CHANT PREMIER
ARGUMENT. — Préambule du jongleur. — Exhortation à la croisade. — Pierre rHermite. — Son Yoyage au saint sépulcre. — Sa TÎsion. — Son retour à nome. —Le Pape lui donne une armée à commander. — Noms des baroqs qui se joignent à lui. — Leur arrivée au puy de Civetot. — Corbaran d'Holifemc arrive à Nicée. — Préparatifs des Turcs. — Premiers succès des chrétiens. — Seconde bataille. — Soliman lue un prêtre officiant à l'autel. — Défaite des chrétiens, qui se rendent à Corbaran. — Partage des prisonniers. — Retour de Pierre Tllermite à Rome. — Préparatifs d'une seconde croisade. — Concile de Clermont. — Noms des principaux chefs.
Seigneurs, faites silence; et que tout bruit cesse, Si vous voulez entendre une glorieuse chanson. Aucun jongleur ne vous en dira une meilleure : Il s'agit de la ville sainte et digne de louanges Où Dieu laissa son corps navrer et déchirer, Et percer de la lance et élever sur la croix : Qui la veut nommer l'appelle Jérusalem.
Les nouveaux jongleurs qui chantent maintenant En ont négligé le vrai commencement;
Mais Graindor de Douai ne veut pas l'oublier;
Il vous en a renouvelé tous les vers.
Aujourd'hui vous pourrez entendre parler de Jérusalem
Et de ceux qui allèrent adorer le sépulcre du Christ.
Comment ils firent assembler les armées de tous côtés ;
De France, de Berri et d'Auvergne,
De Fouille, de Calabre, jusqu'à Barlet-sur-Mer,
Jusqu'au pays de Galles, ils demandèrent des renfort^
En maintes terres que je ne sais nommer.
Nul homme n'entendit jamais parler d'un tel voyage.
Pour Dieu il leur fallut endurer maintes peines ,
Soif, chaud et froidure; et veiller et jeûûer.
Bien les dut le Seigneur tous récompenser
Et recevoir leurs âmes dans sa gloire.
Barons , écoutez-moi , et cessez vos querelles I Je vous dirai une très-belle chanson.
Qui de Jérusalem veut entendre parler Se rapproche de moi ; pour Dieu je l'en conjure. Je ne lui demande ni son palefroi , ni son destrier, Ni pelisse de vair ou de gris, ni un denier vaillant, A moins qu'il ne me le donne pour Dieu qui l'en récompensera.
Je veux vous parler de la cité sainte.
Vous dire comment les gentils barons que Dieu voulut bénir
S'en allèrent outre-mer pour venger son injure.
Pierre les emmena, dont Dieu fit son messager.
La première armée supporta de grands désastres;
Tous moururent ou furent pris, sans trouver de refuge.
Pierre seul échappa , et revint eu arrière.
Alors se trouvèrent réunis maints princes et maints nobles guerriers :
Là fut Hugues le Grand et tous ses chevaliers ,
Tancrède et Bohémond le Sage»
Et le duc Godefroy, si aimé de Dieu;
Le duc de Normandie , les Normands, les Picards ;
Là fut Robert de Flandre et ses braves Flamands.
Quand ils furent assemblés par delà Montpellier,
L'histoire dit qu'on en compta bien cent mille.
Ils prirent par force la ville de Nicée et son palais,
Rohaix^ et Ântioche aux nombreuses églises,
Puis Jérusalem, dont ils brisèrent les murs;
Mais avant il leur fallut beaucoup jeûner et veiller,
Supporter les pluies, les orages, la neige et la grêle.
Ici commence la chanson où il y a tant à apprendre.
Que le Dieu qui à Béthanie ressuscita Lazare, Et qui livra pour nous son corps aux tourments, Octroie à tous ceux qui Taiment et croient en lui Une véritable pénitence ! et qu'il couvre de confusion Ceux qui croient et adorent Timposteur Mahomet. Seigneurs, dans notre chanson il n'y a pas de fables , Mais la pure vérité et un saint enseignement. Ici commence Thistoire de Texpédition de Pierre , Comment il vint au sépulcre et y fit son oraison. Dieu lui apparut en songe et lui donna avis De retourner au royaume de France ; Muni de son divin scel pour être cru plus sûrement , De dire à son peuple de venir délivrer Ses très-saintes reliques que retiennent les mécréants ; El d'aller le venger à cette condition, Que tous ceux qui y trouveraient la mort Obtiendraient la rémission de leurs péchés Et auraient leur habitation dans le Paradis céleste. Vous l'avez entendu conter en une autre chanson ; Mais elle n'était pas rimée comme celle-ci.
Nous l'avons rimée de nouveau et mise en rimes sonores.
A celui qui volontiers en entendra le chant ,
Dieu veuille octroyer la guérison de son âme
Et la préserver de Tenfer, cette mauvaise demeure.
Maintenant, seigneurs, écoutez ce que dit TEcriture : Vous devez vous souvenir du Dieu qui vous a faits. Quand il vous eut créés, il vous mit dans un doux
repos, Jamais vous iv'eussiez eu de travail , si Adam n'eût
péché.
Dieu envoya son Fils sur la terre pour vous tirer de
l'enfer; Puis il livra son corps qu'on attacha à la croix; Nul de Pilate ni des Juifs qui ne lui fit injure ! Puis il nous aima tant qu'il nous donna son nom : Chrétien vient du nom de Christ.
Puisque nous croyons qu'il a souffert la mort pour nous, Il serait juste que nous nous le rappelions ici. Que les chrétiens prissent la croix pour lui. Et qu'ils l'aillent venger du peuple de l'Antéchrist, Qui ne croit pas en lui, ne le sert ni ne lui obéit; Qui, autant qu'il le peut, méprise ses commandements. Pour ce, il serait bien juste de le confondre Et de les chasser de la terre, sans en laisser un seul; Et Jésus rendrait à nos âmes une abondance de grâces.
6 LA CRANSOlf D'AKTIOCHE.
Barons, écoutez un excellent couplet :
Le siècle est très-félon, il veut nous tromper;
Il n'y a plus de justice ; nul ne voit la vérité ;
Il faut nous tenir en garde pour sauver nos âmes.
Le diable est près de nous qui veut nous ensorceler.
Nous devrions nous mieux méfier de ses ruses.
Notre-Seigneur nous demande d'aller à Jérusalem
Pour occire les païens et détruire ce peuple sans foi
Qui ne veut pas croire en Dieu ni honorer ses actions.
Ni suivre ses commandements. Mahomet, Tervagan
Doivent être écrasés par nous. Nous devons fondre leurs images I Et en offrir à Dieu la matière;
Bâtir et réparer églises et moutiers;
Et si bien les affranchir du tribut
Qu'il n'y ait plus un païen qui ose le demander.
Les bons barons de France ne voulurent tarder,
Ils allèrent dans des pays inconnus ,
Et là ils devinrent sauvages pour sauver leurs âmes.
Seigneurs, pour Tamour de Dieu,'faites silence, écoutezmoi,
Pour qu'en partant de ce monde vous entriez dans un meilleur.
