‹ La chandelle d'ArrasChapitre 5 sur 11 · CHANT IX · texte numérisé non relu

CHANT IX

Histoire de FancLon ; Jean veut jouir de ses laveurs; chiciment du citl ; apparition de l'ange Gabriel.

Près de Joseph, au coin d'un vert bocage, Jean vit Fanchon : un mince corset blanc , Jupon léger, comme on porte au village, Embellissaient son embompoint charmant; De ses aieux elle eut pour héritage Deux yeux fripons et deux tétons jolis, Ces globes ronds tentaient les yeux du sage, El plus souvent la main des étourdis.

O sein brillant ! ô beau sein de Lisette ! Je vous cachai : c'était sous une fleur, Humble jasmin, limide violette, De votre sort j'enviai la douceur ; Vous occupiez la place de mon cœur.

J'étais putain, ma mère maquerelle ; Motre talent fut connu des Hébreux.

J'étais gentille, et quand la fille est belle, Le chaland yicnt, et le couvent va mieuxj

("A/nJ^/.- ,/l/r/\i.''

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Mais au Marais nous étions sans pratique ; Cinq ans durant, nous y tînmes boutique ;, Pas un pigeon n'entrait au colombier.

Que ce Marais est un maudit quartier!

Les gens y sont gauches à toute outrance. 1^'un mauvais ton, d'un air, d'une innocence ! Enfin, l'ami, nous y mourions de faim.

Maman me dit : Fanc'non, il faut demain Aller glaner; déjà l'automne avance; Vers \'augirard vous aurez de la chance. Le vieux Cassandre est un ricin* terrain ; Bon, généreux et galant po^^on âge , ')! a des droits, certains dr^^ d*^ j'amt/age , Tâchez un peu d'attraper do son bien.

J'allai glaner dans les champs de Cassandre. 11 m'aperçut parmi ses moissonneurs :

Ma belle enfant, me dit-il d'un air fendre, t luoi ! vous glanez, glanez plutôt les cœurs \ Vn ciel serein, le plus beau paysage, L'éclat des champs ne vous égale point. Aline a-t-elle un si joli corsage i:' Non, son corset n'a pas cet embonpoint. Fille de l'ombre, ô douces violettes, A enez parer Fanchon de vos couleurs ! Ah! si ma main... mais avec des lunettes Comment pourrai-jc arranger tant de fleurs/ Allez, monsieur, cela vous plaît à dire ; Vraiment mon sein n'est point sans agrc^meus. C'est trop d'honneur; mais monsieur veut-il rire .' J'ai trop d'esprit ; je connais les amans, Jls sont trompeurs, l'amour l'est davanvage. Cassandre était un vieillard fort épais.

D'esprit surtout. A ce brillant lang.ige

Jl recoiinut que j'était du Maris. * WD^^^^*^

Ma belle enfant, êtes-vous en ménage, Ou par hasard cherchez-vous un époux ?

Combien ? <Juinze ans . Eh î c'est justement l'âge Où d'un mari jeune cœur est jaloux.

En attendant voidez-vous des noisettes?

Dans mon jardin il en croît de parfaites : Venez, entrez, cueillez-en sans façon, Et faites-en bonne provision.

r»Iais où les mettre? aU^^ez ; je m'avise... ^ <

11 faut les mettre. — (^If— Dans votre jupon : Qt^ • Mais, monseigneur, je n'ai point de chennse , Et vous verriez... — Hélas! qu#puis-je voir? Ma pauvre enfant je porte des lunettes ; Et puis après vous partirez le soir ; Vesper accourt et le temps est fort noir ; Qui pourrait voir sous le sac aux noisettes?

Chez nous je vins apporter le présent.

Voyant mon sac, mon habile maman Me dit, Fanchon, louons la Providence , Ton air galant, et surtout mon esprit, T'aideront bien. Cassandre est sans prudence ; Va dès ce soir, et sans faire de bruit, Subtilement te glisser dans son lit .

Comme l'on peut dans le monde on s'avance ; L'un par l'épée, et toi par le fourreau. Qu'as-tu, ma fille ? une frôle innocence, YX deux moulins, l'un à vent, l'autre à l'eau.

* Le Marais, quai tier «le Paris où les gens n'onl point d'«s-< pi'il, ou bien en oui (oujuui'i liop t:trJ*

tin gueux aJroit s'attache à l'opulence j lia raison, car la dure indigence De l'univers est le premier fléau.

Or, dans la nuit j'allai trouver Cassan^re ; Dans ce moment que mon cœur était tendre ! Mon greluchon dormait tranqtûUement.

Près de son lit j'avançai doucement :

3'ôtai jupon, corset et collerette, Puis par les pieds j'entrai dan? sa couciiettc. Won vieux s'éveille ; il sens je ne sais quoi Do chatouilleux remuer dans sa couche ; O tendre amour, cher enfant, est-ce toi ? Non, c'est V énas, c'est elle que je touche ; Reine des cœurs! laisse-moi sur ta bouche Cueillir encore mille baisers brûlaus.

Divin amour, que tes feux sont puissans ! \'iens-tu donner des sens à ma vieillesse? A'iens-tu, dis-moi, de l'aveu dV-'iarou, * Ou de la part du fourbe Manitou ? ** Non, monseigneur, excuse/ ma tendresse ; Je viens vers vous de la part de l'amour : Je suis Fanchon, cette jeune glaneuse Qui dans vos champs a travaillé ce jour. Si je pouvais... serais-je assez heureuse! Ah! si l'esprit d'un sincère retour...

Maman m'a dii qu'un galant héritage Vous distinguait, que vos droits étaient beaux, Je viens chercher votre droit de jambage : J'aime beaucoup les droits seigneuriaux.

^ Le diable blanc dt UN igiilia. .

So

O belle etifdiil! 6 l'orgueil tie la inèie l Que n'étais-tii du temps heureux d'Homère* Où l'on formait de si sages liens !

Comment IFanchon méprise les modernes!

Son jeune cœur aime les anciens!

Comment, ma fille î à quinze ans tu discernes Comme Dacier leur mérite éclatant?

Ah ! que ne puis-je en cet heureux moment Couvrir ton sein des roses d'Amathonte!

Mais, cher enfant, ma vieillesse est ma honte : Je voudrais bien... mais que sont des désirs .'' L'hiyer n'est plus la saison des plaisirs. Heureux Titon ! toi seul eus l'avantage. . Mais, attendez ! Monbrin , notre barbier, Est un garçon fameux dans le village ; Depuis vingt ans il apprend son métier, En nous coupant proprement le visage.

