CHANT XVI
Fin tragique d'A'ine ec de Sanspaiii.
Pour varier le récit et les charmes D'un long poème il y faut des malheurs : Sur le héros, on dit que les beaux cœurs Ont du plaisir à répandre des larmes- A mes accens, lecteurs, mêlez vos pleurs, Sur la douleur je vais monter ma lyre.
Aux champs du 1 ibre, où l'aigle des Césars, Les dieux du goût, des vers et des beaux-artSj De Rome ancienne éternisaient l'empire, S'élève un temple habité par l'orgueil.
Un vieux mouphti, là ne voit que d'un oeil Les biens du ciel ; de deux, ceux de la terre ; Dans la nacelle où jadis Simon Pierre Mangeait son pain trempé de ses sueurs, Sa main plaça le faste et les grandeurs. Comme auxTarquins, l'orgueil lui (it un trône. L'ambition d'une triple couronne Vint elle-même orner ses cheveux gris:
Mars en ses mains remit un cimetère.
Le vieux Caron, les clés du Paradis ; Le vieux Momus lui donna pour tonnerre De vieux canons et des papiers moisis.
De tous nos biens ce roi mange la dîme; Pour s'enrichir il taxe chaque crime ; Pour un écu Sodôme a son pardon ; Du temps passé Dieu n'était pas si bon. Le pape aussi, ma foi, n'était pas tendre ! Lisez Phistoire, il fut fatal aux grands; Sous de sots rois il osait entreprendre De les braver ; le pape a des talens Pour étouffer les palmes du génie, ]1 eut jadis la barbare industrie D'imaginer un tribunal affreux, <JÙ dans les fers l'innocence et le vice Sont confondus par des arrêts honteuxï L'art criminel d'égarer la justice Est le savoir de l'inquisition ; L'ame des sots, la superstition, Les yeux bandés^ y conduit au supplice Le tendre amour, Galilée et les vers.
L'Artois alors avait son saint office, Pour les savans des échafauds divers.
Un jacobin, enfant du saint Rosaire, Prêtre ignorant, dévot et sanguinaire, Par le Mouphti, de ce sénat nouveau Élait nommé le juge et le bourreau.
Sanspain bipatôt parut en sa présence ; Frère, dit-il, quel métier faites-vous?
De l'Ecriture avez-vous connaissance?
A saint Thomas croyez- vous comme nous? Des sept docteurs ce bœuf est l'angélique, Vers l'Italie en style académique Un crucifix lui fit des complimens ; Dans ce temps-là le crucifix aux gens
Parlait, dit-on, comme avec leurs semblables.. .
Mais vous liez... ce ne sont point îles fobles...
Mais, par hasard, aiiriez-vous îles talens?
J'ai monseigneur, de Tesprit comme un rêve,
De la raison comme on en trouve point;
Et de lecture un énorme embonpoint
Me rend habile : au printemps quand la sève
Pousse sa fleur, je pétille d'esprit ;
Je fais des vers et des bouquets aux filles ;
Dans mes chansons je mets force chevilles.
Maint hiatus... je mets tout à profit...
Oh ! mon cher frère, abandonnez Tloracc, Laissez Nason; attentif à la grâce Suivez l'Eglise, adorez ses avis.
AWcz pian et marchez sur la trace Du bon Jésus, qui rendit efficace L'écrit divin du moine d'Akempis.
Ah! monseigneur, répondit le ()oèle^ Sur ce sujet ayez l'âme bien nette ; Du bon Jésus j'ai suivi le sentier.
Le fils de Dieu naquit sur un fumier.
A sa naissauc'e on fit mainte rimaille ; On entendit les bergers du hameau Sur le hautbois chauler l'enfant nouveau, .'^insi chez nous mon gros parrain Grégoiie Fit sans esprit un beau cant'icjuc à boire. Le bon Jésus ne voyait que des gueux, Des publicains, des scribes, des lépreux, iNIalhias, Judas, et la femme adultère.
Et Mailhe cncor qui tenait un bouchon; ^ Sa jeune soeur, la belle Madelon, Fille i croquer, «l'un pliant caractère,
Qui chaque jour épiçait dans Sion
Lévi, Juda, Nephlali, Zabulon,
Et qui donna ses faveurs à son frère ;
Il eu mourut) non en dernier ressort ;
Pour le guérir à l'ombre du mystère,
On fit courir le bruit qa'il était mort.