Sitôt que Dieu fut pris par les Juifs,
•Tourmenté , navré et blessé par les clous et la lance ,
A sa droite un larron fut dressé.
Dimas était le nom sous lequel il fut baptisé.
Il crut bien en Dieu : qu'il en ait la récompense !
Quand il vit Jésus expirant, il commença à parler
Comme un homme jugé à mort :
« Roi , Fils de la Vierge , très-grande est ta clémence ;
« Sauve-moi avec toi, quand tu iras aux deux.
« Tu devrais bien faire en sorte d'être vengé de ces méchants Juifs ,
« Dont tu as reçu tant d'outrages I »
Quand Notre Sire l'entendit , il se tourna vers lui :
« Ami, dit-il, le peuple qui doit me venger
« Avec des épieux acérés n'est pas encore né. Il viendra
(c Détruire les païens incrédules qui ont toujours repoussé ma loi.
« La sainte chrétienté sera exaucée; ma terre conquise,
« Mon pays délivré. D'aujourd'hui en mille ans
« Ce peuple sera baptisé, enrôlé, et le saint sépulcre repris
« Et adoré. Ils me serviront comme si je les avais engendrés.
« Ils seront tous mes fils. Je serai leur avocat;
a Au paradis céleste ils auront leur héritage.
(( Et toi , sois aujourd'hui couronné avec moi. »
De l'autre côté, à gauche, était pendu un larron
(Son nom de baptême était Gestas),
Compagnon de celui qui croyait en Jésus,
Il le voyait souffrir la passion ,
Les douleurs des clous et de la lance et de l'amer breuvage
Que les traîtres Juifs lui avaient donné.
Alors il dit une parole mécréante et malicieuse :
(( Compagnon, dit-il à Dimas, tu as une folle idée
« De croire que celui-ci te doive aider dans ton besoin.
{( Il n'a pu sauver son corps; comment sauverait-il le tien?
« D'aujourd'hui en mille ans, dit-il, nous aurons du secours.
« Quand le jour dont il a parlé sera venu ,
c( Toi et tous ceux qui attendent ce don
<( Vous serez tous détruits. Vous n'aurez plus besoin de
rançon.
(( Bien fol est celui qui attendra ce qu'il nous promet là.»
Mais le lairon qui croyait vraiment, parla ensuite :
« Malheureux, qu'as-tu dit du Dieu tout-puissant?
Cl Nous devons, moi et toi, souffrir ce douloureux tourment;
« Toujours nous avons volé et erré dans la mauvaise voie;
« Mais non pas le Seigneur du monde qui voit et gouverne tout.
a Celui qui croira bien en lui ne doit nullement craindre
« De sentir jamais le poison de l'enfer empesté.
« — Ami, dit Notre-Seigneur, apprends en vérité •,
« Que d'outre-mer viendra un nouveau peuple
« Pour venger la mort de son Père.
i{Jl ne restera pas de païens, d'ici en Orient.
(( Les Francs délivreront toute cette terre.
« Pour ceux qui seront pris ou tués dans cette entreprise,
« Leur âme, au sortir du corps, ira dans notre royaume.
« Et la tienne y entrera aujourd'hui par mon ordre
(( Avec moi , et les âmes de tous ceux qui ont cru en moi. »
Or, entendez Thistoire que nous votas avons promise : Le commencement sera celle de Tarmée de Pierre ; Il naquit au pays d'Amiens ; il y demeurait; Il fut aimé et inspira confiance dans le pays alentour ; Depuis que leg saints Apôtres prêchèrent le monde, Il n'y eut un tel homme pour bien dire un sermon. Il monta sur un âne, prit Técharpe et le bourdon; Il s'en fut droit à l'église de Saint-Pierre , Y pria dévotement , puis passa la mer à Barlette, Et arriva à Jérusalem pour l'Annonciation du FilsdeDieu. Quand il fut au sépulcre, prosterné en oraison, Il vit une chose dont il eut frisson au cœur : Ce lieu saint changé en écurie et autres lieux méprisables.
Il vint' trouver le Patriarche , et lui fit ces reproches : « Ami, quel homme es-tu? Dis-moi quel est ton nom? c( Toi qui laisses le sépulcre de Dieu dans un tel abandon. »
Le Patriarche lui répondit : «Mon frère, qu'y puis-je? « Nous sommes en ce pays sous le poids d'un tribut; a Nous y souffrons de grands maux pour sauver nos âmes;
LA CHANSON D'ÀNTiOCHB. 11
« Dis aux chrétiens que si nous n'avons leur secours « Bientôt le sépulcre sera entièrement perdu. » L'Hermite répondit : « Volontiers, je leur dirai. »
« Seigneur, dit THermite , si vous voulez me croire,
« Je vous dirai quel est mon projet :
« Les bons combattants de France , les chevaliers fameux,
« Les ducs , les comtes , les princes , les possesseurs de fiefs,
« Je les ferai venir ici avec les autres barons,
« Si je croyais que ce fût selon la volonté de Dieu. »
Le Patriarche répondit : «Ami, vous avez bien parlé.
(( Mais , s'il vous plaît , donnez-moi du répit pour aujourd'hui.
« Demain matin je vous dirai ce que j'en pense. »
L'Hermite reprit : « Ce sera comme vous le commandez. »
Dom Pierre s'en retourna au sépulcre. *
Quand il eut prié il s'endormit.
Alors lui apparut la majesté de Dieu,
Qui doucement l'appela : « Doux fils en charité ,
« Je vous sais gré de vos bons services.
V Allez trouver le Patriarche. Demandez-lui mon sceau.
« Retournez en France, d'où vous venez , bel ami.
« Vous direz à mon peuple que le temps est arrivé
a Que la sainte chrétienté me vienne secourir.
« Je les verrai volontiers : je les ai beaucoup désirés.
<i Je veux qu'ils soient sauvés des mains de l'ennemi ,
« Qui pour les enlacer a jeté ses filets.
« Le Paradis est ouvert où tous seront couronnés. »
Alors Pierre s'éveilla , et Dieu disparut.
Il fut trouver le Patriarche, quand il eut réfléchi ,
Et lui dit ce qu'il avait songé :
« Sire, dit le Patriarche, expliquez-moi votre songe.
« — Volontiers, lui répond Pierre, vous allez le savoir. »
Son entreprise obtint bientôt confiance.
Il demanda et obtint sans peine le sceau du Seigneur.
Puis le Patriarche l'a salué, lui et tous ses compagnons.
Sire Pierre s'en retourna au sépulcre.
Quand il a fait son oraison, il prend congé,
Et ce fut avec peine qu'il sortit du pays.
Il passe la mer, arrive à Brindes , à Rome,
Il revient triste et irrité. Là il trouve le Pape
Qui lui demande ce qu'il a pu faire.
Pierre lui dit ce qu'il a eutrepris ;
Qu'il a vu le sépulcre , où Dieu fut enseveli ,
Changé en une étable pour chevaux, mulçts et roussing.
