, colonisées et peuplées jadis par les moines, ont conservé en grande partie leur parure de forêts et de prairies et sont toujours des contrées essentiellement forestières et lierhagères('). Ce qui a persisté dans la Champagne Pouillense, c’est un type d’agriculture fondé sur la nécessité de jachères périodiques et de fumures intenses, pour rendre à un sol exceptionnellement maigre et aride ses éléhienls fertilisants, et trouvant un auxiliaire dans l’exploitation de pâtures communales et les j)lantations de résineux : la rotation traditionnelle des eultures et la distribution géométrique des champs cultivés aux alentours des villages marque d’une empreinte ineffaçable la physionomie du pays. La multiplication des voies ferrées et le développement sporadique de quelques centres industriels qui ont aspiré la population rurale, de plus en plus raréfiée, n’ont pu qu’affaiblir les agglomérations humaines localisées par la nature : la population est

1. On a même procédé à dos reboisements dans certaines parties de la Champagne Humide, Cf. DE Taillassox, Les Plantations forestières de TAube {Jievue des eaux et foriU, t. XVII, p. 57-Ô8).

CONCLUSION

restée groupée en conformité avec les particularités hydrologiques et les aptitudes agricoles spéciales à chaque formation géologique, c’està-dire extrêmement concentrée sur les hautes plaines du terrain de craie, plutôt dispersée dans le pays d’Othe et la Champagne Humide ; mais, en général, le village aggloméré est en Champagne l’unité essentielle et la forme indélébile de la vie rurale ; partout les formes de l’habitat restent subordonnées aux nécessités de l’économie rurale, et les transformations introduites par le travail humain n’ont pu rompre le déterminisme géographique. Ainsi la Champagne a conservé avec son nom l’empreinte de son individualité.

Que subsiste-t-il encore de l’ancienne Champagne ? 8i l’on met à part le genre de vie des populations rurales et la persistance des formes particulières de l’habitat, les survivances du passé paraissent se réduire à peu de chose. Le costume si longtemps classique dans sa variété a fait place à des accoutrements plus uniformes et moins pittoresques; la blouse blanche ou bleue traditionnelle ainsi que la casquette en peau seront bientôt légendaires parmi les populations rurales de la Champagne. Le dépeuplement des campagnes au jirotit des villes, le service militaire obligatoire et la diffusion de l’instruction primaire ont singulièrement restreint l’usage des patois locaux, et les ruraux champenois ne se distinguent guère de leurs voisins, sous le rapport du langage, que par un léger accent et certaines intonations (‘).

Ainsi, la couleur locale s’efface de plus en plus en Champagne, comme ailleurs; les particularités du langage s’atténuent; chaque jour voit disparaître un mot du terroir, une coutume, une originalité du costume ; seuls quelques ti’aits de caractère sont encore reconnaissables, et c’est là qu’on peut saisir l’influence permanente du milieu géographique. K’a-t-on point remarqué que le cultivateur de la Champagne Pouilleuse, si laborieux et si sobi*e, est d’un caractère moins ouvert et moins hospitalier que l’habitant du riche Vallage d’Aisne, où la vie est plus plantureuse ; que, dans les villages vini-

1. Sur les patois de la Champ.igne, pf. le vocabulaire troycn de Ouoslky, dans ses Éphémirides, t. II, p. UiO; rrosper Tarbé, Reaherchet tur Vhiatoire du langage et deapatoi» de Champagne, in-8", Reims, 18Ô1 ; J. Diette, Glossaire du patois de Boulngcs (,\ube) (J/ent. de la Soe. aead. de l’Aube, t. LVII, p. 268-2Ü9]; Alph. Bacpoik. Glo.ssaire du patois de la forêt de Clairv.anx {ibid.,t. XMX, L, LI); Corsât, Mots de patois champenois employés dans les cantons de I.igny et de .Seiguclay (Yonne) [Bullet. de la Soe. arehéol. de Sena, t. VI]; Ge Patois do Courtisols (Marne) [Mém. de la Soc. dea nntiquairea, t. V, p. 336 ; t. VI, p. 220, et ifém. de la Soc. d’agric. de la Hai ne, 2« série, t. I, p. 101] ; Le Langage de Saint-Étienne-à-Arnes (.Vrdennes). (7Vao. de l'Aead de Iteima, t. CVI, 1902, p. 490 sqq.]. K. ItODKquEi.OT, Patois du pays de Provins {Bullet. de la Soc. arehéol. de Seine~et~Marne, t. V, 1869). Études patoUes sur l’arroudisseinent de ViTy-le-Prançois {Bullet. de la Soe. dea aciencea de Vitrij, t. X-YII, 1904 .