11 est habile et savant sur les droitsj Allons le voir; il me dira, je crois, Bien des secrets ; il a pour lui l'usage. L'expérience est la fille de l'âge.

Cassandre alla consulter son Monbrirr.

Fier d'être heureux, il vint le lendemain D'un style usé me conter sa tendresse : Deux fois il veut ; mais que peut la vieillesse ?' Donner des feux ?... l'hiver est sans chaleur. A ses efforts je vois fuir la nature.

Je fus deux nuits sur le lit de douleur; Du sacrement l'agréable jointure Ne s'ouvrait point aux voeux de mon vainqueur.

Dans le combat, Cassandre eut trois faiblesse Aux trépassés il promets trente messes,

S'il peut remplir son amoureux clessciu. Le ciel l'exauce, et le héros soudain Sent que l'espoir ressuscite son âme; Son œil éteint subitement s'enflamme Au rouge heureux répandu sur mon sein.

Epoumoné, fatigué comme mille, Mon greluchon, dans sa course tranquille, liecule, arance, et lâche comme un grand, Reste sans vie en achevant l'ouvrage :

Un duc et pair en aurait fait autant.

Car les seigneurs n'ont pas tout en partage ; Dans la coulisse ils ont raté souvent.

Le roi breton, las peut-être d'entendre A antcr la honte et l'amour de Cissanflre, Sur le gazon s'endormit doucement ; Jean l'aperçoit; Amour, viens à son aidel Fanchon,hé quoi... mais,Fanchon n'est point laide? Son cœur est bon, on peut toucher ce cœur. — ' Viens te livrer, ma fille, à la tendresse, Et dans mes bras goûter le vrai bonheur ! Laisse ton vieux ; que pourrait sa vieillesse î Ah ! pour manquer à la loi du Seigneur, Jl faut au moins des talens au pécheur. J'en suis pourvu : vois-tu mon encolure. Ce bras nerveux? la féconde nature Sur mon ensemble épuisa sa vigueur:

Viens, hâte-toi d'éprouver ma valeur.

ranchon d'abord, faisant la [jrécieuse.

Se rengorgeait... \ rairaent y pensez-vous? L'honneur, monsieur... Tenez, je suis honteuse; Ue la vertu mon cœur est trop jaloux,

Car la verlu n'est qu'une circonstance.

(^)uoi ! voulez-vous... ah! bon Uieu, quand j'y pense î

Vous, me baiser ! Écartez cette horreur,

Je nn pourrais .. voyez-vous î ma frayeur

Redoublerait, je perdrais connaissance.

A ce discours, Jean sourit dans son cœur: il prend Faochon, et doucement la pousse Contre un buisson, l'embrasse ten'Irement, Puis d'une main le barbare la trousse; De l'autre il cherche... ô supplice effrayant! Deux fois Fanchon veut rabattre sa cotte. Son sein palpite aux apprêts du tourment; Dans les déserts d'une vaste culotte, Jean furte, cherche; ô prodige étonnant! Au lieu d'un peigne, il trouve une chandelle. A ce spectacle une rage cruelle Se peint soudain dans les yeux de Fanchon. Jean, sans parole à ce terrible affront, Pousse un soupir ; saint Dunstan se réveille, Crie au miracle; au pied de la merveille II s'agenouille en bénissant le ciel.

Dans l'air on voit descendre Gabriel ;

Aux pieds de Jean il tombe sur la face,

Signe son front, bénit trois fois la Grâce;

Et du Seigneur, adtnirant les desseins.

Il lève au ciel ses innocentes mains:

Dieu de Jacob ! ô puissance éternelle!

Ton oeil sourit au projet des humains!

Jean veut pécher, et ta main paternelle

Change à l'instant son Priape en chandelle ;

Ainsi Barjone a vu dans un festin.

Sous tes regards l'eau se changer en vin ;

Le Juif, au son d'une faible trompette, Ait à ses pieds les murs de Jéricho : Au mouvement d'une mince baguette, L'onde fît place au gendre de Jéthro.

Ingrat, brûlé des feux de l'adultère, Infâme époux, impitoyable Jean, Viens, reconnais le bras du Tout-Puissant. Cette chandelle est encore nn mystère ; Mais cette nuit le ciel t'éclairera:

Cours aux autels apaiser sa justice.

Et toi, Dunstan, conduis Jean chez Patrice: Sur son destin ce vieux saint l'instruira.

L'ange aussitôt, de sa main immortelle, Arrache à Jean la divine chandelle ; y » ^9,

Et gravement tenant le lampion, * ^^ » 10 ♦ 1 ^

Comme Denis monté sur un rayon.

Vers l'éternel subitement s'envole.

Jean retrouvant son peigne et la parole, Les yeux au ciel, le cœur en oraison, Fait au Très-Haut cette ardente prière:

Que ta bonté, que ta grâce plénière, Dieu tout puissant, m'ont causé de guignon ! Un jupon court, sans ton triste miracle, A mes désirs n'opposait point d'obstacle ; Dans SCS beaux bras, la sensible Fanchon D'un bonheur pur couronnait ma tendresse; Las d'être époux je devenais amant; Encore un pas, je goûtais la faiblesse Dont ta puissance honora mon néant.

CHAIVT X.

Saint Dunstan conduit Jean au purgatoire d(* saint Partice ; leur passage a Pans»

Dunstan et Jean ont passé l'Italie, La Suisse avare étale à leurs regards Ces beaux jardins, on le dieu du génie Beçoit l'encens des héros et des arts.

Brillant rival de Corneille et d'Homère! Père du chant! ô mon maître ! ô Voltaire ! Dunstan t'a vu : que Dunstm est heureux ! Ah ! si la faim, la pénible misère, Ne m'enchaînaieut dans leurs fers douloureux. J'irais parer tes autels de guirlandes, A tes foyers, ornés de mes offrandes, Je brûlerais un légitime encens ; Je fléchirais tes Pénates propices ; Mes vers heureux, écrits sous tes auspices, Seraient sans doute applaudis des talens.

Des champs d'Arcueil, déjà Dunstan découvre Les boulevarts du superbe Paris ; Déjà ses yeux ont vu, du haut du Louvre, Un peuple immense aux genoux de Louis.

Français, pour vous que ce monde a de charmes! Livrez vos coeurs au plus ardent transport j Que le plaisir fasse couler vos larmes ; louis revient, il a vaincu la mort.