Le Pape, à ces mots, fut très-dolent.
« Pour Dieu, Seigneur, dit Pierre, secourez les infortunés
c( Que les Sarrasins ont chassés de Jérusalem.
« Délivrez le sépulcre qu'ils ont brisé et bouleversé. »
Le Pape répond : « Beau frère, doux ami,
« Je suis très-désireux de votre projet.
« Mon appui ne vous manquera pas tant que je vivrai.
« Dites ce que vous voulez faire. Qu'ils soient honnis
<( Ceux qui ont tant outragé Dieu et ses saints 1 »
Pierre THermite reprend : « Envoyez à Paris ,
(( Et mandez de France les princes , les marquis ,
« Qu'ils viennent venger Dieu ; car il leur a promis
« Que qui mourra dans cette guerre
« Prendra place -près de lui. Donnez-moi la conduite de vos braves chevaliers ,
(( De tous ceux que vous pourrez avoir portant les casques bronzés ,
« Et de grand cœur j'irai venger Dieu. »
Le Pape l'accorde, et de joie il sourit.
Lors il assemble des hommes de tous les pays.
Au nombre de soixante mille, disent les écrits du temps.
Pierre les commande. D en reçut la puissance ,
Et fut leur seigneur et maitre, leur avoué et leur juge.
En cette troupe de seigneurs fut Harpin le Hardi,
U LA CHANSON D'ANTIOCHB.
Il était comte de Bourges et seigneur très-puissant, Mais au roi il vendit sa terre et son pays , N'ayant pas d*enfants de sa femme, ni fille ni fils ; Puis Richard de Caumont et sire Jehan d*Alîs , Baudoin de Beauvais, au fier visage; puis Emoul, Son frère , qui fut si maltraité , Que le serpent mangea sur le mont Tigris.
Baudoin le vengea avec son êpée bien fourbie. Il y eut des prêtres, des clercs, des moines bénis ; Il y eut peu de barons, mais des gens recueillis en masse. Le Pape les a marqués du signe de la croix et bénis : « Seigneurs, je vous commande que chacun obéisse « A sire Pierre THermite , qui est votre chef et votre
guide ; (( Il vous mènera au peuple de rAntechrist.
« Et j'enverrai en France un écrit où , de par Dieu , « Je manderai au roi de Saint-Denis « Qu'il envoie au plus vite venger Dieu de ses ennemis. » Les braves acceptent , et prennent congé du Pape. Quand ils sont prêts, ils se mettent en route , Et Pierre le conduit, qui connaît le pays.
Eh ! malheureux Pierre THermite , pourquoi le fis-tu
ainsi?...
Ce fut grande folie que de ne pas attendre les Français, Car tes gens furent massacrés et ton armée détruite, Humiliée et emmenée au royaume des lutins î...
Pierre se met en route avec ses compagnies ;
Il a grande confiance dans le Fils de sainte Marie;
Ils passent la Fouille, la Calabre, la terre de Remanie,
Jusqu'à Constantinople ils ne tournèrent les rênes ni à droite ni à gauche ; t.
Ils passent le bras Saint-Georges dans des navires légers ,
Le mont de Civetot qui s'élève jusqu'au ciel ,
Situé à plus d'une lieue et demie de Nicée;
Et à force de cheminer ils ont aperçu cette ville.
Ils crurent la prendre très-vite, mais n'y entrèrent pas ;
Au contraire, il leur fallut souffrir une douloureuse angoisse.
Les Francs sont campés dans une prairie.
Hélas ! pourquoi notre armée s'y est-elle arrêtée ?
-Elle n'en reviendra pas. Elle sera détruite.
Car Corbaran ^ vient du royaume de Syrie
Avec cent mille Turcs, de cette race païenne.
Le Soudan de Perse l'avait envoyé à Soliman de Nicée,
Qui lui devait par an quinze mulets de Syrie,
^ SulUnd'Âlep.
Tous chargés de besans et d*or d'Esclavonie ;
Et vingt bêtes de somme chargées d'étoffes d'Almerie;
Parce que cette année il n*avait pas payé le tribut à sa
joyeuse Cour.
Corbaran descendit à Nicée la forte.
La cité fourmille des gens qull amène.
Dans les maisons, dans les palais, il héberge sa suite; Et lui descend à TOstel de Murgali.
Corbaran descendit à TOstel de Murgali.
Soliman lui fit cette nuit môme de riches présens,
Et le lendemain, à Taube, quand le jour parut,
Corbaran d'Oliferne dit à ses émirs
Qu'ils montent à cheval et sortent de la ville.
Voici les Sarrasins montant tous à la fois en selle;
On entend les trompettes, les cors d'airain sonnant ;
Corbaran sort par la porte des Sept-Dormans. •
Tous se sont arrêtés dans la vallée de Givetot.
Des armes des païens la vallée est reluisante.
Et Soliman de Nicée avec ses Turcs malfaisants
Sort après eux, leur force est grande.
Cent cinquante mille mécréants sont rassemblés.
Nos gens courent un grand danger.
Le jour est beau et clair, la chaleur se fait sentir.
Corbaran d*01iferne est dans la vallée,
Là arrive Soliman sur sa mule bien caparaçonnée;
Il salue Corbaran et lui dit :
« Sire, roi d'Oliferne, dites-moi vos pensées;
« Vous êtes venu de loin me chercher dans mon pays,
« Dites-moi pourquoi, ne me cachez rien. »
Corbaran lui répond sans hésiter :
« Le Soudan m'envoie te dire sa volonté.
« Il est courroucé contre toi, parce que tu as manqué
« De te rendre à sa fête quand on Ta célébrée.
« Présentement il te demande une ânesse chargée d*or
fin.
« Si tu ne la lui envoies, il a juré par sa tête « Qu'il te fera pendre par la bouche ouverte. (( Mais la chose finira plus raisonnablement, (( Car tu as une grande renommée, (( Tu m'as bien servi sans difiiculté, (( Et tu en seras récompensé. »
Quand Soliman l'entend, il s'incline profondément.
Près du mont de Civetot, dans une vallée unie,
A portée de flèche de Nicée,
Corbaran était descendu pour tenir sa cour de justice
Contre Soliman qu'il devait juger.
Il avait tout pouvoir après le Soudan,
Il (5ommandait cent mille Turcs.
Et Soliman de Nicée, en rassemblant tous les siens.
En comptait cinquante mille, parmi eux aucun homme
à pied.
Tous ont de bonnes armes et de bons destriers. Il avait fait droit à la demande de Corbaran pour Ta-
paiser, Et pour le tribut de Tan lui faisait amener un sommier Tout chargé de besans, de lingots, de pierres fines, Et d*une boite pleine de baume de baumier.
Cependant voici un Turc qui crie :
« Ah ! Soliman, sire, quel mortel embarras !
« Laissez là vos débats, vous pourriez trop tarder, « Les chrétiens ont mis votre terre en grande confusion. « De quelque part qu'ils se tournent, ils emportent les
châteaux. »
« Ils seront devant Nicée avant le coucher du soleil. » Corbaran s'écria : (c Armez-vous, chevaliers !
