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ARGONNE

forêts, l’Argonne n’est pas, au moins de nos jours, un obstacle sérieux aux communications d’est en ouest ('). Outre le grand synclinal de la Biesme, la Vallée, comme l’appellent les Argonniens, qui constitue longitudinalement la principale artère pour la circulation à l’intérieur, l’Argonne ])résente plusieurs voies naturelles transversales : indépendamment de la trouée de l’Aire à Grandpré livrant passage à la route de \"erdun à \’ouziers et à la voie ferrée d’Apremont à Cliallcrange (24 kilomètres), un assez grand nombre de cols, de seuils en forme de selles interrompent la continuité des crêtes et facilitent le passage d’un versant à l’autre. Sur la bordure orientale du massif, à la hauteur de Clermont, s’ouvre une échancrure importante : là, entre les flancs abrupts de la colline Sainte-Anne et la côte du Pain-de-Sucre, une brèche naturelle, taillée dans la roche de gaize jusqu’au soubassement argileux du gault, établit une communication entre les plaines de l’Aire et le bassin des Islettes : ce col de Clermont est suivi par la route nationale et la voie ferrée de Verdun à Châlons ]>ar Sainte-Menehould ; la première escalade l’Argonne par la côte de Biesme, la seconde traverse le massif sous un tunnel audessus des Islettes, pour déboucher par un ravin latéral dans la vallée d’Aisne. D’autres routes forestières transversales franchissent les crêtes par des seuils : la plus accessible est celle de Varennes à Vienne-le-Château par le Four de Paris et le val de Biesme (12 kilomètres). Quant au « défilé » de Lachalade, non moins fameux que celui des Islettes, il n’existe pas en tant que voie transversale ; les villages de Lachalade et des Islettes sont situés tous deux dans le grand sillon longitudinal de la Biesme qui aboutit à la vallée d’Aisne en aval de Vienne-le-Château (•).

L’Argonne doit à l’enchevêtrement de ses ravins et de ses gorges, à la continuité majestueuse de ses masses boisées, une uniformité un peu triste qui n’exclut pas cependant une certaine diversité dans le mode de circulation des eaux, dans les formes de la vie végétale, dans

1. Les Rouains avaient tracé une voie longiitiidiiiale qui subsiste encore eu partie aujourd’hui sous le nom de Haute*Cbevaiicbée, en suivant la li^ne orientale des cretes ; de plus, la voie de Reims à Metz remontait la vallée de Biesme par Vicnne-le-Cbàteau (.^rrtienna) jusqu’à Lachalade, franchissait les crêtes et sortait de la forêt sur le versant oriental, à la hauteur du hameau de Loschércs, an nord de Clermont (Liékard, Dictiùun. topogr. de la .Veuse, introd., p. ix-xi).

2. Par suite de la multiplication des routes transversales dont l’accès est relativement facile, l’Ârgonne a beaucoup perdu de la valeur défensive qu’elle présentait à l’époque de l’invasiou de 171)2. BUlcher a dû la tourner, U est vrai, en 1814; mais en 1870, la troisième armée allemande ou armée de la Meuse a pu la traverser partiellement. Le développement lou^tudinal de l’Argonnc est relativement faible par rapport au front très étendu des armées nouvelles. Cependant son rôle stratégique ne serait pas nul ; la voie ferrée de Challcrangc-Apreniont par la trouée de Grandpré permettrait à la division de Reims de se poi*ter eu avant de l’Argoune, jusque dans la ligne de la Meuse (Commandant Barué, La France du Xord-Est, in-8*^, Paris, 18Uy, p. 73'.

les conditions de l’habitat. La gaize étant une roche très perméable, les plateaux et les crêtes sont remarquablement secs, et par suite de l’épaisseur considérable des assises gaizeuses, les nappes souterraines formées au-dessus des couches argileuses sous-jacentes sont situées à un niveau très bas. Aussi la végétation est plutôt maigre : des chênes rabougris, le bouleau blanc, le sorbier des oiseleurs végètent spontanément à côté des conifères introduits à une époque récente ; la

et, Maurice I etc-

l'a village (VaurjuoU), sitaû sur une butte de guize isolée (rive droite de TAirc), en lace du massif d’Argoauo. Accessible seulement par des cheuiius creux taillés daus la roche, le vAlsge est euvirouné do jardins eu terrasses.

bruyère, la fougère impériale, l’airelle myrtille, le genêt à balais, la bourdaine, flore caractéristique des terrains siliceux, croissent inextricables le long des sentiers pierreux ou « chavées » et sur les escarpements des ravins. Par suite des difficultés d’approvisionnement en eau potable, les centres habités sont rares ; Florent, La Grange-aux- Bois, Beaulieu, Vauquois, pourvus de mauvaises citernes ou alimentés par des puits profonds qui recueillent les suintements de la gaize, doivent leur situation sur les crêtes à d’antiques nécessités de défense plutôt qu’à des considérations économiques. Au contraire, les pentes

