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LES PAYS CHAMPENOIS

ClIAriTRE

Divisions naturelles de la Champagne.

La ganinie des teintes figurant sur une carte géologique la succession des sédiments crétacés en Champagne apparaît disposée régulièrement en nappes qui dessinent des auréoles concentriques, nettement caractérisées depuis la rive droite de l’Yonne, s’effilant et s’enchevêtrant graduellement dans la direction du nord. A chaque teinte correspond une terrasse, tantôt surélevée, tantôt déprimée, dont le faciès est plus ou moins homogène et donne lieu, suivant les cas, à une individualité géogra2)hique plus ou moins tranchée. C’est pourquoi, bien qu’elle présente une physionomie générale nettement caiaclérisee, dérivant d une continuité de structure qui lui est propre, la région champenoise est loin d’être en elle-même complètement * homogène. Parmi les unités géologiques qui la constituent, celles qui s affirment par de brusques contrastes ont une personnalité qui se dégage dans la nomenclature des noms de pays. La toponymie locale y reflète, sinon des diftérences profondes de eonfiguration et de climat, du moins les particularités saillantes du sol. Non seulement chaque grande masse minérale a sou individualité, mais il arrive que le faciès de chaque affleurement n’est pas identique sur toute son étendue ; ici, la craie a un faciès marneux, ou bien elle apparaît surmontée d une pellicule de dépôts tertiaires ou quaternaires ; là, l’homogénéité superficielle des sables et des argiles de l’infracrétacé est rompue par des nappes d’alluvions qui en masquent les affleurements : tels sont les sables et graviers provenant de la zone oolithique

entraînés et déposés par les courants diluviens. De plus, les couches de terrain chevauchent fréquemment par lambeaux les unes au-dessus des autres, et, sur les confins de chacune d’elles, les transitions graduelles d’un sol à un autre déterminent parfois la formation de contrées mixtes où s’atténuent les contrastes. Cette diversité d’apparences ne peut manquer de frapper les géographes attentifs à saisir les nuances résultant de la complexité constitutive d’une région et à en rechercher l’origine.

L’intendant Lai'cher, qui administrait la Champagne à la fin du xvii* siècle, et, après lui, Beaugier, qui est resté la principale source pour tous les géographes postérieurs ses plagiaires, signalent une division de la Champagne ayant un caractère géographique, au moins dans les termes : ils distinguent une Haute et une Basse Champagne, une Champagne supérieure et une inférieure; à la première ils attribuent les villes de Reims, Vitry et Troyes, et la Haute-Chamjtagne est essentiellement le pays des plaines crayeuses découvertes et cultivées. La Basse-Champagne qui s’étend parallèlement à la première, du sud-ouest au nord- est, depuis la vallée d’Yonne jusqu’aux plateaux du Barrois et de la Lorraine, est le pays des bois, des carrières et des mines de fer (‘) : nous trouvons là une ébauche informe de la division en Champagne Sèche et Chain j)agne Humide que l’étude géologique du sol a fait prévaloir.

Guettard est le premier qui, au xviii' siècle, ait esquissé avec un discernement qui fait honneur à son sens géographique une division de la Champagne basée sur la nature du sol (*). Ce savant minéralogiste remarquait que « le fond du terrain de cette province est en général formé de marne, de craie et de pierre blanche calcinable » ; il notait le contraste résultant, dans les constructions champenoises, de l’emploi de matéi’iaux très différents. D’après la nature des éléments constitutifs du sol, il distinguait la zone du terrain de craie avec ses trois « campagnes » de Reims, Troyes et Châlons ; le Rémois et sa ceinture de coteaux où se trouvent réunis les sols les plus variés ; la contrée glaiseuse et sablonneuse des environs de Baudonvilliers, Amance et Vendeuvre (Aube) ; « la terre extrêmement forte presque toute

1. LvBt iiBB, iïémoire». Mss. de la bibliothèque de OhàlouB, fol. 25-27 ; Beaugier, Mtmoireê historié ques dt la province de Champagne, t. X, p. 2. Sur cette division de raiicieunc province de Cliaiupagne, cf. un guide de IVpoque : Duveboieb, Le Voyage de France dressé pour la commodité des Français et étrangers, 1 vol. in'12, Lyon, 1679, p. 95.