« Par Mahomet, mon Dieu, ils ne s'en iront pas entiers, « Vous les verrez ici môme tués et taillés en pièces. »
Gorbaran d'Oliferne a fait sonner les cors, Il fait promptement armer ses Turcs.
Et Soliman de Nicée prépare aussi ses gens ; Contre la troupe de Pierre il en part vingt mille. Quand Harpin de Bourges les voit piquer des éperons.
Il pique son coursier, le fait courir grand train. Et Richard de Caumont lance le sien après lui, Baudoin de Beauvais pique pour mieux jouter.
Et sire Jean d'Alis, et le baron Foulques Et Emoul de Beauvais qui fit de belles actions, Et les autres barons que Jésus daigne sauver! Aussi vite que leurs chevaux peuvent courir, ils se jettent sur les Turcs.
Les païens tournent bride, ils se gardent de demeurer; Jusqu*au mont de Civetot ils ne voulurent s'arrêter. Les Français les poursuivent avec fureur.
Eh ! Dieu ! quel mauvais jour il leur fallut endurer! Jamais de telle défaite aucun homme n'entendit parler.
Les Turcs fuient, les Francs les poursuivent;
Au delà de Nicée dans un vallon où ils s'engagent
Dans les gorges du mont Civetot aux cimes escarpées.
Là leur vint par derrière la troupe de Soliman.
Corbaran d'Oliferne les prend par devant,
Il y avait tant de Turcs que sans mensonge je dis
Que les versants de la montagne en étaient couverts.
Là commence le combat douloureux et violent
Qui fit pleurer tant de mères sur la perte de leurs enfants.
Baudoin de Beauvais laisse courir son cheval gris-defer,
Il va frapper Clarion sur son écu, par devant.
Au milieu du cœur il lui plante son épieu
Et Tabat mort de son cheval ; il roule au bas de la pente du rocher.
Richard de Caumont donne la mort à Roboam
Et sire Jean d'Alis va tuer Estorgant,
Emoul de Beauvais et Foulques de Meulan
Tuent beaucoup de Turcs et le roi Escorfant.
Chacun de nos barons va mettre à mort un ennemi.
Les Turcs, de leur côté, les détruisent avec leurs arcs dé corne.
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Lia pluie qui descend des nuages n'est pas plus épaisse Que les flèches lancées sur nos chrétiens.
Yoici Pierre THermite et sa troupe accourant, Ils se jettent sur les Turcs à coups de haches et de couteaux.
Les Français les voient et se réjouissent; Les païens ont plié, ils commencent à fuir.
Jusqu'au sommet du Civetot ils ne s'arrêtent pas; Lorsqu'ils l'ont atteint, ils sont garantis.
Ceci fut une ruse des scélérats mécréants.
Le jour est passé, la nuit vient approchant.
Les chrétiens campent dans la vallée.
La nuit fut belle et claire, et la lune sereine.
Nos guerriers sont campés dans la vallée.
Jusqu'au lendemain, au clair de l'aube, .
Que Çorbaran reprend ses armes et ses chevaliers aussi.
Soliman de Nicée avec sa grande compagnie en fait autant ;
Notre armée sera assaillie de grand matin.
Elle s'était trop rassurée, c'était une folie.
Butors et Clarifaux, que Dieu les maudisse I
Appellent Soliman à grands cris :
22 LA CHANSON D*ANTIOCHB.
« Regardez dans ce vallon ce camp immense.
« S'ils le peuvent, ils détruiront notre terre et notre
ville. »
Soliman répond : « Jamais elle ne sera envahie. « — Vrai ! dit Gorbaran, par ma barbe fleurie, (( Je les emmènerai prisonniers au royaume de Perse, « Notre terre déserte en sera repeuplée, »
Les Turcs attendent que la messe soit commencée dans
le camp.
Car c'était un dimanche qu'eut lieu cette surprise. On entendit à la fois sonner mille trompettes; Les chrétiens et les païens acclament leur bannière; Les Sarrasins sont les plus forts; ils ont plus de chevaliers.
Ils tombent sur nos chrétiens qu'ils détestent. Le prêtre était déjà à la moitié de la messe, Il entendit les Turcs qui ne croient pas en Dieu, Par derrière son dos il vit nos gens s'éloigner. Il ne restait à l'autel que lui et Dieu qu'il sacrifie. Dans ses mains il tient le calice , il a saisi l'hostie, Il offre Jésus, le Fils de sainte Marie :
« Seigneur Dieu, dit-il, Sire qui gouvernez le monde,
« Vrai Roi de gloire, Trinité bénie,
(('Achevez aujourd'hui pour moi votre saint sacrifice;
(( Je ne puis l'achever, je vois la mort approcher, o
LA CHANSON D'aNTIOCHR. 33
Au même instant Soliman de Nubie
Lui coupe la tête du tranchant de son épée ^«
En chantant la messe le prêtre fut occis.
Or écoutez la merveille que fit là Jésus-Christ :
Le corps ne tomba par terre que lorsque le service fut fini.
Saladin le voit : peu s'en faut qu'il n'enrage.
« Sire, dit-il, par Mahomet, mon Dieu ! ce coup te portera
malheur; « Car c'était un prêtre de Dieu dans ses habits sacrés. « Quand on apprendra ce coup dans la terre de France, « Les gens en seront émus, les hardis barons <c Se lèveront, et par eux vous perdrez vos terres, vos
châteaux et vos cités.
« Par Mahomet I vous-mêmes en serez occis. »
A ces mots Soliman se mit à rire ; Mais depuis vint un jour où il en fut puni.
Au mont de Civetot le combat fut terrible, Le prêtre à la messe fut tué par Tépée.
1 Le Père Dupuy, dans son livre intitulé : VEstat de VEtglise
Soliman de Nicée lui trancha la tête,
Jésus le Rédempteur en fut irrité.
Quand nos barons le surent, ils en furent dolents,
Ils s'évertuent à tuer les Turcs;
Chacun de nos barons crie à haute voix :
{( Saint Sépulcre, aide I Chevaliers, en avant ! »
Au milieu des païens ils se jettent , en tuent un si
grand nombre, Qu'un ruisseau de sang et de cervelle s'en va courant, Mais la force de la gent mécréante est telle Qu'avec leurs arcs turcs ils accablent nos Français.
Au mont de Cive tôt il y eut un grand carnage,
La bataille dura jusqu'au coucher du soleil.
Soliman sonna un timbre de cuivre;
Les Persans et les Esclavons se retirent.
Corbaran d'Oliferne leur parle ainsi :
« Barons, francs Sarrasins, nous devons aimer Mahomet,
u Qui nous a fait trouver ici les serviteurs de Jésus.
« Demain ils seront tous pris et menés en prison,
« A chacun de vous j'en livrerai cinq ou six. »
du Périgordf page 25, nomme ce prêtre Reynald de Thivler^, évêque de Péri gueux.
