La Honte de Varennes, p. 107-Î
6. Cf. le poète troyen Ch. Ursouekkois. Paysages champenois, Paris, 1854, p. 1*2.
7. Dk Laverqxb, Économie rurale de la France, p. 127. Cf. Süzane, La (’Uampajpie Pouilleuse {.Vém. de VAcad. de .Uetz, année 1850-1857, p. 181) ; Pkstre, SurPOriKine et la délimitation de la Cham- ])agne Poailleuse (Métn. de la ,Soc. des se. de Vitry-le-Frauçois, année 1887).
CHAMPAGNE POUILLEUSE
jusqu’à Sézanne ; ce serait la campania paludosa, la Chauipagne paludéenne ou marécageuse (‘). D’autres voient dans l'épithète de pouilleuse une altération de l’expression ancienne de plouyeuse ou plouteuse (?), que la région du terrain de craie doit à ses vastes landes gazjnnées, à ses pelouses où les troupeaux paissent le pouilliot ou le thym ('). Ou explique encore l’épithète de pouilleuse en disant qu’elle s’applique à une teiTe excessivement maigre, comparable à un corps qui n’a plus que les os et la peau, et qu’on dépouille en lui enlevant la peau (‘). Remarquons tout d’abord que la dénomination dont il s’agit se retrouve ailleurs que dans la zone crayeuse champenoise. On dit encore dans les Ardennes : le Chesiie- le- Populeux ou le Pouilleux {Quercus pediculosa), et un vieux dicton ardennais qualifie les habitants du Chesne-Populeux de « Pouilleux du Chesne (*) », On trouve également dans les plaines du Perthois Saint-Lumier-la- Poptdeuse, mentionn '■ aux xv' et xvi" siècles sous le nom de « la Poilleuze, la Poulleuze (^) » ; le mot pouilleux dériverait ainsi de jiopuleux et la Champagne Pouilleuse serait le pays où croissent les peupliers particulièrement nombreux le long des cours d’eau dans la zone crayeuse. 11 y a aussi la Brie Pouilleuse : c’est la portion des plateaux tertiaires située sur les confins du Soissonnais, rive gauche de la Marne, où le sol constitué par des bancs de meulières entremêlés d’argiles verdâtres ou de sable grossier est d’une culture difficile, parsemé de bois et de landes, conti’astant avec la véritable Prie, qui s’étend depuis les environs de Coulommiers jusqu’à la vallée de la Seine, et où les argiles à meulières sont recouvertes par un limon l’emarquablement fertile. Cette Brie Pouilleuse porte encore le surnom aussi peu flatteur de « Galeuse ou Galevèse (*) ». Pour résoudre cette question complexe d’étymologie, qui a fourni à la fantaisie l’occasion de contrarier la grammaire, il semble qu’il faut s’en tenir à la conception vulgaire adoptée par la plupart des géographes, et qui reste la plus vraie. Attribuant au mot pouilleuse un sens figuré, nous
1. Boütiot, Iliitoire de Troye/t, I, 161. On désigne sous le nom do « la l^onillo », un endroit iiiaré. cn^ux sur le territoire do la commune de Uouilly-Saccy (arrond. de Troye.s, canton do Piney) [IHc^ tionn. topogr. de VAube» p. 127].
2. Mém. de la Soc. des sc. de Vitry-Ie-Françoi/if t. P*", p. 52, et Arsène Thévkxot, Statistique du
canton de Uamerupt de la Soe. acad. de VAuhe, t. XXXIl, 1868, p. 15, note).
3. Pkikfbii. Légende territoriale de la Francct in-8«, Paris, 1877, p. 62.
4. Albert Mkvkao, Traditions^ légendes... des Ardennest p. 133. 11 eat probable que ce sont les habi* tauts du Chesne, blessés dans leur amour-propre local, qui ont, au xviii' siècle, déformé un qualiûcatif niépiisaut eu uu autre plus noble. Cf. P. CoiiLiSKT, Folk-lurc ardennais {liev. histor. ardennaisef septembre 1901, p. 198-199).
5^ Lononox, Üictionn. topogr. de la Marne, au mot .Saint-Î<umier.