2. OuBTTAKü, Mémoire où Bon examine eu général le terrain, les pierres et les différents fossiles de la Champagne (.rlcati. des Sciences, Mém., année 1754, p. 457, avec carte). Cicettabd, comme tous les géographes de raucieuno X'rance, considère la province de Champagne daus sa totalité, c’est‘à*dlre avec la portlou des zones oolitMques et tertiaires qui s’y rattachaient.

couverte de haute futaie et d’étangs » qui caractérise le pays compris entre les plaines de 1 Aube en face de Brienne et celles de la iUarne en amont de Vitry (Perthois) ; les sols pierreux du Vallage (pierres de Noinécourt et de Savonnières). Guettard est également frappé par le développement exceptionnel « de la glaise rouge avec pierres à fusil » (argiles à silex) qui surmonte les coteaux crayeux à l’ouest de la plaine de Proyes ; il signale les glaises (argiles du gault) et « la

pieiie morte tendre, d un blanc verdâtre » (gaize) qui constitue

le faciès spécial du massif d’Argonne. Si sa nomenclature est imprécise et incomplète, s’il ne cite ni le Der, ni le Bocage, ni le pays d Otbe, du moins Guettard a le mérite d’avoir entrevu et indiqué les divisions londamentales du sol dans la région champenoise.

Il y a donc lieu de décomposer l’ensemble de la Champagne, telle que nous l’avons définie, en un certain nombre d’unités naturelles, c’est-à-dire de pays. Nous savons déjà qu’à chacune des auréoles crayeuse et infracrétacée correspondent, d’une part la, Champagne Sèche ou Pouilleuse qui est la Champagne par excellence, celle où le type de pays qu’implique cette dénomination accuse franchement et pleinement ses caractères distinctifs ; d’autre part la Champagne Humide qui est 1 antithèse et comme le complément de la Champagne Sèche, Chacun de ces deux grands compartiments se subdivise a son tour en un certain nombi-e d’unités secondaires en relation avec la nature des couches profondes ou superficielles du terrain. Au sudouest de la Champagne, entre les riantes vallées de la Seine et de 1 \onne, la couverture de lambeaux tertiaires qui surinonte les plateaux crayeux coupés transversalement par le long fossé de la Vanne détermine une zone montueuse assez profondément ravinée : c’est le pays d’Othe qui, par l’abondance de ses sources, de ses eaux courantes, par ses paysages verdoyants de forêts et de vergers, marque la transition entre la Champagne Humide et la Champagne Sèche. Depuis les plaines de la Seine, jusqu’au val d’Aisne, se développent les croupes arrondies et les ondulations confuses de la Champagne Pouilleuse où la craie qui se montre à nu, à peine recouverte, yà et la, par de minces lambeaux d’alluvions, engendre un sol aride et désolé. Les savarts ou « peleux », véritables landes abandonnées à la vaine pâture, et la maigre végétation des pineraies y disputent la place aux céréales ; seuls, les interminables rubans de verdure qui désignent de loin aux regards le tracé des vallées rompent l’uniformité monotone du paysage. Au nord-ouest de la Champagne Pouilleuse, de part et d autre de la vallée de Vesle, les lambeaux ter-

tiaires qui couronnent les éminences crayeuses (Berru, Brimont') circonscrivent, en avant du promontoire tertiaire de la montagne de Ueims, un large bassin d’alluvions où la population s’est agglomérée à proximité de sols moins arides et sur les confins de deux pays très différents : c’est le bassin de Reims.