J,f//,///- ,/:/rr,,.--

( Vi.r/i/ A'

Sar les genoux de l'éternelle IJ) gie, Metz à l'instant va l'offrir à vos yeux. Bonheur des rois, amour d»^ la patrie, Remplissez l'air do vos chants glorieux î Venez chanter les succès de la France!

La paix, les arts, la gloire et l'abondance Vont triompher dans l'empire des lis.

Je vois tomber l'autel de la tinance:

Epars au loin sous ses vastes débris, J'entends crier La Boissièrc et Paris.

D'un regard froid, le saint long-temps admire Ces fous charmans, ce variable empire, Où tous les goûts ont fixé leur séjour ; Où le caprice et la raison volage, Des mêmes fleurs couronnent tour à tour Le sein d'Églé, les chansons de l'Amour, Et quelquefois le front serein du sage.

Sur ces remparts où la frivolité, Le Dieu du jour et la fatuité \ iennent chanter au pied du pcrsifflage, Dunslan a vu des tableaux merveilletix, Où de Téniers le pinceau curieux A peint exprès, en vieille enluminure, Chauraeix, Hayer, l'indocile Beaumont; Comme un cheval tiré d'après nature Au gros charbon, l'animal Jean Fréron, L'ange du sot, la honte du beau style ; A ses côtes Palissot l'imbécile, Peint à la grecque, est hué des passans. Environné do lauriers éclatans,

Ou voit Rosbac au pied d'une éminencp; Quatre tambours remplis d'e>>périeiicc, Donnent de loin le signal da combat.

Mars en chenille, orné d'un chapeau plat, Conduit au feu des portraits à la mode, Des vieux Pantins, des perruquiers français ; D'Arnaud, plus loin, célèbre dans une ode De ces héros les étonnans succès.

En clair obscur vm moderne ergumène Foulait aux pieds les palmes de Boileau, D'Aristophane, et les vers de Rousseau.

Petit auteur du mince Aristoraène, Qui des neufs sœurs prêcliez les nourrissons, Quittez ces soins, ne perdez pas vos veilles! De leur travail instruit-on les abeilles ? Est-ce au génie à suivre des leçons?

Galant conteur d'Hortense et de Timante, Chantez Lubin, peignez-nous son amante!

Pour honorer votre conte enchanteur, Demain Bastienne avec son confesseur, D'un sot enfant de l'Opéra-Comique Enrichiront le faubourg Saint-Laurent.

Peint à la craie, un gros crâne à l'antique Fixait sur lui les regards du passant:

C'était Trublet, qui, l'œil sur la lorgtiette. Ne pensant rien, compilait maint écrit.

Tout vis-à-vis, Dubelîoy, sans esprit, Du vieux Froissard rimaillait la gazette. Tout Paris court à ces douteux succès : Pour faire honneur à son drame imbécile,' Des magistrats, sur les murs de leur ville, Entre saint Pierre et feu Jean de Calais,

Ont ilu rimeur accroché l'eflîgie.

O Dubelloy! ton avitlR génie, Tes lauriers secs, sont dus à la Clairon. Des vieux foyers, cette antique bergèrr» Depuis cinq ans t'a fait son greluchon. Pour lui marquer ton amitié sincère, Deux lois le jour tu panses son ulcère. ^ Pour un rimeur, ô l'honnête garçon !

Dans un tableau que soutient la folie, Mais qu<; Molière orna de raille fleurs , L'auteur plaisant de la Métromanie, D'un air malin, montrait aux spectateurs. Les immortels nés de l'académie.

Peintre des fleurs, poète du printemps, iJeurcux Bernis, j'aperçois votre image, L'art vous a peint au fond d'un paysage Uù l'horison, semé de vers luisans, De son éclat embellit vos ouvrages.

Le saint, booteux d'avoir perdu son temps A contempler tant de sots personnages, Quitte Paris ; et traversant Noyon, Amiens, Boulogne, arrive en Albion.

Au vaste fond d'une f'oide caverne Digne réduit des enfans de l'Aveine, Ln Dieu romain a fi^é son séjour.

Ce trou fameux est couvert de montagnes ; Jamais 1rs fleurs ne croissent alentour. Ces sables noirs, ces avides campagnes ^'ont jamais vu l'éclat du dieu du jeu» .

Sur l'Océan est cet endroit horrible :

L'étroite entrée est presqu'inaccessible:

One on ne voit sur ces rocher^ déserts Que les débris dispersés des naufrages, Ou les mortels, que le flux des orages Ont apportés du vaste sein des mers.

Ce lieu caché, si l'on en croit l'histoire, Par les Anglais fut nommé purgatoire.

Depuis mille ans, Patrice le Breton Du sot bigot y reçoit l'oraison ; Pour le choyer on allume à sa gloire Gomme, résine et parfum très-puant Dont Rome enfume encor le Tout-Puissant. Dunstan conduit Jean aux pieds du vieux prêtre, Le saint voyant un plat Artésien, D'un air bénin lui demanda : mon maître, N'êtes-vous pas académicien?

Car, dans Arras, la bibliographie Fonda, dit-on, nombreuse académie, Tripot habile, estaminet savant.

Qui chaque mois disserte éloquemment Sur la hauteur qu'avait dans l'origine, Chez les Flamands, la première chopine.

Hélas! dit Jean, saluant le patron, Je suis, grand saint, un pauvre compagnon; Comme Bonel, je n'ai point de génie, Tout mon bon sens est dans un violon:

J'en racle fort, c'est ma profession, Et fuis souvent danser l'académie.

Jiien te remets, répond le saint Breton: Ta haine injuste a fait pleurer Marie,

Pour se venger, l'Éternel, dans Arras^ Avant trois jouis va déployer son bras; Des feux ardens brûleront les coupables. J'entends déjà ses carreaux redoutables, Le bruit tranchant de la faulx du trépas. Quand sur la nuit l'amante de Céphale Fera rouler son char d'or et d'opale, IJue sa main blanche ouvrira dans le ciel Au dieu du jour la porte orientale.

Sur les genoux de l'ange Gabriel.

Le front couvert d'une grâce immortelle. Tes yeux verront la fille de Joachim : Vn beau crachat éclate sur son sein, Un sceptre d'or orne sa main pucelle, Et sous ses pieds une chaîne éternelle Tient dan ses fers le démon et Calvin. Tu la verras descendre avec sa gloire, Sur ton chevet écarter la nuit noire ; Ton ciel de lit, couvert de chérubins, Retentira de cantiques divins.

O l'heureux Jean! notre médiatrice, De ton courroux calmera la fureur; La douce paix, de sa bouche [)ropice, Par un baiser coulera dans ton cœur.