6. Miicouflet, ]..a Brie Oaleuse ou Galevèse {linllet. dz la Soe. de gé^gr. de VAisne, année 1896, p. 651-652).
pouvons identifier la Champagne qualifiée de pouilleuse avec la partie la plus sèche et la plus stérile de la formation crayeuse dont nous délimitions plus haut l’étendue et où la vie des habitants est réputée misérable ('). Cette dénomination ainsi expliquée doit à son tour être justifiée. La Champagne Pouilleuse mérite-t-elle encore aujourd’hui sa triste réputation d’autrefois ? C’est ce que nous permettra d’établir une étude détaillée et méthodique du sol, de ses aptitudes variables et de ses ressources, des transformations vraiment remarquables qu’il a subies grâce à l’activité industrieuse de ses habitants. Les hautes plaines de la Champagne crayeuse qui s’abaissent en plan incliné à pentes convergentes vers le fond de la cuvette parisienne, en formant comme un grand glacis commandé à l’ouest par le rebord escarpé de la nappe tertiaire, sont constituées par des assises d’une résistance médiocre, relativement plastiques, usées et aplanies par l’érosion. Les plissements et dérangements subis par les assises crayeuses, postérieurement à leur dépôt, accidents tectoniques dont le rôle dans l’architecture du sol champenois reste d’ailleurs jiroblématique (■), n’ont laissé que des traces à peine visibles, indiquées par quelques lignes de faîte. Tel serait, entre les vallées de l’Aube et de la Marne, le bombement du terrain de craie, orienté d’ouest en est, formant faîte de séparation entre les eaux qui descendent au sud vers l’Aube (Puits, lluîtrclle, Vaure, Superbe) et celles qui s’écoulent au nord dans la iMarne (Coole, Somme-Soude). Ce petit anticlinal, simple dos de pays que nous désignerons sous le nom de plateau de Sompiiis, dont l’altitude est en moyenne de 200 mètres (232 mètres au nord de Sompuis, 209 mètres au sud de Sommesous, 206 mètres au sud de Montépreux), tour à tour traversé et contourné par la voie ferrée de Vitryle-François à Fère-Champenoise, se trouve exactement dans le prolongement d’un axe d’ondulation du bassin parisien : l’axe du pays de Bray, qui aboutit sur la bordure du massif tertiaire au village d’Allemant où la craie est à l’altitude de 233 mètres. Sur le versant méridional de cette ride crayeuse, dont l’érosion a fait disparaître les parties saillantes, s’étend un synclinal situé dans le prolongement
1. La denomination de pouilleuse, appliquée à la Champagne crayeuse, est très ancienne. Au xviii* siècle, clic était universellement connue. Uobert i>.« HtessELN définissait cette contrée : « le centre de la Champagne proprement dite..* entre La Fère et Troyes, ou bien entre Nogent et Piney • (Dietionn. univert. de la France, in-18, Paria, 1771, t. Il, p. 185'. (tŒTHE, en arrivant sur les confins de la Champagne craveuse (vallée de la Tourbe), en 1792, est étonné do n’y trouver ■ ni vermine, ni pouillis » (Œuvrey, traduct. Poucuat, t. X, p. 50*
2, Sur ce point controversé, cf. : IIéhekt {îîullet. de la Soc. géol., 2® série, t. XXIX, 1872, p. 593 ; 3« série, t. III, 1875, p. 516); DOllfos, Carte hypsométrique de la surface de la craie dans le bassin parisien {liullet. deê sert'ices de la carte géolog. ti‘> J4, juillet 1900); i>E Gk(>ssouvre, llecherche» sur la craie eupérietire, p. 141-142, 110, 117; vk Meucky {Ballet, de la Soc. géol., année 1891, p. 873).