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et le fond des ravins, où de nombreuses petites sources aux eaux glaufjues Jaillissent sur la ligue d affleurement des argiles du gault, se couvrent d’une végétation luxuriante et portent sur un sol profond les plus hautes futaies ; des chapelets d’étangs étalent leurs naj)pes sombres à l’issue des gorges et dans les entonnoirs qui s’intercalent entre les crêtes : ainsi les étangs de Saint-Rouin aux sources de la Biesme, ceux des bois de Chatrices et du ravin de Cliarlevaux qui déversent leurs eaux dans la rivière d’Aisne. C’est pourquoi la population s’est agglomérée de préférence soit sur le pourtour du massif où les villages sont échelonnés à flanc de coteau sur les versants de l’Aire et de l’Aisne, soit dans le sillon central de la Biesme, dans la Vallée, longue clairière où les groupes d’habitations se succèdent rapprochés les uns des autres, entre Courupt et Vienne-le-Cbâteau.

L’antique forêt d’Argonne (sj/lva Anjuennensis, saltus Aryuennae) prolongeait jusqu’aux massifs de l’Ardenne la ceinture forestière de la Champagne Humide (/), formant entre les plaines champenoises et les plateaux lorrains une zone frontière où confinaient tes domaines des évêques de Châlons, de Reims, de Verdun et de Tout. Les premiers défrichements et la colonisation de cette immense forêt remontent à la fin du vi' siècle. Vers 597, des moines s’établissent à Montfaucon ; en 642, apparaît le monastère de Beaulieu; au vm" siècle, celui de Moiremont ; à la fin du xC siècle, le prieuré de Saint-Thomas (1096) ; au xii' siècle (vers 1126), les cisterciens fondent l’abbaye de Lachalade sur les bords de la Biesme et, en 1 147, celle de Chéhérv à la lisière oi’ientale de la forêt; en 1137, des chanoines réguliers venus de Verdun s’étaient fixés à Chatrices sur les rives de l’Aisne ; d’autres moines, établis à Grandpré et à Senne, exploitaient les biens de l’abbaye de Saint-Remi de Reims ('■'). Tous ces moines défrichèrent, plantèrent des vignes sur les versants les mieux exposés, créèrent des villages, des forges, des verreries. Au xviiT siècle, les moines de Beaulieu contribuèrent de leurs deniers aux travaux entrepris sous la direction de l’intendant de Champagne, pour rendre flottable la Biesme qui transportait les bois de l’Argonne jusqu’à la rivière

1. D'après César (V. 3), la forêt d*Ardcnne s’étendait depuis le Khin jusqu’au territoire des Uèines ; Orderic Vital confondait l’Argoaue avec l’Ardenne {Hittor. ecelesiast.f livre VII, par. 1, collcct. des Uiitnr. de France, t. III, p. 150); d’après Hiciier, l’Argonne s’étendait jusqu’aux environ.s de Verdun (lib. III, cap. cm, collect. des IlUtor.de /^Varice, t. II, p. 128). Cette confusion s’explique par une identité d’étymologie.

2. Sur la colonisation monastique dans l’Argonne, cf. Pognon, lliêtoire de Mont/aiteon, in*8'', Sedan, 1890; liKMAiRR, liecherches hiêtoriqneê tur Vahhaye et te comté de Beantieu, in-8°, Bar-le-l)uc, 1873 ; !)*■ Jailliot, Recherches sur l’abbaye de Chéhéry (/^sr. d'Ardenne et d*Argoune, t. II à IV, 1895- 189(i).

LA CIIA.MPAGNE

d’Aisne ('). Les défrichements successifs n’ont pas entamé sensiblement la masse des grands bois, et l’Etat, accapareur des propriétés monastiques, tire encore des forêts qu’il possède en Argonne des revenus considérables (forêts de Beaulieu, 2G1G hectares; de Chatrices, 1 028 ; de Lachalade, 2 61G, etc.). Le sol rocheux de l’Argonne a des aptitudes agricoles médiocres ,• les terres gaizeuses sont sèches, dépourvues de carbonate de chaux; les pommes de terre, le seigle végètent passablement sur les pentes ; les versants bien ensoleillés et abrités comme ceux de Beaulieu et Passavant sur l'escarpement méi idional du massif, et ceux qui font face à la vallée d’Aisne aux envi-

rons de Vouziers, sont tapissés de vignobles qui produisent un vin âpre et parfume ; ce sont les vergers qui fournissent les rendements les plus abondants : les arbres fruitiers prospèrent partout aux alentours des villages; à La Grange aux-Bois, à Florent, à Moiremont, comme dans toute l’Argonne, on fabrique le cidre et l’eau-de-vie et de grandes quantités de fruits sont expédiées au loin. De verdoyantes prairies naturelles reposant sur les argiles dugault et les sables verts bordent les rives de la Biesine ; mais nulle part la population, plus forestière qu’agricole, ne se livra à l’élevage (') ; les foins, très esti-

l.'u brioleur de l’Argouuc revonant d’uuc coupe de lu forôl avec ses mulets ehargjs (environs des Islettes).

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