Au nord de la vallée d’Aisne, les contrastes s’accentuent : le faciès du terrain de craie, dont les affleurements s’infléchissent vers le nordouest, est ])lutôt marneux ; la craie elle-même est recouverte par des plaques d’argiles et de sables qui amortissent les inégalités du relief ; l’absence de tout accident to])Ograj)hique saillant rend la transition insensible entre les deux formations crayeuse et infracrétacée qui se pénètrent par chevauchements et discordances de stratifications. Sur des sols moins secs et plus féconds que dans la Pouilleuse, la végétation est ])lus luxuriante : c’est la Picardie qui s’annonce avec ses terres plus fortes, ses cultures opulentes où domine la betterave. Sur la rive droite du llurtaut, rencheyêtrement définitif des deux auréoles crétacées coïncide avec l’aj)parition d’une dénomination nouvelle : la Thiérache, pays J)icard.

Sur tout le parcours de l’auréole infracrétacée, l’uniformité verdoyante qui caractérise l’aspect du pays n’exclut pas les nuances de détail, ni même parfois les contrastes qui s’ex})riment dans la toponymie locale. Entre les vallées d’Aube et de l\Iarne, par suite de l'extension considérable des sols argileux et sablonneux, les caractères distinctifs qu'implique la dénomination de Champagne Humide s’aflirment avec une netteté particulière. Nulle part, sur un sol mollement ondulé, gluant et difficilement perméable, les étangs ne sont plus nombreux dans les dépressions, la ramure des cours d’eau plus touffue, la végétation ])lus drue : nous sommes dans le Der, l’antique domaine des épaisses forêts de chênes.

L’immense clairière de plaines cultivées qui, au nord du Der, interrompt la continuité des masses boisées et, par les vallées convergentes de l’Ornain, de la Saulx et de la ^larne ouvre des voies à la circulation entre la Champagne et le Barrois, est encore désignée sous le nom de Perthois.

Au nord des plaines du Perthois, les affleurements d’une roche nouvelle, plus compacte et moins plastique que les précédentes de la série infracrétacée, se dénonce dans le modelé du sol par des formes de relief j)lus accusées. C’est la gaize qui, précédant la craie, chevauche en bancs puissants au-dessus des argiles et des sables de l’albien : ici, plus de vallées largement évasées, plus de grandes

DIVISIONS NA.TURELI.es DE L.A. CH.AMPAGNE

plaines nivelées par les dépôts d’alluvions, mais un entassement confus de crêtes rocheuses , sèches et boisées , entrecoupées de ravins humides. Tel est le massif d'Argonne, intercalé longitudinalement entre les vallées de l’Aisne et de son affluent l’Aire.

Au delà de la percée transversale de l’Aire, les assises de l’infracrétacé disparaissent successivement, ou s’effilent en biseau et s’amincissent de plus en plus, en s’infléchissant dans la direction du nordouest, tandis que, par suite de la dénudation, les affleurements du soubassement oolithique se multiplient dans les vallons : la grande forêt s’éclaircit et une ceinture de cultures variées enveloppe les villages ; ce n’est plus l’Argonne profonde et sauvage. Peu à peu l’individualité de la bande infracrétacée s’efface dans la topographie confuse des terrasses subardennaises qui s’inclinent circulairement autour de la vallée d’Aisne : sur ces hautes terres encore très boisées qui constituent la ligne de faîte entre le versant de l’Aisne et celui de la ]\leuse, la dénomination d’Ardennes, en dépit de l’indécision des contours géologiques et du caractère hétérogène de la contrée, traduit encore la physionomie montueuse et boisée de ces confins de la Champagne qui conti’astent avec les plaines du terrain de craie.