A a, sois heureux autant que le ciel môme! Jouis, mon fils, de la gaîté suprême Que l'éternel accorde à ses élus!

A a mériter ses palmes immortelles, En paradis! ses laveurs éternelles Couronneront tes modestes vertus.

Disant ces mots, le saint à barbe grise, De son élolc entoure La Terreur,

Et par trois fois saintement l'exorcise, En conjurant le diable et le sauveur.

Tel dans Arras, le jour que Bonneguise * Chôme la manne**, un prêtre évangélise Des pèlerins les flots tumultueux Qu^un vieil usage attire dans ces lieux ; Et qui soudain, pour conserver la grâce, Au cabaret vont boire à pleine tasse.

CHAIVT XI.

Dunstan et Jean retournent à Arras, un orage les surprend audessus de l'abbaye d'Avennes; accident qui arrive a Jean: les suites de ce lualheLir*

Heur et malheur accompagnent toujours Nos tristes pas : au sein des doux amours, Un jour, hélas! j'éprouvai leurs disgrâces. Toi que j'aimais, toi que suivaient les grâces, Et que Vénus orna de ses appas!

Te souvient-il, Lise, quand tes beaux bras M'enveloppaient dans ces rians bocages, Zéphir, jaloux, de nos tendres plaisirs. D'un doux murirmrc agitait les feuillages; Ton sein naissant, ouvert à mes désirs,

* L'pvêrjue r<»'g>iant.

' ' On adore dans r^f^llsi; d'Arras la saifitc manne.

Abandonnait a mes lèvres brûlantes

Ces lis cbarmans qui ravissaient mes yeus.

Moment chéri ! transports voluptueux!

Où suis-je? ô ciel ! à mes mains pétulantes,

Perfide amour, que tu livres d'attraits!

Jeune zépbir suspendez vos regrets,

N'enviez plus le sort qui me couronne:

Dans mon bonheur Lisette m'empoisonne!

Un doux venin coule avec ses faveurs.

Témoin secret de mes vives douleurs,

O grand Saint-Côme! à qui le ciel propice

Donna le soin de soulager nos maux,

Du vieux serpent corrigez la malice,

A mes douleurs accordez du repos,

Ou de Coloffîb relirez le calice.

Si dans nos champs vous aviez des auteli

Le cœur rempli de vos biens immortels,

J'irais placer auprès de votre image,

Lt le tableau de mon triste naufrage,

Et le récit de mes cuisans regrets ;

Je le peindrai de ces traits pleins de flamme ;

Tel que le sent et peut le peindre une âme

Reconnaissante à vos rares bienfaits.

Ami lecteur, si vous êtes plus sage.

Contre un rosier ne vous frottez jamais ! Bien je comptais trouver un pucelage...

L'épine tient à l'arbre de l'amour:

Bien l'ai senti dans ce luncstc jour.

Heur et malheur sont pour notre nature Jean l'éprouva : voici son aventure.

Le fier Dunstan, monté sur son cochon, Du purjUoiic a quitte- l'horizon:

Le nez toujours serré dans la pinccltc, Jean tristement voltige à son côté :

Déjà de loin il a vu la retraite, Où Pecquini, Cythère et la beauté, Vont dès l'aurore, en corset de bergère, Chanter en chœur les leçons du bréviaire, Et sur le soir les hymnes de l'amour.

Du vieux Douai Jean découvre la tour; Il t'aperçoit, sévère Radamanthe :

Ton diadème est un réchaud sans fond.

Ton sceptre affreux la source de Pluton. A ton aspect Apollon s'épouvante, J'entends frémir les bords de l'Hélicon. Fais triompher la foudre et l'injustice, Ramènes-nous le siècle de Sylla !

Pourquoi ton sein, injustement propice, Veut-il nourrir l'hydre de Loyola !

Ton fier mortier sur sa tête effroyable, Ton glaive ardent dans sa griffe coupable, A tes côtés épouvantent les rois.

Couronnes-tu les forfaits de ces traîtres! Ne crains-tu rien pour les jours de tes Maîtres Entre leurs mains ta balance est sans poids ; Né chez Damiens, ton cœur sans bienfaisance Oublierait-il les dangers de Louis !

Dans quel malheur veux-tu plonger la France Rapelle-toi leur perfide vengeance :

Jls ont frappé le dernier des Henris.

Vierge inconnue à la chaste innocence, Reine de$ sols, étroite Bienséance,

De les couleurs viens tremper mon pinceau ; Il faut des fleurs pour cacher ce tableau ; Sa nudité blesserait le coupable.

Jean et le saint allaient au gré du vent^ Quand vers Arras, un orage effroyable Les assaillit au-dessus d'un couvent.

En vain Dunstan conjure la tempête, Parle à la foudre et commande aux éclairs i Le froid Nord-est qui gronde sur sa tête, Sifflant au loin, lui répond dans les airs. Le pauvre Jean, balancé par la foudre, Croit que sur lui le ciel va se dissoudre. Veut se tirer des mains de saint Dunstan. En s'agitant, de la pince il s'échappe; Subtilement le saint roi le rattrappe Par son en^'in ! la pince au même instant Tout rasibus lui coupe l'instrument.

Dunstan surpris, redoublant de vitesse, Court après Jean, le saisit parla fesse. Et gravement l'emporte dans Arras.

Muse, dis-nous, comment le piteux cas Du pauvre Jean, venant du ciel en terre, Alla gaudir dans un saint monastère Mainte nonnette ; et comment sœur Suzon Sentii bientôt mouvoir sous son jupon.

Ce fier objet cher à la créature !

Près d'un ruisseau couronné de verdure, Que chaque nonne a grossi de ses pleurs, Un l'onde triste eu s'éloiguant murmure De voir ces bords en proie à cent douleurs^. La jeune sœur, d'un«^ main innocente, Légèrement caressait son beau sein.

Dans ce moment, sur sa gorge naissante^ De La Terrenr tombe le triste engin.

Sur ce sein blanc Priape s'électrise, Et du corset glissant sous la chemise, Il va se perdre.. .. on ne sait pas bien où : S'était, je crois.... ce n'était pas au cou.

Du doux plaisir la flamme enchanteresse Foule à grands flots dans le sein de la sœur Divin Jésus ! Seigneur, que ta tendresse Est généreuse aux besoins du pécheur !

De quel bienfait combles-tu ton image !.,. O ciel! amour ! plaisir où mon cœur nage !

où 3uis-je? A ces cris, trente sœurs

Viennent en pleurs au secours de la nonne ; D'un ton dolent sœur Thècle la questionne : Dans quel endroit sentez-vous des douleurs? Votre rosier va-t-il porter des fleurs?