LA CHANSON D'ANTIOGHE. 35
Ils répondent : « Cela nous semble juste. »
Les Français sont réunis dans la vallée au-dessus du mont.
Richard de Caumont les appelle; et leur dit : *
(( Seigneurs, mes compagnons, je ne vous le cache pas,
(( Nous avons affaire ici à trop de païens.
« Je le sais bien, j'en suis sûr, nous ne pouvons échapper.
t Mais avant de mourir vendons-nous chèrement. »
L*évôque de Forais leur fait ce sermon :
({ Seigneur*, francs chrétiens soyons bien unis.
(( Celui qui mourra ici pour Dieu aura le pardon pour son âme,
« Le Seigneur lui donnera dans le ciel entière guérison.
« Que chacun se prosterne, et se mette en prières. »
Ils le font aussitôt, ils se mettent à genoux,
Ils invoquent le Seigneur avec une grande ferveur.
L'évéque de Forais leur donne sa bénédiction.
Us se relèvent alors plus fiers que des lions
Et méprisant parfaitement la mort.
La nuit, ces nobles barons la passèrent dans la vallée.
Et le lendemain, quand ils aperçurent Tétendard du jour,
Les païens les attaquent de nouveau en hâte;
Ils les percent de flèches en jetant des huées.
Les Français se défendent comme de nobles barans :
26 LA CHANSON D'ANTIOCHR.
Pour ceux qu'iR atteignent, il n'y a pas de rançon, Ils leur tranchent la tête au-dessous du menton Et couvrent le sable de sang et de cervelle.
La bataille fut longue. Elle dura jusqu'à none,
De morts et de blessés la terre fut ensanglantée.
Soliman prit un cor et sonna la retraite,
Sur le sommet du Civetot il assembla les païens ;
Puis il appela Corbaran, et lui dit :
■^ « Voye74 tous ces chétifs, mil d'eux n'échappera !
tt II y a deux jours qu'aucun d'eux n'a mangé,
« Mangeons demnt eux, Âmédelis nous gardera;
« Quand ils nous verront manger, ils seront afTamés.
(( Seigneur , dit Soliman , ce sera comme il vous plaira. »
A la cime de Civetot Corbaran dîna
Avec Soliman de Nicée et sa suite,
Amédelis fit la garde avec trente mille Turcs,
Les Francs le voient manger, chacun lui porte envie.
D'augoisse et de faim plusieurs se pâmèrent,
L'évoque de Forais en pleura de pitié.
Quand ils eurent bien mangé, chacun remonta à cheval.
Et Corbaran descendit du mont Civetot
Avec soixante mille Turcs ; au premier assaut il crut
vaincre nos chrétiens, Mais avant qu'ils se rendent Corbaran le payera cher. Sire Richard de Caumont s'avance un peu, Il lance son cheval vers Corbaran, lui donne un grand
coup; Il lui a tranché le heaume et démaillé la coiffe, Et durement blessé la tête du côté gauche.
Il l'aurait pourfendu, mais son épée tourna; Corbaran chancelle; il s'en fallut peu qu'il ne tombât.
Sire Richard de Caumont retourna vers nos gens. Chacun de nos barons s'approche de la montagne, Ils se défendent fièrement, mais cela ne leur servira de
rien.
Corbaran fut blessé, Soliman l'emporta Sur le Civetot, où il le confia à un médecin Qui prit un baume et le fit revenir à la vie. Corbaran, s'écria à haute voix:
« Par Mahomet! mon Dieu, celui qui se ménagera « Sera déshérité et perdra mon amitié. »
Quand les Sarrasins l'entendent, chacun se ranime, Ils sonnèrent de la trompette avec un tel bruit, que la
vallée en trembla.
Ce ne fut pas merveille si notre armée s'épouvanta. L'évéque de Forais les réconforta pas ces mots :
û Barons, voici Theure de bien faire! car celui qui
mourra ici « Le Seigneur dans sa gloire couronnera sa tête. » Alors nos barons se retrouvent pleins de hardiesse, Ils commencent le carnage, ils jonchent la vallée de
morts et de blessés.
La bataille fut longue, elle dura jusqu'à Theure de
vêpres.
Mais sur nos chrétiens le malheur tomba rudement , De soixante mille il n'en échappa point la moitié.
La nuit est venue, le jour est passé, Nos guerriers meurent de faim; Dieu ! quel malheur les accable !
. La nuit est revenue, et le jour est passé.
Dessous le Civetot la vallée est grande et large; Là il y eut trente mille de nos chrétiens décollés. Car il n'y en eut pas un seul qui n'eut le chef coupé, Baudoin a rassemblé le reste près de la montagne, L'évêque de Forais leur a parlé ainsi :
CI Barons, pour Tamour de Dieu, écoutez-moi un instant.
« Si vous êtes de cet avis, rendez-vous ce matin. « (Si vous ne le faites, vous serez tous tués).
. LA CHANSON D'ANTIOCHK. 29
« Chacun de vous peut-être emmené prisonnier dans des lieux,
« D'où, si Dieu y veut aider, voug serez délivrés.
« Que Pierre se sauve, car il connaît le pays,
ce Qu'il retourne en France et conte cette nouvelle
« Aux rois, aux princes, et aux seigneurs. » •
Les barons répondirent: a Nous y consentons. »
Or, écoutez ce que THermite leur a dit:
(( Barons, pour Tamour de Dieu, écoutez-moi :
(( Je ne peux plus vous conduire ; j'en suis désespéré.
« Je vous recommande au roi de gloire !
(( Ah! Pierre, doux ami, ne nous oubliez pas ! »
Après minuit Pierre est parti !
Sur le penchant du Civetot Pierre a passé,
D a traversé Tannée des païens.
Il paraissait un Sarrasin par le visage ,
Car il l'avait noirci et teint avec le suc d'une herbe.
Et il était savant dans la langue sarrasine.
Ici nous le laisserons, il est en bon chemin.
Je raconterai les malheurs de notre armée.
Jamais il n'y eut d'homme né de la femme
Qui n'en prit pitié en entendant leurs douleurs.
La nuit a fini son cours, le jour est levé.
Les Sarrasins ont sonné leurs cors,
Gorbaran est descendu de la montagne
Avec cent mUle Turcs sur leurs chey aux armés, Au val du Civetot les voici arrêtés!
Au val de Civetot les païens sont assemblés, Corbaran leur a à tous commandé Qu'aucun ne bouge avant qu'il ait parlé aux Français.
Il pique son cheval, il Téperonne, et emmène Soliman
avec lui.
Baudoin et Richard vont à leur rencontre ; Et le fier Harpin de Bourges les accompagne.
Quand Corbaran les voit il appelle Amédelis : « Va, demande à ces malheureux quel est leur projet, « Ils peuvent venir me parler en toute sûreté. » Amédelis s'avance, il appelle Richard :
« Français, puis-je te parler avec sécurité?