CHAMPAGNE POUILLEUSE
des vallées du Grand-Morin, du ru des Auges et de son affluent la Maurienne : là, l’altitude du plateau crayeux n’est plus qu’à 133 mètres à Seinoine, 136 mètres à Mailly, 138 mètres à Ilumbauville ('). 11 ne faut donc pas se représenter la Cham2)agne crayeuse, dont les amples ondulations donnent assez bien l’imjjression de vagues gigantesques qui se seraient solidifiées, comme un pays absolument plat. Les dénominations quelque peu ambitieuses de Mont, Chaumont, Haut-de-Mont, etc., y sont assez fréquentes, car, à la surface de ces plaines qui s’étendent à perte de vue, les moindres éminences, les buttes les plus insignifiantes se détachent à l’horizon avec une netteté qui en exagère l’importance. Le relief très atténué du terrain de craie présente un modelé spécial. Tandis que dans les vallées principales de la Seine, de l’Aube, de la Marne et de l’Aisne, la pente des versants est intermédiaire entre le profil adouci des côtes argilo-sablonneuses de la zone infracrétacée et l’allure abrupte des calcaires compacts de la Bourgogne et du Barrois, il arrive que les vallons secondaires taillés dans la craie ont parfois l’aspect de minuscules ravins. C’est surtout à la lisière des affleurements de la craie à micraster dans la zone du Pied-des-JIonts, entre les trouées de lalMarne et de l’Aisne, que les accidents de terrain sont les j)lus nombreux, les formes du relief les plus accusées : ainsi les gorges et excavations naturelles, les talus sujierposés à la naissance des ravins, comme le « Trou d’Enfer » et le « Fond de Gueule », sur le versant de la crête de la Serre qui fait face à la vallée de l’Yèvre, en aval de Dommartin (Marne) ; là, les dislocations du sol résultant probablement du mouvement de bascule qui a redressé la ])ériphérie des plateaux crayeux ont facilité le travail d’érosion des eaux. On observe également sur certains versants des vallons champenois des ressauts de terrain ou rideaux, dessinant suivant la direction des thalwegs de petits gradins parallèles qui interrompent la régularité des déclivités. C’est que, sur ces pentes, l’inégale dureté des bancs de craie a troublé la formation de la courbe des versants ; de plus, ces dénivellations, primitivement naturelles et j)eu sensibles, ont été régularisées et exagérées i)ar le labour et la culture au point de former des accidents de terrain très caractéristiques (*). En somme, dans son ensemble, la Champagne
1. nüLLFOS, .Structure giSolof.'ique du bassin parisien {Annal, de géotjr., 15 juillet 1900, p. 317 : 15 nov.,p. 114-115). O’après uE Mekckt, un autre anticlinal crayeux (anticlinal de l'.\uthie), orienté du uord-ouest au sud-est, se prolongerait à travers la Pieardic jusqu’en Champagne, par lierry-au-B.ac, et au delà de la vallée d’Aisne, à travers les plaines champenoises, justiu'au faîte, entre Somme-Suippc et Somme-Tourbe (linllet. de la Soe. géol., année 1891, p. 873).
2. Sur la formation de ces rideaux, cf. de Lâpi'AEEnt (llnllet. de la .S'oc. de géol.,'i^ série, 1. 1", 1891,
crayeuse est un pays de hautes plaines, justitiant bien la dénomina- ,
tien qui lui a été appliquée. La construction des voies ferrées qui ^
sillonnent aujourd’hui la contrée n’a pas nécessité d’importants tra- ,
vaux d’art (').
Les terrains crayeux de la Champagne sont caractérisés surtout par leur extrême aridité, qui résulte moins de l’insuffisance des précipitations atmosphériques (600 millimètres environ) que de l’absorption trop rapide des eaux pluviales par un sol perméable à l’excès. La craie, à peine recouverte çà et là par une mince couche d’humus, est essentiellement fissurée et spongieuse. Les eaux superficielles qui ne peuvent séjourner à la surface des plateaux, ni ruisseler sur les pentes, sont absorbées immédiatement et vont imbiber, jusqu’à saturation, î
les couches profondes du sol. Ainsi s’expliquent la rareté et la dissé- I
mimtion des sources et des cours d’eau sur toute l’étendue du terrain de craie ; il est peu de pays où les conditions hydrologiques imj)Osent |
aux populations autant d’obstacles et de restriction pour leur alimen- '
tation en eau que dans la Champagne Pouilleuse.
Dans l’arrondissement de Chrdons-sur-Marne, 97 communessur 104 ne sont alimentées que par àts puits (7 149), parfois très profonds, mais toujours plus ou moins pourvus d’eau, à la condition qu’on en augmente la profondeur (-). Sur les parties les plus élevées des plaines crayeuses, les cultivateurs champenois creusent des citernes rendues étanches par un revêtement extérieur de ciment, où se rassemblent les eaux pluviales réserrées aux usages domestiques (*).
Comme la craie se colmate assez facilement d’elle-même quand ses pores sont bouchés par de petites particules terreuses laissées par les eaux, il arrive qu’elle peut devenir imperméable ; ainsi se forment, f
dans un grand nombre de villages champenois, ces mares temporaires aux eaux grisâtres, où s’ébattent des bandes d’oies.
p. t, 7). Sur lo rebord des plateaux crayeux de la Picardie, on ob.scrvc également ces ressauts de terrain, désignés sous le nom de « larris » ; ils paraissent en rapportavec des fractures des roches crayeuses (cf. ibid., p. Sfi, et Uemanoeon : La Picardie, p, 11).