Ou sortez-vous des jours caniculaires?

Le jardinier ou d'autres téméraires Ont-il osé?... Maisi ma sœur, parlez-nous ! L'œil vers le ciel, Suzon sortant de crise , S'écrie : amour, que tes charmes sont doux ! Ton feu brûlant... ô plaisir ! je m'épuise ! Godemiché soudain de sa chemise S'échappe, vole, et de son onction S'en va remplir la mère Cornichon, Sœur Bobillon, la vénérable abbessc, La sœur Percé, la plus jeune professe, En moins d'une heure il chôme le bercail. Anéanti d'un si rude travail, Il tombe enfin sans force et sans haleine. Un chat le voit palpiter sur l'arène^

Le long (lu froc de la sœur Nicolas.

Le ventre à terre, il vient à petits pas ^

Droit vers l'objet, en {guettant il avance

r.ecule un pas, saute, tombe, et s'élance

Sur l'oiselet, et l'emporte soudain.

Pour l'arrêter, notre sœur court en vain;

L'adroit matou devance la tourrière,

De mur en mur il gagne la gouttière,

Croyant bientôt rassasier sa faim.

( Qui peut compter sur les coups du destin ! )

Passant le toit d'une collégiale, -4

Il laisse clioir son butin dans la Halle. — ^

Mainte Poissarde accourt à cet objet : H

Commère; voir... dame, ça paraît drôle .' Dis-moi, ton homme ena-t-il un si fait? Comment, morbleu! gibier de casserole, Il est monté, son vigoureux giblct...

Tiens, je soutiens que le saint père à Rome Est un nigaud en ça près de notre homme.

Ton amoureux t'en fait-il voir autant?

J'ons vu ton homme, ettâté son merlan ; ^ Le bel enchois! il ne vaut pas la sauce, A a, je t'en f... que le démon me hausse..... Mais tu fais bien de la chienne aujourd'hui. \'a, tou mari n'est qu'un grand bandc-à-l'aisc; — Si quelques jours par miracle il te baise , Il ne fera qu'un bougre comme lui.

Mère Fanchon, putain et bouquetière.

Dit : taisez-vous ! la trouvaille est à moi, J'ai vu du ciel tomber ça la première.... Manon, prends gard<*, et Jeanne, contieiib-loi ;

Car, jerni dieu! je vouslorderai la gueule

Dame! voyez cette afFieuse bégueule, Qui devant nous ose dire, je veux...

Donnez-lui donc : elle à place pour deux. Petit Jésus ! n'en avez-vous point mille?... Te souvient-il des remparts de la ville , Quand Bourbonnais était en garnison ?..

Ce mot lâché, crac, la riièreFanchon, D'un fier soufflet vous colle là Manon. Poissardes sont femmes qui se défendent. Les coups de poing se donnent et se rendent; Fichus, juponsj de vos tristes débris, Caques, pavés, bancs, sièges sont remplis , Les airs au loin de leurs cris rettentissent ; Vingt polissons à leurs coups applaudissent , Dans le marché tout paraît confondu:

Conclusion : le lapin est perdu.

CHAXT XII.

Une maladie épidéinique attaque l'Artoîs; la Vierge, une chandelU à lamain, va trouver La Terreur; réconciliation de Jean et de ■lirôine.

Le bien, le mal composent l'univers.

lia sont partout, et même dans mes vers ; C*est un bonheur pour le mortel né libre D'être bercé par leur juste équilibre.

'i.uiJ.'//.' ./'-/rr.rj-

Ptr.r.,;//// /' /V'// i/ff//,' ( ,>//,://,fA-

À ce défaut, Puo (Peux séparément Poorrait goider les pas incertaini du ugâ ; De cette preurc un cordier eit Pimaze.

Filant son lio . marchant en recalant , Que Dieu PaTanceon Sitan le recule, Il fait tonionrs sa corde également.

Mais quoi, tandis que nia main ridicule Vent nuancer de bizarres couleurs.

Du bien, du mal l'étonnant assemblage, Sur quel pays Toi$-je fondre l'orage ?

L'Artois «nccombe à ses tristes malheurs. lia muse tremble, et sa frayeur augmente ; La pile mort s'élance du tombeau.

Je Toiâ Toler sa faulx éteincelan^e ; Le signe ardent d'une 6èTre brûlante.

En traits de feu s'imprime sur îa peau. Gazet * nous dit. dans sa grossière histoire, Que l'Etemel, pour affermir sa gloire, Marquiit ainsi d'un feu vif et brûlant L'endroit du corps qai servait au coupable A transgresser sa loi triste et durable.

Eglé Toyail noircir sur son sein blanc La fraîche rose, où la main d'un amant A Tait surpris des fareurs rarissantes ; Ce teint brûlant, sur la |>eau des servantes, Vers le nombril était plus transparent, Le Loyola portait sor son derrière Le noir cachet de ses coupables feai.

La, maint curé, près de sa chambrière, La festoyant, voyait l'endroit Terreux

OÙ le Seigneur imprimait sa colère.

Un moine arde de ses feux au pendant Du plus enflé, dans ce double accident Criait au ciel : guérissez la brûlure, Mais pour Manon conservez mon enflure.

Reine des cieux, fille auguste des rois, D'un triste peuple entends la faible voix ! Un poison lent dans ses veines se glisse, L'aveug,le mort s'apprête au sacrifice, Je vois son glaive étendu vers Arras.

Du sein de Dieu descends, viens immortelle! Viens arracher la faulx de la cruelle ! Sion t'a vu triompher du trépas.

Toi, qu'enfanta le néant redoutable, Et que chaque être a nourri dans son sein. Jalouse mort, dont le fer implacable Est ici bas le sceptre du destin.

Fuis loin de nous! Par ses regards propices, A nos malheurs Marie offre un secours ; Nous allons voir, sous ses heureux auspices , De nos beaux jours recommencer le cours.

Anges du ciel, enfans de la lumière, De vos lauriers parez le firmament !

Des cieux Marie a franchi' la barrière : J'entends rouler son char de diamant.

L'astre du jour resplandit autour d'elle j Une chandelle, en sa main éternelle, Va dissiper les ombres de la mort.

Tranquille Artois, bénis ton heureux sorl !

Du sein doré d'une brillante nue, Chez La Terreur Marie est descendue.

Monstre, dit-elle, à qui mon faible cccur A prodigué sa douce bienfaisance, Je viens encor... quel excès de clémence ! A tes regards présenter le bonheur.