« Oui, dit Richard, ce serait mal d'en douter. « Seigneur, dit Amédelis, je ne vous cacherai rien, (( Corbaran d'Oliferne vous fait dire par moi, « Que si vous voulez vous rendre à discrétion, « Il vous emmènera au royaume de Perse, « Si vous voulez croire en Mahomet, bien vous en adviendra ; « Chacun aura un royaume, et de grandes terres;
<i Et si VOUS refusez, vous êtes tous perdus. » Richard de Caumont dit : « Ceci ne peut être accepté
par nous.
« Chacun de nous voudrait avoir le chef eoupê, « Plutôt que de renier la sainte chrétienté, a Mais nous nous rendons à sa merci, « Pourvu que nous ne soyons ni tués ni maltraités, n Amédelis s'en rejoume et rend compte de son mes-
sage.
Quand Corbaran Tentend, il éclate de rire Et dit à Soliman : « La lutte est terminée, (( Les Francs sont déconfits, la faim les a réduits. » Corbaran a crié cet ordre : « Malheur à qui touchera « Un Français ! » Donc nos gens furent désarmés, Âpres quoi ils eurent en abondance à manger et à
boire. Puis ils furent enchaînés deux à deux, Les poings liés étroitement derrière le dos.
Ils invoquent Dieu et sa sainte majesté :
« Seigneur Père, disent-ils, ayez pitié de nous! n
Au mont de Civetot, notre armée fut défaite, Plus de trente mille hommes y perdirent la vie. Corbaran fit lier le reste, et l'envoya en terre païenne;
Cinquante furent conduits au Soudan de Perse,
Trois cents au roi Abraham; le roi Corbadas ne fut pas
oublié, Cent captifs lui furent envoyés, cbacun d'eux pleure et
crie.
Corbaran en retient t^ois cents à sa suite.
Parmi ceux-ci, furent Richard au fier visage, Baudoin de Beau vais, aimé de Jésus; Harpin de Bourges, Jehan d*Alis, chevalier sans peur, Et Foucher de Meulan, et Richard de Pavie; L'évéque de Forais qui est de grande naissance, Et Tabbé de Fécamp et les autres prêtres.
Ah! Dieu I là vous auriez vu dolente compagnie !
Nos gens ont quitté la montagne de Civetot ,
Celui qui voit emmener son frère, son oncle, ou son
ami.
Sans qu'on Temmène aussi, a le cœur désolé.
Quinze mille voix s'écrient à la fois :
« Ah ! seigneur Corbaran, ayez de nous merci ! « Laissez-nous aller avec eux, et gardez-en d'autres. « Changez nous contre eux, pour Dieu faites ainsi! » Corbaran le leur accorde; chacun fut emmené avec
celui qu'il a choisi.
Dieu! que de peines chacun y a souffertes!
Que de misères pendant plus d'un an accompli !
Corbaran prit congé, s'en alla dans son pays, Emmena avec lui nos gens enchaînés.
Ils passèrent les collines, les montagnes, les vallées. Le roi chevauche tant, soir et matin, Qu'il arrive à-Oliferne après mainte journée. La vieille Calabre, sa mère, vint à sa rencontre; Elle était très-savante dans la loi païenne.
Elle vint au-devant du roi, joyeuse et les bras tendus, (t Beau fils, dit la vieille, écoute ma pensée : « Tu m'amènes des gens qui te donneront du souci, « Avant que ma fin soit arrivée.
« Mais je ne sais quand ce sera. »
Corbaran entend sa mère, il incline la tôte.
Et descend promptement de sa mule caparaçonnée.
Il commande qu'on mette les captifs dans sa prison, Excepté Richard de Caumont, sire Jehan d'Alis, ^ Harpin de Bourges, le preux et hardi chevalier,
Baudoin de Beauvais et Foucher de Meulan, chevalier
de prix. Ceux-là sont retenus dans le palais de Corbaran , Chacun d'eux porte des chaînes, et doit porter chaque
jour Des pierres aux murailles enduites de bitume, D'autres traînent tous les jours la charrue comme des
chevaux de peine.
Ainsi se pa'*?a un an et quinze jours, Jusqu'à ce qu'il plût à Dieu, seigneur du paradis, Que Richard de Caumont tua les deux Turcs, Et que ses compagnons furent par là délivrés. Nous les laisserons là , Dieu leur soit en aide ! Nous parlerons de Pierre qui s'est enfui.
Il a tant traversé de collines, de montagnes et de terres
incultes.
Qu'il est arrivé au bras Saint-Georges, où il s'est embarqué.
Pierre s'en va, fuyant tout seul, sans compagnons.
Jusqu'à Rome il n'épargna pas les éperons,
Et raconta au Pape le désastre de son armée-:
« Ses hommes sont déconfits, nous avons tout perdu,
(c Nous avons trouvé des Persans, des Sarrasins félons,
(( Qui ont tué nos hommes, les ont jetés en prison.
Et menés en Syrie en grande misère.
« Seigneur, pour Tamour de Dieu , ayez-en compas*
sion. »
Le Pape dit: « Je ne vous manquerai pas, « S'il plait à Dieu et à ses Saints, nous retrouverons nos
hommes.
« Vous Irez en France, tandis que nous demeurerons
ici, « Vous porterez mes lettres afin que tous soient avertis, (c Rois, ducs, comtes, chacun par leur nom, (( Français et Poitevins, Flamands et Bourguignons « Et tous ceux qui croient en Dieu et invoquent son
saint nom.
(( Assemhlez un concile et nous vous y suivrons, « Que tous viennent venger Jésus des Sarrasins,
(( Qui Tout insulté et qui retiennent les nôtres prison*
niers. »
Il a écrit ses lettres, et scellées d'une huile de plomh n les envoie par Pierre en maint pays; n lui a hien recommandé de prêcher , De donner les croix et de distrihuer les pardons.
Sire Pierre THermite est parti de Rome ; * Il monte un grand âne hien caparaçonné,
n a ayec lui cinquante compagnons,
n a trayersé la Lombardie et porte ayec lui le sceau du
Pape.
Partout où il passe, il prêche le peuple.
Quand on entend raconter les faits des païens. Qu'à la sainte messe le prêtre a été tué.
Chacun a mené grand deuil, chacun s'est courroucé; Et les gens qui l'entendent en pleurent de pitié. En huit jours Pierre a bien donné cent mille croix. Puis il les a quittés, a trayersé la Lombardie, A passé les montagnes, en Berry, en Auvergne a un
peu séjourné.
Là il a fait croiser les habitants de ces contrées Et les à tous recommandés au Dieu de gloire.
Pierre a tant cheminé par les routes ferrées, Qu'il est arriyé à Paris, la riche cité; Là se trouvait la fleur des barons de France. Sire Pierre s'est écrié à haute voix :
(( Ahl riche roi de France, ayez compassion " « Du vrai sépulcre où Dieu fut déposé, (( Qui est si vilainement traité par les païens. (( Ils en font des étables, c'est une grande vilenie. » Le comte Hugues l'entend, il en est révolté, Le bon roi Philippe s'est levé en pied, Et dit à Pierre : «Est-il donc vrai tt Que les païens ont défait et massacré nos chrétiens?
« Il y avait là tant de fiers chevaliers !