coles échelonnés au-dessus de la vallée d’Aisne, aux envii'ons de Vouziers, le paysan est en général plus gai, plus sociable que le cultivateur des maigres terres crayeuses du canton de Macliault où la vigne ne pousse pas (') ? i\Iais, indépendanunent de ces variétés locales et, pour ainsi dire, de ces nuances de pays à pays qui traduisent l’influence du sol, ce qui distingue par-dessus tout le paysan champenois qui vit sur un sol plutôt ingrat, c’est son esprit d’économie et de prévoyance. Le morcellement extrême de la propriété en Champagne facilite le mouvement ascensionnel du paysan qui peut acquérir le sol, parcelle par parcelle : il y a là une puissante excitation à l’épargne qui entretient une endurance au travail, une sobriété, une âpreté au gain très caractéristique parmi les populations rurales de la Champagne (■). Ces solides et rudes qualités, qui sont le produit du terroir, sont de nature à atténuer l’impression fâcheuse qui se dégage de la description assez noire que nous ont tracée certains sociologues de l’individualité morale et de la condition sociale du paysan champenois. 11 n’y a donc pas lieu de s’étonner si la Champagne, bien qu’elle soit restée une région surtout agricole où la densité de la population est assez faible, vaut mieux que sa réputation : les améliorations considérables ajîportées à l’exploitation du sol et surtout l’essor de la grande industrie dans les principaux centres urbains ont contribué, au cours du siècle dernier, au développement croissant de la fortune pi'ivée. L’Aube et la Marne figurent parmi les départements ï)ù le montant proportionnel de la fortune par tête d’habitant et par ménage dépasse la moyenne générale de la France et la richesse acquise s’y révèle par le taux comparativement élevé des déclarations successorales. Nulle part les progrès de l’épargne n’ont été plus rapides et les bâtiments luxueux construits pour les caisses d’épargne à Troyes, à Châlons, à Sainte-Menehould, attestent le haut degré de prospérité de ces institutions locales en même temps que l’esprit de prévoyance et l’aisance générale des populations champenoises (®).

La dénomination de Champagne exprime donc encore un genre

1. I)' OrELMOT, Statut, mèdie. de Varrond. de Vouziers, p. 32, Ô3.

2. La Science sociale, t. V, p. 28-30 ; t. XXXIII, p. 158, 166-107.

3. IjCB départements champenois liçureut parmi lespremi» ra dans le classement d'apré.s l’importance

des soiniucH inscrites sur les li\TOts do caisses d’êparjçne o.t do la caisse nationale des retraites pos.sédés par chacun d’eux } il eu est de même pour l’Importance des assurances sur la vie possédées par rapport A la fortuno de chacun (Cf. TuRi^UAX, Étuilnation de la fortune privée en France, Paris, 1901,

p. 121, 131 ; Mouvement des caisses d'éparjîne dans la Marne, dans Portevim, L*Éronomie sociale dans la Marnj, Annexes, p. 91 sqq.). Dans presque tous les arrondissements champenois, le rapport du nombre des imposés (cote personnelle et mobilière) au nombre des habitants est supérieur à 30 p. 100 et dépasse la moyenne de la France (Résultat de la première révision décennale du rerenu net de la propriété bâtie, gr. in-l®, Paris, 1901, carte 23).