Jadis mon fils te fis à son image.

Ingrat, noirci de ses bienfaits nombreux, Ta haine indigne a terni son ouvrage, Et ta vengeance a fait rougir les cieux. Sors de ton lit, va trouver Nulsifrotte; Dans son cœur froid va ralumer la paix. En rougissant tous deux de votre faute , ^ enez encor mériter mes bienfaits.

A ois-tu, mon fils, celte sainte chandelle Qui va sauver les tristes jours d'Arras! Au pur éclat de ea flamme immortelle Tu verras fuir la fièvre et le trépas. 1,0 jour sacré qu'on célèbre la manne, Dans cette église où Judas le profane Est noblement pendu parmi les saints^ Fais remplir d'eau vingt ou trente bassins ; Puis doucement dégoûte dans icelle Un peu du suif de la sainte chandelle : CeuA qui boiront de celte eati saintement Des feux ardens guériront au moment.

Or, dès demain, quand la naissante aurore De ses couleurs y>eindra les champs de l'air, \ a-t-en trouver mon serviteur Lambert j C'est un prélat que ma tendresse honore. Te lui diras... Mais à propos, mon cher, Es-tu pourvu d'un peu d'intelligence, Et ton gros crâne a-t-il du jugement?

là... saurais-tu tourner un complimenl?

Non, sur mon Dieu, je n'ai point d'éloquence j De compliment, voir je ne sais qu'un mot: Un brin je peux défiler mon chapeau, Très-gauchement faire la révérence.

Mais quand parfois l'on boit à ma santé, Tout aussitôt je trinque avec les autres. Vierge, excusez mon incapacité.

Appris je n'ai qu'un peu mes patenôtres; Encore en ai-je oublié la moitié.

mXtiff' ^Tnn air épais aisément le fait croire, * Le compliment n'est point Artésien; ,

Dans ton pays on ne fait rien de bien. Hors s'enivrer; tu connais cette gloire. Sans compliment à Lambert tu diras Que samedis dans l'église d'Arras, Au champ du coq, habillée à la grecque. Le front couvert d'un verdoyant areque, Je paraîlrai sur le haut de l'autel Tenant en main ce brandon immortel.

Cours à Lambert annoncer ce mystère.

Dans un nuage où grondait le tonnerre, Marie au ciel à l'instant s'envola.

Jean effrayé soudain se réveilla, Et sur-le-champ va trouver son compère.

En le voyant, Nulsifrotte enchanté Saute à son cou, dans ses bras s'entrelace, Vingt fois le serre et trente fois l'embrasse : A ces transports La Terreur agité, Au fond du cœurs sent expirer sa haine : Viens, cher ami ! de notre antique chaîne. Serrons les noeuds, et que l'humanité !.. .

Mais parsandié! laissons là la morale ..

Au cabaret réparons le scandale

Que nos débas causèrent au prochain.

Lavons nos cœurs, ranimons dans le vin..i

Mais, à propos connaîtwis-tu la Vierge?

A mes regards elle a paru la nuit j

Dans sa main blanche elle avait un gros cierge.

A sou aspect mon cœur fut interdit.

Dame, vois-tu! j'avais sur la conscience

Bien du mauvais ; et ces sortes de gens

Voudraient toujours qu'on eût son innocence,

Qu'on ne bût point. Il faut tuer le temps,

Il est si long ! ami, passons «le à boire,

Laissons la \ ierge, et cela vaudra miea\ :

Au cabaret je conterai l'histoire.

Sais-tu Jérôme, où l'on vent du vin vieux ?

Chez la Fricau ; non, allons chez Claudine.

Tous deux s'en vont au cabaret vuiiin : Hola! quelqu'un, qu'on apporte chopine î Bavons* ami, buvons jusqu'à demain :

A toi, mon Jean ; grand merci, mon compère. Hé ! mon garçon, apporta un plus grand verre , Dis, nous prends-tu, bougre, pour des moineaux? J'avalerionsla cave et les tonneaux, Le cabaret, le vin jusqu'à la lie.

Le cœur joyeux, nos deux héros en train, Sms le mâcher vous avalaient le vin.

Jtt de leurs pots , d'où naissait leur gcuic, Sortait parfois mainte grosse saillie Que dans Arras l'on prend pour des bons mot».

Jean, déjà sou, faisait mille propos:

Le ciel plaisante, il nous la baille belle l Que veut Marie et sa longue ciiandelle? Quoi! pour la fièvre elle ordonne de l'eau ? Fouv nous, compère, allons droit au tonneau. Chassons le mal à grands coups de bouteille; Car, sans le vin le corps est en langueur : Point d'eau, sanbleu ! c'est le jus de la treille Qui seul pouiTale remettre en vigueur.

Oh! la maison... à crier je m'ennuie:

Vite! du vin ici comme la pluie !

Le temps qui court sur le char des saisons Le mûrira tandis que nous boirons...

La joie au cœur! Jean, conte-nous l'histoire. Te sonviens-tu, quand le voisin Grégoire Eut son afFairej et que par amitié Notre pasteur perfora sa moitié !

Le pauvte époux avait bien la berhie.

Oh! le curé savait bien s'aviser

Dame Margot est femelle entendue ; Moi bleu ! sur elle on peut se reposer : Teint à ravir, croupe grasse et dodue ! Depuis long-temp, leurs coeurs étaient unisj Margot souvent lui faisait des caresses; C'est le plaisir qui choisît; nos maîtrcîsses, Et c'est le cœur qui nous fait des amis. Nargues, morbleu ! des amis de la fable ! Les vrais amis sont ceux qu'on fait à table. Buvons à nous, tope à notre amitié !

A toi, Jérôme, allons, à ta moitié!

Le vin est bon, puisqu'il se laisse boire. Mais, à propos, ([uand demain la nuit noire

l'iendia la fuite, en voyant Lucifer, Dis-moi, comment irons-nous chez Lambeit:* Tro{) je ne sais... Quel singulier message! La ^ ierge rêve... et gens de noire <Hage Sont-ils tournés pour faire un compliment? Mais que dira l'évèqueen nous voyant?

Va, monseigneur est homme comme un autre. IVe crois point ça, tu te trompes, mon Jean, Son fier néant n'approche point du nôîrc ; L'humilité, la veitu des cnfaus.

Ne pare plus le front changeant des grands ; La vanité, voilà leur caractère.

Tiens, ces gens-là sonl ces gros pots de leiu Qu'on voit briller dans \cù aj>parlemens , Dans les jardins et sur les cheminées.