« — Sire, répond Pierre, par le Dieu de majesté,
(( Il n'y a baron ni prince à ma connaissance
« Qui n'ait été tué ou blessé par les païens.
« Trente mille au moins ont été pris et emmenés.
« Maintenant le Pape vous mande de les secourir,
« Et de délivrer le vrai saint sépulcre.
(( Celui qui mourra pour Dieu sera couronné ;
« Au ciel, avec les anges, son trône est préparé.
(( — Ah ! Dieu ! dit le roi, sois-en adoré ! »
Puis il dit au comte Hugues : « Beau-frère, vous irez. »
« Sire, dit Pierre l'Hermite, bon roi de France, écoutezmoi; « Je suis Pierre THermite qui a fait ce voyage « Pour venger le Seigneur de la honte douloureuse « Qu'ils lui ont faite dans cette terre sauvage. « Ils ont pris Jérusalem, j'ai voulu la réclamer, « Il eu est résulté un grand dommage; « J'ai vu mourir les uns devant moi sur l'herbe, « Et les autres emmener de force, en captivité. « Tout seul, j'ai fui par les champs et les bois, « Tant que je vins à Rome, plein de deuil et de rage, « Je contai mes pertes et mes chagrins au Pape,
(( Il envoie des lettres à vous et & vos vassaux, (( Il vous prie et commande , par votre nom de chrétiens, (( Que vous envoyiez tous ceux qui vous ont fait hommage, « Et tous ceux qui sont vos vassaux ; « Comtes, ducs et princes, et ceux de votre noblesse. « Quand ils seront assemblés avec leur suite, (( Le Pape lui-môme viendra vous présider, (( Il parlera le premier, et dira son dessein , Et pardonnera à tous ceux qui feront le voyage « Les péchés qu'ils ont faits depuis leur enfance. » Le roi de France répond : « Je tiens ce conseil pour
sage; « Je le loue, et je veux qu'on le suive. »
Le roi mande à ses hommes par lettres scellées, Princes, ducs et comtes, et prévôts de château, Ses amis, ses parents et ses conseillers , Qu'ils se gardent d'être rétenus par excuses ou maladies.
Et qu'ils viennent accompagnés de tous leurs vassaux, Le jour fut fixé prochain, à un de ses châteaux; C'est Clermont en Auvergne, qui est plantureux et riant.
LA CHANSON D'ANTIOCHB. 80
Le Pape de Rome se prépara rapidement,
Et sortit de la cité avec douze cardinaux ;
n prit ses gîtes de ville en ville,
Mais il ne s'arrêta guère et passa monts et villages.
Il traversa la Lombardie, parcourut les chemins royaux.
Tant qu'il entra en France, dont il fut joyeux et fier.
Il se dirige alors vers Glermont, par monts et par vaux
Tant qu'il aperçoit le chftteau. Il dit & son sénéchal
Qu'il aille en la cité voir les principales maisons
Et veille à ce que son train soit riche et brillant.
La ville vint à sa rencontre, ainsi que tous ceux des
villages.
Aux degrés du château ils descendent de cheval, Ils montent aux plus belles salles.
Le roi de France y vint le recevoir avec sa suite. Les évoques, archevêques, les moines de communautés; Il n'est resté en France ni vieillards ni jouvenceaux. Hugues le Grand, le preux et loyal chevalier, Robert, comte de Flandre, Robert du Mans, Raymond de Saint-Gilles, Etienne de Blois, Godefroy de Bouillon, Eustache le damoiseau.
Et Baudoin, son frère, qui est encore imberbe , Guillaume le Charpentier y fut aussi, et l'évéque du
Puy, l'un des plus puissants; Les autres ne se peuvent nombrer.
40 LA CHANSON D*ANTIOGHE.
Ils avaient fait venir en abondance la nourriture pour
leurs chevaux.
Toute cette nuit se passa en joie.
Le P.ape se lève et tous ses cardinaux, Le roi, les comtes, chacun sort de son ostellerie. Et se rend au moustier; le service y fut solennel ; Le Pape lui-môme chanta la messe.
Et quand il eut ôté ses ornements on sortit de la ville; Car il y avait tant de gens, des grands et des petits, Qu'ils n'auraient pu entendre la prédication. Les preux et les gens alertes sont sortis de la cité. Le Pape sort le premier devant eux; Et tous le suivent, jeunes et vieux.
Seigneur, faites silence I que Dieu vous bénisse I Ce fut un jour de mai, alors que chaque oiseau crie, Que le rossignol chante, et le merle, et la pie. Et que Talouette s'envole, remplissant Tair de son chant
agréable, Que le bois est feuille, et la prairie verdoyante. A Clermont en Auvergne les chevaliers sont rassemblés, De France, d'Angleterre, de Normandie, Les princes, les ducs, les comtes, chacun avec sa suite. Quand le Pape de Rome eut fini la messe,
Il sortit de la ville, vint dans la prairie; Tous se sont assis sur Therbe nouvelle.
Le prélat se lève en pied, et les sermonne ainsi :
Seigneurs, pour Dieu, souffirez que je vous dise
Ce que je suis venu chercher ici, et ce que je vous
demande.
Mille et nonante-cinq ans sont passés depuis que
Marie
Engendra Jésus-Christ, en restant toujours vierge.
Puis la Dame enfanta, sans peine et sans douleurs.
Après cela Jésus passa plus de trente-deux ans dans
ce monde
Avec ses disciples, jusqu'à ce qu'il vint à Jérusalem,
à Pâques fleuries.
Le soir Judas le livra par félonie
Aux Juifs cruels, que Dieu les maudisse I
Ceux-ci le battirent à coups de poings et de fouets,
Puis ils le crucifièrent au mont Calvaire;
Son corps fut couché dans un sépulcre.
Là il reposa mort, puis il reprit vie;
Puis il monta au ciel à la vue de ses apôtres.
Il nous avait laissé sa croix et son sépulcre;
Mais la détestable engeance a pris Jérusalem.
Dans le couvent il n'y a ni autel, ni grotte bénie.
Que leurs chevaux n'aient salie et remplie d'ordures. « Cette race maudite en a fait des étables.
42 LA CHANSON D'ANTIOCHB*
« Elle tient le sépulcre et la croix en sa puissance*
(( Ces reliques ne sont ni honorées, ni louées, ni servies.
(( Seigneurs, je vous prie, pour Dieu et pour sainte Marie,
« Que vous ayez pitié de cette terre abandonnée.
« Prenez tous la Croix 1 que la Vierge Marie
« Vous soit secourable en Tautre monde,
(( Et vous donne en celui-ci honneurs et beaux manoirs t n
Seigneurs, dit le Pape, entendez mon sermon :
Je suis votre père en Dieu , comme nous le croyons ,
Et je ne dois vous dire que de bonnes paroles*
Nous avons perdu la terre de promission
Que Dieu donna à tous ceux qui étaient captifs
Eu la terre d'Egypte, sous le roi Pharaon.