I . Trois tunnels seulement, de faibles dimensions, y sont à signaler : l’un sur la voie ferrée de Reims- *
Kethel, entre les stations de Tagnon et de Kethel, sur le faite de séparation entre les versants do la h
Retourne et do l’Aisne ; le second sur la vole de Chiillerange-Iiétheniville, entre Sonimepy et Maure ; 4
le troisième sur la voie do l'itry à Fùre-Champeiioise, à travers l’axe d'ondulation séparant les vallées du l’nits et de la Marne. i
l’ar contre, la construction du c.mal de la Marne à l’.Aisne a rencontré d'assez grands obsUcles naturels; le canal étant creusé sur les terrasses crayeuses adossées A l’extrémité de la montagne de Reims formant faîte do séparation entre les versants de la Ve.sle et de la Marne, on a dû construire lo souterrain du mont de Ililly (2 300 métros) et racheter par vingt-qu.itre écluses une différence de niveau de 6A°>,38,
2. liEt.ORAXo, La Seine, p. 97; Moxet, Note sur l’alimentation en eau des communes du département de la Marne (.Ifém. de la Soc. d’agr. de Chàlone, ‘2* série, III, 228). En raison de la grande profondeur des puits, les eaux sont très froides. Les paysans disent qu'elles sont • tranchantes • et ils ont le soin de les exposer quelque temps à l’air avant du les donner an bétail.
3. Pour rendre t tanche la cuvette du c.anal de la Marne A l’Aisne qui traverse la Champagne Pouil-
CHAMPAGNE POUILLEUSE
A une certaine profondeur, qui varie suivant le degré d’inibibition du terrain, la roclie crayeuse donne naissance à des suintements qui alimentent les puits et les sources. Ces sources, qui jaillissent d’ordinaire à une faible hauteur au-dessus des thalwegs, sont parfois assez abondantes pour faire marcher de petits moulins à une faible distance de leur point d’émergence; quelques-unes ont l’avantage d’être pérennes et de ne tarir que durant les étés très secs(').
Mais la plupart, en temps de sécheresse, sont soumises à des migrations. Le terrain de craie est, eu effet, comme une immense éponge, qui, seulement après des pluies prolongées, peut conserver l’eau dans ses parties supérieiu*es. Aux époques de sécheresse, les sources les plus élevées commencent par disparaître, et les émergences ne se produisent plus que dans les parties inférieures des vallons. L’exemple le plus curieux de ces sources voyageuses est fourni par la Somme- Soude entre Châlons et Ai’cis-sur-Aube. La source de cette petite rivière sort de la craie blanche à un niveau plus ou moins élevé, selon le degré d’imbibition des coteaux environnants (‘■‘).
Telle est la rareté des eaux courantes que Belgrand a calculé, pour le petit bassin de la Somme-Soude, moins de deux cours d’eau pour une superficie de 9ü kilomètres carrés (’).
A l’inverse des rivières de la Champagne Humide, celles de la Champagne Sèche, qui constituent un réseau absolument indépendant, sont peu ou point l’amifiées dans leur cours supérieur : elles naissent généralement d’une source unique, désignée sous le nom de « Somme ». Ainsi, entre les vallées de la Seine et de l’Aube, la source qui jaillit à Fontaine-Luyères, dans une excavation gréveuse, donne naissance à la Barbuise, dont la petite vallée, longue d’une trentaine de kilomètres, vient se confondre à Pouan avec celle de l’Aube (*). Entre l’Aube et la Marne, le plateau de Sompuis (Somme- Puits) est le principal réservoir d’eau de la contrée (sources de Soudé- Notre-Dame, Bussy-Lettrée, Sommesous, Conflans, de la Fontaine- Bouge, etc.). Mais le principal centre de rayonnement pour les eaux,
Icuse verij Touest, il a fallu la revêtir d'uu corrol à peu prés imperméable : la craie légèrement plastique extraite des déblais^ malaxée et damée, a joué le rôle de cimeut. C'est le procédé employé eu Champagne pour faire des aires de granges et d’écuries.
1. Il fut question jadis de dériver vers Paris les soarcos de la Somme-Soude, mais elles furent* jugées
insufiisautes. Cf. Bkrtr.vnü-Lemairk, Projet de recherches d’eau dans ta Champagne pour Valimentation de la ville de Pari}, br. Cbâlous, 1863; Bblokakd, La Seine, p. 106-107, IGO.
2. Manuel hydrol. du bassin de la Seine, p. 95. Eu 1900, le taris.sement de la source initiale a eu lieu le 2 août ; c’est seulement le 29 janvier 1901 qu’elle a reparu à la suite des { luies de novembre à janvier (.Sert?, hydr. du basain de la .Seine, année 1900, p. 21j. De semblables migrations et disparitions de sources ont été observées dans les craies de la Picardie (cf. Dkmanukox : La Piehrdie,p. J 29, sqq).