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CHAPITRE II

La zone infracrétacée.

La bande infracrétacée champenoise qui dessine, entre les platesformes oolithiques de la Bourgogne, du Barrois et des Ardennes et les hautes plaines du terrain de craie, une zone semi-circulaire et étroite de sols plutôt déprimés, a une superficie d’environ 5 350 kilomètres carrés, inféideure de plus de moitié à celle que mesure la région du terrain de craie (11 328 kilomètres carrés) *, sa largeur est en moyenne de 15 à 20 kilomètres. Elle est loin de coïncider avec son aire primitive d’extension, car les dépôts de l’époque crétacée ont d’abord chevauché sur les bancs compacts des sédiments jurassiques qu’ils recouvraient transgressivement, de telle sorte qu’il n’existe aucun rapport entre la disposition actuelle des affleurements crétacés et celle des rivages des anciennes mers -, l’ablation partielle des dépôts infracrétacés s’explique par la nature essentiellement meuble ou facilement délayable de leurs éléments constitutifs, argiles, marnes et sables que les agents d’érosion ont pu désagréger et entraîner avec rapidité (*).

C’est seulement à partir de la vallée d’Yonne que la bande infracrétacée s’individualise nettement. Sur la rive gauche du fleuve, dans cette contrée mollement ondulée où les eaux ruissellent, soit vers la Seine par le Loing, le Braulin et l’Ouanne, soit vers l’Yonne par le ruisseau de Saint- Vrain et le Tholon, des lambeaux tertiaires respectés par l’érosion masquent les affleurements infracrétacés ; l’étage albien, par exemple, y apparaît surmonté d’un revêtement argilosableux d’une puissance relativement considérable. Ce pays où prédominent les sols imperméables, parsemé d’étangs, de prairies humides mouchetées de bosquets à la végétation vigoureuse, c’est la PuisRye que les défrichements et le drainage n’ont point encore complètement

1. Cf. VÉRON, Une Question Ue géographie rétrospective {Bnllet. Soc, des ae. de V^onne, t. LI 2« partie, p. 107, sqq ).

LA. ZONE INFR.ACRÉTaCÉE

assainie {'), et qui annonce la Champa^^ne humide et boisée. Sur la rive droite de rYonne, les affleurements de l’infracrétacé, débarrassés en très grande partie des dépôts tertiaires superficiels, prennent immédiatement une extension toute spéciale à cette partie du bassin parisien, mais ils sont loin de présenter dans toute l’étendue de la région champenoise une série partout complète, une puissance et un développement également considérables. C’est dans la partie centrale du pays, entre les vallées de l’Aube et de la Saulx, que la succession des assises offre la plus grande variété avec le maximum d’extension. Dans cette partie orientale de la Champagne, les sédiments infracrétacés semblent avoir comblé l’emplacement d’un grand golfe qui, au début de l’ère crétacée, s’enfonçait pi'ofondément dans la direction de l’est. Au nord de la vallée de l’Ornain, le faciès de la bande infracrétacée s’altère : les assises s’amincissent, s’effilent, chevauchent en discordance les unes au-dessus des autres ; les plus anciennes disparaissent, les plus récentes reposent directement sur les roches calcaires du portlandien dont les affleurements se multiplient sur les flancs des thalwegs les plus profonds ; un dépôt nouveau apparaît, surmontant en masse puissante les sables et les argiles de l’albien : c’est la gaize, dont le développement lenticulaire est d’une continuité remarquable ; alors, aux plaines et aux bas plateaux de la Champagne Humide succède, entre les vallées de l’Aire et cle l’Aisne, l’épais massif de l'Argonne qui, par sa configuration originale, les formes très accusées de son relief, constitue sur les confins de la Champagne un pays absolument à part. Enfin, au nord de cette lentille de gaize, que limite assez exactement le ravin suivi par le canal des Ardennes près du Chesne-Poj)uleux, la bande infracrétacée s’infléchit vers le nord-ouest. Dans cette partie septentrionale de la Champagne, la limite inférieure des terrains crétacés coupe obliquement les lignes de rivages des mers jurassiques supérieures, et il en résulte un exemple unique de stratifications transgressives : l’infracrétacé qui reposait à Clermont-en-Argonne sur le calcaire portlandien chevauche à Grandpré sur les marnes kimmeridgiennes ; au nord de la vallée d’Aisne, à Chaumont-Porcien, sur le corallien ; à Signy-l’Abbaye, sur l’oxfordien ; à Hirson, sur le bathonien ('). Dans la partie occidentale du département des Ardennes, et dans l’Aisne, on ne rencontre plus que des lambeaux disparates de l’infracrétacé, dissé-

1. Cf. Chau.e, La Puisaye et le Gâtinaia {Huit. üoe. dfi te. d'Auxerre, t. XXVI, p. 7).

2. Gossklkt, Géologie du Nord de la France, 2'- fasc., Terrains secon laircs, in-8«, Lille, 1S31. p. 179.

minés à la surface des plateaux jurassiques et plus ou moins masqués par les alluvions superficielles : à la Champagne succède, sur la rive droite du Ilurtaut ou Malacquise, la Thiérache, pays picard, dont les terrasses profondément ravinées, adossées au massif schisteux d’Ardenne, s’inclinent vers la vallée de l’Oise.