Ouvre ces pots, et rcgnrde dedans !

Que verras-tu? des toiles d'araignées.

L'orgueil s'est fiit un trône d'un tonneau. L'ambition, peinte sur uu chapeau, D'un nain roii-;i vous fait une éminence. Le sentiment, plus fort que l'éloquence, Aous réglera, dit Jeanj buvons un coup. Bois donc, compère! — Eh ! coquin, cs-tu fuu/ On est heureux, ma foi, quand on s'enivre ; Ne cessons point de goûter ce bonheur.

Jus de Bacchus, précieuse liqueur.

L'Artésien sans toi pourrait-il vivre!

Viens soulager mon chagrin et mon cœur ! Allons, l'ami, vive la tempérance!

Elle me plait, ainsi qu'aux Templiers Du temps jadis plaisait la continence.

Jiola! garçon, apporte dix scpticrs.

ïo4

Voûtes des cicux couvertes de nuages, Où le jour brille, où naissent les orages, A mes accords ouvrea-vous un moment!

Ne voilez plus aux yeux du firmament Deux scélérats enterrés dans l'ivresse ! Toi, qui sur eux prodigua la tendresse, Tes biens flatteurs et tes dons infinis, Reine des cieux, du séjour de la gloire Où l'Eternel t'a mis près de son fils. De tes héros admire la victoire, De tes bienfaits vois germer les beaux fruits î Sous, ivres-morts, couchés sur la poussière , Reconnais-tu ces monstres endormis?

Hélas! en vain, le pouvoir salutaire De ta chandelle à leurs soins est rerais. Fille des rois, lance sur ces coupables , D'un Dieu vengeur les carreaux redoutables ! Dans le cahos qu'ils soient anéantis !

Mais quoi ! ton sceptre est la bonté suprême; L'astre du jour, ton brillant vêtement , Le doux Jésus, ton riche diadème.

Et ton pouvoir, celui du Tout-Puissant.

Ton chaste sein, où naquit la clémence, S'ouvre pour eux. Je vois déjà leurs cœurs, Par des remords expier leur offense, Et t'attendrir par leurs sensibles pleurs.

Sous les drapeaux de l'auguste Marie, Jérôme et Jean s'en vont trouver Lambert. Jésus, du haut de sa sainte patrie, Sur leurs succès a déjà l'œil ouvert.

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CHAKT XIII.

Jo^n «t J?ioiiie vo..t trouver l'ev^que Lambert, Réception qu« leur [au le prélat.

AnciennemerU, quand Rome était païenne, Et qu'un pontife, inspiré du Seigneur, Aux vieux Koinains prêchait la foi chrétienne, L'église alors avait de la candeur ; Point ne songeait aux faux biens de la terre Pierre en sabots, au fond du sanctuaire, Tout rondement bénissait son prochain, Sans vétillcr surla sotte rubrique.

L'ambition, le faste évangéliqne D'un sceptre fier ne chargeaient point sa main ; Le vaste orgueil sur son crâne divin Point n'avait mis la thiai« superbe ; Ainsi qu'un ver. Pierrot caché sous l'herbe, Pas ne pensait que Panneau du pécheur Des souverains scellerait la grandeur; Qu'un jour Léon, par sa magnificence, Eclipserait 1 1 mijosté des rois ; Que Sixte-Quint, aux accens de si voix, Ferait trembler l'Angleterr« et la France, Contens etliers de leur sainte iudi'^enc» ,

Pierre, long-temps tes enfans glorieux, De leur sagesse ont ébloui le monde.

Ce temps n'est plus, la vanité profonde A dans leurs mains brisé la clé des cieux. Dans des chars d'or, que le faste environne, Où l'azur biille, où l'art hardi couronne Du diadème, ornement de nos rois, Ta mince bar([ue et tes filets adroits, On voit dans l'air voler ton émirience. Là, monseigneur, plus loin, sa révérence. Gens engraissés des biens de nos uieux, D'im air liautain, nous bénissent pour eux. Car la fierté, l'insolence et la gloire. Sont aujourd'hui les talens des prélats ; Par eux Lambert fut connu dans Arras.

Vous le verrez en lisant cette histoire.

Sur un rivage aujourd'hui fréquenté. Vers Achicour s'élève une cité.

Ses murs épais sont sans magnificence j Sans agrément : pourtant, en récompense, Dans leur enceinte on entend quelquefois Parler sans goût le bel esprit bourgeois, Kn temps et lieu comme on sait dans la Suisse, Adroiteraent dire un Dien vous bénisscy Lorsqu'un quidam éternue à grand bruit.

Près des fossés, après un long circuit. Sur le coteau paraît la citadelle, Fort inutile, et cependant fort belle.

Là, chaque hiver, pour choyer les tendions L'amour honaête amène les dragons,

Gentils soudarls, poli?; coust ms, Gtlèles, Qui chaque jour offreut à trente belles Des tendres cœurs fermes comme le temps; Car les dragons ont de beaux sentimens. Ln saint hymen, fait sous la clieniincej D'un noeud coulant unit la destinée De chaque fille à son fidèle amant; Pour constater la force du serment, Sans la figure épaisse d'un notaire, L'Amour lui-même écrit sur la poussière Les saints accords du chaste engagement.

Près de ces lieux paraît un doux asile, Où dans la paix, loin du bruit de la ville, L^n saint vivait en mangeant comme un saint. (Lambert était le nom du personnage), Austère évêque, admiré dans son âge, S'il n'eût été trop sévère au prochaiu. Il possédait le génie ordinaire De réciter lestement un bréviaire, Qu'un capucin souvent n'entend pas bien.

Hors ce talent, Lambert ne savait rien.

Léger d'esprit, faible de conscience,

Il accusait le tentateur malin

D'avoir lui-même apporté dans la France

Le passe-pied, le menuet, la danse,

Le mirliton, la béquille et pantin.

Il s'écriait, dans l'ardeur de son zèle.

Ah ! que la guerre est un rude fléau?

Qu'un plumet blanc, sur les bords d'im chajH'nu,

Ombrage bien une jeune puce lie!

A cet objft, hîlas! la plui ciuelle,

ïoS

Point ne pourra résister un moment; Et le plumage un jour assurément, La couvrira ; fillette est trop fragile.

O mœurs 6 siècle! Arras, 6 pauvre ville ! Un lustre avant que l'Ébère vomît Ces fiers soudarts que la dan^e séduit, Sur tes foyers l'ennui tombait à verse ; Si les beaux jours, au soir, à la traverse, Pour se gaudir on branlait le jupon.