Il les délivra de la captivité
Par la main de Moïse et de son frère Âaron*
Il leur livra Jérusalem et la terre environnante;
Depuis, ils Tout toujours eue en leur puissance*
Dieu y subit pour nous une sentence de mort.
Quand Judas, son disciple, le trahit.
Sur la croix ces félons criminels rattachèrent;
Notre Père souffrit tout cela pour notre salut,
LÀ CHANSON D'AHTIOCHS. 43
« Et pour délivrer nos Ames de la maison infernale,
« Où nons étions tons condamnés à habiter sans rançon.
« Cette terre est perdne ; les fils de Mahomet Font prise ;
« Elle est habitée par les Persans et les Esclavons.
«Jamais elle ne sera nôtre, si nons n'allons la reprendre.
tt Seigneurs, sonvenez-Yons à cette heure, des maux
(i Que souffrit notre Dieu pour nous racheter.
« Que chacun prenne la croix, la ceinture et le bourdon,
« Qu'il aille venger Jésus de ces mépris;
tt Levez-vous un peu, tombez à genoux.
Il Frappez votre poitrine, par grande afiQiction
(( Des péchés que vous avez faits, au mépris de la loi,
tt £t je vons donnerai le pardon au nom de Jésus- Christ. »
Tous s'agenouillèrent, sans hésiter, ni contester, ni disputer,
Tous ils s'avouèrent coupables, puis ils attendirent l'absolution.
Le Pape debout, lui seul, commença à parler et dit cette prière :
« Beau Sire, Dieu de gloire, qui souffrit passion,
tt Et qui ressuscita saint Lazare de la mort,
« Si c'est vrai comme nous le croyons.
« Dieu, yrai Père I gardez de mauvaise volonté,
« Ceux qui sont prosternés pour vous demander pardon!
« Détournez les péchés dont ils sont coupables envers vous;
« Pardonnez-leur, beau Sire ! Je les absous en votre nom,
« Qu'ils soient quittes de leurs maux, les mauvais et les bons ! »
Le roi de France s'est levé en pied le premier,
Il dit au Pape : « Sire, pour Dieu, écoutez ;
« Je suis un homme ancien, vieux, fatigué et souffrant,
« Je ne pourrais être croisé,
« Mon frère ira; Hugues, qui est un chevalier estimé,
« Je lui donne et octroie tous mes pouvoirs ;
« Qu'il fasse joyeusement ce voyage pour mes péchés. »
Quand Hugues l'entend, il est joyeux et fier;
Pour remercier son frère, il lui baisse les genoux et les
pieds.
Il prend la croix, et cent autres après lui, Les princes, ducs et comtes, ceux qui reçoivent La croix les premiers sont grandement joyeux. La presse fut grande, la foule est épaisse, Il y en a près de deux cent mille jurant par leur tête
LA CHANSON D'ANTIOGHE. 45
Que si Jésus les laisse naviguer outre-mer,
Chacun s'efforcera de détruire le règne de Mahomet.
Le comte Hugues appelle le roi, et le remercie
Du don et de Thonneur et de la courtoisie
Qu'il lui a faits en ce jour ; il dit que sans faute
Il ira au sépulcre où Dieu fut mort et vivant :
« Si Ton voulait m'en empêcher, j'irais malgré tout.
« Puisque vous me chargez de vos chevaliers, ayez soin
« Que par eux l'armée du Seigneur soit renforcée. »
Le roi lui en fit la promesse avec joie.
Ah! Dieu! qu'il y eut alors de croix données!
Sur les capes et les manteaux qu'il y en eut d'attachées!
Lapins grande partie des guerriers français veut partir.
Ceux qui ne furent pas au concile en ont appris la
nouvelle, Et ils ne tardent guère à se croiser avec les premiers. Le comte Robert de Flandre se sépare de l'assemblée, Il est venu à Arras, vers Clémence sa mie.
Tout doucement il lui dit à l'oreille :
« Dame, j'ai pris la croix, qu'il ne vous en déplaise, « Je viens pour prendre congé de vous ; j'irai en Syrie « Délivrer le sépulcre des mains des païens. » Quand la comtesse l'entend, elle a rougi:
(( Sire, dit la dame, pour moi n'y all6% pas;
« Vous avez deux beaux garçons, que Dieu les bénisse I
« Ils ont grand besoin de yous et de vos conseils. »
Quand le comte Tentend, il la baise tendrement :
« Dame, lui dit-il, tenez , je vous promets que sitôt
(( Que j'aurai déposé mon offrande au sépulcre,
<( Que je l'aurai baisé et fait mon oraison,
« Dans les quinze jours suivants je vous affirme sans
tromperie (( Que je me mettrai en route pour revenir, si Dieu me
donne vie. »
La dame tend sa main, le comte lui en donne sa foi ; Tous deux ont la face mouillée de larmes.
Godefroy de Bouillon a attaché la croix, Baudoin, Eustache et les autres barons flamands Se croisent à force. Que Dieu leur soit en aide!
A Clermont en Auvergne, le rassemblement fut grand ;
Eh I Dieu ! là il y eut maints ducs, princes et barons.
Le Pape Urbain leur conte ses sermons.
Il dit : « Francs chrétiens, pour Dieu et pour son nom
« Secourez le sépulcre qui est en captivité.
« A ceux qui y mourront le pardon sera grand,
(( Car devant le Dieu de gloire sera leur récompense.»
Le comte Hugues 6e lève, et Raymond de Saint-Gilles ;
Godefroy de Bouillon et Robert le Frison,
Et Tévêque du Puy qui parla ainsi:
« Seigneur, il est bien juste que nous réglions cette
armée, « Que l'un ne fasse à l'autre ni tort ni trahison, « Et que si quelqu'un le faisait, que ses compagnons l'en
reprennent, fi Sans mauvaise dispute; et pour nulle offense « Nous ne nous battrons entre nous. »
Le peuple s'écria : « Nous ferons comme vous le dites : tt L'un doit aider l'autre, c'est juste et raisonnable. » Maintenant ils vont aller venger Dieu avec grand zèle.
A Clermont en Auvergne, dehors dan^ la campagne
Fut le bon roi Philippe et toute sa compagnie.
Anglais, Flamands, Normands , et ceux d'Allemagne,
Qui tous se sont croisés. Dieu les maintienne et ramène;
Le Pape de Rome les bénit et les signe.
Il leur dit et commande qu'ils s'attendent les uns les autres.
Et qu'ils aillent ensemble, amis et étrangers ;
Il commande à l'évêque du Puy de les conduire.
Qu'il soit leur seigneur, qu'il porte renseigne, Qu'il fasse droit à ceux qui auront à se plaindre. Qu'il veille à ce que personne ne se dispense du voyage, Qu'il fasse de grandes journées par les monts et les
plaines.
Qu'il passe promptement la France et l'Allemagne, La Lombardie et Rome et toute sa campagne.
Que Jésus lui donne de vaincre ces peuples du démon, Adhémarlui répond sans aigreur et sans grimace : « Puisque vous le commandez, sire, quoi qu'il arrive, « Je les guiderai bien et je porterai l'enseigne. »