Si, dans son ensemble, l’auréole infracrétacée, caractérisée surtout par les formes molles de son relief, l’abondance des eaux courantes ou stagnantes, la végétation luxuriante de ses forêts et de ses prairies, présente des traits généraux de ressemblance qui la différencient nettement des contrées avoisinantes plus accidentées, plus massives, plus sèches, avec des horizons plus découverts, son homogénéité structurale est loin d’être absolue. L’inégal développement de chacun des sédiments constitutifs du sol, les conditions variables de la sédimentation sur la périphérie de la nappe infracrétacée permettent de distinguer dans l’harmonieuse uniformité de l’ensemble, sinon des contrastes brusques, du moins toute une gamme de nuances que le langage populaire exprime par des appellations différentes.

Indépendamment des subdivisions telles que celles de Champagne Humide, de zone métallurgique champenoise, que la note dominante du paysage ou la considération des phénomènes économiques peut suggérer à l’esprit analytique des géographes, les dénominations locales de Der, de Perthois, de Bocage, de Vallage, à’Argonne, transmises par d’antiques traditions, et dont l’usage n’est pas périmé, ont des racines profondes dans le sol ; elles révèlent des rapports naturels et permanents qu’il importe de faii’e ressortir dans l’étude détaillée d’une région.

Entre les vallées de l’Yonne et de la Biaise, la prédominance des sols mous, argileux ou sablonneux est absolument typique, et c’est à cette portion de l’auréole infracrétacée que s’applique avec la plus rigoureuse justesse la dénomination vraiment géographique de Champagne Humide. Aux grands talus raides, aux corniches rocailleuses et pétries de coraux surplombant des thalwegs étroits et profonds qui caractérisent les massives plates-formes de l’oolithe bourguignonne ou barroise, succèdent brusquement, dans la Champagne, les bas plateaux, les mamelons affaissés et les versants faiblement inclinés. C’est dans le modelé des vallées que s’accuse le trait saillant de la topogi-aphie infracrétacée. Au sortir de la zone oolithique, les grandes val-

LA. CH.A.MPAGNE HUMIDE

lées, jusque-là encaissées, s’élargissent subitement en larges bassins de plaines horizontales où les affleurements de l’infracrétacé ont été nivelés et masqués par des amas de cailloux, de graviers et de sables provenant de l’oolitlie et que surmonte une mince pellicule de limon : telles sont les grandes plaines de Saint-Florentin (vallée de l’Armançon), de Vaudes et de Troyes (vallée de la Seine), de Brienne (vallée de l’Aube), d’Eclaron (vallée de la Biaise) et surtout celles du Perthois, immense cône de déjection dans lequel la Marne, la Biaise, la Saulx et l’Ornain ont rassemblé leurs atterrissements. Ces énormes vallées, épanouies sur des sols mous, témoignent de l’intensité des érosions anciennes (‘).

Pas de traces d’accidents tectoniques à la surface des nappes éminemment plastiques de l’étage albien (sables verts et argiles du gault) dont les affleurements sont les plus étendus, particulièrement dans le département de l’Aube. Par endroits, la surimposition de dépôts superficiels plus ou moins épais se manifeste j)ar des monticules, des buttes émergeant confusément au-dessus des plateaux. Ainsi sur la rive droite de l’Yonne, des amas de sables ferrugineux (sables de la Puisaye) entrecoupés de couches d’argiles et de bancs de grès, constituent les points culminants désignés dans le pays sous le nom de thureaux C*). Entre le Serein et l’Armançon, la résistance du sous-sol s’accuse sur les plateaux dans la conformation des chemins ruraux, encaissés entre de petites berges escarpées couvertes de buissons et de bouquets d’arbres rappelant les chemins couverts de la Vendée et de la Bretagne. Aux environs de Saint-Florentin, les bancs de sables dont l’épaisseur est d’une quarantaine de mètres constituent le talus continu au pied duquel s’est formé le fossé longitudinal où coulent l’Armançon et son affluent l’Armance (’). Partout où, par suite de l’alternance des affleurements, une roche relativement dure succède aune roche tendre, surgissent les accidents de terrain déterminés par l’érosion, qui introduisent quelque variété dans le modelé généralement amorphe et uniforme de la contrée : alors les versants se redressent, les vallées s’encaissent, des monticules se dessinent aux versants abruptes. Ainsi, sur la rive droite de l’Armance, les masses sablonneuses consolidées par un ciment calcaire et transformées en bancs

1. BRLGR4NO, IjC Bassin parisien aux âges antéhistoriqneSt p. 19, 169, et La Seines p. 497.

2. Le tburcau de Samt-Denis (299 mètres), entre les vallées de l’Vonne et du Serein. Cf. de Lon* GURMAU, Sur la formation crétacée inférieure comprise entre TYonne et rArmanco (Bullet. Soc» géol.f 2'- sér., t. II, 1845, p. 316), et LicrMEKis : Staii^t» géol. de rYonne^ p. 456.