C'était sans bruit, c'était sans violon : Branle on dansait ; mais branle de couchette, Un tour de lit où souvent la fillette, Taisant un saut, en avait pour neuf mois.

Ainsi Lambert se lamentait parfois.

Muse, dis-nous, comment un noir fantôme, Vint l'animer contre Jean et Jérôme:

Comment l'enfer vint souffler dans son cœur Des saints autels Thomicide fureur!

La sombre nuit, sous une toile obscure. Déjà partout ombrageait la nature ; L'astre brillant qui dore nos coteaux, Depuis une beure, au sein profond des eaux, Rafraîchissait son ardeur amoureuse ; Le tendre lis, la chaste tubéreuse, D'un vent plus fVais humectaient leur blanclieur. Dans une alcôve où régnait l'opulence, Entre deux draps reposait monseigneur.

La gravité, fille de Pindolence, Sur ses genoux, dans un songe ûatteur.

D'un fade encens parfumait sa grandeur.

Dans ce moment l'iiorrible Tisiphone, Qu'un long serpent entortille et couronne, A'ient du pontife arracher les rideaux, Offre à ses yeux ses sinistres flambeaux : Fier souverain d'un petit diocèse.

Dont le mérite est une bonnet fendu, Peux-tu goûter le repos à ton aise, Quand dans Arras ton pouvoir est perdu? Dis, est-il temps de sommeiller encore Quand sous tes murs la jeune TerpsicLore A contre toi suscité les enfans !

Deux violons, deux coquins insolens, Dans les vapeurs d'une ivresse endormie. Ont vu, dit-on l'immortelle Marie, Abandonner à leurs profanes mains Un saint brandon, le salut des humains. Comment le ci'^l protége-t-il la danse?

Un violon, dont la vertu s'oflense, Peut-il toucher, par ses sons discurdins, Le goût divin du maître des vivans?

Deux malheureux que la haine et l'envie Ont si long-temps enchaînés dans mes fers. Sont destinés à sauver leur patrie, F.t de leur gloire étonner l'univers î Prélat, on veut avilir ta puissance, Braver tes lois, fouler tes manderaensj Jadis par eux tu censuras la danse, Laisseras-tu tes foudres impuissans.

Jl faut sur eux que ton courroux s'épuise ; * Arme tes mains tles canons de l'Église, tt sous tes pieds écrasa ces méchaiis,

JDieu de Jacob! Dieu puissant de Moïse! }lont Abiron ressentit la fureur, Terrible Dieu, mémorable vengeur!

Ce n'est plus toi désormais que j'implore, Anges affreux! pâles dieux de Milton !

Embrasez-vous du feu qui me dévore; Pour me venger, sortez du Phlégéton !

Du vieux Lambert brûlez l'âme implacable; Jean et Jérôme ont bravé sa vertu.

Disant ces mots, le monstre redoutable Au noir Ténare est soudain descendu.

Du haut des airs le blond fils de Latone "\^oyait déjà les chantres du Seigneur I^e verre en main, du jus frais de la tonne, Se délasser des fatigues du chœur; (Juandnos héros, encor soûls de !a veille, Les yeux mouillés du nectar de la treille, S'en vont heurter au palais de Lambert. Un suisse, orné d'un grand baudrier vert. Ouvre aussitôt; d'un ton de suffisance, Leur dit: messieurs, ici que voulez- vous? De monseigneur un moment d'audience:

Là, pourriez-vous, par amitié pour nous. Sans l'acheter, nous rendre ce service?

Quoi ! sans argent? sans argent point de suisse, Mes bonnes gens, vous êtes dans l'erreur. Ah! mon ami, si le jus de la treille A le pouvoir de changer votre cœur.

Tenez, voici de quoi boire bouteille ?... Vous raisonnez, vous verrez monseigneur ; Allez, montez. Nos gens, chez sa grandeur

S'en vont fiiippcr. Le pielat se réveille. O jour heur<ux ! ô précieux hoDheur!

Le 1 out-puissant exauce enfin Ninive, Il va cesser d'appesantir son bras ; La sainte Xierge, à nos cris attentive, Descend demain pour secourir Anas.

IVos yeux mortels ont vu, 1 1 nuit dernière, LVclat brillant de sa vive lumière; Dans votre église, au lever du soleil, Vous la verrez dans un cbar de vermeil, tntre vos mains rem-Alte sou gros cierge. Que dites-vous^'' quel propos ? quoi ! li Vierge Vous a pavlé? voir dame! oui. répond Jean. Quoi! tu soutiens... mais qu'es-tu, mon enfant.'' Musiciens, faisant dinser les filles.

Comment, coquins, corrupteurs des familles, Qui chaque jour, contre mes mandemens, Osez encor de vos vils insfrumen?.

Faire park'r l'écorchante harmonie ; Quoi! de l'Artois, la poussière et la lie, Deux scélérats, deux gueux, deux violons, Auront la nuit vu la vierge Marie?

Hola ! mes gens., vite dans nos prisons... Quel pot-pourri ! j'en aurai la mitiraine; Comment, morbleu, la canaille chrétienae, Dans mon palais bravera mes bontés...

A ce discours, Jérôme, Nulsifrotle, Tremblant de peur, lâcha dans sa culotte C«' que l'on f lit dans les commodités. Jean, ernbauiiié de li liqueur traîtresse, Pour son ami rappelant sa tendresse,

Veut du prélat apaiser la fureur :

Pontife saint, évêque magnanime, De mon ami n'accusez point le cœur, Son accident, seigneur, n'est point un crime. L'ignorez-Yous... Quoi... Ce sont nos enfaris, Nourris, fermés, travaillés dans nos flancs; Ayons pour eux les entrailles d'un père ; Un fils a-t il plus de droit sur sa mère? Comme elle, hélas! nous leur donnons le jour; Ne sont-ils pas dignes de notre amour!

Quand accroupi dans un coin solitaire, Le cul au vent, un papier à la main^ Xes yeux baissés, le menton sur le sein. Serrant le ventre, et poussant du derrière, Nous donnons l'être à cet infortuné, Se relevant, l'homme le plus austère* D'un air bénin lorgne le nouveau-né:

Ces doux regards sont les adieux d'un père Qui voit son fils pour la dernière fois. Ce beau sermon, où l'auteur, à la fois, Vantait l'amour, excusait son confrère, Ne fut goûté. Monseigneur en colère, Grinçant des dents, tempêtant et jurant,. A coups de pied, de son appartement.

Chassa Jéiôme et monsieur son compère.

(V:.„u/./A J./rr.r.

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