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CHAPITRE IV

Le terrain de craie.

La Champagne Sèclie ou crayeuse couvre une superficie deux fois plus considérable que la Champagne infracrétacée (11328 kiloni. carrés contre 5 350'''"'', 38). La formation du crétacé supérieur dont les matériaux constitutifs, tout d’abord d’origine continentale mais de plus en plus petits, sont l’emplacés graduellement par des sédiments dus presque exclusivement à l’accumulation de dépouilles d’organismes vivant à la surface ou dans le fond des mers, n’offre pas sur toute son étendue un faciès absolument identique (‘). Les trois étages, cénomanien, turonien, sénonien, entre lesquels les géologues décomposent le terrain de ci’aie forment trois bandes circulaires, parallèles, de dimensions très inégales : les deux premières sont de beaucoup les moins développées.

L’étage cénomanien est représenté par une craie grise argileuse ou une craie blanche à silex dans laquelle la finesse du grain de la roche et l’absence de matériaux élastiques grossiers })ermettent do reconnaître un dépôt formé à de grandes distances des rivages.

L’étage turonien est essentiellement argileux ou marneux (craie à inoceramus labiatus) et donne naissance à d’abondantes nappes aquifères ; au nord-est, son assise supéideure (craie à micraster hreviparus), beaucoup plus développée, est caractérisée par une marne grise remplie de gros silex irréguliers et branchus, désignés sous le nom de « cornus ». Quant au sénonien, il est formé au sud-ouest (Yonne) par des bancs de craie blanche avec silex représentant un sédiment d’eau profonde, dont^la structure se modifie peu à peu dans la direction du nord, par la disparition des silex à mesure qu’on se rapproche des anciens rivages.

Ces variations de faciès, qui compoi’tentplus d’analogies essentielles

1. .Sur la form-itiou dti tfirrain do or.aie, of. A. de Giîossouvre, lieeherehta tur la craie tiipèrieurc, t. I, p. 57, 58, tO. Ü7, 117-118.

lOi

que de dissemblances pi-ofondes, n’altèrent pas l’homogénéité de l’ensemble, homogénéité qui se traduit par l’aridité générale et la pauvreté du sol, une similitude frappante dans le modelé amorphe des formes du relief, la maigreur de la végétation arborescente, l’extrême concentration de la population, soit autour des sources, soit le long des cours d’eau. Toutefois un examen attentif de la zone du terrain de craie permet de discerner au milieu de cette unité constitutive une certaine diversité d’aspects et des contrastes résultant moins des variations du faciès crayeux en lui-même que de l’inégale distribution des dépôts superficiels, lambeaux tertiaires, alluvions anciennes ou modernes, qui tantôt masquent, tantôt laissent complètement à nu les affleurements de la craie. C’est ainsi que la région crayeuse se décompose en plusieurs districts naturels, d’inégale étendue, tels que le pays d’Othe, la Champagne Pouilleuse, le bassin de Reims , le pays au nord de l’Aisne.

PAYS d’othe

La portion du teri'ain de craie qui, dans la Champagne méridionale, s’étend entre la courbe de la Seine et la vallée d’Yonne, couvrant une superficie de 1 727‘‘"*'',58, constitue une contrée mixte, présentant autant d’affinités et de relations naturelles avec la région parisienne et la Bourgogne qu’avec la Champagne. Elle tourne pour ainsi dire le dos à la Champagne, s’inclinant plutôt vers l’Yonne qui recueille par la Vanne la plus grande partie des eaux courantes de la contrée, et sa signification historique est toute spéciale. La presque totalité du pays, partagée primitivement entre les évêques de Sens et de Troyes, s’est trouvée de bonne heure sous la dépendance économique de Paris, principal débouché de ses produits forestiers et agricoles (*). Isolée politiquement du reste de la Champagne et rattachée très anciennement au domaine royal, cette contrée était comprise, en grande partie, dans la généralité d’Ile-de-France (élections de Sens, Joigny et Saint-Florentin) ; elle fut partagée par la Constituante entre les départements de l’Aube et de l’Yonne, ce dernier plus bourguignon que champenois. D’ailleurs, par sa configuration et la nature de son sol, le pays drainé par la Vanne constitue sur les confins de la Champagne une unité géographique distincte où les principau.x centres de population, antiques bastides féodales, ramas-

. Db Koii.iblk, itim. de la général, de Paria, p. ,3U, 727.

PAYS d’OTHK

sées derrière leurs murailles ('), ont, comme toutes les bourgades de la Bourgogne, un cachet urbain qui contraste avec la physionomie toute rurale des agglomérations champenoises. L’individualité de la région s’exprime par la dénomination de pays ou forêt d’Othe.

Tandis que dans la partie centrale de la Champagne, le redressement des assises du sol, facilitant la dénudation par les eaux torrentielles, a eu pour résultat de mettre à nu le tuf crayeux, la portion du terrain de craie située entre la Seine et l’Yonne, moins exhaussée et d’ailleurs plus rapprochée du fond de la cuvette parisienne, a conservé partiellement la couverture de dépôts superficiels qui surmontait la nappe crayeuse {^) : argile à silex, lambeaux de terrain tertiaire (argile plastique, sables, blocs de grès, minerais de fer et lignites). L’argile à silex déposée sur les plateaux dans les poches de la craie est un simple produit de décalcification de la craie sans âge déterminé. Tous ces plateaux au soubassement crayeux situés au sud de la Vanne portent d’épais massifs forestiers : c’est la forêt d'Othe, transition entre la Champagne Humide et la Champagne Sèche.