3. Hdray, L'É'agc albien aux cuylrons de SaiuUFlorentiu (^Bullet. de la Soc» des sc. d*Auxerre, t. XIX, 1865).

de grès assez résistants se raidissent en escarpements portant à leur sommet l’antique bourg féodal d’Ervy : du haut de cet observatoire naturel qui commande au loin toute la contrée, malgré sa faible altitude (^16 1 mètres) se déroule un panorama de prairies verdoyantes autour duquel se profilent les masses sombres des forêts. C’est sur les rives de l’Aube, aux environs de Brienne-le-Cbâteau, que ces variations du faciès infracrétacé se répercutent avec le plus de netteté dans les formes topographiques du paysage. La rivière d’Aube, qui, en aval de Jessaint et de Trannes sur les confins de la zone oolithique, pénètre dans une grande plaine d’alluvions, vient buter contre un promontoire transversal aux versants boisés, sur la corniche duquel culmine le château de Brienne. Au lieu de contourner ce petit massif constitué par de puissantes assises de marnes Idanchâtres analogues à la gaize (marnes de Brienne) superposées aux argiles albiennes, l’Aube, abandonnant sa direction primitive vers le nordest, par où elle allait rejoindre la Marne, a réussi à creuser son lit à travers l’obstacle peu résistant qui se dressait devant elle ; s’enfouissant pour ainsi dire dans le sol sur une longueur de plusieurs kilomètres, elle s’écoule au fond d’un véritable canon, entre des berges aux parois escarpées, qui, près du village de Mathaux, s’élèvent à une trentaine de mètres au-dessus du niveau des eaux. La rivière roulant sur un lit de graviers les eaux transparentes qui lui ont valu son nom (Alla) disparaît aux regards (ferrière un rideau de bois formant une voûte de verdure au dessus des sinuosités gracieuses de ses rives.

Mais les accidents de terrains les plus nombreux se trouvent répartis sur la périphérie de l’auréole infracrétacée, dans le voisinage des affleurements jurassiques: là, en effet, le redressement des couchas de terrain est plus accentué, les traces de dénivellations tectonifjucs plus fréquentes ; le jeu de l’érosion, s’exerçant sur des roches relativement compactes, est aussi plus varié. Les assises j)lus résistantes du calcaire portlandien donnent aux couches molles (|ui les recouvrent une consistance qui autrement leur ferait défaut, et elles commandent les formes du terrain. Tout le long de cette zone bordière, vallons et ravins, entaillés dans le soubassement oolithique, constituent un réseau de lignes sculpturales orientées suivant la pente normale des a.ssises du sol.

C’est également dans la disposition originale du réseau hydrographique que se révèle l’influence de la constitution géologique. L’individualité de ce réseau est assez m.il définie. Belgrand a depuis long-

temps signalé k discordance existant entre le tracé des rivières et la pente générale du terrain dans toute l’auréole intVacrétacée ('). La pluj)art de ces petites rivières de la Clianij)agne Humide, dont les sources jaillissent eu Bourgogne ou dans le Vallage, sont déviées de leur direction normale à mesure qu’elles s’engagent sur le sol champenois. Les terrains déprimés que constituent les dépôts argilo-sablon-

Ci. Pvihtinont.

La rivière d*Aa’jo s’eiifoait daus leî maruos grisou ^gaize ou inarae de Hrit-nne) entre Lrijnne-la-Vieiîle e. 13a:«se-Koü:aiuc, lloiidit Ponteau (Aube).

lieux de l’albien, parallèlement aux terrasses et aux talus déterminés par les atheurements successifs des assises crayeuses, forment en effet une sorte de cuvette au fond de laquelle les eaux ont dû s’amasser avant d’êtue capturées latéralement par les grandes artères transversales. La Voire, par exemple, qui, en sortant de la région du Der, contourne au nord la plaine de Brienne, s’écoule au pied d’une véritable muraille de craie qui surplombe sa rive droite, dans une direction perpendiculaire au cours de l’Aube à qui elle aj)porte ses eaux. Dans des conditions un peu différentes, les amas de sables ferrugineux (sables de la Buisaye) qui, entre les vallées de l’Yonne et de

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