Le département do la Marne se classait au treizième rang d'après l'importance de l’actif successor.il

CONCLUSION

de vie lié à une contrée bien déterminée : il existe dans la région champenoise, en dépit de l'oblitération des originalités locales résultant d une centralisation séculaire, des groupes homogènes d’hommes soumis a des conditions identiques d’existence en rapport avec la nature du sol, rapprochés par des liens de solidarité économique, et ayant contracté graduellement certaines affinités de mœurs, d’idées et de sentiment. Cette Champagne peut-elle servir de base à un rajeunissement de nos circonscriptions administratives destiné à donner satisfaction aux tendances décentralisatrices qui sont, pour ainsi dire, à l’ordre du Jour ?

Il est bien évident qu’il ne peut être question de ressusciter, dans son intégrité territoriale, cette entité factice qu’était l’ancienne province, dont les limites ne concordent plus avec les intérêts connexes qu'ont créés les facilités nouvelles des communications, et qui n’est ]dus qu un souvenir entretenu dans la mémoire des hommes par le zèle des historiens locaux. La reconstitution de l’ancienne province, telle que la proposaient jadis les économistes et jurisconsultes auteurs du programme décentralisateur dit « de Nancy » est une conception réactionnaire et archéologique, une pure utopie.

Nous savons, d’autre part, que les départements, « ces enfants illégitimes de l’ancien régime et de la Révolution » nés d’une équivoque, ne sont que des morceaux arbitraires de provinces et des assemblages incomplets de pays, ne constituant ni des unités régionales, ni des unités locales (■), et il nous semble qu’il y a quelque exagération à prétendre que « la division en départements paraît, pour la Champagne, en accord avec la nature des lieux et conforme aux sentiments actuels des populations (’) ». Depuis que les voies et moyens de transports se sont multipliés, le département, dans ses dimensions actuelles, est devenu un cadre trop étroit.

Quant aux arrondissements, ils ont pu avoir primitivement leur

en 1903 (soit 63 559900 fr.) [Economiste français f 13 août 1904, p. 227]. Le développeineut de l’aisance générale est ou rapport avec La progression du salaire moyen des ouvriers :

DKPAUTEMENTS. 1860-1865. 1891-1893.

Aubo 2*79 4^35

Marne 2 15 4 80

(D’après IMnniiaire rtatist. de la Eranre, t. XVIII, 1898, p. 228-229.)

1. De Metz-No BL.iT, Les Départements et lesproviuce.s, dans Varia, iu-18, Paris, l861,p.5ô, 67,72-73.

2. P. Foxoïw, lèégions et paijSy in-12, Toulouse, 1903, p. 21-22.

3. Albert Babkau, dans la Réforme sociale, juillet 1901, p. 70.

Le 11 novembre 1789, le député Target, justifiant, devant la Constituante, la nouvelle division du royaume, déclarait : « Voici ce que nous avons voulu : c’est que de tous les points d'on dépnrtemeut, on puisse arriver au centre de PadmiuLstration ou une journée de voyage. • (Mantoal kt Laukext, Archiver parlementaires, t. IX, p. 741, col. 2.) Cet argument n’a plus de valeur aujourd’hui.

LA CHAiMPAGNI<:

raison d’être, ayant été délimités de telle sorte qu’on pût « aller et venir au elief-lieu du district dans une journée (‘) », mais aujourd’hui leur abolition ou l’élargissement de leurs limites ne saurait provoquer l’opposition ou les regrets des régionalistes. En effet, leur valeur administrative est très contestable depuis que la multiplication des voies ferrées a transformé, un peu partout, les conditions économiques, bouleversé, dans bien des cas, les rapports de pays à pays ; les limites des arrondissements pourraient donc être avantageusement remaniées, quelques-uns de ceux-ci même supprimés sans dommage. C’est ainsi que lirienne et une grande partie des villages de son canton ont, depuis l’ouverture de la voie ferrée de Saint-Dizier à Troyes, plus de rapports avec Troyes qu’avec Bar-sur-Aube, chef- lieu d’arrondissement. Le rayon d’atti’action exercé par Troyes dépasse de beaucoup les limites de l’arrondissement, par suite de la convergence de nombreuses voies ferrées vers ce centre industriel important, métropole de la bonneterie ; il s’étend jusqu’au delà de Bar-sur-Seine, grâce à la voie ferrée de Troyes à Châtillon qui apporte à la cité troyenne les matériaux de construction et les vins de la Bourgogne ; une grande partie de la vallée d’Aube, en aval de Brienne jusqu’au confluent avec la Seine, où l’industrie de la bonneterie s’est maintenue dans quelques centres, se rattache étroitement à la ville de Troyes, depuis la création de la voie ferrée Châlons-Troyes par Arcis ; l’arrondissement d’Arcis pourrait donc être partagé entre ceux de Troyes et de Châlons. 11 en est de même de l’arrondissement de Xogcnt-sur-Seine où le centre industriel de Romilly (bonneterie) se rattache également au groupe troyen ; l’arrondissement de Nogent pourrait être jiartagé entre les arrondissements de Sens, Provdns et Troyes. Le rayon industriel de la ville de Reims, doté d’un réseau de voies de trausjiort très complet, dépasse également les limites étroites de l’arrondissement : une partie des arrondissements de Châlons (vallée de la Suippe), de Vouziers et de Rethel (vallées de la Retourne et de l’Aisne), où s’est développée l’industrie lainière, ont avec Reims des rapports économiques qui les lient à la métropole rémoise. En déniant toute valeur à la limite historique que formait la vallée de Biesme, toute la partie orientale du massif d’Argonne jusqu’à la vallée d’Aire pourrait être détachée de l’arrondissement de Verdun , pour être réunie aux arrondissements de Sainte-^lenehould et Vouziers, dont les chefs-lieux sont plus rapprochés.

1. Discours du député Re.vbcl ûla Constituante (.Arc/ure* parlementaires, t. X, p. 6, col. 2).

CONCLUSION

Ces quelques exemples nous montrent combien factices et parfois inutiles sont devenus la plupart de nos arrondissements champenois.

Dans le remaniement systématique et complet des circonscriptions administratives champenoises, sur lequel nous prétendons seulement présenter les conclusions qui se dégagent de notre étude, il y aurait donc lieu de ne pas s’en tenir exclusivement aux traditions historiques, ni même aux données fondamentales fournies par la géologie, les divisions de pays ne dépendant pas seulement de la nature du sol, mais encore de la communauté des occupations et des intérêts ; il faudrait faire entrer en ligne de compte les faits de l’ordre économique (jui font ressortir l’élément humain, c’est-à-dire l’action de l’homme sur le sol qu’il habite ; dans cet ordi'e d’idées, il conviendrait d’attribuer une influence capitale à la distribution des voies de transports qui influent de i)lus en plus sur le groupement de la population et le développement des grands centres ui’bains dont le rayon d’attraction s’allonge de plus en plus. Dans son esquisse de reconstitution des grandes unités naturelles du sol français, M. Foncin a proposé (‘) de diviser la région champenoise en deux parties à peu près équivalentes, au moins par le chiffre de la population : 1® la haute Champagne ou région de l’Aisne et ^Nlarne, comprenant les départements des Ardennes, de l’Aisne et de la ^farne avec Reims pour métropole ; 2" la basse Champagne, comprenant les départements de l’Aube, de la Haute-Marne et de l’Yonne, avec Troyes pour centre principal (^-). Cette adaptation nouvelle d’une antique division de la Champagne contient une part de vérité géographique. Les villes de Troyes et de Reims, par leur situation, leur importance économique générale, autant que par leurs traditions historiques , semblent très désignées pour grouper, chacune autour d’elle, avec une certaine cohésion, un ensemble de populations dont la plus grande partie gravite pour ainsi dire dans leur orbite : ce sont, à vrai dire, les deux pôles traduisant ce dualisme qui est en Champagne le fait de la nature ; mais pour des raisons d’ordre à la fois géographique et économique, il nous paraît que la totalité des départements des Ardennes, de l’Aisne, de la Haute-]\[arne et de l’Yonne ne saurait être rattachée à la haute ou à la basse Champagne. Ainsi, le nord du département de l’Aisne, c’est-à-dire le Laonnais, le Vermandois, la Thiérache, a des liens

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