A la lisière de chacune des auréoles crayeuse et infracrétacée, caractérisées géographiquement par un type spécifique plus ou moins homogène, il y a lieu de tenir compte des contacts d’affleurements où, par suite de la combinaison de traits originaux empruntés aux formations contiguës et de l’atténuation des contrastes, il se dégage })arfois de petites unités naturelles intermédiaires assez nettes. Tel est le talus sinueux, entaillé d’excavations, frangé de promontoires, qui jalonne le contact de la nappe tertiaire et du terrain de craie, et qu’on désigne communément sous le nom de falaise de Champagne- Brie. Par l’inclinaison de leur versant principal qui fait face à l’est, la nature crayeuse de leur soubassement, leurs affinités avec les plaines champenoises, ces coteaux se rattachent à la Champagne et constituent une individualité géographique intermédiaire où les désignations de Montais et de Vignoble correspondent à des formes du terrain, à des différences d’oi'ientation, de climat, d’aptitudes agricoles qui ont leur répercussion sur le groupement de la population.

Entre les plaines de l’Yonne et de la Seine, les terrasses en gradins adossées irrégulièrement aux escarpements méridionaux du massif de la forêt d’Othe, et formées par la superposition successive des premières assises crayeuses au-dessus des sols déprimés de l’étage albien, n’ont, à aucune époque, suscité l’emploi d’une dénomination

populaire spéciale. Par contre, la base des plateaux crayeux qui frangent latéralement les plaines de la ^^arne, aux environs de Vitryle-François, est festonnée par une bande étroite de sols humides et herbagers qu’ombragent des bouquets de bois où culminent les cimes d’innombrables peupliers : c’est, sur les confins du Der, le Bocage Champenois, transition entre les épaisses forêts de la zone infracrétacée et les campagnes très découvertes du terrain de craie.

Dans des conditions de sédimentation un peu différentes, les assises successivement sablonneuses et marneuses du cénomanien et du turonien, qui, au nord des plaines du Pertliois, s’intercalent entre la bordure convexe déchiquetée des plateaux crayeux et les crêtes boisées du massif gaizeux de l’Argonne, introduisent dans le modelé topographique de la contrée des profils intermédiaires; il y a là une série d’ondulations aux contours arrondis, groupées régulièrement le long de vallées largement évasées, ni trop sèches ni trop humides, tantôt boisées, tantôt très découvertes et cultivées : ce sont les riches terroirs d’un Vallage, drainés par l’Aisne et ses petits affluents de gauche issus de la Champagne Pouilleuse, auxquels succèdent, dans la direction de l’ouest, les vallons inégalement fortunés du Pied-des- Monts, taillés dans la craie blanche.

Enfin, sur les confins du Pertliois et du Der, les sédiments inférieurs de l’infracrétacé (néocomien), échappés à la dénudation entre les vallées de la Marne et de la Saulx, débordent sur les plateaux oolithiques, et, de ce côté, la Champagne empiète pour ainsi dire sur le Barrois. Aux sols humides et plastiques, aux plaines basses et aux vallées mal définies succèdent des terrains plus compacts et plus secs, des plates-formes entaillées de ravins, des thalwegs encaissés entre des talus aux parois rocheuses et aux pentes raides ; la forêt ne subsiste plus que sur les lambeaux d’argiles ou de sables disséminés sporadiquement à la surface ou dans les anfractuosités du calcaire portlandien : la dénomination de Vallage reparaît ici, justifiée de nouveau j>ar la configuration du pays. Abstraction faite de toute considération historique, ce Vallage doit être considéré comme une dépendance géographique de la Champagne. Avec le Der, il constitue une seule et même région empruntant son unité à la présence des gisements ferrugineux ; c’est un pays d’antique métallurgie, abondamment pourvu jadis de minerai , de combustible végétal , où le groupement d’une population homogène par ses occupations principales a toujours été étroitement subordonné aux fluctuations de l’activité industrielle.

Après avoir passé en revue l’architecture du sol de la Champagne, défini les subdivisions naturelles de la région et les avoir confrontées avec les différentes dénominations locales, il nous reste à déterminer par une étude analytique plus détaillée la localisation et l’aire d’extension des divers phénomènes physiques ou humains particuliers à chacun des pays champenois.

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