Or, de Jésus bien j'imitai la vie:
J'ai vu long-temps mauvaise compagnie,
Maître Fréron, des Grecs, des procuteuis,
Des Hollandais, des moines, des riraeurs.
Le bon Jésus fut trahi par un traître,
Par mes amis je fus trahi vingt fois ;
Notre seigneur fut jugé par un prêtre
De cet état, monseigneur est, je crois;
En tout, voyez, j'ai copié mon maître;
11 fut pendu, je le serai peut-être ;
Il descendit au séjour des démons,
Pas trop n'y crois, non plus qu'à vos sermons ;
Mais tant y a, si pour punir nos crimes
Notre Dieu bon a creusé ces abîmes,
Ainsi que lui, certes j'y descendrai.
Il en sortit, pour moi j'y resterai }
Car il faut bien se fixer dans la vie:
De trop de maux l'inconstance est suivie.
A ce discours, le grand inquisiteur Frappa du pied, s'écria : quel blasphème! Jamais le ciel ouït-il telle horreur!
Sanspain, messieurs, se condamne lui-même ; Un vil mortel copier le seigneur!
Gardes, menez ce coquin au supplice, Qu'il satisfasse au vœu de la justice!
Et que son corps, consumé par le feu, Soit un encens flatteur au nez de Dieu.
L'ordre donné, les gens du saint-office Vers les bûchers conduisent notre auteur. Deux capucins, objets dignes d'horreur, L'accompagnaient, et sans intelligence De l'Eternel lui vantaient la clémence.
L'honneur des saints: et dans leurs pots-pourris Grand bien disaient du benoit paradis:
Vous souperez ce soir avec les anges, De vos deux yeux vous verrez le Seigneur, Vous chanterez ses sublimes louanges.
Tel que Zadig, dans un plaint-chant flatteur, Avec les saints vous redirez en chœur : Jésus est bon, son mérite est extrême ; Autour de lui que je vois de grandeur! Qu'il est divin! Ah! combien monseigneur, En paradis, est content de lui-môme !
Sanspain, orné d'un triste vêtement, Les yeux baissés, cheminait lentement Vers le bûcher, suivi du saint-office; Pour s'amuser dans ses mains il branlait Un crucifix, secourablc hochet.
Qu'on donne aux gens que l'on mène au supplice, Et qu'un voleur porte jusqu'au gibet, Pour honorer l'Eternel et l'Eglise,
Toi, qui chantas le fils du vieil Anchise, Peintre élégant des malheurs d'ilion, Viens me prêter ces cyprès dont Carthage Vit décorer le tombeau de Didon î Viens! s'il est vrai que le sombre rivage
Troubla son onde au bruit de tes accords) înspire-moi ton sublime langage!
Un même objet doit effrayer les movts«
Aline accourt, une pâle tristesse De son beau teint eiFace les couleurs ; Sanspain la voit, Aline est sa maîtresse. Le désespoir a confondu leurs pleurs...
Le tendre instinct, sur l'autel de l'enfance, Avait reçu leurs innocens soupirs:
Depuis cinq ans les feux de la constance Brûlaient leurs cœurs, éclairaient leurs plaisirs.
Aline est belle, et Psyché l'est moins qu'eHe; Chaque printemps, une grâce nouvelle Arrondissait, sous les doigts de l'Ainour, De son beau sein l'agréable contour, Phriné jamais, au fier aréopage.
N'offrit un sein paré d'autant Je fleurs. Gorge d'Aline, on trouve ton image Et ta beauté peintes dans tous les cœurs.
Les yeux remplis d'amour et de vengeance, Vers les soldats la jeune Aliuc avance. TJn fer pesant armait sa faible main : Tigres, dit-elle, affamés de carnage, Assouvissez votre brutale rage.
Prenez ce glaive, enfoncez-le en mon sein! C'est dans mon sar«g qu'il faut laver l'outrage Que la chandelle a reçu de Sanspain!
Ce n'est pas lui, c'est moi ((ui fis le crim' : De mes appas son cœur fut la victimo.
Il m'adorait : ro milheureux amour Cause sa perte et la mienne en ce jour.