Entre le défilé dans lequel s’engage la rivière d’Yonne en aval de Joigny et le large bassin que forme symétriquement la vallée de la Seine aux environs de Troyes,^ les affleurements successifs du cénomanien, du turonien et du sénonien dessinent au-dessus des plaines humides et boisées sillonnées par l’Armançon et l’Armance des terrasses ondulées à pentes douces, étagées parallèlement et festonnées à leur partie supérieure par une corniche blanche, abrupte et ravinée due à l’émergence des assises plus résistantes de la craie à micraster. Cette corniche, orientée régulièrement du sud-ouest au nord-est, porte un couronnement ininterrompu de forets qui indiquent nettement la limite actuelle d’extension des dépôts tertiaires superficiels. Depuis ce talus terminal, les plateaux crayeux s’abaissent normalement dans la direction du nord-ouest, jusqu’au synclinal de la Vanne, large coupure transvei’sale d’est en ouest dont les dimensions en lar-

1. Cf. la description de Villcncuvc-l*ArcheT(\qtie dans le vallon de la Vanne^ par Aroouik-Duiiazbt , Voyage en France, 25** série, p. 266-2G7.

2. Lk.ymbrik, Statiit. géolog, de VAube, p. 263: Letmbrib et Raulin, Statiêt. géolog. de VYonne, p. 532 sqq. : Meuot, Sur les terrains qui recouvrent les plateaux d’Othe {Ballet. Soe. géolog. ^ 3« série, I, 160); Hébert, Note sur le terrain crétacé de l’Yonne {Bullet. Boc. des se. de VYonne, t. XXX, 1876); Lambert, I/Étage sénonien de l’Yonne {Id., t. XXXII, 1878, et t. XXXV, I88l); Ardouin-Dumazet, V^oyage en France, 20*’ série, p. 92.

L’extension de la nappe tertiaire était beaucoup plus considérable dans la direction du sud, avant sa dénudation partielle. On retrouve des lambeaux tertiaires disséminés sur les plateaux oolithiques de la basse Bourgogne, où ils se présentent tantôt en remplissage de poches plus on moins profondes dans les calcaires de la grande ooliihe, tantôt épars à la surface dos platc.aux coralliens. I.«a formation éocèue paraît avoir débordé sur le crétacé et le jurassique jusqu’aux envirous d’A vallon {Carte géolog. au 1/80 000«, feuille n® 10, Avallon, notice).

geur (1 100 à 1 200 mètres) sont liors de proportion avec le lit actuel de la rivière (10 à 1 2 mètres) et son faible débit. Tandis que le thalweg de la Vanne n’est qu’à une altitude moyenne de 100 mètres, les crêtes bordières du massif au sud-est se redressent à plus de 200 mètres : 284 mètres au moulin de Maraye-en-Otlie, 293 mètres au-dessus de Sormery, 295 mètres au-dessus de Villery, de telle sorte que le massif d’Otbe s’élève comme un gigantesque bastion au-dessus des plaines et des vallées qui l’environnent 5 il est tailladé dans tous les sens par une multitude de ravins présentant des dénivellations qui dépassent parfois 150 mètres ; tous ces ravins, dont les dimensions témoignent de l’érosion intense exercée jadis dans la contrée par les torrents diluviens (‘), aboutissent à de longs vallons orientés pour la plupart dans la direction de la Vanne.

La craie blanche n’affleure que sur les flancs des thalwegs, et la constitution géologique du pays est analogue à celle du Gàtinais, sur la rive gauche de l’ Yonne. ^lais, entre le Gàtinais et le pays d’Othe, il existe des différences dérivant à la fois du fait de la nature et du travail de l’homme. Dans le Gàtinais, l’altitude générale est moindre, les ravins sont moins profonds, les coteaux plus affaissés ; par contre le développement des dépôts tertiaires est plus considérable. La forêt, enfin, est moins continue, moins épaisse que dans le pays d’Othe, le déboisement plus avancé : ce sont partout des bocages plutôt que de grands massifs (®). Au sud de la V’anne, la partie supérieure des plateaux, dont les sols tenaces et humides sont souvent d’une culture difflcile, a conservé en grande partie son revêtement primitif de bois. La forêt d’Othe, Otha sylva ou Otla saltus (’), couvre surtout la ligne de faîte séparant le bassin de la Vanne de celui de l’Arinançon, avec une largeur variant de 5 à 15 kilomètres ; elle réunissait jadis les massifs de la Champagne Humide à ceux qui couvraient les plateaux de la Brie (forêts d’Esmans, de la Traconne, etc.); l’ancienne forêt de Malayle-Roi qui depuis Sens s’étendait jusqu’à Tonnerre sur les plateaux calcaires de la basse Bourgogne, formait le lien. L’abondance des bois, la variété des matériaux de construction, la présence de gisements ferrugineux, le grand nombre des sources fixèrent de bonne heure la population dans la forêt d’Othe, ainsi que l’attestent les nombreux vestiges des civilisations primitives retrouvés dans toute

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